Les grâces mystique : ch. 25 à 29

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Classification des grâces mystiques

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Chapitre 25

Je crois utile, mon père, d’exposer ici la nature de ces paroles que Dieu adresse à l’âme, et l’impression qu’elles produisent sur elle, afin que vous en ayez une idée nette. Car, comme vous le verrez par la suite de mon récit, depuis la première fois que le divin Maître me fit cette faveur, il a continué de me l’accorder très souvent jusqu’à ce jour.

Ces paroles sont parfaitement distinctes, mais on ne les entend pas des oreilles du corps ; l’âme, néanmoins, les entend d’une manière beaucoup plus claire que si elles lui arrivaient par les sens. On a beau résister pour ne pas les entendre, tout effort est inutile. Pour la parole humaine, il dépend de nous de ne pas l’entendre, nous pouvons fermer nos oreilles ; nous pouvons encore concentrer notre attention sur un autre objet, de manière à n’entendre qu’un son confus, sans saisir le sens de ce qui est dit. Mais pour les paroles que Dieu adresse à l’âme, il n’y a aucun moyen de ne pas les entendre. Malgré nous, elles nous forcent à écouter, et obtiennent de notre entendement une attention parfaite à tout ce que Dieu veut lui dire ; il ne sert de rien ici de vouloir ou de ne pas vouloir. Par là, le Tout-Puissant nous fait entendre qu’il faut lui obéir, et il nous prouve qu’il est notre véritable Maître. J’ai sur ce sujet une grande expérience ; car la crainte d’être trompée m’a fait résister près de deux ans à ces paroles intérieures [1] ; et maintenant encore j’essaie de temps en temps de résister, mais sans grand succès.

Je voudrais signaler les erreurs où l’on peut tomber en cette matière, bien qu’à mon avis le danger soit bien peu, ou même nullement à redouter, pour les personnes qui en ont une connaissance expérimentale, mais il faut que cette connaissance soit grande. Je souhaiterais aussi faire connaître en quoi les paroles du bon esprit diffèrent de celles du mauvais, et de celles que l’entendement forme intérieurement ou qu’il se dit à lui-même ; car cela peut arriver. Je doutais d’abord si l’entendement pouvait ainsi se parler, mais aujourd’hui même il m’a semblé qu’il le pouvait.

J’ai reconnu par une très grande expérience que Dieu me parlait, en ce que plusieurs choses qui m’étaient annoncées deux et trois ans à l’avance se sont toutes accomplies, sans qu’aucune jusqu’à ce jour ait été démentie par les faits. J’ai encore reconnu, à d’autres caractères d’une clarté frappante, que ces paroles provenaient de l’esprit de Dieu, comme je me propose de le dire.

Selon moi, il peut arriver qu’une personne qui recommande à Dieu de tout son cœur une affaire dont elle est vivement préoccupée, se figure entendre une réponse ; par exemple, que sa prière sera ou ne sera pas exaucée. Cela est, en effet, très possible. Toutefois, l’âme qui aura entendu des paroles divines verra clairement ce qu’il en est ; car entre elles et les autres, il y a une grande différence. Quand c’est l’entendement qui forme ces paroles, quelque subtilité qu’il y mette, il voit que c’est lui qui les arrange et qui les profère. En un mot, lorsque l’entendement est l’auteur de ces paroles, il agit comme une personne qui ordonne un discours ; et quand elles émanent de Dieu, il écoute ce qu’un autre dit. Dans le premier cas, il verra clairement qu’il n’écoute point, mais qu’il agit ; et les paroles qu’il forme ont je ne sais quoi de sourd, de fantastique, et manquent de cette clarté qui est le caractère inséparable de celles de Dieu. Aussi pouvons-nous alors porter notre attention sur un autre objet, de même qu’une personne qui parle peut se taire ; mais lorsque c’est Dieu qui nous parle, cela n’est plus en notre pouvoir.

Il y a encore une autre marque, la plus évidente de toutes : c’est que les paroles qui viennent de l’entendement ne produisent aucun effet, tandis que celles qui viennent de Dieu sont paroles et œuvres tout ensemble. C’est pourquoi, lors même qu’il les profère non pour enflammer notre amour, mais simplement pour nous reprendre de nos fautes, dès la première, il dispose l’âme et la rend capable de tout entreprendre pour son service ; il l’attendrit, il l’illumine, il répand en elle la joie et la paix. La trouve-t-il dans la sécheresse, le trouble et l’inquiétude, en lui parlant il lui enlève ces peines comme avec la main et fait plus encore. Le Seigneur semble vouloir lui donner ainsi à comprendre qu’il est tout-puissant, et que ses paroles sont des œuvres. Il y a donc, à mon avis entre les paroles venant de nous et celles qui viennent de Dieu, la différence qui se trouve entre parler et écouter, ni plus ni moins. Lorsque je parle, comme je l’ai dit, j’arrange moi-même avec l’entendement ce que je dis ; mais si l’on me parle, je n’ai qu’à écouter, ce qui ne me donne aucune peine. Dans le premier cas il y a dans les paroles quelque chose d’indécis, comme il arrive lorsqu’une personne se trouve dans un demi-sommeil. Mais dans le second, les paroles sont prononcées par une voix si claire, qu’on ne perd pas une syllabe de ce qui est dit ; et quelquefois elles se font entendre dans un temps où l’âme est si troublée, et a l’entendement si distrait, qu’elle ne pourrait former une seule pensée raisonnable. Malgré cela, elle entend ces paroles, dont la première suffit pour la changer, et elle y trouve exprimées des pensées élevées, que, même au sein du plus profond recueillement, elle n’aurait jamais été capable de concevoir. Cela est plus vrai encore dans le ravissement ; car ses puissances étant alors suspendues, comment pourrait-elle entendre des vérités qui jamais ne se seraient présentées à sa mémoire ? Et comment ces vérités se présenteraientelles, alors que cette puissance n’agit plus, et que l’imagination est comme liée ?

Il y a ici une observation à faire : si l’âme a des visions ou entend des paroles divines pendant qu’elle est ravie, ce n’est jamais pendant que l’âme est unie à Dieu dans le plus haut degré du ravissement : car alors, comme je l’ai expliqué en parlant, je crois, de la seconde eau, toutes les puissances de l’âme étant entièrement perdues en Dieu, elle ne peut ni voir, ni écouter, ni entendre. Elle est complètement au pouvoir d’un autre, et pendant ce temps, qui est de peu de durée, le Seigneur, me semble-t-il, ne lui laisse de liberté pour rien. Mais une fois que ce temps si court est passé, l’âme persévère encore dans le ravissement ; ses puissances, sans être entièrement perdues en Dieu, demeurent néanmoins presque sans action ; elles sont comme absorbées et incapables de raisonner ; et c’est alors qu’elle entend les paroles divines.

Il y a tant de moyens de discerner ces deux genres de paroles, qu’il est difficile que l’on s’y trompe souvent ; j’ajoute même qu’une âme exercée et prudente en verra très clairement la différence. Sans montrer sous combien de rapports elles diffèrent, je me contenterai de signaler celui-ci. Les paroles qui viennent de nous ne produisent aucun effet, et l’âme ne les admet pas, tandis qu’elle est forcée, malgré elle, d’admettre les paroles divines. En outre, elle ne leur accorde aucune foi, elle les considère plutôt comme des rêveries de l’entendement, et n’en tient pas plus compte que des paroles d’un frénétique. Mais Dieu se fait-il entendre, nous écoutons ses paroles comme si elles sortaient de la bouche d’une personne très sainte, très savante, de grande autorité, que nous savons être incapable de mentir ; ce qui est même une comparaison trop basse. Ces paroles, en effet, sont parfois accompagnées de tant de majesté, que, sans considérer de qui elles procèdent nous ne saurions ne pas trembler quand elles nous reprennent de nos fautes, et ne pas nous fondre d’amour quand elles nous témoignent de l’amour. De plus, comme je l’ai dit, elles présentent à notre esprit des vérités bien éloignées de la mémoire, et elles expriment si rapidement des pensées si admirables, qu’il nous faudrait beaucoup de temps seulement pour les mettre en ordre : à mon avis, il nous est impossible de ne pas voir alors que de telles paroles ne sont pas notre œuvre Il serait donc superflu de m’arrêter davantage sur ce sujet ; une personne qui en a l’expérience ne saurait, selon moi, s’y tromper et tomber dans l’illusion à moins qu’elle ne veuille, de propos délibéré, se tromper elle-même.

Voici ce qui m’est souvent arrivé : le doute s’élevait en mon âme sur la vérité de ce qui m’avait été dit, non pas au moment où les paroles m’étaient adressées, cela étant impossible, mais lorsque ce moment était déjà loin de moi, en sorte queje craignais alors d’avoir été victime de l’illusion ; et longtemps après, je voyais s’accomplir ce qui m’avait été annoncé. Le Seigneur, en effet, imprime ses paroles de telle sorte dans la mémoire qu’elles ne peuvent s’en effacer, tandis que les paroles venues de notre esprit, semblables à un premier mouvement de la pensée, passent et s’oublient. Les paroles divines sont quelque chose de réel et de subsistant ; et si parfois, avec le temps, on en oublie quelque détail, du moins on n’en perd pas totalement la mémoire, à moins qu’il ne se soit écoulé un intervalle fort considérable, ou qu’il s’agisse de paroles de tendresse ou d’instruction ; car pour celles qui renferment une prophétie, je ne crois pas qu’elles puissent s’oublier, et il ne m’est jamais arrivé d’en perdre le souvenir, quoique j’aie fort peu de mémoire.

Ainsi, je le répète, à moins qu’une âme ne soit assez misérable pour feindre de plein gré, et dire qu’elle entend quand elle n’entend pas, ce qui serait fort mal, elle verra clairement quand c’est elle-même qui forme le discours et profère des paroles ; ne pas le voir me semble impossible, surtout si elle a entendu Dieu lui parler une seule fois. Que si elle ne l’a pas entendu, elle pourra rester toute sa vie dans l’illusion, se figurant qu’on lui parle. J’avoue néanmoins que je ne conçois pas une pareille erreur. Car enfin, ou cette âme veut entendre, ou elle ne le veut pas. Si ce qu’elle entend la tourmente, si réellement elle ne veut rien entendre, soit pour échapper à mille craintes, soit pour beaucoup d’autres motifs qui lui font désirer la tranquillité dans l’oraison, pourquoi laisse-t-elle à son entendement la liberté de coordonner des raisonnements ? Car il faut du temps pour cela. Quand c’est Dieu qui parle, en un instant sa parole nous instruit, et nous fait comprendre des choses que nous ne pourrions coordonner en un mois ; quelques-unes sont telles que l’âme et l’entendement en demeurent tout étonnés. Voilà la vérité ; et quiconque aura de ceci une connaissance expérimentale, verra que tout ce que j’ai dit est d’une exactitude parfaite. Je bénis Dieu de ce que j’ai su l’expliquer.

Je termine par ce dernier trait de différence : il dépend de nous d’entendre, quand il nous plaît, les paroles de notre esprit ; chaque fois que nous sommes en oraison, nous pouvons nous figurer qu’on nous parle. Il n’en est pas ainsi des paroles de Dieu : en vain, pendant plusieurs jours, j’aurai le désir de les entendre, Dieu ne me parle pas ; tandis qu’en d’autres temps, malgré mes résistances, il me force à les entendre. Que si quelqu’un, pour tromper le monde, affirmait avoir appris de la bouche de Dieu ce qu’il se serait dit à lui-même, il ne lui coûterait guère d’ajouter qu’il l’a entendu des oreilles du corps. Et j’avoue franchement qu’il ne m’était jamais venu à l’esprit qu’il y eût une autre manière d’entendre, jusqu’à ce que je l’eusse éprouvé ; mais, comme je l’ai dit, l’expérience m’a coûté cher.

Quand c’est le démon qui nous parle, non seulement ses paroles ne produisent pas de bons effets, mais elles en produisent de mauvais. Cela ne m’est arrivé que deux ou trois fois, et le Seigneur m’a aussitôt avertie de l’illusion. Outre que l’âme demeure dans une extrême sécheresse, elle se trouve en proie à je ne sais quelle inquiétude, pareille à celle que j’ai bien des fois ressentie au milieu des grandes peines d’esprit et des diverses tentations, dont Dieu a permis que je fusse assaillie ; c’est un tourment que j’endure assez souvent encore, comme on le verra par mon récit. On ne sait d’où vient cette inquiétude, maison sent que l’âme résiste, qu’elle se trouble et s’afflige sans savoir pourquoi ; car les paroles de l’esprit de ténèbres n’ont rien de mauvais, mais semblent plutôt bonnes. Je me demande si cela ne vient point de ce qu’un esprit en sent un autre.

La douceur et le plaisir que causent ces paroles diffèrent extrêmement de ce que font éprouver celles de Dieu. A l’aide de ce plaisir, l’ennemi pourra tromper les personnes qui n’ont jamais senti les véritables douceurs qui viennent de Dieu ; j’appelle ainsi une joie douce, forte, pénétrante, délicieuse, tranquille. Je ne donne pas le nom de dévotion à ces petits élans de ferveur sensible, qui se réduisent à des larmes ou à quelques sentiments affectueux, et qui, semblables à des fleurs naissantes, se fanent et tombent au premier souffle de persécution. Sans doute, ce sont d’heureux commencements et des sentiments louables ; mais ils ne suffisent pas à faire discerner les effets du bon et du mauvais esprit. C’est pourquoi il est à propos de marcher toujours avec une grande circonspection, parce que les personnes qui, dans l’oraison, n’auraient pas dépassé ces petites faveurs, pourraient facilement être trompées si elles avaient des visions ou des révélations. Quant à moi, je n’ai reçu ces dernières grâces que lorsque j’étais déjà élevée par la pure bonté du Seigneur, à l’oraison d’union. Je dois cependant excepter cette première apparition de Notre-Seigneur, qui eut lieu il y a bien des années, ainsi que je l’ai dit (cf. chap. 7). Et plût à sa divine Majesté que j’eusse compris dès lors, comme je l’ai compris depuis, que cette vision était véritable ! Je n’en aurais pas retiré peu d’avantage.

Quand c’est le démon qui agit, loin de répandre une douce paix dans l’âme, il ne lui laisse que de l’effroi et un grand dégoût. Je tiens pour certain que Dieu ne lui permettra jamais de tromper une personne qui se défie d’elle-même en tout, et qui est si ferme dans la foi, que pour le moindre article de sa croyance, elle se dévouerait à mille morts. A cause de cette généreuse disposition que Dieu ne tarde pas à lui inspirer, et qui rend sa foi vive et inébranlable, l’âme met un soin continuel à se conformer en tout à ce qu’enseigne l’Église ; dans ce but, elle interroge ceux qui peuvent l’éclairer. Elle est si immuablement attachée à ces vérités saintes, que toutes les révélations imaginables, vît-elle les cieux ouverts, ne seraient pas capables d’ébranler sa croyance sur un seul point de l’enseignement de l’Église. S’il arrive que l’âme sente vaciller sa foi sur quelque point, ou qu’elle s’arrête tant soit peu à cette pensée : Si c’est Dieu qui me dit ceci, ce pourrait bien être aussi vrai que ce qu’il a dit aux saints ; cette hésitation et cette pensée viendraient du démon, qui commencerait à la tenter par un premier mouvement, et ce serait un très grand mal si elle s’y arrêtait. Mais je suis convaincue que même ces premiers mouvements seront bien rares, si l’âme est revêtue de cette force que Dieu donne aux personnes qu’il favorise de ces grâces. Car, pour la plus petite des vérités que l’Eglise nous propose, elle se sent la force d’écraser tous les démons.

Lorsqu’une âme ne voit point en elle cette vigueur de la foi, et lorsque la dévotion ou les visions qu’elle a ne contribuent pas à l’augmenter, je dis qu’elle ne doit pas les tenir pour sûres. Quoiqu’elle ne s’aperçoive pas sur l’heure du mal qu’elle en reçoit, ce mal, peu à peu, pourrait devenir considérable. Je vois, et je sais par expérience, qu’il ne faut se persuader qu’une chose vient de l’esprit de Dieu, qu’autant qu’elle se trouve conforme à l’Écriture sainte. S’il y avait la plus légère divergence, je croirais que ces visions viennent du démon, avec une fermeté incomparablement plus grande que je ne regarde les miennes comme venant de Dieu, quelque conviction que j’en aie. Avec cette divergence, on n’a pas besoin d’autres marques ; car seule elle démontre d’une manière si évidente l’action du mauvais esprit, que si le monde entier m’assurait que c’est l’esprit de Dieu, je ne le croirais pas.

Autres signes de l’action du démon. Tous les biens semblent se cacher et s’enfuir de l’âme ; le dégoût et le trouble s’emparent d’elle ; aucun bon effet n’est produit. L’ennemi semble inspirer des désirs, mais ils sont sans vigueur ; l’humilité qu’il laisse est fausse, inquiète et sans douceur. Tout cela, je crois, sera compris d’une âme qui aura éprouvé les effets du bon esprit. Néanmoins, le démon peut en cette matière nous tendre bien des pièges. Aussi, il n’y a pas sur ce point de faveur si assurée, qu’il ne soit plus sûr encore de craindre, de nous tenir sur nos gardes, et d’avoir un maître éclairé auquel notre âme soit entièrement ouverte. Avec de telles précautions, il ne peut nous arriver aucun mal.

Quant à moi, j’ai eu beaucoup à souffrir des craintes excessives de certaines personnes, surtout dans la circonstance que je vais rapporter. Plusieurs d’entre elles à qui, pour de bons motifs, j’accordais pleine confiance, s’étaient assemblées à mon occasion. Je ne m’ouvrais d’ordinaire qu’à mon confesseur ; cependant, sur son ordre, je parlais aussi quelquefois à d’autres. Ceux-ci avaient pour moi beaucoup de dévouement, et craignaient que je ne fusse trompée par le démon. Je le craignais extrêmement aussi quand j’étais hors de l’oraison ; car, pendant l’oraison même, Notre-Seigneur, en m’accordant quelque grâce, daignait me rassurer. Je crois qu’ils étaient cinq ou six, tous grands serviteurs de Dieu. Mon confesseur me déclara qu’ils prononçaient tous, d’un commun accord, que ce que j’éprouvais venait du démon ; ainsi, d’après eux, je devais communier plus rarement, et me distraire de manière à éviter la solitude. J’étais craintive à l’excès ; les souffrances du cœur auxquelles j’étais sujette contribuaient encore à augmenter cette disposition, de sorte que souvent, même en plein jour, je n’osais rester seule. Voyant des hommes d’un tel mérite affirmer ce que je ne pouvais croire, j’en concevais un très grand scrupule, dans la pensée que cela venait de mon peu d’humilité. Ils étaient tous en effet, sans comparaison, d’une vie plus édifiante que la mienne, et ils avaient la science pour eux : pourquoi ne pas les croire ? Je faisais tous mes efforts pour cela ; je me représentais les infidélités de ma vie, et à cette vue, j’essayais de me persuader qu’ils disaient vrai.

Un jour, sous l’empire de cette affliction, je quittai l’église, et je vins me réfugier dans un oratoire de notre monastère. Je m’étais privée pendant plusieurs jours de la communion et de la solitude, qui étaient toute ma consolation. Je n’avais personne avec qui je pusse communiquer ; car tout le monde était contre moi. Les uns souriaient, ce semble, de pitié en écoutant ce que je disais, le regardant comme le fruit de l’illusion ; les autres avertissaient mon confesseur de se tenir en garde contre moi ; d’autres enfin disaient que l’action du démon était manifeste. Seul, mon confesseur, tout en suivant leur avis pour m’éprouver, comme je l’ai su depuis, me consolait toujours. Il me disait que quand bien même ce serait le démon, dès que j’étais fidèle à ne point offenser Dieu, il ne pouvait me nuire ; qu’au reste, l’épreuve passerait, et que je devais le demander instamment à Dieu. De son côté, il sollicitait avec ardeur cette grâce pour moi. Les personnes qu’il confessait, plusieurs autres encore, unissaient leurs prières aux siennes dans le même but. Toutes mes oraisons d’ailleurs, et toutes celles des âmes que je savais amies de Dieu, ne tendaient qu’à obtenir de sa divine Majesté qu’il lui plût de me conduire par un autre chemin. Pendant deux ans, ce me semble, nos prières ne cessèrent de monter vers le ciel. Toutefois, nulle consolation ne m’enlevait la peine où me jetait la pensée seule que le démon pouvait m’adresser si souvent la parole. Car, depuis que je n’avais plus mes heures de solitude pour prier, Notre-Seigneur ne laissait pas de me faire entrer dans le recueillement au milieu même des conversations ; il me disait ce qu’il jugeait à propos, et malgré toutes mes résistances, il me forçait à l’entendre.

Étant donc seule dans cet oratoire, loin de toute personne qui pût me consoler, incapable soit de prier, soit de lire, brisée par la tribulation, tremblant d’être dans l’illusion, accablée de tristesse et de trouble, je ne savais plus que devenir. Cette douleur, que j’avais tant de fois ressentie, n’était jamais, ce me semble, arrivée à cette extrémité. Je restai ainsi quatre ou cinq heures, ne recevant aucune consolation ni du Ciel ni de la terre. Le Seigneur me laissait dans la souffrance et en proie à l’appréhension de mille dangers.

O Seigneur de mon âme ! comme vous montrez bien que vous êtes l’ami véritablel Étant tout-puissant, quand vous voulez, vous pouvez. Jamais vous ne cessez d’aimer, si l’on vous aime. Que toutes les créatures vous louent, ô Maitre du monde ! Et qui me donnera une voix assez forte pour faire entendre partout combien vous êtes fidèle à vos amis ? Tous les appuis d’ici-bas peuvent nous manquer ; mais vous, Seigneur de toutes choses, vous ne nous manquez jamais. Qu’elle est petite la part de souffrance que vous faites à ceux qui vous aiment ! O mon Maître, avec quelle délicatesse, quelle amabilité, quelle douceur, vous savez agir à leur égard ! Trop heureux celui qui n’aurait jamais aimé que vous ! Il semble, Seigneur, que vous éprouvez avec rigueur ceux qui vous aiment, afin que, dans l’excès de l’épreuve, se révèle l’excès plus grand encore de votre amour. O mon Dieu ! Que n’ai-je assez de talent, assez de science et des paroles toutes nouvelles, pour exalter aussi bien que je les comprends les merveilles de vos œuvres ! Tout me manque pour cela, mon divin Maître ! mais du moins, pourvu que votre main me protège, je ne vous abandonnerai jamais. Que tous les savants s’élèvent contre moi, que toutes les créatures me persécutent, que les démons me tourmentent : si vous êtes avec moi, je ne crains rien. Je sais maintenant par expérience, avec quel avantage vous faites sortir de l’épreuve ceux qui ne mettent leur confiance qu’en vous seul.

Tandis que j’étais dans l’extrême affliction que je viens de dire, et quoique à cette époque je n’eusse point encore eu de visions, ces paroles que j’entendis suffirent seules pour m’enlever toute ma peine, et faire naître en mon âme un calme parfait : « N’aie point de peur, ma fille, car c’est moi ; je ne t’abandonnerai point, bannis toute crainte. »

Dans l’état où j’étais, j’aurais cru que, même en employant de longues heures à ramener la paix dans mon âme, nul n’aurait pu y réussir. Et voilà qu’à ces seules paroles, je sentis renaître la sérénité ; je retrouvai la force, le courage, l’assurance, la paix, la lumière ; en un instant j’avais été si complètement changée, que j’aurais soutenu contre le monde entier que ces paroles venaient de Dieu. Oh ! quelle bonté en ce Dieu ! quel bon Maître ! et qu’il est puissant ! Non seulement il donne le conseil, mais encore le remède ; ses paroles opèrent ce qu’elles expriment. Comme il fortifie notre foi et augmente notre amour !

Souvent,en pareille occasion, j’aimais à me rappeler cette tempête que Notre-Seigneur apaisa soudain en commandant aux vents de laisser la mer tranquille, et je disais : Quel est celui auquel obéissent ainsi toutes les puissances de mon âme, qui en un instant fait briller la lumière au sein d’une obscurité si profonde, qui attendrit un cœur dur comme le rocher, et qui arrose de l’eau rafraîchissante des larmes une terre que devait, ce semble, désoler une longue sécheresse ? Quel est celui qui allume ces désirs ? Qui me donne ce courage ? Car voici les pensées qui s’élevaient alors dans mon âme : De quoi ai-je peur ? Qu’est-ce donc ? Je veux servir ce Maître ; je n’aspire qu’à le contenter ; je mets dans l’accomplissement de sa volonté toute ma joie, tout mon repos et tout mon bonheur. Ce sont là mes sentiments, il me semble en être sûre et pouvoir l’affirmer. Si donc ce Seigneur est tout-puissant, comme je le vois, si les démons sont ses esclaves, comme la foi m’en donne la certitude, quel mal peuvent-ils me faire, à moi, la servante de ce Seigneur et de ce Monarque ? Pourquoi n’aurais-je pas la force de combattre contre tout l’enfer ? Je prenais en main une croix, et il me semblait vraiment, tant était grand le changement soudainement opéré en moi, que Dieu me donnait assez de courage pour en venir aux mains avec tous les démons réunis ; je sentais qu’avec cette croix je les aurais facilement vaincus. Ainsi je leur disais : Maintenant, venez tous ; étant la servante du Seigneur, je veux voir ce que vous pouvez me faire.

Il est certain qu’ils avaient peur de moi : de mon côté, au contraire, je demeurai si tranquille, et je les redoutai si peu, que toutes mes appréhensions s’évanouirent. Ils m’ont quelquefois apparu, il est vrai, comme on le verra par mon récit ; mais ils ne m’inspiraient presque aucune crainte, ils semblaient plutôt saisis d’effroi à mon aspect. Par un don du souverain Maitre, j’ai gardé sur eux un tel empire, que je n’en fais pas plus de cas que de mouches. Je les trouve pleins de lâcheté : dès qu’on les méprise, tout courage les abandonne. Ils ne savent attaquer que ceux qu’ils voient se rendre à discrétion. Et si Dieu leur permet de tenter et de tourmenter quelques-uns de ses serviteurs, ce n’est que pour un plus grand bien. Plaise à sa Majesté de nous faire la grâce de ne craindre que ce qui doit réellement nous inspirer de la crainte, et d’être bien convaincus de cette vérité, qu’un seul péché véniel peut nous faire plus de mal que tout l’enfer ensemble !

Si ces esprits pervers nous épouvantent, c’est parce que nous leur donnons volontairement prise sur nous, par notre attachement aux honneurs, aux biens, aux plaisirs. Nous voyant aimer et rechercher ce que nous devrions avoir en horreur, ils conspirent avec nous contre nous-mêmes, et ils peuvent ainsi nous causer beaucoup de mal. Nous leur mettons en main les armes mêmes avec lesquelles nous devrions nous défendre. C’est là ce qu’on ne saurait assez déplorer.

Mais si au contraire, par amour pour Dieu, nous avons en horreur les faux biens de ce monde ; si nous embrassons la croix ; si nous sommes résolus à servir vraiment le Seigneur ; le démon, en présence de telles dispositions, prend la fuite comme devant la peste. Ami du mensonge, et le mensonge même, il ne fera point de pacte avec quiconque marche dans la vérité. Mais s’aperçoit-t-il que l’entendement de quelqu’un est obscurci, il travaille avec adresse à éteindre en lui un reste de lumière ; et dès qu’il le voit assez aveugle pour mettre son repos dans ces vanités du monde, non moins futiles que des hochets d’enfant, il sent bien que ce n’est là qu’un enfant ; il le traite donc comme tel, et lui livre hardiment combat sur combat.

Daigne le Seigneur m’accorder la grâce de n’être pas du nombre de ces infortunés, de toujours regarder comme repos ce qui est repos, comme honneur ce qui est honneur, comme plaisir ce qui est plaisir, et de ne pas faire le contraire ! Alors je me moquerai de tous les démons, et ce seront eux qui auront peur de moi. Je ne comprends pas ces craintes qui nous font dire : le démon, le démon, quand nous pouvons dire : Dieu, Dieu, et faire ainsi trembler notre ennemi. Et ne savons-nous pas qu’il ne peut faire le moindre mouvement, si le Seigneur ne le lui permet ? Que signifient donc toutes ces terreurs ? Quant à moi, c’est certain, je redoute bien plus ceux qui craignent tant le démon, que le démon lui-même. Car pour lui, il ne saurait me faire de mal, tandis que les autres, surtout s’ils sont confesseurs, jettent l’âme dans de cruelles inquiétudes. J’ai tant souffert pour ma part pendant quelques années, que je m’étonne maintenant d’avoir pu y résister. Béni soit le Seigneur, qui m’a tendu une main si secourable !

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Chapitre 26

Je regarde comme une des grandes grâces du Seigneur ce courage qu’il me donna contre les démons ; car une âme se nuit beaucoup à elle-même lorsqu’elle se laisse abattre par la peur, et dominer par une autre crainte que celle d’offenser Dieu. Sujets d’un Roi tout puissant, au service d’un Souverain auquel tout est assujetti, nous n’avons rien à redouter, comme je l’ai dit déjà, dès que nous marchons devant lui dans la vérité et avec une conscience pure. Je ne voudrais donc voir en nous qu’une crainte, celle d’offenser, si peu que ce soit, Celui qui peut soudain nous anéantir, mais qui, s’il est content de nous, peut aussi confondre tous nos ennemis.

Cela est vrai, pourra-t-on dire ; mais où sera l’âme assez droite pour contenter le Seigneur en tout, et n’avoir point aussi quelque crainte ? Certes, ce n’est pas la mienne ; elle est trop pauvre, trop imparfaite, et remplie de trop de misères. Heureusement, Dieu ne nous traite pas avec la même rigueur que les hommes, il connaît nos faiblesses. Toutefois, malgré cette crainte de n’être pas assez fidèle, l’âme arrivée à l’état dont je parle, trouve en elle de grands indices d’un véritable amour pour Dieu. L’amour dont elle brûle ne reste plus caché comme dans les commencements ; il se révèle, ainsi que je le dirai dans la suite, si je ne l’ai déjà dit, par l’impétuosité de ses transports, et par la véhémence du désir de voir Dieu. Tout la dégoûte, tout la fatigue, tout la tourmente, excepté jouir de lui, ou travailler pour sa gloire. Le repos d’ici-bas lui est un supplice, parce qu’elle se voit absente de son vrai repos. Ce sont là, à mon avis, autant d’indices très clairs et nullement trompeurs d’un véritable amour.

Voici ce qui m’est arrivé plusieurs fois. Étant assaillie de grandes tribulations à cause d’une affaire dont je parlerai (la fondation de Saint Joseph d’Avila), et me voyant en butte aux murmures, non seulement de presque toute la ville où je suis (Avila), mais encore de mon ordre, je m’affligeais profondément de tant de causes de trouble. Le Seigneur me disait : « De quoi as-tu peur ? Ne sais-tu pas que je suis tout-puissant ? J’accomplirai ce que je t’ai promis. » Ces paroles, dont j’ai vu depuis le fidèle accomplissement, laissaient au moment même dans mon âme une force étonnante. Je me sentais prête, dût-il m’en coûter encore davantage, à m’engager dans de nouvelles entreprises pour le service de Dieu, et à aller au-devant des souffrances. Cela s’est renouvelé tant de fois que je ne pourrais en dire le nombre.

Souvent aussi il me faisait des réprimandes ; et il en agit encore ainsi lorsque je commets quelque imperfection Il y a alors dans ses paroles une force capable de faire rentrer une âme dans le néant ; mais elles portent l’amendement avec elles, sa Majesté donnant tout ensemble, comme je l’ai dit, le conseil et le remède. De temps en temps, il rappelle à ma mémoire les péchés de ma vie, et particulièrement lorsqu’il veut me faire quelque grâce signalée. L’âme alors se croit déjà devant son Juge ; et la vérité lui apparaiît avec tant de clarté qu’elle ne sait où se mettre. D’autres fois, il m’a avertie de certains dangers qui me menaçaient, ou qui menaçaient d’autres personnes. Enfin, il m’a annoncé bien des événements trois ou quatre ans à l’avance, et tous se sont fidèlement accomplis : je pourrai en signaler quelques-uns.

On voit par là qu’il y a tant de marques de l’action de Dieu dans une âme, qu’elle ne peut, à mon avis, l’ignorer. Toutefois, voici la conduite la plus sûre à tenir ; elle n’a aucun danger, et offre de nombreux avantages ; et nous, femmes, qui sommes étrangères à la science, nous devons surtout nous y conformer : c’est de faire connaître notre âme tout entière, et les grâces que nous recevons, à un confesseur éclairé, et de lui obéir. Notre-Seigneur lui-même me l’a ordonné plusieurs fois ; je le mets en pratique, et je ne pourrais sans cela être en repos.

J’avais un confesseur qui me mortifiait beaucoup ; quelquefois ma peine et mon affliction étaient bien grandes à cause du trouble où il me jetait ; et c’est pourtant lui qui, à mon jugement, a fait le plus grand bien à mon âme [2]. Malgré mon profond attachement pour lui j’étais quelquefois tentée de le quitter, parce qu’il me semblait que ces peines qu’il me causait me détournaient de l’oraison. Mais lorsque j’étais près d’en venir à l’exécution, Notre-Seigneur me faisait comprendre que je ne devais pas le faire ; et je recevais chaque fois une réprimande, qui m’était infiniment plus sensible que tout ce que mon confesseur me faisait souffrir. A certains jours, je trouvais l’épreuve bien forte : tourment d’un côté, réprimande de l’autre ; et tout cela m’était néanmoins nécessaire, tant j’avais encore peu travaillé à vaincre ma volonté. Notre-Seigneur me dit une fois que je ne devais pas me flatter d’être obéissante, si je n’étais déterminée à souffrir ; je n’avais qu’à jeter les yeux sur ce qu’il avait enduré, et tout me deviendrait facile.

Un confesseur, à qui je m’étais confessée dans le commencement, me conseilla un jour de me taire sur les faveurs que je recevais ; puisqu’il était prouvé qu’elles venaient de l’esprit de Dieu, il valait mieux n’en plus parler à personne, et garder là-dessus le silence. Ce conseil ne me déplut pas, car jamais je n’allais faire connaître à mon confesseur les grâces que Dieu m’accordait, sans éprouver une peine et une honte bien grandes. Parfois il m’eût été moins pénible de lui déclarer des fautes graves, surtout quand ces faveurs étaient d’un ordre élevé. Il me semblait qu’on ne me croirait pas, et qu’on se moquerait de moi ; je trouvais en cela un manque de respect envers les merveilles de Dieu, et j’y étais si sensible, que, pour cette raison, j’aurais voulu garder le silence. Il me fut dit alors que j’avais été très mal conseillée par ce confesseur ; je ne devais en aucune façon taire quoi que ce fût à celui auquel je m’adressais (Père Balthasar Alvarez), parce qu’il y avait en cela une grande sûreté, tandis qu’en faisant le contraire, je pourrais plus d’une fois me tromper.

Lorsque le divin Maître m’ayant commandé une chose dans l’oraison, mon confesseur m’en ordonnait une autre, Notre-Seigneur me disait d’obéir ; mais il changeait bientôt la disposition de mon confesseur, et lui inspirait de me commander la même chose que lui.

Lorsqu’on défendit de lire plusieurs livres traduits en castillan, j’en eus beaucoup de peine ; j’en lisais quelques uns avec plaisir, et désormais, ne comprenant pas le latin, je m’en voyais privée. Notre-Seigneur me dit : « N’en aie point de peine, je te donnerai un livre vivant. » Il ne me fut pas donné alors de saisir le sens de ces paroles, parce que je n’avais pas encore eu de vision [3], mais, peu de jours après, il me fut facile de l’entendre. En effet, j’ai trouvé tant à penser et à me recueillir dans ce que je voyais présent, et Notre-Seigneur a daigné lui-même m’instruire avec tant d’amour et de tant de manières, que je n’ai eu que très peu ou presque pas besoin de livres. Ce divin Maître a été le livre véritable où j’ai vu les vérités. Bénédiction à ce Livre vivant, qui laisse imprimé dans l’âme ce qu’on doit lire et faire, de telle sorte qu’on ne peut l’oublier Et qui donc pourrait voir le Seigneur couvert de plaies, affligé, persécuté, sans désirer partager ses douleurs et les embrasser avec amour ? Qui pourrait apercevoir le plus faible rayon de la gloire qu’il prépare à ceux qui le servent, sans comprendre que tout ce qu’on peut faire et souffrir n’est rien, quand on espère une telle récompense ? Qui pourrait voir les tourments que souffrent les damnés, sans considérer comme des délices les tourments d’ici-bas, et sans se sentir pénétré d’une infinie reconnaissance envers un Dieu qui tant de fois nous a délivrés de cet abîme ?

Mais parce qu’avec le secours de Dieu je traiterai plus particulièrement ailleurs de ce sujet, je veux maintenant avancer dans la relation de ma vie. Je souhaite que le Seigneur m’ait fait la grâce de bien m’expliquer en ce que j’ai dit jusqu’ici. Je suis convaincue que celui qui en aura fait l’expérience n’aura nulle peine à le cornprendre, et trouvera que j’ai eu le bonheur de rn’exprimer avec assez de justesse. Mais je ne m’étonnerais point que celui qui ne l’a point éprouvé regardât tout cela comme des folies. Il est disculpé par cela seul que c’est moi qui l’ai dit, et je me garderai, certes, de le blâmer d’un tel jugement. Que le Seigneur m’accorde la grâce de faire sa volonté ! Amen !

2Chapitre 272

Je reviens à la relation de ma vie. J’étais, comme je dit, sous le poids de cette affliction causée par tant de peines, et l’on priait beaucoup pour moi, afin qu’il plût au Seigneur de me conduire par un autre chemin, puisque celui où je marchais était, disait-on, si suspect. De mon côté, je le demandais instamment à Dieu, et j’eusse voulu éprouver le désir d’être conduite par une autre voie. Mais, à dire vrai, à la vue du progrès si sensible de mon âme, ce désir m ’était impossible, quoiqu’il fût constamment l’objet de mes demandes ; il n’avait quelque entrée dans mon cœur qu’en certains moments, où j’étais accablée de ce qui m’était dit et des craintes qu’on m’inspirait. Je voyais le changement complet qui s’était opéré en moi : l’unique chose en mon pouvoir était de m’abandonner entre les mains de Dieu ; il savait ce qui me convenait, je le conjurais de disposer absolument de moi selon sa sainte volonté. Je voyais que par cette voie j’allais au ciel, et qu’auparavant j’allais en enfer ; quel motif avais-je donc d’en désirer une autre, et de croire que j’étais sous l’influence du démon ? Pour avoir ce désir et cette persuasion, il n’était pas d’efforts que je ne fisse, mais toujours en vain. J’offrais à Dieu, dans cette vue, mes bonnes œuvres, si j’en accomplissais quelqu’une ; je priais les saints auxquels j’avais une dévotion particulière, de me défendre contre le démon. Je faisais des neuvaines ; je me recommandais à saint Hilarion et à l’archange saint Michel ; ma confiance en ce dernier data même de cette occasion ; j’importunais plusieurs autres saints pour que Notre-Seigneur daignât, manifester la vérité. Or, au bout de deux ans, pendant lesquels je n’avais cessé, de concert avec d’autres personnes, de demander au Seigneur ou qu’il me conduisît par un autre chemin, ou qu’il daignât, puisqu’il me parlait si souvent, faire, connaître la vérité, voici ce qui m’arriva.

Le jour de la fête du glorieux saint Pierre, étant en oraison, je vis, ou pour mieux dire, car je ne vis rien ni des yeux du corps ni de ceux de l’âme, je sentis près ,de moi Jésus-Christ, et je voyais que c’était lui qui me parlait. Comme j’ignorais complètement qu’il pût y avoir de semblables visions, j’en conçus une grande crainte au commencement, et je ne faisais que pleurer. A la vérité, dès que Notre-Seigneur me disait une seule parole pour me rassurer, je demeurais, comme de coutume, calme, contente, et sans aucune crainte. Il me semblait qu’il marchait toujours à côté de moi ; néanmoins, comme ce n’était pas une vision imaginaire, je ne voyais pas sous quelle forme. Je connaissais seulement d’une manière fort claire qu’il était toujours à mon côté droit, qu’il voyait tout ce que je faisais, et, pour peu que je me recueillisse ou que je ne fusse pas extrêmement distraite, je ne pouvais ignorer qu’il était près de moi.

J’allai aussitôt, quoiqu’il m’en coûtât beaucoup, le dire à mon confesseur. Il me demanda sous quelle forme je le voyais. Je lui dis que je ne le voyais pas. « Comment donc, répliqua-t-il, pouvez-vous savoir que c’est Jésus-Christ ? » Je lui dis que je ne savais pas comment, mais que je ne pouvais ignorer qu’il fût près de moi ; je le voyais clairement, je le sentais ; le recueillement de mon âme dans l’oraison était plus profond et plus continuel ; les effets produits étaient bien différents de ceux que j’éprouvais d’ordinaire : la chose était évidente. J’avais recours à diverses comparaisons pour me faire comprendre ; mais, à mon avis, il ne s’en trouve certainement aucune qui ait beaucoup de rapport à une vision de ce genre. J’ai su depuis qu’elle est de l’ordre le plus élevé. C’est ce qui m’a été dit par un saint homme, fort spirituel, le frère Pierre d’Alcantara, dont je parlerai plus au long dans la suite, et par d’autres grands savants ; ils ont ajouté que de toutes les visions, c’est celle où le démon peut avoir le moins d’accès. Ainsi, rien d’étonnant que de pauvres femmes sans science, comme moi, manquent de termes pour l’exprimer ; les doctes, sans nul doute, en donneront plus facilement l’intelligence.

Que si je dis que je ne vois Notre-Seigneur ni des yeux du corps ni de ceux de l’âme, attendu que la vision n’est point imaginaire, on me demandera sans doute comment je puis savoir et affirmer qu’il est près de moi, avec plus d’assurance que si je le voyais de mes propres yeux. Je réponds que c’est comme quand une personne, ou aveugle, ou dans une très grande obscurité, n’en peut voir une autre qui est auprès d’elle. Toutefois ma comparaison n’est point exacte, elle n’exprime qu’un faible rapport ; car la personne dont je parle acquiert par le témoignage des sens la certitude de la présence de l’autre, soit en la touchant, soit en l’entendant parler ou se remuer. Dans cette vision, il n’y a rien de cela : point d’obscurité pour la vue ; Notre-Seigneur se montre présent à l’âme par une connaissance plus claire que le soleil. Je ne dis pas qu’on voie ni soleil ni clarté, non ; mais je dis que c’est une lumière qui, sans qu’aucune lumière frappe nos regards, illumine l’entendement, afin que l’âme jouisse d’un si grand bien. Cette vision porte avec elle de très précieux avantages.

Ce n’est pas comme une présence de Dieu qui se fait souvent sentir, surtout à ceux qui sont favorisés de l’oraison d’union et de quiétude ; l’âme ne se met pas plus tôt en prière qu’elle trouve, ce semble, à qui parler ; elle comprend qu’on l’écoute, par les effets intérieurs de grâce qu’elle ressent, par un ardent amour, une foi vive, de fermes résolutions, et une grande tendresse spirituelle. Cette grâce est sans doute un grand don de Dieu, et ceux qui la reçoivent doivent extrêmement l’estimer, parce que c’est une oraison très élevée ; mais ce n’est pas une vision. Les effets seuls indiquent la présence de Dieu ; c’est une voie par laquelle il se fait sentir à l’âme. Mais dans la vision dont je parle, on voit clairement que Jésus-Christ, fils de la Vierge, est là. Dans la double oraison que j’ai mentionnée, certaines influences de la divinité se rendent sensibles ; ici, outre ces influences, notre âme voit que la très sainte humanité de Notre-Seigneur nous accompagne, et qu’elle a la volonté de nous favoriser de ses grâces.

Le confesseur m’adressa donc cette question : Qui vous a dit que c’était Jésus-Christ ? – Lui-même, plusieurs fois, répondis-je ; mais avant qu’il me l’eût dit, cela était déjà imprimé dans mon entendement ; dans les grâces antérieures, il me disait que c’était lui, mais je ne le voyais pas. J’ajoutai pour me faire comprendre : Si, étant aveugle ou dans une obscurité profonde, j’étais visitée par une personne que je n’aurais jamais vue, mais dontj’aurais seulement entendu parler, pour croire que C’est elle, il me suffirait qu’elle me le dît ; mais je ne pourrais pas l’affirmer avec autant d’assurance que si je l’avais vue. Dans cette vision, je le puis ; sans se montrer sous une forme sensible, Notre-Seigneur s’imprime dans l’entendement par une connaissance si claire, qu’elle semble exclure le doute. Il veut que cette connaissance y demeure si profondément gravée qu’elle produise une certitude plus grande que le témoignage des yeux ; car pour ce qui frappe notre vue, il nous arrive quelquefois de douter si ce n’est point une illusion. Ici le doute peut bien se présenter au premier instant, mais il reste d’autre part une ferme certitude que ce doute est sans fondement.

Ainsi en est-il d’une autre manière par laquelle Dieu enseigne l’âme et lui parle sans paroles, en la façon que je viens de dire. C’est un langage tellement du ciel, que nul effort humain ne peut le faire comprendre, si le divin Maître ne nous l’enseigne par expérience. Il met au plus intime de l’âme ce qu’il vent lui faire entendre ; et là, il le lui représente sans image ni forme de paroles, mais par le même mode que dans la vision dont je viens de parler. Et que l’on remarque bien cette manière par laquelle Dieu fait entendre à l’âme ce qu’il veut, tantôt de grandes vérités, tantôt de profonds mystères ; car souvent, lorsque Notre-Seigneur m’accorde une vision et me l’explique c’est de cette sorte qu’il m’en donne l’intelligence.

A mon avis, c’est là que le démon trouve le moins d’accès. Voici mes raisons ; si elles ne sont pas bonnes, c’est moi qui me trompe apparemment. Cette vision et ce langage sont quelque chose de tellement spirituel, qu’il n’y a ni dans les puissances de l’âme, ni dans les sens, aucun mouvement où le démon puisse trouver prise. A la vérité, cette suspension simultanée des puissances et des sens, qui leur enlève tout mouvement propre, ne se manifeste que de temps en temps, et elle est de courte durée ; d’autres fois, les puissances ne sont point suspendues, ni les sens ravis, mais conservent parfaitement leurs opérations naturelles. Cette suspension complète et générale n’a pas toujours lieu dans la contemplation, elle est même fort rare ; mais dès qu’elle existe, je le répète, il n’y a plus de notre part aucune opération, aucun acte ; tout est l’œuvre du Seigneur (cf. chap. 20et 25). La vérité nous est infuse de la même manière que se trouverait en nous un aliment que nous n’aurions pas mangé, ignorant par quelle voie il nous a été incorporé, mais bien certains du fait. Il y a néanmoins cette différence : ici la nature de l’aliment nous resterait inconnue, ainsi que celui qui l’a mis en nous, tandis que pour cette vérité infuse, je sais ce qu’elle est et d’où elle me vient ; mais j’ignore comment elle a été déposée en moi ; car je ne l’ai point vu, je ne puis le comprendre, mon âme n’en avait jamais eu le désir, il ne m’était pas même venu dans l’esprit que cela pût être.

Dans ces paroles dont j’ai traité précédemment (cf. chap. 25), Dieu rend l’entendement malgré lui attentif à ce qu’il lui dit. Donnant à l’âme comme une faculté nouvelle d’entendre, il la force à écouter et l’empêche de se distraire. Elle est à peu près comme une personne d’une ouîe excellente, à laquelle on parlerait de très près et à haute voix, sans lui permettre de se boucher les oreilles ; bon gré mal gré, il faudrait qu’elle entendît. Toujours serait-il vrai qu’elle fait quelque chose, puisqu’elle est attentive à ce qu’on lui dit. Mais ici l’âme ne fait rien, elle ne prête même plus ce petit concours qui consiste à écouter. Sa nourriture s’est trouvée préparée et incorporée en elle, de sorte qu’elle n’a qu’à jouir. C’est comme si quelqu’un, sans apprendre, sans même avoir rien fait pour savoir lire, et sans avoir jamais rien étudié, trouvait en lui toute la science déjà acquise, ignorant de quelle manière et d’où elle lui serait venue, puisque auparavant il n’avait jamais travaillé même à connaître l’A b c. Cette dernière comparaison explique, ce me semble, quelque chose de ce don céleste. L’âme se voit en un instant savante ; pour elle, le mystère de la très sainte Trinité et d’autres mystères des plus relevés demeurent si clairs, qu’il n’est pas de théologien avec lequel elle n’eût la hardiesse d’entrer en dispute pour la défense de ces vérités. Elle en demeure saisie d’étonnement. Une seule de ces grâces suffit pour opérer en elle un changement complet. Dès lors, elle ne saurait rien aimer si ce n’est Celui qui, sans exiger d’elle aucun concours, la rend capable de si grands biens, lui révèle de si profonds secrets, et lui prodigue les témoignages d’un amour si tendre qu’on renonce à les décrire.

Quelques-unes de ces faveurs sont si admirables qu’on doute de leur réalité, et qu’à moins d’avoir une foi très vive, on ne pourrait croire que Notre-Seigneur les accordes à une personne qui les a si peu méritées ; aussi, mon dessein est de ne rapporter qu’un petit nombre de celles qu’il m’a faites, à moins que l’on ne me commande autre chose. Je me contenterai de quelques visions dont le récit ne sera pas sans utilité.

D’abord, elles pourront empêcher les personnes à qui Dieu en accorderait de semblables de s’en effrayer et de les regarder comme impossibles, ainsi que cela m’est arrivé ; ensuite, elles feront connaître la manière ou la voie par laquelle le Seigneur m’a conduite, et c’est là précisément ce que l’on me commande d’écrire.

Je reviens à ce que je disais. Par ce genre de langage, le Seigneur, selon moi, montre qu’il veut, par toutes les voies possibles, donner connaissance à l’âme de ce qui se passe au ciel, où l’on s’entend sans se parler. Qu’une telle langue existât, je l’avais toujours ignoré, jusqu’à ce qu’il plût au Seigneur de m’en rendre témoin, et de me le montrer dans un ravissement. Ainsi, dès l’exil, Dieu et l’âme s’entendent par cela seul qu’il veut être entendu d’elle, et ils n’ont besoin d’aucun autre artifice pour s’exprimer leur mutuel amour. Ici-bas, deux personnes intelligentes et qui s’aiment beaucoup, se comprennent, même sans signes, seulement en se regardant. C’est apparemment ce qui se passe entre Dieu et l’âme ; mais il ne nous est pas donné de voir de quelle manière ils portent l’un sur l’autre leur regard, comme l’Epoux le dit à l’Épouse dans les Cantiques ; car je crois avoir entendu appliquer à ce regard le passage dont je parle.

O bénignité admirable de Dieu ! C’est ainsi, Seigneur, que vous vous laissez regarder par des yeux aussi infidèles que ceux de mon âme ! Que cette vue, ô mon Dieu, les détourne pour jamais de celle des choses basses, et que rien, si ce n’est vous seul, ne soit plus capable de leur plaire ! O ingratitude des mortels ! n’aura-t-elle jamais de terme ? L’expérience me permet de le publier : ces grâces sont si grandes que tout ce que l’on peut en rapporter n’est rien, en comparaison de que vous faites à l’égard d’une âme que vous conduisez jusque-là.

O âmes qui avez commencé à vous appliquer à l’oraison, et vous qui avez une véritable foi, pouvez-vous, car je ne vous parle pas de ce que vous gagnez pour l’éternité, pouvez-vous, dans cette vie même, aspirer à des biens comparables au moindre de ces biens ? Oui, cela est certain, Dieu se donne lui-même à ceux qui abandonnent tout pour son amour. Il ne fait pas acception des personnes ; il aime tout le monde. Nul n’a d’excuse, quelque misérable qu’il soit, puisqu’il agit ainsi avec moi, en m’élevant à une si haute oraison. Songez que ce que j’écris ici est à peine un point du tableau que je pourrais mettre sous les yeux ; je me suis bornée à ce qui était nécessaire pour faire comprendre la nature de cette vision de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et celle de ce langage céleste que Dieu adresse à l’âme. Mais dire ce que l’on éprouve lorsque le Seigneur nous révèle ses secrets et nous dévoile ses perfections adorables, je ne le puis. C’est un plaisir tellement élevé au-dessus de tous ceux que la pensée peut concevoir ici-bas, qu’il nous inspire, à juste titre, une souveraine horreur pour les plaisirs de la vie, qui tous ensemble ne sont que de la fange. La jouissance de ces plaisirs fût-elle assurée pour une éternité, il répugnerait de les mettre, si peu que ce soit, en comparaison avec les joies dont nous parlons ; et Dieu cependant ne donne par là qu’une goutte du grand fleuve de délices qu’il nous prépare.

Mais, ô honte de nos prétentions ! Pour moi, j’en rougis ; et si l’on pouvait éprouver de la confusion dans le ciel, j’y paraîtrais un jour, à juste titre, plus confuse que qui que ce soit. Comment osons-nous prétendre à de si grands biens, à ces ineffables délices, à une gloire éternelle, uniquement aux dépens du bon Jésus ? Si nous n’avons pas le courage, comme Simon le Cyrénéen, de l’aider à porter sa croix, n’aurons-nous pas du moins, comme les filles de Jérusalem, des larmes à donner à ses douleurs ? Les plaisirs et les fêtes doivent-ils nous conduire à la jouissance de ce bonheur qui lui a coûté tant de sang ? Cela n’est pas possible. Pensons-nous, en poursuivant de vains honneurs, lui offrir une juste réparation du mépris qu’il endura pour nous faire régner éternellement ? Ce serait folie de le croire ; jamais, non jamais, un tel chemin ne nous conduira au ciel.

Je vous en conjure, mon père, faites retentir ces vérités, puisque Dieu ne m’en a pas donné le pouvoir. Il a toujours cherché à en pénétrer mon âme ; mais c’est bien tard, comme on le verra par cet écrit, que je les ai comprises et que j’ai prêté l’oreille à la voix de mon Dieu ; c’est pourquoi je suis si confuse d’en parler, que j’aime mieux m’en taire.

Je me contente de noter ici une considération que je fais assez souvent sur la félicité des bienheureux dans le ciel ; daigne mon Dieu me faire la grâce d’en jouir un jour ! De quel éclat brillera leur gloire accidentelle, quelle joie éprouveront-ils lorsqu’ils verront que s’ils commencèrent tard à servir Dieu, du moins, depuis leur retour, ils n’omirent, pour lui plaire, rien de ce qui était en leur pouvoir ; ils lui firent l’offrande de tout, par toutes les voies possibles, chacun selon ses forces et son état ! Qu’il se trouvera riche celui qui laissa toutes les richesses pour Jésus-Christ ! Qu’il se verra honoré celui qui, pour son amour, ne voulut point d’honneurs, et mit ses délices à se voir dans une profonde abjection ! Qu’il se trouvera sage celui qui s’estima heureux de passer pour un insensé, et de partager ce titre avec la Sagesse elle-même ! Mais, hélas ! en punition de nos péchés, qu’ils sont aujourd’hui peu nombreux ceux qu’animent de tels sentiments ! Ils ont disparu du milieu de nous, ces, hommes que les peuples regardaient comme des insensés, en leur voyant faire les œuvres héroïques des vrais amants de Jésus-Christ.

O monde, ô monde, que tu gagnes du côté de ton faux honneur à être connu d’un si petit nombre ! Mais quoi ! pensons-nous mieux servir Dieu lorsqu’on nous regarde comme des sages et des modèles de discrétion ? On est si discret aujourd’hui, que c’est là sans doute ce que l’on pense. On croit malédifier, si chacun, selon sa condition, ne s’efforce de paraître au meilleur état qu’il peut, et ne soutient l’honneur de son rang. Il n’y a pas jusqu’aux ecclésiastiques, aux religieux, aux religieuses, qui ne s’imaginent que c’est introduire une nouveauté et donner du scandale aux faibles, que de porter des habits vieux et rapiécés ; on craint même d’être profondément recueilli et de mener une vie d’oraison, tant le monde est perverti, tant on a mis en oubli cette perfection et ces grands transports de ferveur qui éclataient dans les saints ! Voilà, à mon avis, ce qui aggrave plus les calamités de notre temps, que ne le feraient les prétendus scandales des religieux qui annonceraient par leurs œuvres comme par leurs paroles, le mépris que l’on doit faire du monde. De ces scandales le Seigneur retire de grands avantages : quelques personnes s’offensent, il est vrai, mais d’autres sentent des remords. Et plût au ciel qu’il nous fût donné de voir un de ces hommes de Dieu, qui retraçât dans sa personne la vie de Jésus-Christ et de ses apôtres ! Plus que jamais nous en aurions besoin de nos jours.

Ah ! quel parfait imitateur de Jésus-Christ Dieu vient de nous ravir, dans ce béni frère Pierre d’Alcantara ! Le monde, dit-on, n’est plus capable d’une perfection si haute ; les santés sont plus faibles, et nous ne sommes plus aux temps passés. Ce saint était de ce siècle, et sa ferveur égalait cependant celle des temps anciens ; aussi tenait-il le monde sous ses pieds. Mais, sans aller pieds nus, sans faire une aussi âpre pénitence, il est plusieurs choses dans lesquelles, comme je l’ai souvent dit, nous pouvons pratiquer le mépris du monde, et que Notre-Seigneur nous fait connaître dès qu’il voit en nous du courage.

Qu’il dut être grand, celui que reçut de Dieu le saint dont je parle, pour soutenir pendant quarante-sept ans cette pénitence si austère que tous connaissent aujourd’hui ! En voici quelques détails que je me plais à rapporter, et dont la vérité m’est parfaitement connue ; c’est de sa propre bouche que je les ai entendus avec une autre personne dont il se cachait peu. Quant à moi, je dus cette ouverture à l’affection qu’il me portait ; Notre-Seigneur la lui avait donnée, afin qu’il prît ma défense et m’encourageât dans un temps où son appui m’était si nécessaire, comme on l’a vu et comme on le verra encore par mon récit.

Il avait passé quarante ans, nous dit-il, sans jamais dormir plus d’une heure et demie, tant la nuit que le jour ; de toutes ses mortifications, celle qui lui avait le plus coûté dans les commencements, c’était de vaincre le sommeil ; dans ce dessein, il se tenait toujours ou à genoux ou debout. Il prenait ce repos assis, la tête appuyée contre un morceau de bois fixé dans le mur ; eût-il voulu se coucher, il ne l’aurait pu, parce que sa cellule, comme on le sait, n’avait que quatre pieds et demi de long. Durant le cours de toutes ces années, jamais il ne se couvrit de son capuce, quelque ardent que fût le soleil, quelque forte que fût la pluie. Jamais il ne se servit d’aucune chaussure. Il ne portait qu’un habit de grosse bure, sans autre chose sur la chair ; encore cet habit était-il aussi étroit que possible ; et par-dessus il mettait un petit manteau de même étoffe. Dans les grands froids il le quittait, et laissait quelque temps ouvertes la porte et la petite fenêtre de sa cellule ; il les fermait ensuite, et reprenait son manteau, donnant ainsi quelque satisfaction à son corps, en lui faisant sentir une meilleure température. Il lui était fort ordinaire de ne manger que de trois en trois jours ; et comme j’en paraissais surprise, il me dit que c’était très facile à quiconque en avait pris la coutume. Un de ses compagnons m’assura qu’il passait quelquefois huit jours sans prendre de nourriture. Cela devait arriver, je pense, lorsqu’il était absorbé dans l’oraison car il avait de grands ravissements et de violents transports d’amour pour Dieu ; je l’ai vu moi-même une fois entrer en extase. Sa pauvreté était extrême ; et il était si mortifié, même dès sa jeunesse, qu’il m’a avoué être resté trois ans dans une maison de son ordre sans connaître aucun des religieux, si ce n’est au son de la voix, parce qu’il ne levait jamais les yeux, de sorte qu’il n’aurait pu se rendre aux endroits où l’appelait la règle, s’il n’avait suivi les autres. Il gardait cette même modestie par les chemins. Il passa de longues années sans jamais regarder les femmes ; il me dit qu’à l’âge où il était parvenu, c’était pour lui la même chose de les voir ou de ne pas les voir ; à la vérité, il était déjà très vieux quand je vins à le connaître, et son corps était tellement exténué, qu’il semblait n’être formé que de racines d’arbres. Avec toute cette sainteté, il était très affable. Il parlait peu et seulement lorsqu’il était interrogé ; mais les grâces de son esprit donnaient à ses paroles un véritable charme.

Je raconterais volontiers beaucoup d’autres particularités, si je n’appréhendais, mon père, qu’une plus longue digression ne m’attirât un reproche de votre part. Je n’étais pas même exempte de cette crainte, en écrivant,ce que je viens de dire. J’ajouterai donc seulement que ce saint homme est mort comme il avait vécu, en instruisant et en exhortant ses frères. Quand il vit que sa fin approchait, il récita le psaume « J’étais dans la joie quand on m’a dit : allons dans la maison du Seigneur » (Ps 122, 1), et s’étant mis à genoux, il expira [4].

Le Seigneur a voulu, dans sa bonté, qu’à partir de ce jour il m’ait encore plus assistée que durant sa vie j’en ai reçu des conseils en diverses circonstances. Je l’ai vu plusieurs fois tout éclatant de gloire. Il me dit dans la première de ces apparitions, qu’heureuse était la pénitence, qui lui avait mérité une si grande récompense. Ces paroles furent suivies de plusieurs autres. Un an avant sa mort, il m’apparut, malgré l’éloignement qui nous séparait, et je sus qu’il devait bientôt nous être enlevé. Je l’en avertis, en lui écrivant à l’endroit où il était, à quelques lieues d’ici. Au moment où il rendit le dernier soupir, il se montra à moi, et me dit qu’il allait se reposer. Sans croire à cette vision, j’en fis part néanmoins à quelques personnes, et huit jours après nous venait la nouvelle qu’il était mort, ou plutôt qu’il avait commencé à vivre pour toujours. Le voilà donc le terme de cette vie si austère, une éternité de gloire ! Depuis qu’il est au ciel, il me console beaucoup plus, ce me semble, que quand il était sur la terre. Notre-Seigneur me dit un jour qu’on ne lui demanderait rien au nom de son serviteur, qu’il ne l’accordât. Je l’ai très souvent prié de présenter au Seigneur mes demandes, et je les ai toujours vues exaucées. Louange sans fin à ce Dieu de bonté ! Amen.

Mais quel long discours, mon père, pour vous porter au mépris de ce qui passe, comme si vous ne saviez pas ces choses, et comme si vous n’aviez pas déjà exécuté votre résolution de vous détacher de tout ! En parlant de la sorte, j’ai uniquement cédé à la douleur que me cause la vue des égarements du monde. Je ne gagnerai peut-être que de la fatigue à écrire ces pages, où tout, du reste, est contre moi ; mais du moins mon âme en sera soulagée. Daigne le Seigneur me pardonner les offenses que j’ai commises moi-même en ce point dont je traite, et vous, mon père, la peine que je vous donne sans raison : on dirait, en vérité, que je veux vous faire subir la pénitence de mes fautes.

2Chapitre 282

Je reviens à mon sujet. Cette vision, qui me faisait sentir Notre-Seigneur à côté de moi, fut presque continuelle durant quelques jours. J’en retirais un très grand profit ; je ne sortais pas d’oraison, et je tâchais dans toutes mes actions de ne pas déplaire à Celui que je voyais clairement en être témoin. A la vérité, je craignais de temps en temps d’être trompée, à cause de tout ce qu’on me disait ; mais cette crainte ne durait guère, parce que Notre-Seigneur me rassurait.

Il lui plut un jour, tandis que j’étais en oraison, de me montrer seulement ses mains ; la beauté en était si ravissante, que je n’ai point de termes pour la peindre. J’en fus saisie de crainte, comme je le suis toujours lorsque Notre-Seigneur commence à me faire quelque nouvelle grâce surnaturelle. Peu de jours après, je vis sa divine figure, et je demeurai entièrement ravie. Je ne pouvais d’abord comprendre pourquoi le Sauveur, qui plus tard devait m’apparaître tout entier, se montrait ainsi peu à peu. Je l’ai compris depuis : c’était à cause de ma faiblesse naturelle. Qu’il soit éternellement béni ! Une créature aussi abjecte et aussi infidèle que moi n’aurait pu supporter tant de gloire réunie. Il le savait, et dans sa tendre compassion, il m’y disposait peu à peu.

Il vous semblera peut-être, mon père, qu’il ne me fallait pas un grand effort pour contempler des mains et un visage d’une telle beauté. Mais, sachez-le, les corps glorifiés sont si beaux, l’éclat surnaturel dont ils brillent est si vif, que l’âme en demeure hors d’elle-même ; ainsi cette vue me jetait dans l’effroi, j’en étais toute troublée et bouleversée. Bientôt après cependant, je retrouvais la sécurité avec l’assurance que la vision était véritable : les effets étaient tels que la crainte ne tardait pas à disparaître.

Le jour de la fête de saint Paul, pendant la messe, Jésus-Christ daigna m’apparaître dans toute sa très sainte humanité, tel qu’on le peint ressuscité, avec une beauté et une majesté ineffables. Je vous en parlai dans une de mes lettres, pour obéir au commandement exprès que vous m’en aviez fait ; mais ce ne fut pas sans peine, car on sent, quand on veut écrire de telles choses, une impuissance qui tue. Je le fis toutefois de mon mieux, et ainsi il serait inutile de le répéter en cet endroit. Je dirai seulement que quand il n’y aurait dans le ciel, pour charmer la vue, que la grande beauté des corps glorieux, et celle surtout de l’humanité sainte de Jésus-Christ, le plaisir serait indicible. Si dans cet exil, où il ne nous montre de sa majesté que ce que notre misère peut en soutenir, cet adorable Sauveur nous jette par sa vue dans de tels transports, que sera-ce dans le ciel, où l’on jouit pleinement d’un si grand bien ?

Je n’ai jamais vu des yeux du corps ni cette vision, quoique imaginaire, ni aucune autre, mais seulement des yeux de l’âme. Au dire de ceux qui le savent mieux que moi, la vision précédente est plus parfaite que celle-ci, et celle-ci l’emporte de beaucoup sur toutes celles qui se voient des yeux du corps ; ces dernières, ajoutent-ils, sont les moins élevées et les plus sujettes aux illusions du démon. Comme alors j’avais de la peine à le croire, je désirais, je l’avoue, voir des yeux du corps ce que je ne voyais que de ceux de l’âme, afin que mon confesseur ne pût pas me dire que ce n’était qu’une réverie. Au reste, c’était souvent aussi ma crainte dans les commencements . la vision était passée ; il me venait en pensée que ce n’était peut-être qu’un jeu de l’imagination, et j’avais du regret de l’avoir dit à mon confesseur, craignant de l’avoir trompé. Nouveau sujet de larmes ; j’allais le retrouver, et je lui disais ma peine. Il me demandait si j’avais cru les choses comme je les lui avais rapportées, ou si j’avais en dessein de le tromper. Je lui répondais, ce qui était vrai, que je lui avais parlé fort sincèrement, sans aucune intention de le tromper, et que pour rien au monde je ne voudrais dire un mensonge. Il le savait très bien ; c’est pourquoi il tâchait de me tranquilliser. De mon côté, il m’en coûtait tant d’aller lui parler de semblables faveurs, que je ne comprends pas comment le démon eût pu me mettre dans l’esprit de les feindre, pour me tourmenter ainsi moi-même. Mais Notre-Seigneur s’empressa de m’apparaître de nouveau, et me fit si bien voir la vérité d’une telle faveur, qu’en très peu de temps je fus affranchie de toute crainte d’illusion.

Je reconnus alors combien peu j’avais eu d’esprit : en effet, quand bien même je me serais efforcée durant des années entières de me figurer une telle beauté, jamais je n’aurais pu en venir à bout, tant sa seule blancheur et son éclat surpassent tout ce que l’on peut imaginer ici-bas. C’est un éclat qui n’éblouit point ; c’est une blancheur suave ; c’est une splendeur infuse qui cause à la vue un indicible plaisir, sans ombre de fatigue ; c’est une clarté qui rend l’âme capable de voir cette beauté si divine ; c’est une lumière infiniment différente de celle d’ici-bas, et auprès d’elle les rayons du soleil perdent tellement leur lustre, qu’on voudrait ne plus ouvrir les yeux.

Il y a la même différence entre ces deux lumières qu’entre une eau très limpide, qui coulerait sur le cristal et dans laquelle se réfléchirait le soleil, et une eau très trouble qui, par un ciel tout à fait sombre, coulerait sur la surface de la terre. Mais cette divine lumière ne ressemble en rien à celle du soleil ; elle seule paraît à l’âme une lumière naturelle, tandis que celle de cet astre ne lui semble en comparaison que quelque chose d’artificiel. Cette lumière est comme un jour sans nuit, toujours lumineux, sans que rien soit capable de l’obscurcir. Enfin, elle est telle que l’esprit le plus pénétrant, même après les efforts d’une longue vie, ne pourrait jamais s’en former une idée. Dieu la montre si soudainement, que, si pour la voir il fallait seulement ouvrir les yeux, on n’en aurait pas le loisir. Mais il n’importe qu’ils soient ouverts ou fermés. Quand Notre-Seigneur le veut, malgré nous cette lumière se voit ; et il n’y a ni distraction, ni résistance, ni industrie, ni soin, qui l’empêchent d’arriver jusqu’à nous. J’en ai fait bien souvent l’expérience, comme on le verra par mon récit.

Ce que je désirerais maintenant pouvoir faire connaître, c’est la manière dont Notre-Seigneur se montre dans ces visions ; mais je n’entreprends pas de dire de quelle sorte il illumine l’œil intérieur de l’âme de cette puissante lumière, et montre à notre esprit une image si claire de lui-même, qu’il nous paraît être véritablement présent. C’est aux savants de l’expliquer ; il n’a pas plu au Seigneur de m’en donner l’intelligence. Je suis si ignorante, et d’un esprit si peu ouvert, que, malgré toutes les explications que l’on a bien voulu m’en donner, je n’ai pu encore parvenir à le comprendre. Ce qui vous prouve, mon père, que je n’ai nullement cette vivacité d’esprit que vous me croyez ; je l’ai vu en mille circonstances, mon intelligence ne saisit les choses que lorsqu’on lui porte, comme l’on dit, les morceaux à la bouche. Mon confesseur était quelquefois surpris de mon ignorance, et jamais il ne s’est mis en peine de me faire comprendre comment Dieu agit en ce point et comment cela peut se faire. De mon côté, je ne désirais point lesavoir, et jamais je ne l’ai demandé, quoique depuis plusieurs années j’aie eu, comme je l’ai dit, l’avantage de traiter avec des gens doctes. Je me contentais de m’informer d’eux si une chose était péché ou non ; pour le reste, il me suffisait de penser que Dieu avait tout fait. Ainsi, au lieu de m’étonner des merveilles de ses œuvres je n’y voyais qu’un sujet de louanges ; car plus ces merveilles sont difficiles à comprendre, plus elles me donnent de dévotion.

Je me contenterai donc, mon père, de rapporter ce que j’ai vu, et vous abandonnerai le soin de dire le mode de ces visions, comme aussi d’éclaircir ce qu’il y aurait d’obscur dans mes paroles, et ce que je n’aurai pu expliquer : vous le ferez mieux que moi. En certaines circonstances, ce que je voyais ne me semblait être qu’une image ; mais, en beaucoup d’autres, il m’était évident que c’était Jésus-Christ lui-même cela dépendait du degré de clarté dans lequel il daignait se montrer à moi. Quelquefois, cette clarté étant très incertaine, il me semblait voir une image, mais une image très différente des portraits d’ici-bas, même les plus achevés. Comme j’en ai vu plusieurs excellents, je puis dire qu’il n’y a aucun rapport entre l’un et l’autre, pas plus qu’il n’y en a entre une personne vivante et son portrait : quelque ressemblant qu’il soit, on ne peut s’empêcher de voir que c’est une chose inanimée. Ceci explique parfaitement ma pensée, et est de la plus exacte vérité ; je ne m’étends donc pas davantage sur ce sujet. Je n’ai pas voulu faire une comparaison, car les comparaisons ne sont jamais justes en tout ; c’est une vérité certaine, qu’il y a autant de différence entre cette image et les portraits faits de main d’homme, qu’entre une personne vivante et ses traits peints sur la toile, ni plus ni moins. En effet, si ce qui se présente à l’âme est une image, c’est une image vivante ; ce n’est pas un homme mort, mais Jésus-Christ vivant qui se fait reconnaître comme Dieu et homme tout ensemble, non comme il était dans le sépulcre mais tel qu’il en sortit le jour de la Résurrection.

Quelquefois il se montre avec une si grande majesté, qu’il est impossible de douter que ce ne soit le Seigneur lui-même. Le plus souvent, cela arrive de la sorte après la communion, moment où d’ailleurs la foi nous assure qu’il est présent. Il se montre tellement maître de l’âme, qu’elle en est comme anéantie, et se sent consumer tout entière en son Dieu.

O mon Jésus ! qui pourrait faire comprendre cette majesté avec laquelle vous vous montrez, et combien vous apparaissez alors Seigneur de la terre et des cieux, et même de mille autres mondes, de mondes et de cieux sans nombre, que vous pourriez créer ! L’âme comprend, à la vue de votre grandeur, que tout cela ne serait encore rien pour un Souverain tel que vous. Là se voit clairement, ô mon Jésus, le peu de pouvoir de tous les démons en comparaison du vôtre, et comment on peut, dès qu’on vous contente, fouler aux pieds tout l’enfer. On ne s’étonne plus de la terreur de ces esprits de ténèbres à votre descente dans les limbes, et de leur désir de trouver mille enfers nouveaux plus profonds, pour fuir loin d’une majesté si redoutable. Vous la faites éclater alors aux yeux de l’âme et vous voulez qu’elle connaisse le souverain pouvoir de votre humanité très Sainte, unie à la divinité. Là, elle se forme une idée de ce que produira, au jour du jugement, la vue de votre majesté suprême et de votre courroux contre les méchants. Là, Seigneur, elle devient véritablement humble par la vue intime et forcée de sa misère. Là, elle trouve la confusion et le vrai repentir de ses péchés. Vous ne lui donnez que des témoignages d’amour, et néanmoins elle ne sait où se mettre, et s’anéantit tout entière.

Pour moi, J’en suis convaincue, quand il plait à Notre-Seigneur de nous découvrir une grande partie de sa majesté et de sa gloire, cette vision agit avec une force telle, qu’aucune âme ne pourrait la soutenir, si Dieu ne la fortifiait par un secours très surnaturel, en la faisant entrer dans le ravissement et l’extase. Car alors, la vision de cette divine présence se perd dans la jouissance. Dans la suite, il est vrai, on oublie ce qu’avait d’accablant cet excès de gloire ; mais cette majesté et cette beauté de Notre-Seigneur demeurent tellement empreintes dans l’âme, qu’elle ne peut en perdre le souvenir : j’excepte néanmoins le temps où, soumise à une épreuve dont je dois parler, elle se trouve en proie à une sécheresse, à une solitude si effrayantes, que tout semble s’effacer de la mémoire, jusqu’au souvenir même de Dieu.

L’âme, après cette vision, se voit, changée ; elle est toujours dans l’ivresse ; elle sent un nouvel amour de Dieu ; et cet amour, je crois, atteint un très haut degré. Sans doute, la vision précédente où, comme je l’ai dit, Dieu se montre à nous sans image, est plus élevée ; mais, à cause de notre faiblesse, celle-ci nous est très utile pour conserver peinte et gravée dans notre imagination cette divine présence, et en occuper continuellement notre pensée. Au reste, ces deux visions viennent presque toujours ensemble : ainsi, par la vision imaginaire, on voit des yeux de l’âme l’excellence, la beauté et la gloire de la très sainte humanité de Notre-Seigneur ; et par la vision intellectuelle, on voit qu’il est Dieu, qu’il peut tout, ordonne tout, gouverne tout, remplit tout de son amour.

On doit faire une très grande estime de cette vision ; à mon avis, il ne s’y rencontre aucun péril, parce qu’il n’ est pas au pouvoir du démon de produire de tels effets. Il s’est efforcé trois ou quatre fois, ce me semble, de me faire voir Notre-Seigneur de cette manière par une fausse représentation. Mais, s’il peut prendre la forme d’un corps qui serait de chair, il ne saurait contrefaire cette gloire qui resplendit dans le corps de Notre-Seigneur quand il se montre à nous. Son dessein, par cet artifice, serait de détruire les effets d’une véritable vision mais l’âme qui en a été favorisée repousse loin d’elle cette fausse image, elle se trouble, se dégoûte, s’inquiète ; enfin elle perd la dévotion et la douceur intérieure, et demeure dans l’impuissance de faire oraison. Ceci comme je l’ai dit, eut lieu dans les commencements, trois ou quatre fois.

Il y a donc entre ces visions une souveraine différence ; et je ne doute pas que même une âme qui n’est arrivée qu’à l’oraison de quiétude, ne les distingue facilement à l’aide de ce que j’ai dit des effets des paroles surnaturelles (cf. chap. 25). C’est une chose évidente, et pourvu qu’une âme ne veuille pas se laisser tromper, et qu’elle marche dans l’humilité et la simplicité, je ne crois pas qu’elle puisse l’être. Il suffit d’avoir eu véritablement une vision venant de Dieu, pour qu’aussitôt on sente en quelque sorte le piège. Bien que la fausse vision commence avec plaisir et avec goût, l’âme les rejette loin d’elle. Au reste, selon moi, le plaisir qu’elle éprouve doit être différent de celui qu’elle reçoit dans une vision véritable ; l’amour qu’on lui témoigne n’apparait ni pur, ni chaste ; en très peu de temps elle a découvert l’ennemi. C’est ce qui me fait dire que le démon ne saurait causer aucun mal à une âme qui a de l’expérience.

Mais l’imagination ne pourrait-elle pas se représenter ainsi la personne de Notre-Seigneur ? Non, cela est de toute impossibilité. Car la seule beauté et la seule blancheur d’une des mains de Jésus-Christ surpassent infiniment tout ce que nous saurions nous figurer. Et puis, comment pourrions-nous nous représenter en un instant des choses qui jamais n’ont été dans notre pensée, et que l’imagination, après de longs efforts, ne pourrait même concevoir, tant elles sont élevées au-dessus de tout ce que nous pouvons comprendre ici-bas ? Cela n’est assurément pas possible. Admettons cependant que l’imagination puisse, jusqu’à un certain point, se représenter Notre-Seigneur. Outre que cela ne produirait aucun de ces grands effets dont j’ai parlé, l’âme ne ferait qu’y perdre ; car elle serait alors semblable à une personne qui essaie de dormir, mais qui demeure éveillée, parce que le sommeil ne vient pas. Cette personne ayant un véritable désir de reposer, soit parce qu’elle en a besoin, soit parce qu’elle a mal à la tête, fait bien de son côté tout ce qu’elle peut pour s’endormir, et à certains moments il lui semble en effet qu’elle sommeille un peu ; mais ce n’est pas un vrai sommeil ; il ne la soulage pas, il ne donne pas de force à sa tête, qui souvent même en demeure plus épuisée. Tel serait en partie le résultat d’un pur travail d’imagination. L’âme en demeurerait affaiblie ; au lieu de nourriture et de forces, elle n’y trouverait que lassitude et dégoût : tandis que la vraie vision lui apporte à la fois d’inexprimables richesses spirituelles, et un admirable renouvellement des forces du corps.

J’alléguais ces raisons et quelques autres à ceux qui me disaient si souvent que mes visions étaient l’ouvrage de l’esprit ennemi, et un jeu de mon imagination. Je me servais aussi, comme je pouvais, des rapprochements que le Seigneur présentait à ma pensée. Mais tout cela demeurait inutile, parce qu’il y avait dans cette ville des personnes très saintes, en comparaison desquelles j’étais une pécheresse, et que Dieu ne conduisait pas par ce chemin. C’est ce qui inspirait de la crainte à mes amis. Ils se communiquaient ces craintes l’un à l’autre, et bientôt, en punition de mes péchés sans doute, l’état de mon âme ne fut plus une chose cachée, quoique je ne m’en ouvrisse qu’à mon confesseur et à ceux à qui il m’ordonnait d’en parler. Je leur dis un jour que s’ils m’affirmaient qu’une personne à qui je viendrais de parler et que je connaîtrais fort bien, n’était pas celle que je croyais, et qu’ils étaient très assurés que je me trompais, certainement j’ajouterais plus de foi à leur témoignage qu’à celui de mes yeux ; mais que, si cette personne m’avait laissé pour gage de son amitié des joyaux de grand prix, que j’aurais encore entre les mains et qui, de pauvre que j’étais auparavant, me rendraient riche, il me serait impossible de croire à leur parole, quand bien même j’en aurais le désir. Or, ces joyaux, je pouvais les montrer. En effet, tous ceux qui me connaissaient voyaient manifestement que j’étais changée ; mon confesseur l’attestait ; ce changement si sensible en toutes choses, loin d’être caché, était d’une clarté frappante pour tout le monde. Pour moi qui jusque-là avais été si imparfaite, il m’était impossible de croire que si ces effets venaient du démon, il se servit, pour me tromper et me conduire en enfer, d’un moyen aussi contraire à ses intérêts que serait celui de déraciner mes vices, et de me donner en échange des vertus et du courage ; car je voyais clairement qu’une seule de ces visions suffisait pour m’enrichir de tous ces biens.

Mon confesseur, qui était, comme je l’ai dit, un père de la compagnie de Jésus, religieux d’une éminente sainteté (le P. Balthasar Alvarez.), faisait absolument ces mêmes réponses, selon que je l’ai appris depuis. Il était fort prudent et fort humble ; mais sa grande humilité m’attira bien des peines. Quoiqu’il fût savant et homme de grande oraison, il ne se fiait pas néanmoins à lui-même, Notre-Seigneur ne conduisant pas son âme par le même chemin que la mienne. Il eut beaucoup à souffrir à mon sujet, et de bien des manières. Je sus qu’on lui conseillait de se défier de moi, de peur d’être trompé par le démon en donnant quelque créance à mes paroles ; et on lui alléguait à ce propos divers exemples. Tout cela m’affligeait beaucoup. Je craignais de voir venir le moment où je ne trouverais plus de confesseur, et où tous me fuiraient : je ne faisais que pleurer.

Ce fut une providence du Seigneur que ce religieux voulût continuer de m’entendre en confession. A la vérité, il était si grand serviteur de Dieu, que pour sa cause il se serait exposé à tout. C’est pourquoi il me recommandait d’éviter toute offense, de faire exactement tout ce qu’il me dirait, et de ne pas craindre qu’il m’abandonnât. Il m’encourageait et me calmait toujours ; mais il ne cessait de me rappeler que je ne devais rien lui cacher, et j’étais fidèle à sa recommandation. Il m’assurait qu’en agissant de la sorte, quand bien même ces visions viendraient du démon, elles ne pourraient me nuire ; Notre-Seigneur, au contraire, ferait tourner à mon profit le mal que l’ennemi voulait me faire. C’est ainsi qu’il travaillait de tout son pouvoir à perfectionner mon âme. Mes craintes étant si grandes, je lui obéissais en tout, quoique imparfaitement. Il eut beaucoup à souffrir à mon occasion, pendant trois ans et plus qu’il me confessa au milieu de ces tribulations [5]. Notre-Seigneur permettant que je fusse en butte à de grandes persécutions et mal jugée aussi en des choses où j’étais innocente, l’on s’en prenait à lui, et on le condamnait comme responsable de tout, quoiqu’il fût exempt de faute. S’il n’eût eu pour lui une telle sainteté, et Notre-Seigneur qui soutenait son courage, il lui eût été impossible de supporter tout ce qu’il eut à souffrir. Car, d’un côté, il avait à répondre à ceux qui me croyaient hors du bon chemin, et ne voulaient point ajouter foi aux assurances qu’il leur donnait du contraire ; et d’autre part, il devait me tranquilliser et me guérir de mes appréhensions, que cependant il augmentait souvent lui-même plus que tous les autres. Le Seigneur permettait qu’à chaque nouvelle vision dont il me favorisait, je sentisse redoubler mes alarmes, et c’était encore à mon confesseur de me rassurer. Tout cela me venait, je n’en doute pas, de ce que j’avais été, et de ce que j’étais une si grande pécheresse. Ce saint homme me consolait avec beaucoup de compassion de mes souffrances, et s’il se fût cru lui-même, elles n’auraient pas été si grandes ;car Dieu lui faisait connaître la vérité en tout, et c’était, j’en suis convaincue, le sacrement même de la Pénitence qui lui donnait la lumière.

Quant aux autres serviteurs de Dieu qui étaient inquiets à mon sujet, ils avaient avec moi de fréquents entretiens. Comme je parlais avec simplicité et abandon, ils prenaient quelques-unes de mes paroles dans un sens que je ne leur donnais pas. Parmi eux, il y en avait un qui m’était très cher, parce que mon âme lui était infiniment redevable et qu’il était fort saint ; mais je voyais qu’il ne me comprenait pas, et j’en avais une extrême douleur. De son côté, il désirait ardemment ma perfection et demandait à Dieu qu’il daignât m’éclairer de sa lumière. Tous attribuaient à un défaut d’humilité certaines choses que je disais sans y faire réflexion. A la moindre faute qu’ils me voyaient commettre, et j’en commettais sans doute beaucoup, ils me condamnaient aussitôt sur tout le reste. Ils me faisaient quelquefois des questions ; comme je leur répondais d’une manière franche et naïve, ils se persuadaient que je voulais les instruire et faire la savante. Ils le rapportaient avec bonne intention à mon confesseur, et celui-ci me réprimandait. Ces peines qui me venaient de divers côtés, durèrent assez longtemps ; mais les grâces que le Seigneur me faisait m’aidaient à tout supporter.

Mon dessein, en rapportant ces particularités, est de faire voir combien souffre une âme lorsqu’elle manque, dans ces voies spirituelles, d’un maître qui en ait une connaissance expérimentale. Si Dieu ne m’eût soutenue par tant de faveurs, je ne sais ce que je serais devenue, car mes angoisses étaient assez fortes pour me faire perdre l’esprit. Je me trouvais quelquefois dans une telle extrémité, que je n’avais plus d’autre ressource que de lever les yeux vers le ciel. Pauvre femme, imparfaite, faible, craintive, je me voyais condamnée par les gens de bien. Cette épreuve, dans la simplicité de mon récit, paraîtra peu de chose ; mais moi qui en ai supporté de grandes dans ma vie, je la regarde comme une des plus sensibles. Puisse-t-elle avoir procuré quelque gloire à Notre-Seigneur ! Quant à ceux qui me condamnaient et voulaient me convaincre d’illusion, ils ne cherchaient en tout, j’en suis sûre, que la gloire de Dieu et le bien de mon âme.

2Chapitre 292

Je me suis bien éloignée de mon sujet : je disais que cette vision de Notre-Seigneur ne saurait être l’ouvrage de l’imagination. Comment, en effet, l’imagination pourrait-elle, avec tous ses efforts, représenter à notre âme l’humanité de Jésus-Christ, et lui peindre son incomparable beauté ? Il ne lui faudrait pas peu de temps pour arriver à une image tant soit peu ressemblante. Elle peut néanmoins, d’une certaine manière, se représenter cette humanité sainte, contempler pendant quelque temps ses traits, sa blancheur, perfectionner peu à peu cette image, puis la confier à la mémoire, et quand elle s’en efface, la faire revivre. Qui l’en empêche, puisqu’elle a pu la produire avec l’entendement ? Dans la vision dont nous parlons, cela est impossible : nous la contemplons lorsqu’il plaît au Seigneur de nous la présenter, dans la manière et durant le temps qu’il veut. Nous n’y pouvons rien retrancher ni rien ajouter ; nous n’avons aucun moyen pour cela. Quoi que nous fassions pour la voir ou ne la point voir, tout est inutile. Il suffit même que nous voulions regarder quelque chose en particulier, pour voir disparaître Jésus-Christ.

Ce divin Maître a daigné, l’espace de deux ans et demi, me favoriser très ordinairement de cette vision ; depuis plus de trois ans elle est moins continuelle, mais il m’accorde une autre grâce plus élevée que je rapporterai peut-être dans la suite. Pendant qu’il me parlait, je contemplais cette beauté souveraine ; les paroles que proférait cette bouche, si belle et si divine, avaient une douceur infinie, mais quelquefois aussi de la rigueur. J’aurais eu le plus ardent désir de remarquer la couleur et la grandeur de ses yeux pour pouvoir en parler ; jamais je n’ai mérité une telle grâce ; tous mes efforts n’ont servi qu’à faire entièrement disparaître la vision. Assez souvent, il est vrai, je m’aperçois qu’il me regarde avec tendresse ; mais ce regard a tant de force, que mon âme ne peut le soutenir ; elle entre dans un ravissement très élevé, qui, pour la faire jouir plus entièrement de l’objet de son amour, lui enlève la vue de sa beauté divine.

Ainsi, il est manifeste que ces visions ne dépendent en rien de notre volonté ; le Seigneur veut que notre unique partage soit la confusion, l’humilité, la simplicité à recevoir ce qui nous est donné, et l’action de grâces envers l’auteur de ce don. Il en est ainsi dans toutes les visions indistinctement : nous ne pouvons voir ni plus ni moins que ce qu’il plait à Notre-Seigneur de nous découvrir ; tous nos efforts, toutes nos industries, sont absolument inutiles. Le divin Maître veut nous montrer clairement que ce n’est pas là notre ouvrage, mais le sien. La manière dont il agit, loin de nous donner de l’orgueil, doit nous pénétrer d’un sentiment d’humilité et de crainte. Car le Seigneur, qui nous empêche de voir ce que nous désirons voir, peut également nous retirer ces hautes faveurs, sa grâce même, et nous abandonner à toute notre misère. Enfin, il veut que la crainte nous accompagne toujours, tant que nous vivons dans cet exil.

Le Sauveur se présentait presque toujours à moi tel qu’il était après sa résurrection [6]. Dans la sainte hostie, c’était de la même manière. Quelquefois, pour m’encourager quand j’étais dans la tribulation, il me montrait ses plaies ; il m’est aussi apparu en croix ; je l’ai vu au jardin ; rarement couronné d’épines ; enfin je l’ai vu portant sa croix. S’il m’apparaissait ainsi, c’était, je le répète, à cause des besoins de mon âme, ou pour la consolation de quelques autres personnes ; mais toujours son corps était glorifié.

Que de hontes, d’angoisses, de persécutions et d’alarmes ne m’a pas coûtées l’aveu de ces visions ! On était si persuadé que j’étais possédée du démon, que quelques personnes voulaient m’exorciser. Cela ne me causait guère de peine ; mais j’en éprouvais une bien sensible quand je voyais que les confesseurs appréhendaient de me confesser, ou quand j’apprenais les rapports qu’on allait leur faire. Je ne pouvais néanmoins concevoir aucun regret d’avoir été favorisée de ces célestes visions ; je n’aurais pas voulu en échanger une seule contre tous les biens et tous les plaisirs du monde. Elles étaient constamment à mes yeux un trésor inestimable, une grâce insigne de Notre-Seigneur ; et le divin Maitre lui-même m’en donnait souvent l’assurance. Je sentais croître l’ardent amour qu’il avait allumé dans mon âme : j’allais me plaindre à lui des peines qu’on me causait, et je sortais toujours de l’oraison consolée et avec de nouvelles forces. Je n’osais cependant contredire ceux qui m’étaient contraires ; ils eussent trouvé en cela un défaut d’humilité, et ils m’auraient jugée plus défavorablement encore. Je me contentais d’en parler à mon confesseur, et il me consolait toujours beaucoup quand il me trouvait ainsi dans la peine.

Ces visions étant devenues beaucoup plus fréquentes, un de ceux qui, auparavant, avaient pris soin de mon âme, et à qui je me confessais quelquefois lorsque le père ministre [7] ne pouvait m’entendre, me dit qu’il était clair qu’elles venaient du démon. Il me commanda, puisque je ne pouvais empêcher cet esprit de ténèbres de m’apparaître, de faire le signe de la croix toutes les fois qu’il se montrerait, et de le repousser avec un geste de mépris, car je devais tenir pour certain que c’était lui ; étant accueilli de la sorte, il cesserait de venir ; au reste, je n’avais rien à craindre, Dieu me garderait, et ne tarderait pas à mettre un terme à l’épreuve. Ce commandement me causa une peine extrême. Persuadée que ces visions venaient de Dieu, et ne pouvant, comme je l’ai dit, désirer ne point les avoir, j’éprouvais une terrible répugnance à obéir. Je ne laissais pas néanmoins de faire ce qui m’était commandé. Je suppliais Dieu avec les plus vives instances de ne pas permettre que je fusse trompée ; C’était là ma prière continuelle, et je la lui adressais en répandant beaucoup de larmes. Je me recommandais aussi à saint Pierre et à saint Paul. Car le divin Maître, m’étant apparu pour la première fois le jour de leur fête, m’avait dit qu’ils me préserveraient, de toute illusion. Aussi, je les voyais souvent à mon côté gauche, d’une manière très distincte, non par une vision imaginaire, mais par une vision intellectuelle. Je regardais ces glorieux saints comme mes bien-aimés protecteurs.

J’éprouvais une indicible peine à faire ce geste de mépris à chaque apparition de Notre-Seigneur, car, lorsqu’il était présent, on m’aurait plutôt mise en pièces que de me forcer à croire que c’était le démon. Ainsi l’on m’avait imposé un genre de pénitence bien cruel. Pour ne point faire tant de signes de croix, j’en avais presque toujours une à la main ; mais j’étais moins fidèle à donner ces signes de mépris, parce qu’il m’en coûtait trop. Je me souvenais des outrages que les Juifs avaient faits à cet adorable Sauveur, et je le suppliais instamment de me pardonner ceux qu’il recevait de moi, puisque ce n’était que pour obéir aux personnes qu’il avait établies dans son Eglise pour le représenter et tenir sa place. Il me disait alors que je ne devais pas me mettre en peine, queje faisais bien d’obéir, et qu’il manifesterait la vérité.

Mais lorsque ceux qui me croyaient trompée me défendirent l’oraison, il me parut en être irrité ; il me commanda de leur dire que c’était là de la tyrannie, et il me donna diverses raisons pour me montrer que ces visions ne venaient point de l’ennemi : j’en rapporterai quelques-unes dans la suite.

Un jour que je tenais à la main la croix de mon rosaire, Notre-Seigneur me la prit : quand il me la rendit, elle était formée de quatre grandes pierres, incomparablement plus précieuses que des diamants. En effet, il n’y a aucune proportion entre des pierres précieuses et ce qui est surnaturel : aussi, tous les diamants paraîtraient faux et sans lustre auprès des pierres de cette croix. Les cinq plaies de Notre-Seigneur s’y trouvaient admirablement gravées. Ce divin Maître me dit que je la verrais ainsi désormais. Sa promesse s’est fidèlement accomplie : à partir de ce jour, je n’ai plus discerné dans cette croix le bois dont elle était faite ; les pierres qui la composent frappent seules ma vue ; mais nul autre que moi ne jouit de cette faveur.

A peine, pour obéir, avais-je commencé à résister à ces visions, que le divin Maître multiplia ses grâces. Malgré tous mes efforts pour me distraire, mon oraison était si continuelle que le sommeil même semblait ne pas en interrompre le cours, et mon amour allait toujours croissant. J’adressais des plaintes à Notre-Seigneur, lui disant que je ne pouvais plus supporter cet état violent. J’avais beau vouloir ne point penser à lui, mes désirs et mes efforts étaient impuissants. J’essayais néanmoins d’obéir ; mais que pouvais-je ? Rien, ou presque rien. Malgré cela, Notre-Seigneur ne m’affranchit jamais d’un tel commandement ; mais tout en me disant de m’y conformer, il m’instruisait, comme il le fait encore, de ce que j’avais à dire à ceux qui me l’imposaient, et me rassurait par des raisons si décisives, qu’elles dissipaient toutes mes craintes.

Peu de temps après, il donna, selon sa promesse, des preuves éclatantes de la vérité de ces visions. Je sentis mon âme embrasée d’un très ardent amour de Dieu ; cet amour était évidemment surnaturel, carje ne savais qui l’allumait ainsi en moi, et je n’y avais contribué en rien. Je me voyais mourir du désir de voir Dieu, et je ne savais où je devais chercher cette vie, si ce n’est dans la mort. Les transports de cet amour, sans égaler ni la véhémence ni le prix de ceux dont j’ai parlé autre part (cf. chap. 20), étaient tels néanmoins que je ne savais que devenir. Rien ne répondait à mes vœux ; j’étais comme hors de moi, et il me semblait véritablement que l’on m’arrachait l’âme. O mon Seigneur ! de quel souverain artifice, de quelle délicate industrie vous usiez à l’égard de votre misérable esclave ! Vous vous teniez caché de moi, et votre amour, me poursuivant sans relâche, me faisait goûter une mort si délicieuse que mon âme eût voulu n’en jamais sortir.

Pour pouvoir comprendre quelle est l’impétuosité de ces transports, il faut les avoir éprouvés. Ils n’ont rien de commun avec ces émotions du cœur et ces mouvements de dévotion fort ordinaires, qui veulent éclater au dehors, et semblent devoir suffoquer l’esprit. Cette sorte d’oraison est très basse. Il faut éviter ces élans immodérés, en tâchant doucement de les retenir en soi-même, et s’efforcer d’apaiser l’âme ; de même, quand les enfants pleurent avec tant de violence qu’ils semblent devoir en perdre la respiration, on fait passer cette émotion excessive en leur donnant à boire. La raison doit tenir la bride pour modérer ces mouvements impétueux, parce que la nature pourrait y avoir sa part ; il est à craindre qu’il ne s’y mêle de l’imperfection, et que ces mouvements ne soient en grande partie l’ouvrage des sens. Ainsi, il faut calmer l’âme, comme le petit enfant, par une caresse d’amour, et la porter à aimer Dieu d’une manière suave, et non avec une impétueuse violence. Cette âme doit s’appliquer à recueillir son amour au dedans d’elle-même, sans le laisser se répandre au dehors, comme un vase qui bout trop fort et déborde de tous côtés, parce qu’on a jeté du bois au feu sans discrétion. Enfin, on doit diminuer la cause, c’est-à-dire éloigner de son esprit les pensées qui ont excité cette flamme subite, et tâcher de l’éteindre par quelques larmes douces, et non péniblement arrachées, comme celles qui naissent de ces sentiments si vifs et qui nous font beaucoup de mal. J’en répandais de semblables dans les commencements ; elles me laissaient la tête si épuisée et l’esprit si fatigué, que quelquefois je restais plus d’un jour sans pouvoir revenir à l’oraison. C’est ce qui me fait dire qu’il faut dans les commencements une grande discrétion, afin d’accoutumer l’esprit à n’agir qu’avec douceur et intérieurement ; on doit éviter avec grand soin tout ce qui n’est qu’extérieur.

Mais entre ces mouvements de dévotion et les transports dont je traite, il y a une complète différence. Ici, ce n’est pas nous qui mettons le bois au feu ; on dirait que le feu se trouvant allumé, on nous y jette tout à coup afin que sa flamme nous consume. L’âme ne doit point à ses efforts cette blessure qu’elle ressent de l’absence de son Dieu ; elle lui est faite par une flèche que de temps en temps on lui enfonce au plus vif des entrailles, et qui lui traverse le cœur, en sorte qu’elle ne sait plus ni ce qu’elle a, ni ce qu’elle veut. Elle connaît bien qu’elle ne veut que Dieu, et que la flèche qui l’a blessée était trempée dans le suc d’une herbe qui la porte à s’abhorrer elle-même, pour l’amour de ce Dieu auquel elle ferait avec joie le sacrifice de sa vie.

Nul langage ne saurait représenter ni exprimer la manière dont Dieu fait de telles blessures, ni cet excès de douleur qui transporte l’âme blessée ; mais cette peine est si délicieuse qu’il n’y a point de plaisir dans la vie qui la dépasse. Je le répète, l’âme voudrait se sentir toujours mourante d’un tel mal.

Cette peine unie à cette gloire me jetait crans un profond étonnement, et je ne pouvais comprendre comment cela pouvait être. Quel spectacle qu’une âme ainsi blessée ! Elle comprend combien est excellente la source de cette blessure, et elle voit clairement qu’un tel amour ne lui vient pas de ses efforts. C’est, lui semble-t-il, de l’amour excessif que le Seigneur lui porte, qu’est tombée l’étincelle qui l’embrase tout entière. Oh ! combien de fois, livrée à ce suave tourment, me suis-je souvenue de ces paroles de David : « Comme le cerf soupire après une source d’eau vive, ainsi mon âme soupire après vous, ô mon Dieu » ! (Psaume 42) Elles étaient, ce me semble, l’expression fidèle de ce que je sentais.

Lorsque l’impétuosité de ces transports n’est pas si grande, il semble que la douleur de cette blessure diminue un peu par l’usage de quelques pénitences : du moins l’âme, qui ne sait que faire à son mal, y cherche-t-elle par cette voie un allégement. Mais elle ne les sent pas, et faire couler le sang de ses membres lui est aussi indifférent que si son corps était privé de la vie. En vain elle se fatigue à inventer de nouveaux moyens de souffrir quelque chose pour son Dieu : la première douleur est si grande qu’il n’y a point, selon moi, de tourment corporel qui puisse lui en enlever le sentiment ; car le remède n’est point là, et il serait trop bas pour un mal si relevé. Une seule chose adoucit tant soit peu la souffrance de l’âme, c’est d’en demander à Dieu le remède ; mais elle n’en voit point d’autre que la mort, parce qu’elle seule peut la faire entrer dans la pleine jouissance de son souverain bien. D’autres fois, la douleur se fait sentir à un tel excès, qu’on n’est plus capable ni de cette prière, ni de quoi que ce soit. Le corps en perd tout mouvement ; on ne peut remuer ni les pieds, ni les mains. Si l’on est debout, les genoux fléchissent, on tombe sur soi-même, et l’on peut à peine respirer. On laisse seulement échapper quelques soupirs, très faibles, parce que toute force extérieure manque, mais très vifs par l’intensité de la douleur.

Tandis que j’étais dans cet état, voici une vision dont le Seigneur daigna me favoriser à diverses reprises. J’apercevais près de moi, du côté gauche, un ange sous une forme corporelle. Il est extrêmement rare que je les voie ainsi. Quoique j’aie très souvent le bonheur de jouir de la présence des anges, je ne les vois que par une vision intellectuelle, semblable à celle dont j’ai parlé précédemment (cf. chap.27). Dans celle-ci, le Seigneur voulut que l’ange se montrât sous cette forme : il n’était point grand, mais petit et très beau ; à son visage enflammé, on reconnaissait un de ces esprits d’une très haute hiérarchie, qui semblent n’être que flamme et amour. Il était apparemment de ceux qu’on nomme chérubins ; car ils ne me disent pas leurs noms. Mais je vois bien que dans le ciel il y a une si grande différence de certains anges à d’autres, et de ceux-ci à d’autres, que je ne saurais le dire. Je voyais dans les mains de cet ange un long dard qui était d’or, et dont la pointe en fer avait à l’extrémité un peu de feu. De temps en temps il le plongeait, me semblait-il, au travers de mon cœur, et l’enfonçait jusqu’aux entrailles ; en le retirant, il paraissait me les emporter avec ce dard, et me laissait tout, embrasée d’amour de Dieu.

La douleur de cette blessure était si vive, qu’elle m’arrachait ces gémissements dont je parlais tout à l’heure : mais si excessive était la suavité que me causait cette extrême douleur, que je ne pouvais ni en désirer la fin, ni trouver de bonheur hors de Dieu. Ce n’est pas une souffrance corporelle, mais toute spirituelle, quoique le corps ne laisse pas d’y participer un peu, et même à un haut degré. Il existe alors entre l’âme et Dieu un commerce d’amour ineffablement suave. Je supplie ce Dieu de bonté de le faire goûter à quiconque refuserait de croire à la vérité de mes paroles. Les jours où je me trouvais dans cet état, j’étais comme hors de moi ; j’aurais voulu ne rien voir, ne point parler, mais m’absorber délicieusement dans ma peine, que je considérais comme une gloire bien supérieure à toutes les gloires créées [8].

Telle était la faveur que le divin Maître m’accordait de temps en temps, lorsqu’il lui plut de m’envoyer ces grands ravissements, contre lesquels, même en présence d’autres personnes, toutes mes résistances étaient vaines ; ainsi j’eus le regret de les voir bientôt connus du public. Depuis que j’ai ces ravissements, je sens moins cette peine qu’une autre dont j’ai parlé précédemment, je ne me souviens plus en quel chapitre (cf. chap.20). Cette dernière est différente sous plusieurs rapports et d’une plus haute excellence. Quant à celle dont je parle maintenant, elle dure peu : à peine commence-t-elle à se faire sentir que Notre-Seigneur s’empare de mon âme et la met en extase ; elle entre si promptement dans la jouissance, qu’elle n’a pas le temps de souffrir beaucoup. Béni soit à jamais Celui qui comble de ses grâces une âme qui répond si mal à de si grands bienfaits !

1. Ce fut de 1557 à 1559 ; ce qui correspond à la quarante-deuxième et à la quarante-troisième année de la vie de Thérèse.

2. Au rapport du V. P.Louis du Pont, le P. Balthasar Alvarez s’appliquait à mortifier Thérèse en tout, et spécialement dans les choses où elle montrait tant soit peu d’empressement naturel. Il faisait mourir peu à peu dans cette âme héroïque tous les mouvements de la nature, pour ne la laisser vivre que de la vie de la grâce. Dans une circonstance où il s’était absenté d’Avila, Thérèse, assaillie d’une grande peine, lui écrivit en le priant de lui répondre sans délai. il lui répondit en effet sans délai, mais il lui envoya sa réponse sous enveloppe après avoir écrit ces mots sur la lettre : Vous ne l’ouvrirez que dans un mois. Thérèse s’y soumit de bonne grâce, mais non sans ressentir vivement la mortification. Cet homme de Dieu, connaissant ce qui pouvait le plus faire mourir Thérèse à elle-même, eut le courage de ne pas le lui épargner. À l’époque où presque tous, excepté lui, la croyaient victime des illusions du démon, non seulement, comme on l’a vu au XXVe chapitre il lui dit plus d’une fois, de propos délibéré, pour l’éprouver, que les paroles qu’elle entendait pourraient bien venir du démon, mais il alla encore jusqu’à la priver vingt jours de suite de la sainte communion. Thérèse accepta ce calice avec une résignation parfaite. Pour prix d’une si humble obéissance, Notre-Seigneur lui adressa ces paroles qu’elle a rapportées au même chapitre : « Ne crains point, ma fille, c’est moi ; je ne t’abandonnerai point, bannis toute crainte. »

3 Ce fut seulement en 1559 que la sainte commença à être favorisée des visions qu’elle va rapporter dans les chapitres suivants. Ces visions se succédèrent pendant deux ans et demi, de 1559 jusqu’en 1561, c’est à dire de la la quarante-quatrième à la quarante-sixième année de sa vie.

4 Ce fut le 18 octobre 1562. Il était âgé de soixante-trois ans.

5 Le P. Balthasar Alvarez confessa sainte Thérèse pendant six ans, ainsi qu’elle l’écrivit plus tard au P. Rodrigue Alvarez. Elle mentionne ici d’une manière spéciale les trois années qui précédèrent la fondation de Saint-Joseph, et qui furent pour elle un enchaînement d’épreuves.

6 Sainte Thérèse fit représenter sur la toile l’image de Notre-Seigneur ressuscité, d’après les visions qu’elle avait eues ; elle-même donna toutes les indications au peintre et surveilla son travail. Au dire de Ribera, ce petit tableau, que la sainte portait toujours avec elle, était d’une ravissante beauté. A l’époque où écrivait l’historien, il se trouvait au pouvoir de doÔa Marie de Toledo, duchesse d’Albe. Le même peintre avait exécuté également, à la demande de sainte Thérèse, un tableau de la sainte Vierge, qui ne le cédait en rien au premier. (Vie de sainte Thérèse, 1. I, ch. XI.)

7 Le P. Balthasar Alvarez. Il fut sept ans de suite ministre du collège de Saint-Gilles, c’est-à-dire second supérieur de la maison ; mais de fait il fut chargé, la plus grande partie de ce temps, du gouvernement du collège, parce que des deux supérieurs qui y furent envoyés, le premier, le P. Denys Vasquez, n’y resta qu’un an et demi, et le second, le P. Gaspard de Salazar, neuf mois seulement.

8 La sainte était âgée de quarante-quatre ans lorsqu’elle reçut, au monastère de l’Incarnation d’Avila, une faveur si extraordinaire. Dieu devait faire éclater un jour dans son Église la gloire de cette mystérieuse blessure. Au commencement du XVIIIe siècle, les carmes réformés d’Espagne et d’Italie ayant demandé au saint-siège l’institution d’une fête particulière pour honorer la blessure faite par l’ange au cœur de leur sainte fondatrice, le pape Benoit XIII accéda à leur demande, et accorda le 25 mai 1726, aux religieux et religieuses du Carmel réformé, un office propre pour la fête de la Transverbération du cœur de sainte Thérèse. Cet office ne contenait d’abord que l’oraison et les leçons ; mais ensuite le même souverain pontife permit de composer une messe et un office complets pour cette fête. Cet office est récité même par les carmes de la commune observance, et l’Espagne tout entière l’a adopté. Benoît XIV, dans son bref Dominici gregis, du 8 août 1744, a accordé à perpétuité une indulgence plénière à tous les fidèles qui visiteraient les églises du Carmel depuis les premières vêpres de la Transverbération jusqu’au coucher du soleil du jour de la fête, qui se célèbre le 21 du mois d’août.

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