Traité sur la prière, deuxième degré : ch. 14 et 15

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QUIETUDE ET RECUEILLEMENT

2Chapitre 142

J’ai dit combien il est pénible d’arroser le jardin en tirant de l’eau du puits à force de bras ; parlons maintenant de la seconde manière d’arroser, établie par le maître du jardin. Elle consiste à puiser l’eau à l’aide d’une noria, et à la distribuer par des conduits. Le jardinier en obtient ainsi une quantité plus grande, se fatigue moins, et jouit de quelques intervalles de repos. Mon dessein, en ce moment, est d’appliquer cette seconde manière à l’oraison appelée de quiétude.

Ici l’âme commence à se recueillir et touche déjà au surnaturel ; jamais, en effet, avec toute l’activité de ses efforts, elle ne pourrait acquérir un bien si élevé. A la vérité, elle s’est fatiguée quelques instants en travaillant avec l’esprit, ou, si l’on veut, en tournant la roue pour remplir les canaux. Mais ici l’eau est plus à fleur de terre ; ainsi, on la puise avec beaucoup moins de fatigue qu’en la tirant du fond d’un puits. Je dis que l’eau est plus à fleur de terre, parce que la grâce se fait plus clairement connaître à l’âme. Ses puissances se recueillent au dedans d’elle-même, afin de savourer plus délicieusement le plaisir dont elles jouissent. Ce n’est pourtant là ni une suspension, ni un sommeil spirituel. Seule la volonté agit ; sans savoir comment elle se rend captive, elle donne simplement à Dieu son consentement afin qu’il l’emprisonne, sûre de tomber dans les fers de Celui qu’elle aime. O Jésus, ô mon Maître, comme nous sentons ici la puissance de votre amour ! Il tient le nôtre tellement lié, qu’il ne lui laisse plus la liberté d’aimer en cet état autre chose que vous.

L’entendement et la mémoire viennent au secours de la volonté, afin qu’elle se rende de plus en plus capable de jouir d’un si grand bien. Quelquefois néanmoins leur concours ne sert qu’à la troubler dans cette intime union avec Dieu. Mais alors la volonté, sans se mettre en peine de leur importunité, doit se maintenir dans les délices et le calme profond dont elle jouit. Vouloir fixer ces deux puissances serait s’égarer avec elles. Elles sont alors comme des colombes qui, n’étant pas contentes de la nourriture que le maître leur donne sans aucun travail de leur part, vont en chercher ailleurs, mais qui, après une vaine recherche, se hâtent de revenir au colombier. Ces deux puissances, de même, vont et viennent dans l’espérance que la volonté leur fera part des délices qu’elle goûte. Si le Seigneur leur jette un peu de cette céleste pâture, elles s’arrêtent ; sinon, elles vont de nouveau en chercher ailleurs. Elles se flattent de servir ainsi la volonté, en lui faisant, de concert avec l’imagination, la peinture de son bonheur, mais souvent elles lui nuisent. La volonté devra donc se comporter à leur égard de la manière que je dirai.

Dans tout le cours de cette oraison, la consolation est très vive, et le travail très léger ; elle peut durer longtemps, sans causer de fatigue. L’entendement agit par intervalles et d’une manière très paisible ; il puise néanmoins beaucoup plus d’eau qu’il n’en tirait du puits dans l’oraison mentale. Les larmes que Dieu donne ici coulent délicieusement, d’elles-mêmes et sans aucun effort.

Cette eau céleste est une source de biens et de faveurs inestimables aussi est-elle incomparablement plus efficace que l’oraison précédente pour faire croître les vertus. Déjà l’âme s’élève au-dessus de sa misère, et déjà Dieu lui donne quelque connaissance du bonheur de la gloire. Cette faveur, selon moi, la fait grandir davantage, et approcher de plus près de la source de toutes nos vertus, c’est-à-dire de Dieu même. Non seulement Notre-Seigneur commence à se communiquer à cette âme, mais il veut qu’elle sente ce mode de communication. A peine arrivée là, elle perd soudain, et, il faut en convenir, sans grand mérite, le désir des choses de cet exil. Elle voit clairement qu’un seul instant de cette joie surnaturelle ne peut venir d’ici-bas, et que ni richesses, ni puissance, ni honneurs, ni plaisirs, ne sauraient lui donner, l’espace même d’un clin d’œil, ce contentement seul vrai, et seul capable, comme elle en a conscience, d’étancher sa soif de bonheur. En vain chercherait-elle à saisir ce contentement parfait dans les plaisirs de ce monde ; jamais ils ne sont sans mélange. Mais dans cette joie spirituelle, nul mélange, tant qu’elle dure : la peine vient ensuite, il est vrai, mais c’est de la voir finir. En outre, l’âme sent son impuissance de la recouvrer, et elle en ignore les moyens. Elle aurait beau, en effet, se consumer de pénitences, d’oraisons, de travaux ; si le Seigneur ne veut pas la lui rendre, ses efforts seront inutiles. Ce grand Dieu veut que l’âme comprenne qu’il est près d’elle ; qu’ainsi elle peut lui parler, sans envoyer des messagers et sans élever la voix, parce qu’à cause de sa proximité, il l’entend au moindre mouvement des lèvres.

Ce langage peut paraître étrange ; ne savons-nous pas, en effet, que Dieu nous entend toujours, puisqu’il est toujours avec nous ? En cela, nul doute. Mais ce Souverain, ce Maître adorable veut ici nous donner une connaissance expérimentale de cette vérité, et nous révéler en même temps les effets de sa présence. Il fait éclater son dessein d’opérer d’une manière particulière dans notre âme, en versant en elle une grande satisfaction intérieure et extérieure, infiniment différente de tous les vains plaisirs d’ici-bas ; et il comble ainsi, ce semble, le vide que nous avions fait en nous par nos péchés. L’âme goûte cette joie céleste au plus intime d’elle-même, mais sans savoir d’où ni comment elle lui est venue. Dans cet état, elle ignore souvent ce qu’elle doit faire, ou désirer, ou demander. Il lui semble avoir trouvé tout ce qu’elle pouvait désirer, mais elle ignore ce qu’elle a trouvé ; et moi-même je ne sais, je l’avoue, comment en donner l’intelligence.

Pour bien des choses, la science me serait nécessaire ; je m’en servirais ici, par exemple, pour expliquer, en faveur d’un grand nombre de personnes qui l’ignorent, la nature du secours général ou particulier ; je dirais comment le Seigneur veut que l’âme dans cette oraison, voie en quelque sorte de ses propres yeux ce secours particulier. Enfin, j’aurais besoin des lumières de la science pour une foule d’autres points, dans lesquels je me tromperai peut-être. Mais une chose me tranquillise et me rassure pleinement, c’est que mon écrit sera remis à des hommes capables de discerner l’erreur. Ils le jugeront quant à la doctrine et quant à l’esprit, et s’ils y trouvent quelque chose de mauvais, ils ne manqueront pas de le retrancher.

Je désirerais donc donner l’intelligence de ces faveurs, parce que ce sont les premières et que, au moment où Dieu commence à les accorder à une âme, celle-ci ne les comprend pas et ne sait comment se conduire. Si Dieu la mène par la voie de la crainte comme il fit à mon égard, elle aura cruellement à souffrir, à moins de trouver un maître qui comprenne son état. C’est un grand bonheur pour cette âme de voir la peinture de ce qu’elle éprouve ; elle reconnaît clairement la voie où Dieu la met. Je dis plus : pour faire des progrès dans ces divers états d’oraison, il est d’un avantage immense de savoir la conduite à tenir en chacun d’eux. Pour moi, faute de cette connaissance, j’ai beaucoup souffert et perdu bien du temps ; aussi, je porte une grande compassion aux âmes qui, arrivées là, se trouvent seules. J’avais lu sur cette matière bien des livres spirituels, et ils l’expliquent peu ; en vain d’ailleurs donneraient-ils des explications très étendues ; si l’âme n’a point une grande expérience, elle aura beaucoup de peine à comprendre son état.

Je souhaiterais ardemment que Dieu me fît la grâce d’exposer les effets de ces premières faveurs surnaturelles. Par là on reconnaîtrait, autant du moins qu’on le peut ici-bas, quand elles viennent de l’esprit de Dieu. Au reste, alors même que c’est lui qui agit, il est toujours bon de marcher avec crainte et avec une sage circonspection. L’esprit de ténèbres pourrait, en effet, se transfigurer quelquefois en ange de lumière. Si l’âme n’est pas très exercée, elle ne s’apercevra pas de l’artifice ; il faut, pour le démêler, avoir atteint le plus haut sommet de l’oraison.

Mon peu de loisir ne seconde guère un travail de ce genre : ainsi, c’est à Notre-Seigneur lui-même à prendre la plume à ma place. Le monastère où j’habite est de fondation toute récente, comme on le verra par mon récit. Outre les exercices de communauté que je suis, j’ai beaucoup d’autres occupations. Aussi, manquant de ce calme tranquille qui me serait si nécessaire, je n’écris qu’à la dérobée et à diverses reprises. Je désirerais pourtant ce paisible loisir, parce qu’alors, dès que le Seigneur donne lumière, on s’exprime avec facilité, et l’on rend mieux ses pensées. C’est comme si l’on avait devant soi un modèle ; on n’a qu’à le suivre. Mais cette inspiration d’en haut vient-elle à manquer, il n’est pas plus possible, même après de longues années d’oraison, d’écrire en ce style mystique qu’en arabe. C’est pourquoi je regarde comme un très grand avantage, lorsque j’écris, de me trouver actuellement dans l’oraison dont je traite, car je vois clairement alors que ni l’expression ni la pensée ne viennent de moi ; et quand c’est écrit, je ne puis plus comprendre comment j’ai pu le faire, ce qui m’arrive souvent.

Revenons maintenant à notre jardin, ou à notre verger ; voyons comment les arbres commencent à se remplir de sève, pour fleurir et donner ensuite des fruits ; comment les œillets et les autres fleurs se préparent de même à répandre leurs parfums. J’aime cette comparaison. A l’époque où, comme je l’espère de la bonté de Dieu, je commençai à le servir et à mener cette vie nouvelle qu’il me reste à décrire, je goûtais déjà un extrême plaisir à me représenter mon âme comme un jardin, et à suivre de l’œil le divin Maître qui s’y promenait. Je le suppliais d’augmenter le parfum de ces petites fleurs, de ces vertus en germe qui avaient, ce semble, envie déclore ; ma prière n’avait en vue que sa gloire. Je le conjurais ensuite de les cultiver pour lui uniquement et non pour moi, et de couper celles qu’il voudrait ; j’étais bien sûre de les voir renaître avec plus de force et d’éclat. Je me sers à dessein de ce mot couper, parce qu’il arrive des temps où l’âme ne reconnaît plus en quelque sorte ce jardin. Tout y semble flétri par la sécheresse ; l’eau destinée à lui rendre la fertilité et la fraîcheur paraît tarie sans retour ; on dirait que cette âme ne posséda jamais de vertus. Le pauvre jardinier a beaucoup à souffrir : Dieu veut qu’il regarde comme un travail perdu tout ce qu’il a fait pour entretenir et arroser le jardin. C’est alors le temps de sarcler et d’arracher jusqu’à la racine les mauvaises herbes qui sont restées, quelque petites qu’elles soient. C’est aussi le moment de reconnaître l’inutilité de tous nos efforts dès que Dieu nous retire l’eau de sa grâce, et de faire peu de cas de notre néant, c’est trop peu dire, d’une misère bien au-dessous du néant. L’âme devient ainsi profondément humble, et le jardin voit de nouveau croître ses fleurs.

O mon Maître et mon Bien, je ne puis, sans verser des larmes et éprouver une grande joie intérieure, dire quel est notre bonheur. Vous portez votre amour, Seigneur, jusqu’à vouloir être avec nous, comme vous êtes au saint sacrement de l’autel. Je puis le croire, et je suis en droit de faire cette comparaison, puisque c’est la vérité. Oui, nous pouvons, si nos fautes n’y mettent obstacle, goûter auprès de vous la plus pure félicité ; et vous-même, vous trouvez dans nos âmes un délicieux séjour, vous nous l’affirmez en disant : « Mes délices sont d’être avec les enfants des hommes. » O mon Maître, quel mystérieux pouvoir dans cette parole ! Jamais, pas même au temps de mes plus grandes infidélités, je n’ai pu l’entendre qu’elle n’ait répandu dans mon cœur une vive consolation. Seigneur, peut-il se rencontrer une âme qui, comblée par vous de si étonnantes faveurs, honorée de vos caresses, et sachant que vous prenez vos délices en elle, vous offense de nouveau, après des gràces si élevées et les gages d’un amour dont elle ne peut douter, puisqu’elle le voit à l’œuvre ? Oui, il s’en rencontre une à qui cela est arrivé, non pas une fois, mais plusieurs, et cette âme est la mienne. Faites, Seigneur, que j’aie seule à me reprocher une si odieuse infidélité et un tel excès d’ingratitude. Déjà, du moins, votre infinie bonté en a retiré quelque bien ; et plus ma misère a été grande, plus elle fait resplendir la magnificence de vos miséricordes. A combien juste titre je puis les chanter à jamais ! Je vous en supplie, ô mon Dieu, qu’il en soit ainsi, que ce cantique soit éternellement sur mes lèvres ! Avec quelle grandeur vous avez daigné les faire éclater à mon égard ! Ceux qui en sont témoins en restent saisis d’étonnement, et souvent j’en tombe moi-même ravie ; je puis mieux alors faire monter vers vous mes cantiques de louanges. Mais seule et sans vous, Seigneur, je ne serais capable de rien, si ce n’est d’arracher ces fleurs que vous avez fait naître dans ce jardin, et de changer en un vil fumier, comme autrefois, cette misérable terre qui est mon âme. Ne le permettez pas, Seigneur, et daignez, je vous en conjure, sauver de sa perte une âme dont vous avez payé la rançon par tant de souffrances, que vous avez encore, depuis, tant de fois rachetée et tant de fois enlevée des dents de l’effroyable dragon.

Pardonnez-moi, mon père, cet écart apparent, et n’en soyez pas surpris ; au fond, il va à mon sujet. Ce que j’écris saisit si profondément mon âme, et les bienfaits de Dieu se présentent à moi d’une manière si vive, qu’il m’en coûte souvent beaucoup de ne pas publier encore davantage ses louanges. Vous ne m’en saurez pas mauvais gré, je l’espère. Nous pouvons tous deux, ce me semble, chanter le même cantique ; à la vérité, ce sera d’une manière différente, mes dettes étant plus grandes que les vôtres, et Notre-Seigneur m’ayant pardonné beaucoup plus, comme vous le savez.

2Chapitre 152

Revenons maintenant à notre sujet. Cette quiétude et ce recueillement sont très sensibles à l’âme, par le bonheur et la paix qu’ils répandent en elle avec un grand contentement et repos des puissances, et de très suaves délices. L’âme, ne connaissant rien au delà d’une telle jouissance, croit n’avoir plus rien à désirer, et elle dirait volontiers avec saint Pierre : Seigneur, établissons ici notre demeure. Elle n’ose ni remuer ni changer de place ; il lui semble que ce bonheur va lui échapper ; quelquefois même, elle voudrait ne pas respirer. Elle ne considère pas qu’étant dans une impuissance absolue de se procurer un tel bien par ses efforts, elle peut encore moins le retenir au delà du temps fixé par la volonté du Seigneur.

Je l’ai déjà dit, dans ce premier recueillement surnaturel et de quiétude, les puissances ne se perdent pas. L’âme se repose délicieusement en Dieu, la volonté lui demeure unie. En vain l’entendement et la mémoire s’égarent, leurs écarts ne troublent point cette tranquille et paisible union. La volonté conserve même assez d’empire sur ces deux puissances pour les faire rentrer peu à peu dans le recueillement. Sans être entièrement abîmée en Dieu, elle est si occupée de lui, sans savoir comment, que tous les efforts de l’entendement et de la mémoire ne sauraient lui ravir sa joie ni ses délices. Que dis-je ? sans le moindre effort, elle travaille merveilleusement à entretenir cette petite étincelle de l’amour de Dieu, et à l’empêcher de s’éteindre.

Daigne le Seigneur me faire la grâce d’expliquer ceci avec clarté ! Il y a un très grand nombre d’âmes qui arrivent à cet état ; mais celles qui passent plus avant sont rares, et je ne sais à qui en est la faute. Très certainement elle n’est pas du côté de Dieu. Pour lui, après avoir accordé une si haute faveur, il ne cesse plus, selon moi, d’en prodiguer de nouvelles, à moins que notre infidélité n’en arrête le cours. Il est donc souverainement important, pour l’âme élevée à cette oraison, de connaître et sa grande dignité, et l’inestimable prix d’une telle grâce, et son obligation de n’être plus de cette terre, puisque Dieu, ce semble, dans sa bonté, lui destine désormais le ciel pour demeure, pourvu qu’elle ne s’en rende pas indigne. Quel malheur ne serait-ce point pour cette âme, si elle retournait en arrière ! Elle irait jusqu’au fond de cet abîme, sur la pente duquel je me trouvais moi-même, quand la miséricorde du Seigneur daigna me ramener.

A mon avis, d’ordinaire on ne tombe de si haut que pour des fautes graves, et l’aveuglement causé par un grand mal peut seul faire renoncer à un bien si précieux. Ainsi, je conjure, pour l’amour du Seigneur, les âmes élevées à cet état de se connaître ; avec une humble et sainte présomption, qu’elles se tiennent en haute estime, pour n’être pas tentées de revenir aux viandes d’Égypte.

Mais si, à cause de leur faiblesse, de leur malice, et de leur nature fragile et misérable, elles viennent à tomber comme je le fis, qu’elles aient du moins sans cesse devant les yeux la grandeur du bien perdu ; qu’elles s’alarment, qu’elles craignent toujours d’aller de mal en pis si elles ne retournent à l’oraison. Cette crainte est légitime. Selon moi, la véritable chute pour ces âmes serait d’avoir en horreur la voie qui les avait mises en possession d’un si grand bien. En parlant ainsi, je ne prétends pourtant pas leur dire d’être impeccables et de vivre exemptes de fautes. Sans doute, après de telles faveurs, elles devraient veiller avec le plus grand soin pour éviter d’offenser Dieu ; mais enfin, je fais la part de notre misère. Je leur recommande seulement de ne point abandonner l’oraison, parce qu’elles y trouveront lumière, repentir de leurs fautes, et force pour se relever. S’en éloigner serait courir un grand danger ; elles peuvent en être convaincues. Je ne sais si j’entends bien ce queje dis ; car, comme je l’ai fait observer, je juge des autres par moi-même.

Cette oraison de quiétude est une étincelle, par laquelle Dieu commence à embraser l’âme de son véritable amour, et il veut, par les délices dont il l’inonde, qu’elle acquière la connaissance de ce divin amour. Ce calme pur, ce recueillement, cette étincelle, produisent de grands effets quand c’est l’esprit de Dieu qui agit sur l’âme, et quand la douceur qui la pénètre ne vient ni du démon ni de notre industrie. Au reste, si l’on a de l’expérience, il est impossible de n’être pas bientôt convaincu qu’un tel trésor est un pur don de Dieu, et ne s’acquiert pas, En vain, poussés par l’attrait naturel pour les choses agréables, nous essayons par tous les moyens de nous procurer ces délices, l’âme ne tarde pas à être toute froide. Elle a beau travailler à faire brûler ce feu dont elle voudrait sentir la douce chaleur, c’est comme si elle y jetait de l’eau pour l’éteindre. Mais quand c’est Dieu qui allume l’étincelle, alors, toute petite qu’elle est, elle cause dans l’âme un vaste retentissement. Dès qu’elle n’est pas étouffée par l’infidélité à la grâce, elle commence à embraser l’âme d’un très ardent amour de Dieu. C’est un véritable incendie jetant au loin des flammes, comme je le dirai plus tard, et dont Notre-Seigneur consume les âmes parfaites. Cette étincelle est de la part de Dieu un gage de prédilection, et un signe qu’il choisit cette âme pour de grandes choses, si elle sait répondre à de si hauts desseins. C’est un don magnifique, et son excellence surpasse tout ce que je pourrais en dire. Aussi, grande est ma douleur quand parmi tant d’âmes qui, à ma connaissance, arrivent jusque-là et devraient passer outre, j’en vois un si petit nombre qui le fassent, que j’ai honte de le dire. Je n’affirme pas d’une manière absolue que le nombre des âmes qui franchissent ce degré soit petit ; ces âmes doivent être nombreuses, et elles nous attirent sans doute la protection de Dieu ; mais je dis ce que j’ai vu.

Je ne saurais trop exhorter ces âmes, qui semblent choisies de Dieu pour le bien spirituel d’un grand nombre d’autres, à ne pas enfouir un si précieux talent, surtout de nos jours, où les amis du Seigneur doivent être forts pour soutenir les faibles. Ceux qui découvrent en eux un pareil don de Dieu, peuvent à juste titre se considérer comme ses amis, si toutefois ils gardent, vis-à-vis de lui, les lois que le monde lui-même impose à toute véritable amitié. S’ils ne le font pas, qu’ils craignent, comme je l’ai dit, de se nuire à eux-mêmes, et Dieu veuille qu’ils ne nuisent qu’à eux seuls !

L’âme, dans cette oraison de quiétude, doit se conduire avec douceur et sans bruit. J’appelle bruit, chercher avec l’entendement des pensées et des considérations pour rendre grâces de ce bienfait, et entasser les uns sur les autres ses péchés et ses fautes en preuve de son indignité. Tout cela se meut alors au fond de l’âme, l’esprit vous le peint, la mémoire vous en tourmente. Quant à moi du moins, il est des moments où ces deux puissances me fatiguent beaucoup ; et, quoique j’aie une faible mémoire, je ne puis la dompter. La volonté doit alors persévérer sagement dans son repos, et comprendre qu’on ne négocie pas avec Dieu au moyen d’efforts violents : ce serait jeter imprudemment sur cette étincelle de gros morceaux de bois propres à l’éteindre. Convaincue de cette vérité, qu’elle dise humblement : Seigneur, que puis-je faire ici ? quel rapport entre une esclave et son maître, entre la terre et le ciel ? on d’autres paroles d’amour, qui se présentent d’elles-mêmes. Qu’elle soit bien pénétrée surtout de la vérité de ce qu’elle dit, et ne s’inquiète en aucune façon de l’entendement, qui n’est qu’un importun. Souvent, tandis qu’il s’égare, la volonté se verra dans cette union avec Dieu, et en jouira dans une paix profonde. Comme elle tenterait en vain de le fixer en partageant avec lui son bonheur, au lieu d’aller à sa poursuite, elle fera mieux de l’abandonner à ses écarts, continuant à jouir de ces délices intérieures, et se tenant recueillie comme une prudente abeille. Car si, au lieu d’entrer dans la ruche, les abeilles s’en allaient toutes à la chasse les unes des autres, comment le miel se ferait-il ?

L’âme perdrait beaucoup en négligeant cet avis, surtout si l’entendement est subtil. Parvient-il tant soit peu à bien arranger son discours et à découvrir de belles raisons, il s’imagine faire quelque chose. Et pourtant, la raison n’a ici qu’à bien comprendre qu’une telle faveur émane uniquement de la bonté de Dieu. De plus, nous voyant si près de Notre-Seigneur, nous devons lui demander des grâces le prier pour l’Eglise, pour ceux qui se sont recommandés à nous, pour les âmes du purgatoire, et cela sans bruit de paroles, mais avec un vif désir d’être exaucés. Une telle prière comprend beaucoup, et obtient bien plus que toutes les considérations de l’entendement. La volonté se servira avec succès de certaines pensées, qui naissent de la vue même de son avancement spirituel, pour raviver l’amour dont elle brûle. Elle exprimera à Dieu, par quelques actes d’amour, son impuissance à répondre à la grandeur de ses bienfaits, mais en se gardant du bruit de l’entendement, toujours ami des belles considérations. Quelques petits brins de paille, et c’est encore décorer d’un trop beau nom ce qui vient de nous, jetés avec humilité dans ce feu divin, contribuent beaucoup plus à l’enflammer qu’une grande quantité de bois : j’appelle ainsi ces raisonnements qui semblent si doctes, et qui, dans l’espace d’un Credo, étoufferont la petite étincelle.

Cet avis est excellent pour les savants qui me commandent d’écrire ceci. Tous, par la volonté de Dieu, sont parvenus a ce degré d’oraison. Mais peut-être leur arrive-t-il quelquefois de passer ces heures précieuses où ils sont avec Dieu, à faire des applications de l’Écriture. Sans doute, la science leur sera, avant et après, fort utile ; mais pendant l’oraison elle leur est, à mon avis, peu nécessaire ; elle ne sert qu’à refroidir la volonté. L’entendement se voit si près de la lumière, qu’il se trouve investi de ses clartés ; et moi-même, malgré ma misère, je ne puis plus alors me reconnaître. Voici ce qui m’est arrivé dans cette oraison de quiétude. Quoique d’ordinaire je n’entende presque rien dans les prières latines et surtout dans les psaumes, souvent néanmoins je comprenais le verset latin comme s’il eût été en castillan ; j’allais même plus loin, j’en découvrais avec bonheur le sens caché. J’ai dit que ces gens doctes doivent se tenir en garde dans l’oraison contre les applications de l’Écriture ; j’excepte néanmoins les circonstances où ils devraient prêcher ou enseigner ; il est bien clair qu’ils peuvent alors se servir des lumières puisées dans l’oraison, pour venir au secours de pauvres ignorants comme moi. Cette charité, ce soin constant de l’avancement spirituel des âmes, uniquement en vue de Dieu, sont quelque chose de grand.

Ainsi donc, dans ces moments de quiétude, les savants doivent laisser l’âme se reposer doucement en Dieu, son unique repos, et mettre la science de côté. Viendra un temps où elle servira et révélera tout son prix ; ils trouveront en elle un si puissant secours pour glorifier Dieu, que pour rien au monde ils ne voudraient ne pas l’avoir acquise. Mais devant la Sagesse infinie, qu’ils veuillent m’en croire, un peu d’étude de l’humilité, un seul acte de cette vertu, valent mieux que toute la science du monde. Ce n’est pas alors le temps d’argumenter, mais de voir franchement ce que nous sommes, et de nous présenter avec simplicité devant Dieu. Tandis qu’il s’abaisse jusqu’à souffrir l’âme auprès de lui, malgré sa misère, il veut que cette âme se tienne à ses pieds, comme une petite ignorante ; et en vérité, en sa présence, elle n’est pas autre chose. L’entendement s’agitera aussi pour rendre grâces en termes élégants et choisis ; niais, en restant dans la paix, et en n’osant, comme le publicain, lever seulement les yeux, la volonté rend au Seigneur de plus dignes actions de grâces que l’entendement avec l’artifice de la rhétorique. Enfin, on ne doit pas entièrement abandonner ici l’oraison mentale, ni même, de temps en temps, certaines prières vocales, si l’âme a le désir ou le pouvoir d’en faire ; car lorsque la quiétude est grande, elle éprouve une peine extrême à parler. il est facile, ce me semble, de distinguer quand c’est l’esprit de Dieu qui agit, et quand cette douceur est un fruit de notre industrie, c’est-à-dire quand, à la suite d’un sentiment de dévotion que Dieu nous donne, nous voulons, comme je l’ai fait remarquer, passer de nous-mêmes à cette quiétude de la volonté. Dans ce dernier cas, elle ne produit aucun bon effet, disparaît très vite, et laisse dans la sécheresse. Le démon est-il l’auteur de ce repos, une âme exercée le reconnaîtra ; car il laisse de l’inquiétude, peu d’humilité, et peu de disposition aux effets que produit l’esprit de Dieu ; enfin il ne communique à l’entendement ni lumière, ni ferme adhésion à la vérité.

Le démon ne peut faire ici que peu de mal, et il n’en fera même aucun, si l’âme, comme je l’ai dit, rapporte à Dieu le plaisir et la suavité qu’elle goûte, et si Dieu seul est l’objet de ses pensées et de ses désirs. Dieu permettra même que le démon perde beaucoup en procurant à l’âme ce plaisir. Car, dans la ferme croyancequ’il vient de Dieu, elle se sentira portée à revenir souvent à l’oraison, pour en jouir encore. Et si elle est vraiment humble, sans curiosité, sans attache aux consolations, même spirituelles, mais amie de la croix, elle ne tiendra pas grand compte des douceurs que le démon lui donne ; mais il n’en sera pas ainsi pour les délices qui lui viennent de Dieu : elle ne pourra s’empêcher de les estimer beaucoup. L’âme doit avoir à cœur de sortir bien humble de l’oraison et des consolations qu’elle y trouve. Si dans les joies et les délices que lui procure le démon, menteur par essence, elle tient cette conduite, l’esprit du mal, comprenant qu’il y perd, ne renouvellera pas souvent ses artifices.

C’est pour cette raison et pour un grand nombre d’autres, que j’ai tant recommandé, en traitant du premier degré d’oraison et de la première eau qui arrose le jardin spirituel, de commencer par se détacher de toute espèce de contentement, et d’entrer dans la carrière avec une seule résolution, celle d’aider Jésus-Christ à porter sa croix. Il faut imiter ces bons chevaliers qui, sans solde, veulent servir leur roi, sûrs à l’avance de leur salaire. Pour cela, tenons nos regards élevés vers ce véritable et éternel royaume que nous voulons conquérir.

Il est souverainement utile d’avoir ces pensées toujours présentes, surtout dans les commencements. Plus tard, la rapide durée, le néant de toutes les créatures, le peu qu’est le repos dans cet exil, apparaissent avec une si vive clarté, qu’on a plutôt besoin d’en écarter le souvenir pour pouvoir supporter la vie. Ces considérations n’ont même rien que de très bas, aux yeux des âmes avancées dans les voies spirituelles. Elles regarderaient comme une honte et un déshonneur de ne quitter les biens de ce monde que parce qu’ils sont périssables ; et quand ils devraient durer toujours, elles se réjouiraient de les quitter pour Dieu. Les joies de ce renoncement sont même d’autant plus grandes, que les âmes sont plus parfaites et les biens sacrifiés plus durables. L’amour de Dieu a déjà atteint un haut degré dans ces âmes, et c’est lui qui leur inspire ces sentiments. Mais pour ceux qui commencent, la considération des vérités fondamentales est de la plus haute importance ; je leur conseille de ne pas les dédaigner, parce qu’elles sort pour eux la source de grands biens. Elles sont même nécessaires aux âmes les plus élevées dans l’oraison, en certains temps où Dieu veut les éprouver, et semble les abandonner.

Je l’ai déjà dit et je voudrais qu’on en garde le souvenir : l’âme ne croit pas en cette vie à la manière du corps, bien que sa croissance soit réelle, comme nous l’affirmons avec vérité. En effet, un petit enfant qui grandit et qui arrive à la taille de l’homme fait, ne la perd plus pour reprendre celle du premier âge. Il n’en est pas de même pour l’âme ; c’est du moins ce que Notre-Seigneur a fait éprouver à la mienne, car je ne le sais pas autrement. Son but est sans doute de nous humilier pour notre plus grand bien, et de nous forcer à nous tenir continuellement sur nos gardes, tant que nous vivons dans cet exil. En effet, durant ce pèlerinage, celui qui est le plus élevé est celui qui doit le plus craindre et le moins se confier en lui-même. Il vient des jours où ceux mêmes qui ont fait à Dieu un don absolu de leur volonté, et qui, plutôt que de commettre une imperfection, se laisseraient torturer et subiraient mille morts, ont besoin de se servir des premières armes de l’oraison. Ils se voient attaqués de tentations et de persécutions si violentes, qu’il leur faut, pour éviter l’offense de Dieu et se garder du péché, considérer que tout finit, qu’il y a un ciel et un enfer, s’attacher enfin à des vérités de ce genre.

Je reviens maintenant aux artifices du démon et aux douceurs qu’il procure, et je dis que le moyen sûr de les éviter, c’est d’avoir, dès le début de la vie spirituelle, une énergique résolution d’allée toujours par le chemin de la croix, sans désirer les consolations intérieures Le divin Maître lui-même nous a montré ce chemin comme celui de la perfection, quand il a dit : « Prends ta croix, et marche à ma suite. » Il est notre modèle, et en suivant ses conseils, dans l’unique but de lui plaire, nous n’avons rien.à craindre. Au reste, l’âme connaîtra, par le profit qu’elle tire de ces délices, que le démon n’en est pas l’auteur ; elle peut tomber encore, il est vrai., mais elle trouvera la preuve de l’action de Dieu en elle, dans sa promptitude à se relever, et dans les marques suivantes.

Quand c’est l’esprit de Dieu qui agit, il n’est pas nécessaire de chercher péniblement des considérations pour nous humilier et nous confondre. Le Seigneur lui même enseigne et grave au fond du cœur une humilité vraie, et bien différente de celle que nous pouvons acquérir par nos faibles réflexions. Elle porte dans l’âme une lumière incomparablement plus vive, et la pénètre d’une confusion qui la réduit au néant. Dieu lui montre, avec une souveraine évidence, que de son fonds elle ne possède aucun bien. et plus les grâces dont il la favorise sont grandes, plus cette vue est claire pour elle. Il allume dans l’âme un ardent désir de faire des progrès dans l’oraison et l’affermit dans le dessein de ne jamais l’abandonner, quelles que soient les peines qui s’y rencontrent ; ces peines, elle les accepte à l’avance. De plus, il lui inspire une ferme confiance de son salut, mêlée pourtant d’humilité et de crainte. Il bannit bientôt la crainte servile, et met en sa place une crainte filiale, dans un bien plus haut degré de perfection. Cette âme voit. naître en elle un amour de Dieu très dégagé de tout intérêt propre, et elle soupire après les heures de la solitude pour mieux savourer les délices de cet amour. Enfin, pour ne pas me fatiguer à en dire davantage, une telle faveur est pour elle le principe de tous les biens. C’est la saison où les fleurs vont paraître dans leur éclat ; il ne leur manque, pour ainsi dire, qu’un souffle pour s’épanouir. Et cela, l’âme le voit d’une vue très claire ; il lui est impossible, dans ces heureux moments, de douter de la présence de Dieu en elle. Si cependant elle retombe dans ses fautes et ses imperfections, alors elle s’alarme de tout, et cette crainte lui est salutaire. Ce pendant, la ferme confiance que ces grâces viennent de Notre-Seigneur produit plus d’effet que toutes les craintes imaginables, sur certaines âmes naturellement aimantes et sensibles aux bienfaits. Le souvenir des faveurs reçues est plus puissant pour ramener à Dieu des âmes ainsi faites, que la plus vive peinture de tous les châtiments de l’enfer. C’est du moins ce qu’éprouvait la mienne, quoiqu’elle fût si faible dans la vertu.

Devant traiter avec plus d’étendue des marques du bon esprit, je n’en dis pas davantage ici. Si j’ai le bonheur d’en faire une exposition lumineuse, certes elle ne m’aura pas peu coûté. J’espère avec l’aide de Dieu, en écrire d’une manière assez juste. Sans parler de ma propre expérience, qui m’a beaucoup appris, je mettrai à profit les enseignements d’hommes vraiment éminents en sainteté comme en science, que j’ai consultés. On peut, avec une légitime assurance, s’en rapporter à leurs décisions ; et de cette manière, les âmes élevées à cet état par la bonté du Seigneur, éviteront les angoisses que j’y ai rencontrées.

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