Suite et fin du récit de conversion : ch 23 et 24

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suite et fin du récit de la conversion

2Chapitre 232

Je reviens maintenant à l’endroit de ma vie où j’en étais restée (cf. chap. 9). J’ai fait une digression trop longue peut-être, mais elle répandra plus de lumière sur la suite de ma relation. C’est désormais un nouveau livre, je veux dire une nouvelle vie. Celle qui s’est écoulée jusqu’à l’époque où j’ai suspendu mon récit, était ma vie : celle qui commence avec ces états d’oraison que je viens d’exposer, est, je puis le dire, la vie de Dieu en moi ; car autrement, je le reconnais, il m’aurait été impossible de m’affranchir en si peu de temps des habitudes d’une vie si imparfaite. Loué soit à jamais le Seigneur de m’avoir ainsi délivrée de moi-même !

A peine avais-je commencé à fuir les dangers et à consacrer plus de temps à l’oraison, que Notre-Seigneur m’ouvrit les trésors de ses grâces ; il n’attendait, ce semble, que mon consentement à les recevoir. Il me donnait très ordinairement l’oraison de quiétude, et souvent celle d’union, qui durait un bon moment.

Comme dans ce môme temps on avait vu des femmes, victimes de grandes illusions, tomber dans les pièges tendus par l’esprit de ténèbres [1], je commençai à concevoir des craintes sur le plaisir si doux, et souvent irrésistible, que je goûtais dans mes relations avec Dieu. D’autre part, surtout tant que durait l’oraison, je sentais une assurance intérieure très grande que ces délices venaient de Dieu. Je voyais en outre que j’en devenais, et meilleure et plus forte. Mais m’arrivait-il de me distraire tant soit peu, je retombais dans mes craintes ; je redoutais un artifice du démon qui, en me faisant croire que la suspension de l’entendement était chose bonne, voulait par là me détourner de l’oraison mentale. De plus, ne pouvoir ni penser à la Passion, ni me servir de mon entendement, me paraissait, à cause de mon peu de lumière, une perte préjudiciable.

Mais comme l’heure était venue où Notre-Seigneur voulait, en m’éclairant, mettre un terme à mes offenses et me montrer combien je lui étais redevable, il permit que mes alarmes crussent de jour en jour, en sorte que je me déterminai à chercher avec soin des hommes versés dans les voies spirituelles pour conférer avec eux. On m’avait déjà signalé comme tels quelques pères de la compagnie de Jésus, récemment établis dans cette ville [2]. et moi, sans en connaître aucun, je leur étais très affectionnée, par cela seul que je savais leur genre de vie et leur manière d’oraison ; mais je ne me trouvais pas digne de leur parler, ni assez forte pour leur obéir, ce qui m’inspirait une plus grande crainte, car traiter avec eux, et être ce que j’étais, me semblait quelque chose de bien ardu. J’en fus là quelque temps. Enfin, après bien des combats intérieurs et bien des craintes, je me décidai à parler à un homme spirituel pour savoir ce qu’était mon oraison, et en recevoir lumière si j’étais dans l’erreur, fermement résolue de faire tout ce que je pourrais pour ne pas offenser Dieu. Ce qui me rendait si timide, c’était, je le répète, ce manque d’énergie que je voyais en moi. Quelle grande erreur, ô mon Dieu ! Je cherchais à être bonne, et je m’éloignais du bien. Si j’en juge par la violence que j’eus à me faire, le démon doit livrer sur ce point de bien rudes assauts à une âme qui commence à pratiquer la vertu ; il sait bien que tout est gagné pour elle, si elle a le bonheur de traiter avec les amis de Dieu. Et moi, je différais de jour en jour, sans jamais pouvoir m’y résoudre ! J’attendais, comme quand je quittai l’oraison, que je fusse devenue meilleure, et peut-être ce changement n’aurait jamais eu lieu. De petites fautes passées en habitude, et dont je n’apercevais pas la gravité, m’avaient fait tomber si bas, que j’avais besoin du secours d’autrui et d’une main qui m’aidât à me relever. Béni soit le Seigneur ! la première qui me fut tendue fut la sienne.

Quand je vis que ma crainte augmentait toujours, parce que les grâces reçues dans l’oraison allaient croissant, je jugeai qu’il y avait là quelque grand bien ou un très grand mal. Je comprenais que ce qui se passait en moi était surnaturel, parce que quelquefois je ne pouvais y résister ; quant à me le procurer de moi-même, c’était impossible. Je pensai que l’unique remède était de m’appliquer à la pureté de conscience, et de m’éloigner de toute occasion, même de péchés véniels : si c’était l’esprit de Dieu, le profit était clair ; si c’était le démon, tandis que je ferais tous mes efforts pour contenter le Seigneur et ne point l’offenser, il ne pouvait me causer que fort peu de mal, ou plutôt il y perdrait lui-même. Cette résolution prise, je suppliais continuellement le Seigneur de m’assister ; mais après y avoir été fidèle pendant quelques jours, je vis que mon âme n’avait pas assez de force pour s’élever seule à une si haute perfection, à cause de certaines attaches qui, sans être en soi très mauvaises, suffisaient cependant pour tout ruiner.

On me parla d’un ecclésiastique instruit qui était en cette ville, et dont le Seigneur commençait à faire connaitre au public la vertu et la vie édifiante [3]. Je fis en sorte de le voir, par le moyen d’un saint gentilhomme qui habite cette même ville. Ce gentilhomme est marié, mais d’une éminente vertu et d’une vie exemplaire. Il est tellement adonné à l’oraison et d’une charité si admirable, qu’on le regarde, à bien juste titre, comme un modèle éclatant de bonté et de perfection. Il a travaillé avec succès au bien spirituel d’un grand nombre de personnes : Dieu lui a donné pour cela de rares talents, et, quoique son état y semble un obstacle, il les fait admirablement valoir. Il a beaucoup d’esprit ; il est plein d’aménité envers tout le monde ; rien dans sa conversation qui fatigue ; elle est si douce et si aimable, et en même temps si droite et si sainte, qu’elle enchante ceux avec qui il traite. Il ne se propose se en tout d’autre but que le bien des âmes avec lesquelles il converse, et l’on dirait qu’il ne goûte d’autre bonheur que celui d’être utile et de faire plaisir à tous, autant que cela dépend de lui. Quant à moi, je pense avoir sujet de croire que ce saint gentilhomme fut par sa sage conduite la première cause du salut de mon âme. Je ne saurais trop admirer l’humilité dont il fit preuve alors, car il y avait près de quarante ans (trente-sept ou trente-huit ans, peut-être) qu’il s’adonnait à l’oraison, et vivait dans toute la perfection que son état pouvait comporter. Sa femme était aussi une grande servante de Dieu, et d’une si admirable charité, que son exemple ne pouvait que lui faire du bien ; en un mot, on voyait en elle l’épouse choisie de la main de Dieu, pour celui qu’il savait devoir être un si parfait modèle de fidélité dans son service [4]. Ses parents et les miens étaient unis par des alliances ; de plus, il avait d’intimes rapports avec le mari d’une de mes cousines, qui était aussi très vertueux.

Ce fut par cette voie que je tâchai d’obtenir un entretien avec ce pieux ecclésiastique dont j’ai parlé, et qui était fort lié avec ce gentilhomme. Mon dessein était de me confesser à lui et de le prendre pour directeur. Le gentilhomme me l’ayant donc amené pour que je m’entretinsse avec lui, j’éprouvai une confusion extrême de me voir en présence d’un homme si saint. Je lui fis part de l’état de mon âme et de mon oraison. Mais il refusa de me confesser, s’excusant sur ses occupations qui étaient en effet très grandes. Avec une sainte résolution, il me traita comme une âme forte, telle que j’aurais dû être d’après mon oraison, et demanda de moi d’éviter toute offense envers Dieu. Voyant en lui cette détermination immédiate au sujet des petites fautes, et ne me sentant pas la force d’en venir là si promptement, je m’en affligeai. Il paraissait prendre la réforme de mon âme comme une affaire qu’il pouvait terminer du premier coup, et je sentais qu’elle demandait beaucoup plus de ménagement. Enfin je reconnus que le remède à mes maux ne se trouvait pas dans les moyens qu’il proposait ; ils ne convenaient qu’à une âme plus parfaite que la mienne. Dieu, il est vrai, m’avait accordé de grandes grâces ; mais pour les vertus et la mortification, j’avais à peine fait le premier pas. J’en suis convaincue, si je n’avais point eu d’autre directeur, jamais je n’aurais progressé. Ne faisant pas, et ne croyant pouvoir faire ce qu’il me conseillait, j’en éprouvais une douleur à perdre tout espoir et à tout abandonner.

J’admire quelquefois comment cet ecclésiastique ayant une grâce particulière pour initier les âmes à la piété, Dieu permit qu’il ne comprît pas la mienne, et refusât de se charger de ma conduite. Je vois maintenant que tout fut pour mon plus grand bien ; c’est ainsi que je devais connaître, et avoir pour guides de mon âme, des hommes aussi saints que ceux de la compagnie de Jésus.

Dès ce jour, il fut convenu avec ce saint gentilhomme qu’il viendrait de temps en temps me voir. Il fit paraître alors combien grande était son humilité, de vouloir bien traiter avec une personne aussi imparfaite que moi. Dès les premiers entretiens, il s’appliqua à relever mon courage ; il me disait que je ne devais point m’imaginer pouvoir en un jour me séparer de tout, mais que Dieu opérerait peu à peu ce détachement ; il le savait par expérience, ayant lui-même passé plusieurs années sans pouvoir se vaincre dans des choses pourtant fort légères. O humilité ! quels grands biens tu apportes et à celui qui te possède et à ceux qui ont le bonheur de l’approcher ! Ce saint, car je Puis, ce me semble, à juste titre lui donner ce nom, me disait de lui-même, pour le bien de mon âme, certaines choses que son humilité lui faisait regarder comme des faiblesses. Dans son état, elles ne pouvaient passer ni pour des fautes ni pour des imperfections ; mais dans le mien, elles étaient très graves.

Je rapporte ceci à dessein ; on trouvera peut-être que je m’étends beaucoup sur ces petites industries ; mais, à mes yeux, elles favorisent admirablement les premiers progrès d’une âme dans la perfection, elles la préparent à voler dans la suite, quand elle aura des ailes ; en un mot, elles lui procurent un tel bien, qu’on ne saurait s’en faire une idée, à moins de l’avoir éprouvé. Comme je ne doute pas, mon père, que Dieu ne vous destine à travailler à l’avancement spirituel de plusieurs âmes, je tiens à proclamer ici cette vérité : ce qui m’a sauvée, c’est qu’on a su me guérir ; on a eu assez d’humilité et de charité pour me suivre de près, assez de patience pour me supporter, quand je ne me corrigeais pas de tous mes défauts.

Ce gentilhomme procédait avec discrétion, et m’instruisait peu à peu des moyens de vaincre le démon. Il me devint extrêmement cher ; je ne goûtais pas de plus grand repos que celui que me procuraient ses visites ; niais elles étaient rares. Passait-il plus de temps qu’à l’ordinaire sans venir, je m’en affligeais beaucoup, dans la pensée que mon peu de vertu en était cause. Depuis que j’avais le bonheur de traiter avec lui, je m’étais montrée plus fidèle envers Dieu ; mais il me restait encore de grandes imperfections, que je devrais peut-être appeler des péchés. Dans le désir d’être éclairée, je les lui fis connaître, et je lui exposai en même temps les grâces dont Dieu me favorisait. Il me dit que l’un ne s’accordait pas avec l’autre : de semblables faveurs étaient pour des personnes déjà très avancées et très mortifiées ; c’est pourquoi il ne pouvait s’empêcher de craindre beaucoup ; en certaines choses se montrait, selon lui, l’action du mauvais esprit ; il n’avait pas néanmoins là-dessus un jugement arrêté. Il me conseilla de bien réfléchir à tout ce qui se passait dans mon oraison et de le lui faire connaître. C’était là difficulté, parce que je ne savais en nulle manière exprimer ce qu’était mon oraison, Dieu ne m’ayant fait que depuis peu la grâce de le comprendre et de pouvoir le dire. Ce conseil, joint aux craintes que j’avais déjà, me fit tomber dans une profonde affliction, et je répandis beaucoup de larmes. Ayant un désir si sincère de contenter Dieu, je ne pouvais me persuader que le démon fût l’auteur de ce que j’éprouvais ; mais d’autre part, je craignais que Dieu, en punition de mes grands péchés, ne me refusât sa lumière pour découvrir la vérité.

Je lus des livres dans l’espoir qu’ils m’aideraient à m’expliquer sur mon oraison ; dans un traité, qui a pour titre le Chemin de la Montagne [5], je trouvai, à l’endroit où il est parlé de l’union de l’âme avec Dieu, toutes les marques de ce que j’éprouvais. Dans cet état, disait l’auteur, l’âme ne peut penser à rien ; et c’est précisément ce que je disais de moi. Je marquai de plusieurs traits les endroits, et je remis le livre à ce gentilhomme ; ce saint ecclésiastique, grand serviteur de Dieu, dont j’ai parlé, et lui, devaient l’examiner et me dire ensuite ce que j’avais à faire. J’étais prête, s’ils le jugeaient à propos, à abandonner entièrement l’oraison. Pourquoi, en effet, me jeter dans ces sortes de dangers ? Il y avait près de vingt ans que je m’occupais de l’oraison, et loin d’y trouver du profit, je n’y rencontrais que des illusions de l’esprit de mensonge ; mieux valait y renoncer. Mais, à vrai dire, ce parti m’eût été bien dur ; l’expérience m’avait trop bien appris ce qu’était mon âme sans l’oraison. Ainsi, partout ce n’était pour moi que difficultés. J’étais comme celui qui, au milieu d’un fleuve et près d’être englouti dans les flots, ne voit, de quelque côté que se dirige son effort, qu’un péril plus grand. C’est là une peine très cruelle, et j’en ai eu beaucoup à souffrir de ce genre, comme je le rapporterai dans la suite ; ce que j’en dirai, quoique peu important en apparence, pourra néanmoins avoir son utilité, en montrant de quelle manière on doit éprouver les esprits.

Je l’affirme, elles sont grandes, angoisses où jette cette peine, et il faut user de prudence, surtout avec les femmes, à cause de leur faiblesse. On pourrait leur faire beaucoup de mal en leur disant sans détour que ce qui se passe en elles vient du démon. Il faut tout examiner avec le plus grand soin, les éloigner des dangers, leur recommander sérieusement le secret, et le leur garder à elles-mêmes, ainsi qu’il convient. J’insiste sur le secret, parce que j’ai eu beaucoup à souffrir de ce qu’il n’a pas été fidèlement gardé à mon égard. Quelques-uns de ceux à qui je rendais compte de mon oraison en interrogeaient d’autres, pour le bien de mon âme sans doute, mais enfin ils m’ont nui beaucoup, en divulguant des choses qui, n’étant pas pour tous, auraient dû demeurer secrètes ; et c’était moi qui avais l’air de le publier. Le Seigneur l’a permis, je crois, sans aucune faute de leur part, pour me faire souffrir. Je ne dis pas qu’ils parlaient de ce que je leur déclarais en confession je dis seulement que leur ouvrant mon âme dans mes craintes pour être éclairée, j’avais droit, ce me semble, à un secret absolu de leur part. Malgré cela, je n’osai jamais rien leur cacher. Mon avis est donc qu’il faut conduire les femmes avec une discrétion extrême en les encourageant, et en attendant avec patience le moment du Seigneur ; ce Dieu de bonté ne manquera pas de venir à leur secours, comme il l’a fait pour moi. S’il ne m’eût ainsi assistée, les frayeurs qu’on me donnait auraient été capables de me nuire beaucoup, étant d’un naturel timide et craintif, et sujette en outre à de grandes souffrances du cœur. Je m’étonne que je n’en aie pas reçu un contre-coup très fâcheux.

Je donnai donc le livre à ce gentilhomme. Je lui remis en même temps une relation aussi fidèle qu’il me fut possible de ma vie et de mes péchés. Elle ne renfermait pas le détail de mes fautes comme une confession, puisqu’il était séculier, mais elle lui dévoilait toute la profondeur de ma misère. Ce saint ecclésiastique et lui examinèrent avec une grande charité et un parfait dévouement ce qui me regardait. Dans l’intervalle, qui fut de quelques jours, je donnais de mon côté beaucoup de temps à l’oraison, je me faisais recommander à Dieu par plusieurs personnes, et j’attendais, non sans beaucoup de crainte, la réponse des deux serviteurs de Dieu. Enfin, le gentilhomme se rendit près de moi profondément peiné, et me déclara qu’ils croyaient que ce qui se passait en moi venait du démon. Ils jugeaient tous les deux que le parti le plus convenable était d’ouvrir mon âme à un père de la compagnie de Jésus ; il viendrait, si je l’en priais, lui déclarant que j’avais besoin de son secours ; je devais, par une confession générale, lui rendre compte de toute ma vie, de mes inclinations, enfin de tout, avec une grande clarté ; Dieu, par la vertu du sacrement, lui donnerait plus de lumières ; ces pères étaient très versés dans les voies spirituelles ; je ne devais m’écarter en rien de ce qu’il me dirait, parce que j’étais en grand danger, si je n’avais quelqu’un pour me diriger.

Cette réponse me remplit d’un tel effroi et d’une peine si vive, que tout ce que je pouvais faire, c’était de répandre des larmes. Etant un jour dans un oratoire, très affligée et ne sachant ce que j’allais devenir, je lus dans un livre que le Seigneur me mit, ce semble, lui-même entre les mains, ces paroles de saint Paul : « Dieu est très fidèle ; jamais il ne permet que ceux qui l’aiment soient trompés par le démon (cf. 1 Co 10, 13). » Cela me consola beaucoup. Je commençai à m’occuper de ma confession générale. Je fis par écrit un exposé de tout le mal et de tout le bien de ma vie, avec le plus de clarté et d’exactitude qu’il me fut possible. Je me souviens qu’après avoir terminé cet écrit, voyant d’un côté tant de mal, et de l’autre presque aucun bien, j’en ressentis une affliction et une douleur profondes.

Une nouvelle peine pour moi était que dans la maison on me vît traiter avec des hommes aussi saints que ceux de la compagnie de Jésus. Je redoutais ma misère, et il me semblait que mes rapports avec eux m’imposaient une obligation plus stricte encore d’y mettre un terme, et de renoncer à mes vains passe-temps. Si je ne le faisais, mon état deviendrait pire. Ainsi, je priai la sacristine et la portière de n’en parler à personne. La précaution fut inutile ; car lorsqu’on m’appela, il se rencontra à la porte une religieuse qui le publia dans tout le couvent. Quels embarras et quelles craintes le démon ne suscite-t-il pas à une âme qui veut s’approcher de Dieu !

Je fis connaître mon âme tout entière à ce serviteur de Dieu, car il l’était à un haut degré et, avait une rare prudence [6]. Comme il connaissait bien les voies spirituelles, il me donna lumière sur mon état, et il m’encouragea beaucoup. Il me dit que ce qui se passait en moi venait manifestement de l’esprit de Dieu ; mais que je devais reprendre mon oraison en sous-œuvre, parce que je ne l’avais pas établie sur un fondement solide, et que je n’avais pas encore commencé à comprendre la mortification, ce qui était si vrai, que le nom même m’en était ce me semble, inconnu. Il ajouta que je devais bien me garder d’abandonner l’oraison, mais au contraire m’efforcer de m’y appliquer de plus en plus puisque Dieu m’y faisait des grâces si particulières ; que savais-je si par moi le Seigneur ne voulait pas faire du bien à un grand nombre de personnes ? Il me dit encore d’autres choses, par lesquelles il parut prophétiser ce que le Seigneur a depuis accompli à mon égard. Enfin, il me déclara que je serais je serais grandement coupable, si je ne répondais pas aux grâces que Dieu m’accordait. En tout ce qu’il me disait, le Saint-Esprit me semblait parler par sa bouche pour guérir mon âme, tant ses paroles s’y imprimaient profondément, ce qui me pénétrait d’une confusion extrême. Cet homme de Dieu me conduisit par des des voies telles, qu’il s’opérait, ce me semble, en moi un changement absolu. Oh ! que c’est une grande chose que de comprendre une âme ! Il me dit de prendre chaque jour pour sujet de mon oraison un mystère de la Passion et d’en tirer mon profit, Ce ne penser qu’à l’humanité de Notre-Seigneur, et quant à ces recueillements et ces douceurs spirituelles, de leur résister de toutes mes forces, sans leur donner entrée, jusqu’à ce qu’il m’ordonnât autre chose. Il me laissa consolée et pleine de courage. Le Seigneur, qui venait à mon secours, l’assista lui aussi pour lui faire connaître l’état de mon âme, et de quelle manière il devait me conduire. Je restai fermement déterminée à ne m’écarter en rien de ce qu’il me commanderait, et jusqu’à ce jour j’ai été fidèle à ma résolution. Loué soit le Seigneur de ce qu’il m’a fait la grâce d’obéir, quoique imparfaitement, à mes confesseurs ! Ils ont presque toujours été de ces hommes bénis de la compagnie de Jésus ; mais, je le répète, je n’ai qu’imparfaitement suivi leur direction. Mon âme commença dès lors à faire de sensibles progrès, comme on va le voir dans le chapitre suivant.

2Chapitre 242

Mon âme, après cette confession, demeura si souple qu’il n’y avait rien, ce me semble, que je ne fusse prête à faire. Aussi, je commençai à changer en beaucoup de choses : ce n’était pas mon confesseur qui me pressait, il avait plutôt l’air de ne pas tenir grand compte de tous mes efforts, et cela m’excitait davantage. Me conduisant par la voie de l’amour de Dieu, il me laissait libre, sans autre contrainte que celle que mon amour m’imposait. Je restai ainsi près de deux mois, résistant de tout mon pouvoir aux délices spirituelles et aux faveurs que Dieu m’accordait. Quant à l’extérieur, mon changement était visible. Dieu me donnant un courage tout nouveau, je faisais certaines choses qui, aux yeux des personnes qui me connaissaient et des religieuses de mon monastère, semblaient extrêmes ; vu ma conduite passée, elles avaient raison d’enjuger ainsi ; mais, eu égard aux obligations que mon habit et ma profession m’imposaient, je demeurait encore bien en arrière.

Cette résistance aux douceurs et aux caresses divines me valut, de la part de Notre-Seigneur, une excellente instruction. J’étais persuadée auparavant que pour recevoir ces faveurs dans l’oraison, il fallait être dans la solitude la plus profonde ; en sorte que je n’osais, pour ainsi dire, me remuer. Je vis depuis combien cela importait peu ; car, plus je tâchais de faire diversion, plus le Seigneur m’inondait de suavité et de gloire ; j’en étais tellement environnée, que je ne pouvais les fuir.

Je résistais avec un soin qui allait jusqu’au tourment ; mais le Seigneur mettait un soin plus grand encore à me combler de ses grâces. Il se manifestait pendant ces deux mois beaucoup plus qu’il n’avait coutume de le faire, afin de m’apprendre que je n’étais plus en mon pouvoir. Je sentis renaître en moi l’amour de la très sainte humanité de Notre-Seigneur ; mon oraison commença aussi à s’affermir, comme un édifice qui repose sur un solide fondement ; enfin, je m’affectionnai davantage à la pénitence, que j’avais négligée à cause de mes grandes infirmités. Ce saint homme qui me confessait me dit que certaines austérités ne pouvaient me nuire, et que Dieu ne m’envoyait peut-être tant de maladies, que pour m’imposer une pénitence que je ne faisais pas. Il m’ordonnait certaines mortifications qui étaient fort peu de mon goût ; je me soumettais à tout néanmoins, convaincue que le Seigneur lui-même me le commandait par son ministre, et il lui donnait grâce pour me le commander de manière à être obéi. Déjà mon âme ressentait même les plus petites offenses que je commettais envers Dieu ; m’arrivait-il, par exemple, d’avoir quelque chose de superflu, je ne pouvais me recueillir avant de m’en être dépouillée. Je suppliais instamment le divin Maître de me tenir de sa main, et de ne pas permettre que, traitant avec ses serviteurs, je retournasse en arrière ; une pareille infidélité me semblait très coupable, parce qu’elle leur aurait fait perdre le crédit dont ils jouissaient.

En ce temps vint dans cette ville le P. François de Borgia [7]. Duc de Gandie quelques années auparavant, il avait tout quitté et était entré dans la compagnie de Jésus. Mon confesseur me procura l’occasion de lui parler et de lui rendre compte de mon oraison ; car il savait que Dieu lui accordait de grandes faveurs et des délices spirituelles, le récompensant ainsi, dès cette vie même, d’avoir tout abandonné pour le servir. Le gentilhomme dont j’ai parlé précédemment vint aussi me voir dans le même but. Après m’avoir entendue, le P. François de Borgia me dit que ce qui se passait en moi venait de l’esprit de Dieu ; il approuvait la conduite que j’avais tenue jusque-là, mais il croyait qu’à l’avenir je ne devais plus opposer de résistance. Désormais, je devais toujours commencer l’oraison par un mystère de la Passion ; et si ensuite Notre-Seigneur, sans aucun effort de ma part, élevait mon esprit à un état surnaturel, je devais, sans lutter davantage, m’abandonner à sa conduite. Il montra alors combien il était avancé lui-même, en me donnant ainsi le remède et le conseil ; car en ceci l’expérience fait beaucoup. Il déclara que ce serait donner dans l’erreur que de résister plus longtemps. Pour moi, je demeurai bien consolée, et ce gentilhomme aussi. Très satisfait que ce père eût reconnu l’action de Dieu dans mon âme, il continuait à m’aider et à me donner des conseils en tout ce qu’il Pouvait, et il pouvait beaucoup.

A cette même époque, on envoya mon confesseur [8] dans une autre ville. Cet éloignement me fut très sensible ; je ne croyais pas pouvoir trouver un directeur semblable à lui, et je tremblais de retomber dans le triste état où j’étais auparavant. Mon âme resta comme dans un désert, sans consolation, et agitée de tant de craintes que je ne savais que devenir. Une de mes parentes obtint alors de mes supérieurs la permission de me mener chez elle. Je n’y fus pas plus tôt, que je m’empressai d’avoir un autre confesseur de la compagnie de Jésus [9].

Le Seigneur, dans sa bonté, fit que je commençai à me lier d’amitié avec une veuve de grande naissance très adonnée à l’oraison, et qui communiquait beaucoup avec ces pères. Elle m’engagea à prendre pour confesseur celui qui la dirigeait [10]. Je passai un certain temps dans la maison de cette dame [11] ; je me trouvais tout près de celle des pères, et j’étais très heureuse de pouvoir communiquer facilement avec eux. La seule connaissance de la sainteté de leur vie faisait sur moi une impression si heureuse, que mon âme, je le sentais, en retirait un grand profit spirituel.

Ce Père commença à me faire vivre avec plus de perfection. Il n’y avait rien, me disait-il, que je ne dusse faire pour contenter Dieu entièrement. Mais voyant que mon âme, loin d’être forte, était encore très tendre, il me conduisait avec beaucoup de prudence et de douceur. Un sacrifice entre tous me coûtait, c’était de renoncer à certaines amitiés, très innocentes par elles-mêmes, mais auxquelles je tenais beaucoup. Il me semblait d’ailleurs que je ne pouvais le faire sans montrer de l’ingratitude ; aussi je disais à mon confesseur que, ces relations étant sans aucune offense de Dieu, je ne voyais pas pourquoi je devais me montrer ingrate. Il me conseilla de recommander la chose à Dieu durant quelques jours, et de dire l’hymne Véni Creator, afin qu’il m’éclairât sur ce qu’il y avait de mieux à faire.

Un jour, après être restée longtemps en oraison, et après avoir supplié le Seigneur de m’aider à le contener en tout, je commençai l’hymne : pendant que je la disais, j’entrai dans un ravissement qui me tira presque hors de moi-même ; il fut subit, mais si manifeste, que je ne pouvais en douter. C’était la première fois que Dieu m’accordait la faveur d’un ravissement. J’entendis ces paroles : « Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais seulement avec les anges. » Je fus saisie d’effroi, soit parce que le mouvement extatique s’était fait sentir avec force, soit parce que ces paroles me furent dites dans le plus intime de mon âme. Mais lorsque cette crainte, causée par une grâce si nouvelle pour moi, se fut évanouie, je me sentis inondée de consolation.

Ces paroles se sont parfaitement accomplies ; jamais depuis lors je n’ai pu lier aucune amitié, ni trouver des consolations dans quelque affection particulière, si ce n’est à l’égard des personnes animées d’amour pour Dieu et s’efforçant de le servir. Quand je le voudrais, ce n’est plus en mon pouvoir, même s’il s’agit de parents ou d’amis. Dès que je ne rencontre ni cet amour de Dieu, ni la pratique de l’oraison, toute relation, quelle qu’elle soit, me devient une croix pénible. Autant que j’en puis juger, ce sont là mes sentiments. Depuis le jour où Dieu, en un instant (car cela ne dura pas, ce me semble, davantage), changea entièrement sa servante, ma résolution’ de renoncer à tout pour l’amour de lui fut inébranlable. On n’avait plus besoin de me presser. Jusque-là mon confesseur, voyant combien un tel sacrifice me coûtait, n’avait osé me donner l’ordre formel de le faire. Il attendait sans doute ce changement de la main du Seigneur, qui l’opéra en effet. Quant à moi, je désespérais d’y parvenir, car j’avais essayé de lutter, mais la difficulté était si grande, que je cessais de combattre contre une affection qui ne me paraissait pas blesser la conscience. Dieu brisa mes chaînes, et il me donna la force d’exécuter ce que j’avais auparavant entrepris en vain. Je le dis à mon confesseur, je quittai tout en la manière qu’il me l’ordonna, et une pareille détermination fit le plus grand bien à la personne avec laquelle j’étais liée.

Dieu soit éternellement béni de m’avoir donné, en un instant, cette liberté que, malgré tous mes efforts, je n’avais pu acquérir en plusieurs années, quoique bien des fois je me fusse fait une violence telle, que ma santé avait eu beaucoup à en souffrir. Comme ce fut l’ouvrage du Tout-Puissant et du vrai Maître de toutes les créatures, je n’éprouvai aucune peine.

1. Il y eut en effet à cet époque, dit La Fuente un grand nombre de femmes illusionnées ou hypocrites. La plus connue est Madeleine de la Croix, fausse extatique de Cordoue, qui tint quelque temps toute l’Espagne en admiration. Elle fut châtiée par l’inquisition en 1541. (Voir aussi la Reforma de los Descalzos, t 1, liv. 1, ch. XIX.)

2. Le collège de la compagnie de Jésus, à Àvila, dit de Saint-Gilles, avait été fondé en 1558. Saint François de Surgis, alors commissaire de la compagnie en Espagne, avait envoyé pour cette fondation le P. Jean de Padranos et le P. Ferdinand Alvarez del Aguila, qui furent tous deux comme on va le voir, confesseurs de la sainte.

3. Cet ecclésiastique était le maître Gaspard Daza. Enflammé d’un saint zèle, il avait formé une réunion de prêtres dévoués, qui travaillaient au salut des âmes et au soulagement des misères corporelles dans la ville et le diocèse d’Avila. Dès que le P. Balthasar Alvarez eut commencé en 1558 à exercer le saint ministère à Avila, Daza, avec toute sa tribu apostolique, s’empressa de se mettre sous sa direction. L’estime qu’il conçut pour les lumières et la sainteté de son guide spirituel ne fit que croître de jour en jour. Lorsque le P. Balthasar Alvarez eut quitté Avila et fut devenu recteur du collège de Medina del Campo, Gaspard Daza allait tous les ans passer quelques jours de retraite sous sa conduite, pour s’enflammer, disait-il, au feu de la parole de son saint directeur. (Vie du P. Balthasar Alvarez, par le V. P. Louis du Pont, ch. IX et XVII.)Gaspard Daza conserva toute sa vie l’estime de sainte Thérèse ; et son dévouement pour la sainte fut sans bornes. il eut le bonheur, comme on le verra au XXXVIe chapitre, de dire la première messe au monastère de Saint-Joseph dAvila, et de mettre le très saint Sacrement dans le tabernacle de ce nouveau sanctuaire, le 24 du mois d’août 1562, jour de la fête de l’apôtre saint Barthélemy et de la naissance du Carmel réformé. Par dévotion envers sainte Thérèse, il voulut plus tard être fondateur d’une des six chapelles de l’église de Saint-Joseph d’Avila, et il la dédia à la très sainte Vierge sous le vocable de la Nativité. Ce saint prêtre survécut dix ans à sainte Thérèse, et mourut le 24 novembre 1592. Il fut enterré dans la chapelle qu’il avait fait construire. Sa mère, Françoise Daza, et Catherine, sa sœur, reposent à côté de lui.

4. Ce gentilhomme, de la vertu duquel sainte Thérèse vient de tracer un portrait si achevé, était François de Salcedo. Sa femme ne nommait doÔa Mencia del Agulla, et non de Avila, comme on l’a appelée par erreur. (Voir La Fuente, note de la Lettre X de sainte Thérèse.) Comme son ami Gaspard Daza, François se mit en 1558 sous la direction du P. Balthasar Alvarez, et sous la conduite d’un tel maître, il avança plus rapidement encore dans le chemin de la perfection. Quoiqu’il fût marié, il avait suivi pendant vingt ans les cours de théologie à Avila chez les pères dominicains. Aussi, après la mort de sa femme, il ne rencontra aucun obstacle pour se consacrer entièrement à Dieu dans l’état ecclésiastique. Ordonné prêtre en 1570, il devint confesseur et chapelain du couvent de Saint-joseph dAvila. Les liens les plus intimes l’unirent toujours à sainte Thérèse. Il lui fut très utile pour les fondations des nouveaux monastères, et l’accompagna dans la plupart de ses voyages. Il acheva saintement sa vie au mois de septembre de l’année 1580. Pour gage de son dévouement aux carmélites, il leur laissa une partie de ses biens. Lorsque l’église du monastère de Saint-Joseph avait été construite, il avait obtenu qu’on lui cédât le premier sanctuaire, qu’il dédia à l’apôtre saint Paul. C’est là que, selon ses désirs, il fut inhumé. (Vie du P. Balthasar Alvarez, par le V. P. Louis du Pont, ch. IX. ‑ Reforma de los Descalzos, t. I, liv. I, ch. LIV.)

5. D’après Ribera et le P. François de Sainte-Marie, ce livre est intitulé le Chemin de la Montagne de Sion, et a pour auteur un frère convers de l’ordre de Saint-François. La Fuente croit qu’il s’agit de frère Bernardin de Laredo, cité par Wadding dans ses Annales (année 1433).

6. Ce religieux était le P. Diego de Setina.

7. Saint François de Borgia, nommé par saint Ignace commissaire général de la Compagnie de Jésus pour l’Espagne et pour les Indes, depuis l’an 1554, vint à Avila au printemps de 1557. Il revenait de Saint-Just, monastère des hiéronymites dans l’Estramadure, où il avait passé trois jours avec Charles-Quint, qui, après avoir abdiqué l’empire en 1556 à Bruxelles, s’était retiré dans cette solitude pour s’y préparer à la mort. Sainte Thérèse eut deux entretiens avec saint François de Borgia, comme elle le dit dans l’une des ses relations au P. Rodrigue Alvarez, de la compagnie de Jésus. (Voir à la fin du volume.) Ces entretiens eurent-ils lieu tous les deux dans l’intervalle des quinze jours que le saint passa, alors à Avila ? Revint-il dans cette ville l’une des années suivantes ? Aucun de ses historiens ne mentionne ce second voyage ; aussi les auteurs font-ils à ce sujet diverses suppositions. Ce qui est certain, d’après Yepès et d’autres écrivains, c’est que sainte Thérèse entretint dans la suite une correspondance avec saint François de Borgia ; il n’en est malheureusement rien demeuré.

8. Le P. Diego de Setina

9. La sainte, dans cette seule phrase, raconte une année de sa vie, la quarante-deuxième. Il est important de le remarquer, pour bien suivre sa narration, un peu trop concise en cet endroit.

Ce fut au printemps de 1557 que saint François de Borgia vint à Avila, et presque immédiatement après, le P. Jean de Padranos en partit. D’autre part, le P. Balthazar Alvarez, dont la sainte parle dans la phrase qui suit, ne fut promu au sacerdoce qu’en 1558. Il s’écoula donc une année d’intervalle. Ainsi, il est évident que le confesseur que la sainte prit après le départ du P. Jean de Padranos n’est pas le P. Balthasar Àlvitrez, comme la narration trop rapide pourrait le faire croire. Ce confesseur fut le P. Ferdinand Alvarez, au moins ordinairement, car la sainte paraît s’être adressée aussi à d’autres pères du collège. Plus tard, lorsque le P. Balthasar Alvarez, qui ne prit la direction de sainte Thérèse qu’en 1558, ne pouvait la confesser, c’était encore le P. Ferdinand qui le remplaçait auprès d’elle.

C’est ce que la sainte atteste elle-même au XXIXe chapitre de sa Vie, où elle parle du P. Ferdinand Alvarez en ces termes « Un de mes confesseurs, qui auparavant m’avait dirigée, et qui de temps en temps encore me confessait lorsque le père ministre du collège (c’est-à-dire le P. Balthasar Alvarez) ne pouvait m’entendre… »

10. Le P. Juan de Padranos

11. Cette célèbre amie de sainte Thérèse était Guiomar de Ulloa, d’une des plus illustres et des plus chrétiennes familles de Toro. Elle dut le jour à Pierre de Ulloa, gouverneur de cette ville, et à Aldonce de Guzman d’Avila. Cette mère chrétienne, qui fut veuve de bonne heure, l’éleva avec le plus grand soin. La jeune Guiomar épousa don François d’Avila, de la maison de Sobralejo ; mais elle ne tarda pas, comme sa mère, à voir ses liens brisés par la mort de son mari. Cette mort aurait dù, ce semble, lui révéler la vanité de tout ce qui passe, et la séparer entièrement du monde. Ce ne fut néanmoins que plus tard que la jeune veuve reçut du ciel cette vive lumière. Comme elle avait tous les avantages extérieurs qui attirent les regards et les louanges du monde, elle se plaisait à y paraître et à y briller. Il était réservé au P. Balthasar Alvarez de lui dessiller les yeux, et de lui faire voir le néant de tous les biens d’ici-bas. À peine cette âme droite fut-elle sous la direction de l’homme de Dieu, qu’elle renonça aux vanités, aux parures, aux sociétés du monde, et qu’elle s’adonna tout entière au service de Notre-Seigneur. Pleine de mépris pour le faste et la pompe du siècle, elle ne garda que les serviteurs et les domestiques nécessaires, et mena une vie simple, retirée, et toute consacrée à l’oraison et aux bonnes œuvres. Par cette voie, elle obtint plusieurs grandes grâces de Notre-Seigneur, dont le propre est d’honorer ceux qui se méprisent pour son amour, et de donner les consolations du ciel à ceux qui, à cause de lui, renoncent aux consolations de la terre. DoÔa Guiomar de Ulloa ne fut pas plus tôt liée d’amitié avec Thérèse, qu’elle l’engagea à prendre le P. Balthasar Alvarez pour confesseur ; ce fut elle encore qui, quelque temps après, la mit en rapport avec saint Pierre d’Àlcantara. Guiomar de Ulloa vécut toujours dans la plus intime union avec sainte Thérèse. Nous verrons avec quel admirable dévouement elle la seconda dans l’entreprise de la réforme du Carmel. Le monastère de Saint-Joseph dAvila étant enfin fondé, elle voulut s’y enfermer avec sa sainte amie, devenir une de ses filles, et recevoir de sa main l’habit de religion. Tout son désir était de passer ses jours dans cet asile qu’elle appelait, à si juste titre, un petit paradis. Elle embrassa avec courage toutes les austérités de la réforme ; mais sa santé ayant succombé, elle se vit forcée de quitter cette retraite où elle avait vécu avec des anges. La séparation ne fut qu’extérieure ; son cœur resta dans le Carmel. Elle se consola de sa liberté nouvelle par le bonheur, si grand à ses yeux, de veiller avec la sollicitude d’une mère sur les besoins temporels des religieuses. Jusqu’à son dernier soupir, elle fut à leur égard comme l’ange de la Providence. Elle aida beaucoup sainte Thérèse dans la fondation des autres monastères, participant par ce concours à tout le bien que ferait dans l’Église, jusqu,à la fin du monde, cette réforme du Carmel dont la vierge d’Avila venait de jeter les fondements. (Vie du P. Balthasar Alvarez, Par le V. P. Louis du Pont, ch. IX. Reforma de los Descalzos, t. I, Iiv. 1, Ch. XLII.)

Dieu voulut montrer dans cette noble veuve le type parfait de l’affection et du dévouement envers sainte Thérèse et ses filles. Depuis trois siècles, des âmes d’élite n’ont cessé d’ambitionner le même bonheur et la même gloire. Il faudrait pouvoir écrire ici, à la suite du nom de Guiomar de Ulloa celui de tant de généreuses et illustres bienfaitrices du Carmel.

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