Textes liturgiques (année A) : Lv 19, 1-2.11-18 ; Ps 18B (19) ; Mt 25, 31-46
Aujourd’hui, par ce mercredi des Cendres, nous entrons dans le saint temps du Carême. Le Carême est souvent réduit à une période de privations dans l’exercice de vertu quasi héroïque qui peut parfois nous faire oublier l’essentiel, cet appel pressant que Dieu nous adresse : « Revenez à moi de tout votre cœur » (Jl 2, 12). [1]
Par la voix du prophète Joël, c’est Dieu lui-même qui nous supplie. Et saint Paul surenchérie en nous exhortant avec urgence : « Laissez-vous réconcilier avec Dieu » (2 Co 5, 20) [2] , car « voici maintenant le moment favorable, voici maintenant le jour du salut » (2 Co 6, 2). Et Jésus, nous trace un chemin très concret qui nous oriente vers une justice authentique, vécue dans le secret du cœur : aumône, prière, jeûne accomplis non pour être vus des hommes, mais pour être vus par le Père « qui est présent dans le secret » (Mt 6, 4.6.18) [3] , c’est-à-dire dans l’humilité et la véritable conversion.
Au cœur de cette célébration se trouve le rite de l’imposition des cendres sur le front, un signe humble, presque dérisoire. Pourtant, il contient en lui-même une densité spirituelle immense. Ce geste est un enseignement performatif, une parole qui agit sur nous, et qui s’accompagne de deux formules au choix : « Convertis-toi et crois à l’Évangile » ou « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière ». Ces mots peuvent sembler austères mais sont là pour nous réveiller. Au-delà de ces mots si denses, les cendres et la poussière nous renvoi à un mystère très profond : notre origine divine, notre fragilité humaine et l’espérance de la Résurrection. Approfondissons ce mystère à la lumière des symboles des cendres et de la poussière, tels que la Révélation nous les révèle. La cendre (אפר – éfer) et la poussière (עָפָר – âfâr) [4] , bien que souvent confondues dans le langage courant, portent des significations spirituelles distinctes et complémentaires.
La cendre est ce qui reste après que le feu a tout consumé. Elle est inerte, sans forme, indifférenciée. Cette poudre minérale issue de la combustion complète, souvent des rameaux bénis de l’année précédente, nous renvoient à l’inconnaissable. Il est impossible de reconnaître sa forme originelle : était-ce un olivier, un palmier, un laurier, un buis ? La cendre évoque la mort, le deuil, les possibles anéantis : tout ce que ce bois aurait pu devenir – meuble, maison, œuvre d’art – et qui n’existera jamais, comme un « Rien ». Ce résidu inerte, sans forme, nous parle également de la vanité des gloires éphémères, des regrets, de la précarité de l’homme, de l’insignifiance de l’homme sans Dieu et donc de la nécessité de faire mourir en nous le « soi-même » orgueilleux. Associée à la pénitence, elle rappelle que la vie temporelle n’est pas une fin en soi. Pourtant, ce « Rien » des cendres est porteur d’éternité, cette annihilation n’est pas stérile. En effet, de même que les cendres amendent le sol et le rendent fertile pour faire pousser les légumes, ainsi les cendres de notre « vieil homme » (Rm 6, 6 ; Ep 4, 22) peuvent amender notre âme et nous faire grandir. Le feu qui a tout réduit en cendre est aussi le feu de l’amour divin, de la charité [5] , de l’intelligence qui nous font passer de la puissance à l’acte, qui nous rend semblables au Dieu Créateur. Le rite des cendres sur le front, précisément sur le cortex préfrontal, lieu des fonctions exécutives, de la planification, du contrôle des impulsions, devient un appel à la réinitialisation : anéantissement du vieil homme pour renaître à la sainteté, comme le phénix, qui renaît de ses cendres, à la lumière de la Résurrection.
La poussière, elle, est différente. Composée de fines particules d’érosion, restes minéraux, végétaux, animaux, elle est volatile, omniprésente, insinuante. Péjorativement, elle évoque la dégradation des formes, la perte de volonté, un imaginaire chimérique, la dissociation hiérarchique de la Création. Elle ternit l’inspiration, hante les bibliothèques comme poussière de parole. Jésus ordonne aux disciples de la secouer de leurs pieds quand ils ne sont pas écoutés (Mt 10, 14). Et la sentence « Tu retourneras à la poussière » (Gn 3, 19) évoque la mort, le cercueil. Mais anthropologiquement, la poussière est éminemment positive, c’est le matériau divin ! Elle est le matériau originel dans lequel Dieu a modelé la nature humaine : « Le Seigneur Dieu modela l’homme avec de la poussière prise du sol » (Gn 2, 7) [6].
Le livre de la Genèse révèle que Dieu forma l’Homme de la poussière de la terre (adamah), la resserra et souffla en lui un souffle de vie [7] (nishmat haïm), le rendant âme vivante [8] (nefesh haïa) (Gn 2, 7).
Quel paradoxe bouleversant, nous sommes poussière, et pourtant dépositaire d’un souffle divin qui nous distingue des animaux. Nous sommes d’abord « homme de souffle » avant d’être simplement « âme vivante » comme les bêtes. Car nous ne l’oublions pas que la poussière n’est pas qu’une dégradation, elle porte des indices comme les pollens, des graminées, des fibres,… qui sont des sceaux ontologiques. [9]
Ainsi, lorsque nous entendons « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière », c’est une invitation à nous souvenir de notre origine de la poussière modelée, animée par le souffle divin. La poussière porte en elle le possible de la reconnaissance des formes, elle est comme un résumé subtil de la Création, un microcosme où sont enfouis les sceaux ontologiques (« types ») correspondant aux réalités du monde (« antytipes »). L’homme est appelé à lire, interpréter, travailler la adamah (la terre) dont il est issu. L’Homme est le résumé de la Création, capable d’interpréter et de travailler le monde par son « code génétique » ontologique.
Ces deux réalités de la cendre et de la poussière se rejoignent dans le geste sacramentel : la cendre nous confronte à l’inconnaissable, à la finitude, à la nécessité de la Révélation ; la poussière nous ramène à notre création, à notre vocation de coopérateurs de Dieu. Ensemble, elles nous placent devant l’essentiel : nous ne sommes rien sans le Souffle divin, et pourtant nous sommes appelés à l’éternité. Ainsi, les paroles qui suivent l’imposition des cendres – « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière » ou « Convertis-toi et crois à l’Évangile » – prennent un sens renouvelé. Entre la cendre et la poussière, il y a donc un double appel, celui de l’humilité et celui de l’espérance. Un appel à l’humilité, parce que nous reconnaissons notre péché et notre finitude et un appel à l’Espérance, parce que nous croyons en la puissance créatrice et recréatrice de Dieu.
Que ce Carême soit pour chacun de nous un chemin de retour vers la Vie. Que le feu de l’Esprit consume en nous ce qui nous éloigne de Dieu. Que le souffle divin ravive en nous la vie reçue au baptême. Et qu’au terme de ces quarante jours, nous puissions célébrer Pâques comme le passage réel d’une vie ancienne à une vie renouvelée.
Alors, marchons ensemble vers Pâques non comme des êtres promis à l’oubli, mais comme des fils et des filles de Lumière, coopérateurs de la Création divine. Lorsque nous avancerons pour recevoir les cendres, faisons-le avec Foi. Cette marque sur nos fronts nous rappelle d’où nous venons et vers qui nous allons. Elle est une promesse de vie et non de mort : « Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu, renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit. » (Ps 50, 12). Amen.
Fr. Jean-Sébastien de Notre-Dame du Sacré-Cœur, ocd
