Traité sur la prière, premier degré : ch. 11 à 13

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Chapitre 11

2 Tout donner2

Parlons maintenant de ceux qui commencent à être les esclaves de l’amour ; car, selon moi, c’est être esclave de l’amour que de se déterminer à suivre par ce chemin de l’oraison Celui qui nous a tant aimés. C’est là une dignité si haute, que je ne saurais y penser sans une joie extraordinaire. Il suffit de se montrer fidèle dans ce premier état, pour voir bientôt s’évanouir la crainte servile.

O Seigneur de mon âme ! ô mon Bien ! pourquoi n’avez-vous pas voulu qu’une âme résolue de vous aimer, prête à tout quitter pour mieux concentrer en vous ses affections, ait soudain le bonheur de s’élever à ce parfait amour ? J’ai mal dit ; je devais dire, en faisant retomber sur nous la plainte : Pourquoi ne voulons-nous pas ? Car à nous seuls est la faute, si nous n’arrivons pas en peu de temps à cette dignité sublime, à ce véritable amour, source de tous les biens. Nous mettons notre cœur à si haut prix ! nous sommes si lents à faire à Dieu le don absolu de nous-mêmes ! nous sommes si loin de la préparation qu’il exige ! Or, Dieu ne veut pas que nous jouissions d’un bonheur si élevé, sans le payer d’un grand prix. La terre, je le sais, n’a point de quoi l’acheter. Cependant, si nous faisions de généreux efforts pour nous détacher de toutes les créatures, pour tenir habituellement au ciel nos désirs et nos pensées ; si, à l’exemple de quelques saints, nous nous disposions pleinement et sans délai ; j’en suis convaincue, Dieu en fort peu de temps nous accorderait un tel trésor.

Mais il nous semble lui avoir fait un entier abandon lorsque, nous réservant la propriété et le capital, nous lui offrons les fruits ou les revenus. Nous nous sommes dévoués à la pauvreté et c’est un acte très méritoire ; mais souvent nous nous jetons de nouveau dans des soins et des empressements, pour ne manquer ni du nécessaire ni du superflu. Nous travaillons à nous faire des amis qui nous le donnent, et nous nous engageons ainsi dans des soucis et des dangers, plus grands peut-être que ceux que nous trouvions dans la possession de nos biens. Nous croyons également avoir renoncé à l’honneur du siècle en entrant dans la vie religieuse, ou en commençant à mener une vie spirituelle et à marcher dans le sentier de la perfection ; mais, a-t-on porté la plus légère atteinte à cet honneur, nous oublions aussitôt que nous l’avons donné à Dieu : pour le reprendre et nous élever encore, nous ne craignons pas de le lui arracher des mains, comme on dit, nous qui, en apparence du moins, l’avions rendu maître de notre volonté. Ainsi en usons-nous dans toutes les autres choses.

Plaisante manière, en vérité, de chercher l’amour de Dieu ! On le veut dans toute sa perfection et sur-le-champ, et l’on conserve cependant ses affections ; on ne fait aucun effort pour exécuter les bons désirs, ni pour achever de les soulever de terre, et avec cela on ose prétendre à beaucoup de consolations spirituelles ! Cela ne saurait être, et de telles réserves sont incompatibles avec le parfait amour.

Ainsi, c’est parce que nous ne faisons pas à Dieu le don total et absolu de nous-mêmes, qu’il ne nous donne pas tout d’un coup le trésor d’un parfait amour. Plaise au Seigneur de nous le départir goutte à goutte, dût-il nous en coûter tous les travaux du monde ! C’est une très grande miséricorde de sa part de donner à quelqu’un la grâce et l’énergique résolution de tendre de toutes ses forces à ce bien. Qu’il persévère, et Dieu, qui ne se refuse à personne, fortifiera peu à peu son courage, de manière à lui faire enfin remporter la victoire. Je me sers à dessein de ce mot courage ; car, dès le principe, le démon, connaissant le dommage qui doit lui en revenir, et sachant que cette âme en sauvera un grand nombre d’autres, s’efforce de lui fermer, par mille obstacles, l’entrée du chemin de l’oraison. Mais si celui qui commence fait, avec l’aide de Dieu, de persévérants efforts pour s’élever au sommet de la perfection, jamais, à mon avis, il ne va seul au ciel. Il y mène après lui une troupe nombreuse ; comme à un vaillant capitaine, Dieu lui donne des soldats qui marchent sous sa conduite. Ainsi, pour ne pas reculer devant tant de périls et de difficultés, il lui faut un très grand courage et un secours signalé du Seigneur.

2Les quatre degrés de la prière2

Puisque je parle des premiers efforts de ces âmes résolues de poursuivre la conquête d’un tel bien et de sortir victorieuses de leur entreprise, je veux les avertir (me réservant de développer plus tard ce que j’avais commencé à dire sur ce qu’on appelle, je crois, la théologie mystique) que le plus rude labeur se rencontre dans ces commencements. Tout en leur donnant la force, Notre-Seigneur leur laisse soutenir le poids du travail. Dans les autres degrés d’oraison, c’est la jouissance qui domine. Partout cependant, au début, au milieu, au terme de la carrière, tous ont leurs croix, quoique différentes. C’est dans ce chemin, tracé par Jésus-Christ, que doivent marcher ceux qui le suivent, s’ils ne veulent s’égarer. O souffrances bienheureuses, payées, dès cette vie même, d’un salaire qui les dépasse de si loin !

Je me verrai forcée d’employer certaines comparaisons que je voudrais éviter, et parce que je suis femme, et afin d’écrire simplement ce qui m’a été commandé. Mais, pour des personnes ignorantes comme moi, il y a une difficulté extrême à s’exprimer dans ce langage spirituel ; il faudra nécessairement m’ingénier et trouver quelque moyen. Le plus souvent, selon toute apparence, ma comparaison manquera de justesse. Ce sera pour vous, mon père, un sujet de récréation de voir un esprit aussi borné que le mien.

Voici celle qui me satisfait pour mon dessein. Je l’ai lue quelque part, ou entendue ; mais je ne saurais dire dans quel livre, ou de quelle bouche, ni à quel propos, tant ma mémoire est mauvaise. Celui qui veut s’adonner à l’oraison doit se figurer qu’il entreprend de faire, dans un sol ingrat et couvert de ronces, un jardin dont la beauté charme les yeux du Seigneur. C’est le divin Maître lui-même qui arrache les mauvaises herbes et doit planter les bonnes. Or, nous supposons cela fait, quand une âme est résolue de se livrer à l’oraison, et que déjà elle s’y exerce. C’est maintenant à nous, comme bons jardiniers, de travailler, avec le secours de Dieu, à faire croître ces plantes. Nous devons les arroser avec le plus grand soin ; alors, loin de se flétrir, elles porteront des fleurs dont le doux parfum attirera le divin Maître. Souvent pour son plaisir il visitera ce jardin, et il y prendra ses délices au milieu des vertus qui en sont les fleurs.

Voyons maintenant comment on peut arroser, afin de savoir ce que nous avons à faire, ce qu’il doit nous en coûter de labeurs et de temps, et si le gain excédera la peine.

Il y a, ce me semble, quatre manières d’arroser un jardin : la première, en tirant de l’eau d’un puits à force de bras, et c’est là un rude travail ; la seconde, en la tirant à l’aide d’une noria [1], et l’on obtient ainsi, avec moins de fatigue, une plus grande quantité d’eau, comme j’en ai moi-même quelquefois fait l’épreuve ; la troisième, en faisant venir l’eau d’une rivière ou d’un ruisseau ; cette manière l’emporte de beaucoup sur les précédentes : le sol est plus profondément humecté, il n’est pas nécessaire d’arroser si souvent, et le jardinier a beaucoup moins de fatigue ; la quatrième enfin, et sans comparaison la meilleure de toutes, est une pluie abondante, Dieu lui-même se chargeant alors d’arroser sans la moindre fatigue de notre part.

Je vais appliquer à mon sujet ces quatre manières de donner à un jardin l’eau si nécessaire à son entretien, qu’il ne saurait en être privé sans périr. Je parviendrai ainsi, ce me semble, à donner une certaine idée des quatre degrés d’oraison auxquels parfois, dans sa bonté, le Seigneur a bien voulu élever mon âme. Daigne ce Dieu de bonté m’accorder la grâce de m’exprimer de manière à être utile à l’un de ceux qui m’ont imposé l’obligation d’écrire, et qui, en quatre mois, a été conduit par le Seigneur bien au delà du terme où je n’étais arrivé qu’après dix-sept ans ! Ses dispositions étaient meilleures : aussi, sans aucun travail de sa part, voit-il le jardin de son âme arrosé par ces quatre eaux ; et s’il ne reçoit encore que quelques gouttes de la quatrième, il ne saurait, tant il est fidèle, tarder à se plonger, avec l’aide du Seigneur, dans cette eau céleste. Il va trouver sans doute bien plaisante ma manière de m’expliquer : eh bien ! qu’il en rie, je lui déclare que j’y consens de grand cœur.

2Premier degré2

Pour les commençants, l’oraison, nous pouvons le dire, c’est tirer péniblement de l’eau du puits ; il leur en coûte, en effet, de recueillir leurs sens habitués à se répandre au dehors, de mourir peu à peu à ce désir naturel de voir et d’entendre, et de s’en abstenir de fait aux heures d’oraison. Ils doivent alors rester dans la solitude, éloignés de tout ce qui peut les distraire, et réfléchir à leur vie passée. Tous, à la vérité, les premiers comme les derniers, méditeront souvent avec fruit les années de leur vie, mais en insistant plus ou moins comme je le dirai dans la suite. Une peine des commençants, c’est de ne pouvoir reconnaître s’ils ont un vrai repentir de leurs péchés ; ce repentir, ils l’ont pourtant, et la preuve en est dans leur résolution si sincère de servir Dieu. La vie de Jésus-Christ doit être le sujet habituel de leurs méditations, et un pareil exercice n’est pas sans fatigue pour l’esprit.

Voilà jusqu’où nous pouvons arriver par nos efforts, aidés, cela s’entend, de la grâce divine, sans laquelle, on le sait, nous ne pouvons avoir une bonne pensée. C’est là commencer à tirer de l’eau du puits, et Dieu veuille qu’il y en ait ! Si elle manque, ce ne sera pas du moins notre faute ; nous nous présentons pour la tirer, et nous faisons ce qui dépend de nous pour arroser les fleurs du jardin. Confions-nous à la bonté infinie de Dieu. Si, pour des raisons connues de lui, et peut-être pour notre plus grand bien, il fait tarir la source du puits, il ne laissera pas, pourvu qu’il voie en nous de laborieux jardiniers, de nourrir les fleurs sans eau, et de donner l’accroissement aux vertus. Par cette eau, j’entends ici nos larmes, et, à leur défaut, la tendresse et les sentiments intérieurs de dévotion.

2Embrasser la Croix2

Mais que fera celui qui pendant bien des jours ne trouve qu’aridité, dégoût, ennui, profonde répugnance à venir puiser ? Il est tenté de tout abandonner. Une pensée l’arrête : il fait plaisir et rend service au maître du jardin. Une crainte le retient : manquer de constance serait perdre à la fois ses services passés et ce qu’il espère gagner à l’avenir, par le travail si pénible de faire souvent descendre le seau dans le puits sans en retirer une goutte d’eau. Ce n’est pas tout : certains jours, il ne pourra même lever les bras, je veux dire, avoir une bonne pensée ; car, dans mon langage, puiser l’eau dans le puits, c’est agir avec l’entendement. Eh bien ! dans cette extrémité, que fera le pauvre jardinier ? Il se réjouira, il se consolera, il regardera comme une faveur des plus insignes de travailler dans le jardin d’un si grand monarque. Sûr de lui plaire par son travail, il n’ambitionnera pas d’autre contentement. Il ne se lassera pas de remercier son maître de la confiance qu’il lui témoigne ; car il voit que ce maître, sans rien donner à son jardinier, compte cependant sur lui et sur son zèle à cultiver le jardin qu’il lui a confié.

Le devoir du disciple est d’aider le divin Maître à porter cette croix dont il fut chargé toute sa vie. Sans chercher ici-bas son royaume, et sans jamais abandonner l’oraison, il acceptera, même jusqu’au dernier soupir, cette désolante aridité, et il ne laissera point Jésus-Christ tomber sous le fardeau de la, croix, Un temps viendra où cet adorable Sauveur le récompensera de tout ; il n’a pas à craindre de perdre le fruit de son travail. Il sert un bon Maître, dont les regards sont constamment attachés sur lui. Qu’il ne se trouble pas des mauvaises pensées, mais qu’il se souvienne que le démon les présentait aussi à saint Jérôme dans le désert.

Les peines endurées dans l’oraison mentale ont leur prix. Je les ai éprouvées moi-même durant plusieurs années, et je regardais comme une faveur de Dieu de pouvoir retirer une goutte de ce puits sacré. Ces souffrances sont très grandes, je le sais ; et il faut, à mon avis, plus de courage pour les soutenir que pour supporter bien des traverses du monde. Mais, comme je l’ai vu clairement, Dieu, dès cette vie même, les récompense par un magnifique salaire. Oui, une seule de ces heures où le Seigneur m’a fait goûter sa douceur, m’a surabondamment payée de toutes les angoisses que j’ai si longtemps souffertes pour persévérer dans l’oraison.

Notre-Seigneur se plaît à envoyer ces tourments, avec beaucoup d’autres tentations, aux uns au commencement, aux autres vers la fin. Son dessein, je pense, est d’éprouver ses amants : avant de mettre en eux de si grands trésors, il veut savoir s’ils pourront boire le calice et l’aider à porter la croix. C’est pour notre bien, j’en suis convaincue, qu’il agit de la sorte ; il nous montre ainsi combien, par nous-mêmes, nous sommes peu de chose. Nous réservant des grâces du plus haut prix, il se plaît à nous faire voir auparavant, par expérience, toute notre misère ; de peur qu’il ne nous arrive ce qui arriva à Lucifer.

O mon tendre Maître, est-il un seul de vos actes où vous n’ayez en vue le plus grand bien d’une âme déjà toute à vous, d’une âme qui s’abandonne à vous pour suivre vos traces jusqu’au Calvaire, fermement résolue de vous aider à porter la croix, sans jamais vous laisser seul sous ce fardeau ?

Dès qu’on voit en soi une pareille détermination, l’on n’a rien à craindre. Non, non, vous n’avez pas lieu de vous affliger, âmes spirituelles, âmes élevées, vous qui, dédaignant les plaisirs du monde, n’aspirez qu’à vous entretenir seules avec Dieu. Quand vous en êtes là, le plus difficile est fait. Rendez-en des actions de grâces à Notre-Seigneur, et confiez-vous en sa bonté ; jamais il n’a manqué à ses amis. Gardez-vous de donner la moindre entrée dans votre esprit à cette pensée : Pourquoi accorde-t-il à celui-ci, en peu de jours, cette dévotion qu’il me refuse, après tant d’années de service ? Croyons-le fermement, tout est pour notre plus grand bien. Que le divin Maître nous conduise par où il lui plaira ; nous ne sommes plus à nous, mais à lui. Il nous fait une assez grande grâce en daignant nous conserver la volonté de bêcher son jardin ; nous sommes près du Maître de ce jardin, et lui-même est certainement près de nous. S’il lui plaît de faire croître les plantes et les fleurs, tantôt avec l’eau tirée du puits, et tantôt sans elle, que m’importe à moi ? Faites, Seigneur, tout ce qu’il vous plaira ; préservez-moi seulement de toute offense, et de voir périr mes vertus, si toutefois votre bonté m’en a déjà donné quelqu’une. Vous avez souffert, Seigneur ; je veux souffrir. Accomplissez en moi, de toutes manières, votre volonté sainte ; mais, j’ose vous en prier, ne donnez pas le trésor si précieux de votre amour à des âmes qui ne vous servent que pour savourer des délices.

Qu’on remarque bien ceci ; je le dis, parce que je le sais par expérience : quand une âme entre avec courage dans le chemin de l’oraison mentale, et qu’elle gagne sur elle-même de n’avoir ni beaucoup de joie dans les consolations, ni beaucoup de peine dans les sécheresses, cette âme a déjà parcouru une grande partie de la carrière. Qu’elle ne craigne point, malgré tous ses faux pas, de retourner en arrière ; l’édifice spirituel qu’elle élève repose sur un ferme fondement. Qu’on le sache bien, le véritable amour de Dieu ne consiste pas à répandre des larmes, ni dans ces douceurs et cette tendresse que nous désirons d’ordinaire, parce qu’elles nous consolent, mais à servir le Seigneur dans la justice, avec force d’âme et humilité. Autrement, ce serait, à mon avis, tendre toujours la main pour recevoir, et ne jamais rien donner.

Que Notre-Seigneur conduise par la voie des délices intérieures de petites femmes faibles et peu magnanimes comme moi, à la bonne heure, j’y vois une convenance ; c’est ainsi qu’il me donne en ce moment la force de supporter certaines croix qu’il lui a plu de m’envoyer. Mais que des serviteurs de Dieu, des hommes graves, doctes et d’un esprit élevé, éprouvent tant de peine quand Dieu ne leur donne pas de dévotion sensible, en vérité, cela me fait mal au cœur. Je ne leur dis pas de la refuser si Dieu la leur donne ; ils doivent, au contraire, l’estimer beaucoup, parce qu’il la juge alors utile pour eux. Mais s’ils s’en voient privés, qu’ils ne s’en tourmentent pas. Dès que Notre-Seigneur la leur refuse, ils doivent se persuader qu’elle ne leur est pas nécessaire, et rester maîtres d’eux-mêmes. Ils peuvent m’en croire, je l’ai éprouvé, je l’ai vu : le trouble est une faute, une imperfection ; il enlève, avec la liberté d’esprit, le courage d’entreprendre de grandes choses pour Dieu.

Quoique cette liberté d’esprit et cette résolution soient d’une haute importance pour les commençants cependant, je dis moins ceci pour eux que pour un grand nombre d’autres, qui, après avoir commencé à s’exercer dans l’oraison, y font peu de progrès. Cela vient, si je ne me trompe, de ce que dès le principe ils n’ont pas généreusement embrassé la croix. Leur entendement cesse-t-il d’agir, ils s’imaginent qu’ils ne font rien, ils s’en affligent, ils ne peuvent le souffrir ; et c’est peut-être alors que la volonté, à leur insu, se nourrit d’un aliment substantiel, et prend une nouvelle vigueur. Nous devons penser que Dieu ne fait pas grande attention à ces misères, qui nous paraissent coupables, et qui pourtant ne le sont pas. Il connaît mieux que nous notre infirmité et la bassesse de notre nature. Il voit dans ces âmes le désir de penser toujours à lui et de l’aimer toujours ; cette disposition est celle qui plait au Seigneur. Quant à cet abattement auquel elles s’abandonnent, il ne sert qu’à entretenir le trouble ; et si elles devaient sentir pendant une heure l’impuissance de méditer, elles la sentiront pendant quatre.

Très souvent cela ne vient que de l’indisposition du corps. C’est une vérité que m’ont apprise tant l’expérience et l’observation, que des personnes spirituelles avec qui j’en ai conféré. Oui, telle est notre triste condition ici-bas. Tant que la pauvre âme est prisonnière de ce corps mortel, elle participe à ses infirmités. Victime des changements du temps et de la révolution des humeurs, elle se voit souvent, sans qu’il y ait de sa faute, dans l’impuissance de faire ce qu’elle veut ; elle n’est propre, ce semble, qu’à souffrir de toutes manières. Plus on veut alors la forcer, plus le mal s’aggrave et se prolonge ; c’est pourquoi il est besoin de discernement pour connaître quand l’impuissance de méditer procède de cette cause, car on ne doit pas achever d’accabler la pauvre âme. Il faut que ces personnes comprennent qu’elles sont malades. Il leur sera avantageux de changer l’heure de l’oraison souvent même plusieurs jours de suite. Qu’elles passent comme elles pourront le temps de cet exil. Il est cruel, en effet, pour une âme qui aime Dieu, de se voir dans une si misérable vie, sans pouvoir faire ce qu’elle veut, à cause d’un hôte aussi incommode que ce corps.

J’ai dit qu’il fallait du discernement, parce que le démon est quelquefois l’auteur du mal qu’on endure. Ainsi, l’on ne doit ni toujours quitter l’oraison à cause des grandes distractions et des troubles dont on est assailli, ni toujours tourmenter l’âme en exigeant d’elle ce qu’elle ne peut. Il est des œuvres extérieures de charité et d’utiles lectures auxquelles elle peut s’occuper ; si elle n’est pas même capable de cela, alors qu’elle serve le corps pour l’amour de Dieu, afin que le corps puisse la servir à son tour. Qu’on se récrée par de saintes conversations, ou bien qu’on aille respirer l’air de la campagne, selon le conseil que donnera le confesseur. En tout, l’expérience est d’un grand secours ; elle nous fait connaître ce qui nous convient le plus. En quelque état que l’on soit, on peut servir Dieu. Son joug est doux, et il est souverainement important de ne pas mener l’âme par force, comme on dit, mais de la conduire avec douceur, pour son plus grand avancement.

Je reviens donc à l’avis que j’ai donné ; il est si utile, que je ne saurais trop le répéter. Une fois dans la carrière de l’oraison, que nul ne se tourmente ni ne s’attriste des sécheresses, des inquiétudes, de l’égarement des pensées. S’il veut gagner la liberté d’esprit et ne pas vivre dans une tribulation continuelle, qu’il commence par ne pas avoir peur de la croix. Dès lors, Notre-Seigneur l’aidera à la porter, la joie régnera dans son âme, et tout tournera à son profit spirituel. Il est évident, parce que j’ai dit, que quand le puits est à sec, il n’est pas en notre pouvoir de faire jaillir la source. Mais il est de notre devoir de veiller pour puiser de l’eau, dès qu’il y en aura, attendu que Dieu veut, alors, par ce moyen, multiplier nos vertus.

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Chapitre 12

2 Vivre en compagnie du Christ2

Mon but dans le précédent chapitre, malgré de nombreuses digressions, selon moi nécessaires, a été de faire voir jusqu’où nous pouvons aller par nous-mêmes dans l’oraison mentale ; j’ai voulu montrer aussi que dans ce premier état, la dévotion dépend en partie de notre travail. Nous ne saurions, en effet, méditer et approfondir ce que Notre-Seigneur a souffert pour nous, sans nous sentir émus de compassion ; mais la peine que cette vue excite et les larmes qu’elle fait répandre ont quelque chose de suave. Venons-nous à considérer la gloire future, l’amour de Notre-Seigneur pour nous et sa résurrection, de telles pensées épanouissent l’âme. La joie qu’elle éprouve, sans être ni entièrement spirituelle, ni entièrement sensible, est une joie vertueuse, comme la peine que lui cause la passion de Notre-Seigneur est une peine méritoire. Tout ce qui fait naître en nous une dévotion à laquelle l’entendement a concouru en partie, porte ce caractère. Mais alors même, cette dévotion est un don de Dieu, et nous ne saurions, par nos Seuls efforts, ni l’acquérir, ni la mériter.

Une âme que Dieu n’a pas élevée à un degré plus éminent d’oraison, fera très bien de ne pas chercher à s’y élever d’elle-même ; et ceci est bien à remarquer, parce qu’elle ne peut que perdre à une pareille tentative. Son occupation, dans cet état, sera de produire divers actes qui agrandissent son courage dans le service de Dieu et réveillent son amour. Elle peut en produire d’autres qui feront croître ses vertus ; c’est le conseil d’un livre excellent intitulé : L’art de servir Dieu, et parfaitement approprié à ceux qui s’exercent dans ce premier degré d’oraison, où l’entendement travaille. Elle peut se représenter Jésus-Christ comme s’il était devant elle, s’enflammer peu à peu d’un tendre amour pour sa sainte humanité, lui tenir toujours compagnie, lui parler, l’implorer dans ses besoins, se plaindre à lui dans ses peines, enfin se réjouir avec lui quand elle est dans l’allégresse, en sorte que ses joies ne lui fassent pas oublier le divin Maître. Sans chercher alors des prières étudiées, qu’elle se contente de lui adresser des paroles simples, dictées par ses désirs et son besoin. C’est là une excellente méthode pour avancer en fort peu de temps.

A mon avis, c’est avoir déjà fait de grands progrès que de travailler à se maintenir dans la compagnie du divin Maître, d’en bien mettre à profit les précieux avantages, et d’aimer d’un amour sincère Celui qui nous a comblés de tant de Liens. En agissant ainsi, nous ne devons point, comme je l’ai dit, nous mettre en peine de n’avoir pas de dévotion sensible ; mais nous devons nous montrer reconnaissants envers Dieu, qui, malgré la faiblesse de nos ceuvres, entretient en nous le désir de lui plaire. Cette pratique d’avoir toujours Jésus-Christ présent à la pensée, est utile dans tous les états d’oraison. C’est un moyen sûr de profiter dans le premier, d’arriver en peu de temps au second, et de se prémunir contre les illusions du démon dans les derniers.

2Rester humble2

Voilà donc ce qui est en notre pouvoir. Quiconque voudra passer outre, et élever son esprit jusqu’à ces goûts spirituels qui ne lui sont point donnés, se verra frustré, à mon avis, de l’un et de l’autre. En effet, ces goûts étant surnaturels, dès que l’entendement ne peut plus se recueillir, l’âme reste dans un désert et en proie à une grande sécheresse. Cet édifice spirituel reposant tout entier sur le fondement de l’humilité, plus nous nous approchons de Dieu, plus nous devons être humbles : sans cela, nous le verrons tomber en ruine. Or, n’y a-t-il pas une espèce d’orgueil à vouloir, de notre propre mouvement, monter plus haut ? Et n’est-ce pas déjà trop de grâce de la part du Seigneur, qu’il daigne, malgré toute notre misère, nous approcher de lui ?

En parlant ainsi, je n’entends pas interdire les hautes considérations auxquelles l’entendement peut s’élever sur Dieu et sa sagesse infinie, sur le ciel et les merveilles qu’il renferme. Pour moi, je ne donnai jamais un tel essor à mon esprit ; mon incapacité me le défendait. Voyant d’ailleurs à la lumière divine combien j’étais dénuée de vertu, je trouvais que ce n’était pas une petite témérité de ma part d’oser porter ma pensée sur les choses de la terre ; à combien plus forte raison devais-je m’estimer indigne de l’élever jusqu’à celles du ciel. Mais ces considérations pourront être utiles à d’autres, et aux gens doctes en particulier ; car la science est, ce me semble, un grand trésor pour cet exercice, quand elle est jointe à l’humilité. J’en ai vu la preuve, il y a peu de jours, dans quelques-uns de ces hommes éminents en doctrine. En fort peu de temps ils avaient fait d’admirables progrès, et c’est ce qui m’inspire le plus vif désir de voir un grand nombre de savants devenir des hommes d’oraison.

Quand je dis que les âmes ne doivent point aspirer à monter plus haut, mais attendre que Dieu les y élève, je ne fais qu’employer un langage spirituel, compris de tous ceux qui ont quelque expérience en cette matière ; à ceux qui le trouveraient obscur, je déclare que je ne saurais m’expliquer plus clairement.

Dans la théologie mystique dont j’ai commencé à parler, l’entendement cesse d’agir ; Dieu lui-même suspend son action, comme je l’expliquerai avec plus d’étendue dans la suite, si je sais le faire et s’il plaît à la divine Majesté de m’aider de sa lumière. C’est pourquoi je dis que nous ne devons avoir ni la présomption, ni la pensée de suspendre nous-mêmes son action ; nous devons, au contraire, continuer de l’occuper à discourir. Au reste, toute tentative de ce genre n’aboutira qu’à nous laisser froids, et comme des êtres privés de raison : la méditation mentale échappe, et l’on ne s’élève pas à la contemplation. Quand le Seigneur suspend et arrête l’activité naturelle de l’entendement, il lui donne de quoi admirer et de quoi s’occuper ; sans raisonnement ni discours, il l’illumine de plus de lumière dans l’espace d’un Credo, que nous ne pourrions en acquérir avec tous nos soins en plusieurs années. Mais, de nous-mêmes, prêtendre occuper les puissances de l’âme et arrêter leur activité naturelle, c’est folie. Je le répète, cela décèle, sans qu’on s’en doute, un léger défaut d’humilité : on ne commet pas de faute, je le veux ; mais du moins on portera la peine d’une si folle tentative. Outre que c’est travail perdu, l’âme en éprouve je ne sais quel dégoût. Elle ressemble à celui qui, s’étant élancé pour sauter, sent tout à coup derrière lui une force qui l’arrête et rend son élan inutile. Si l’on y fait attention, on reconnaîtra encore, au peu de profit qu’on en retire, ce léger manque d’humilité dont je viens de parler. Car cette excellente vertu a cela de propre, que nulle des actions où elle entre ne laisse jamais de dégoût dans l’âme.

Je crois m’être fait entendre ; peut-être ne sera-ce que de moi. Daigne le Seigneur ouvrir par l’expérience les yeux de ceux qui me liront ; avec le moindre degré de cette connaissance expérimentale, ils comprendront sur-le-champ ce que je dis.

Durant plusieurs années, je lus beaucoup de livres spirituels sans en avoir l’intelligence ; je passai aussi fort longtemps sans trouver une seule parole pour faire connaître aux autres les lumière et les grâces dont Dieu me favorisait, ce qui ne m’a pas coûté peu de peine. Mais quand il plaît à sa divine Majesté, elle donne en un instant l’intelligence de tout, d’une manière qui me saisit. C’est une vérité que je puis garantir : en vain plusieurs personnes spirituelles, avec lesquelles j’ai conféré, ont voulu me donner une idée claire des faveurs que Dieu m’accordait, afin de m’aider à les exprimer ; tous leurs efforts ont complètement échoué devant mon peu de pénétration ; ou pour mieux dire, Notre-Seigneur, qui fut toujours mon maître, ne voulait pas qu’un autre que lui eût en cela des droits à ma reconnaissance. Qu’il soit béni de tout ! Un tel aveu me confond, mais enfin c’est la vérité. La lumière m’est venue quand je ne la cherchais ni ne la demandais. Curieuse pour ce qui était vain, je ne l’étais point pour des choses où il y aurait eu un vrai mérite à l’être. Ce Dieu de bonté m’a donné en un instant une pleine intelligence de ces faveurs, et là grâce de savoir les exprimer. Mes confesseurs en étaient dans l’étonnement, et moi plus qu’eux, parce que mon incapacité m’était plus connue. Cette grâce, qui est toute récente, fait que je ne me mets point en peine d’apprendre ce que Notre-Seigneur ne m’enseigne pas, à moins qu’il ne s’agisse d’une chose qui intéresse ma conscience.

Je reviens de nouveau à cet avis si important : on ne doit pas élever son esprit, mais attendre que le Seigneur l’élève lui-même ; et quand c’est lui qui l’élève, on le reconnaît à l’instant. Une telle prétention serait plus dangereuse pour des femmes, parce que l’esprit de ténèbres pourrait les faire tomber dans quelque illusion. J’en suis néanmoins convaincue : Notre-Seigneur ne permettra point à cet ennemi de nuire à une âme qui s’efforce de s’approcher de son Dieu avec humilité. Elle retirera plutôt du profit des ruses par lesquelles le démon voulait la perdre.

Je me suis beaucoup étendue sur ce premier degré d’oraison, parce que c’est le plus général, et que les avis que j’ai donnés sont à mes yeux d’une extrême importance. D’autres, sans doute, en auront écrit beaucoup mieux, et c’est ce qui me fait rougir d’avoir osé en parler ; mais, je l’avoue, je n’en ai pas encore assez de honte. Le Seigneur soit béni de tout, lui qui permet et commande à une créature aussi méprisable que moi, de parler de chauses si relevées et si divines !

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Chapitre 13

2Avoir de grands désirs2

Ayant vu certaines tentations dans les commençants, en ayant éprouvé moi-même quelques-unes, il m’a semblé utile de les faire connaître, et de donner en même temps quelques avis sur des points nécessaires, selon moi, dans la vie spirituelle.

Dès le début, que l’on tâche de marcher avec joie et liberté d’esprit. Certaines personnes se figurent que leur dévotion va s’en aller, si elles cessent tant soit peu de veiller sur elles-mêmes. Sans doute il est bon de se défier de soi, et de ne s’exposer en aucune manière aux occasions où l’on a coutume d’offenser Dieu. Une pareille conduite est nécessaire jusqu’à ce qu’on soit bien affermi dans la vertu ; et rarement, je l’avoue, on l’est assez pour se dispenser de vigilance dans les occasions qui flattent le côté faible de l’âme. Durant toute la vie, ne fût-ce que par humilité, il nous est salutaire de reconnaître la misère profonde de notre nature. Mais enfin il est, comme je l’ai dit, plusieurs récréations que l’on peut prendre, pour revenir ensuite à l’oraison avec plus de vigueur. En tout, la discrétion est nécessaire.

Il faut aussi ouvrir notre âme à une grande confiance. Il nous est fort utile de ne pas resserrer nos désirs dans d’étroites limites ; nous devons croire, au contraire, qu’en nous appuyant sur Dieu, nous pourrons, par de constants efforts, arriver avec le temps à la perfection où sont parvenus plusieurs saints. Si jamais leur âme n’eût conçu ces grands désirs, si peu à peu ils n’en étaient venus à l’exécution, ils ne seraient pas montés à un état si élevé. Dieu demande et aime des âmes courageuses, pourvu qu’elles soient humbles et ne se confient nullement en elles-mêmes. Je n’ai jamais vu aucune de ces âmes demeurer en chemin, comme aussi jamais je n’ai vu aucune des âmes lâches, qui s’abritent sous le rempart de l’humilité, faire en plusieurs années les progrès que les autres font en si peu de temps. Je suis saisie d’étonnement quand je considère la marche rapide de ces âmes, dont le courage va au-devant des grandes choses. Sans avoir, dès le commencement, des forces considérables, elles s’élancent d’un coup d’aile à une grande hauteur, bien que, semblables au petit oiseau qui n’a pas toutes ses plumes, elles se fatiguent ensuite, et soient contraintes de s’arrêter.

Je pensais souvent autrefois à ce que dit saint Paul : On peut tout en Dieu ; car, par moi-même, je le sentais, je ne pouvais rien. Cette pensée me servit beaucoup, ainsi que ces paroles de saint Augustin : Donnez-moi, Seigneur, ce que vous commandez, et commandez-moi ce que vous voudrez. J’aimais aussi à considérer fréquemment que saint Pierre n’avait rien perdu pour s’être jeté dans la mer, malgré la peur dont il fut ensuite saisi. Ces premières résolutions sont d’une haute importance. Toutefois, les commençants doivent aller avec retenue, avec discrétion, et d’après les avis du maître spirituel ; mais ils doivent avoir soin de n’en pas choisir un qui les fasse marcher à pas de tortue, et qui se contente de leur apprendre à faire seulement la chasse aux petits lézards. Que l’humilité soit toujours devant nos yeux, afin de nous faire comprendre que les forces ne viendront pas de notre fonds.

2La fausse humilité2

Mais il faut avoir une idée juste de cette humilité. Car le démon, je n’en doute pas, nuit beaucoup aux personnes d’oraison et les empêche d’avancer très loin, en leur donnant une notion fausse de cette vertu. Il leur fait croire qu’il y a de l’orgueil à former de grands désirs, à vouloir imiter les saints, à souhaiter d’être martyrs. Bientôt, il leur dit ou leur fait entendre que les actions des saints doivent être admirées, mais non imitées par des pécheurs comme nous. Je ne conteste pas cela, je dis seulement qu’il est besoin de discerner ce que nous pouvons imiter et ce que nous ne pouvons qu’admirer. Ainsi, il ne conviendrait pas à une personne faible et malade de s’imposer des jeùnes fréquents, des pénitences austères, de se retirer dans un désert où elle ne pourrait dormir ni trouver des aliments, sans parler d’autres privations de ce genre. Mais nous devons penser que, par de généreux efforts et avec le secours de Dieu, nous pouvons arriver à un grand mépris du monde, au mépris, de l’honneur, et au détachement des biens temporels.

Il nous semble, tant nos cœurs sont étroits, que la terre va nous manquer, si nous oublions un instant ce corps pour nous occuper des intérêts de l’âme. Ce n’est pas tout : nous regardons comme très favorable à une vie de recueillement d’avoir le nécessaire en abondance, attendu que le souci du temporel est une source de trouble dans l’oraison. Je gémis de voir en nous si peu de confiance en Dieu et tant d’amour-propre, que de semblables soins nous jettent dans l’inquiétude. Il n’est que trop vrai que, vu notre peu de progrès dans la vie intérieure, de pures bagatelles nous causent autant de peine que des choses importantes pourraient en causer à d’autres. Et après cela, nous nous flattons dans notre pensée d’être spirituels ! A mon avis, marcher de la sorte, c’est vouloir accorder le corps et l’âme, de manière à ne point perdre ici-bas les douceurs du repos, et à jouir de Dieu dans la patrie ; et de fait, on aura ce bonheur, si l’on vit dans la justice et la pratique de la , vertu ; mais c’est là cheminer d’un pas bien lent et bien irrésolu1, et jamais ainsi on ne parviendra à la liberté d’esprit. Selon moi, une pareille manière de procéder va fort bien aux personnes mariées ; leur vocation n’en demande pas davantage. Mais pour un autre état de vie, je ne puis admettre une telle méthode d’avancement spirituel. Jamais on ne me fera croire qu’elle soit bonne ; je la connais par expérience ; et j’aurais toujours marché dans cette misérable voie, si le Seigneur, dans sa bonté, ne m’en eût fait connaître une autre bien plus courte.

Quant aux désirs d’une vie parfaite, j’en ai toujours eu de grands ; mais, comme je l’ai dit, je voulais tout ensemble mener une vie d’oraison et vivre selon mon bon plaisir. Si quelqu’un m’eût fait prendre un essor plus hardi, j’en serais venue, je crois, des désirs aux œuvres. Mais, hélas ! à cause de nos péchés, ils sont si rares, si faciles à compter, les maîtres spirituels qui ne soient pas d’une discrétion excessive ! Cela suffit, selon moi, pour empêcher ceux qui commencent de s’élever en peu de temps à une grande perfection. Jamais, en effet, le Seigneur ne nous manque, jamais il ne refuse son secours ; c’est toujours de notre côté qu’est la faute et le manque de fidélité.

Nous pouvons encore, à l’exemple des saints, aimer la solitude, le silence, et pratiquer plusieurs autres vertus, qui ne tueront pas ce corps, notre mortel ennemi. Que veut-il, en effet, par tant de ménagements qu’il exige, si ce n’est la ruine de l’âme ? De son côté, le démon ne contribue pas peu à le frapper d’impuissance pour le bien. Voit-il en nous quelque crainte, c’en est assez : soudain il nous persuade que tout va nous tuer, ou du moins nous ruiner la santé. Il nous inspire même une secrète terreur des larmes versées dans l’oraison, comme pouvant nous rendre aveugles. Je le sais, parce que j’en ài fait l’épreuve. Eh bien ! je le demande : le plus précieux avantage d’une vue, d’une santé parfaite, ne serait-ce pas de les perdre l’une et l’autre pour une aussi belle cause ?

Infirme comme je le suis, je me vis toujours enchaînée, incapable du moindre bien, jusqu’au moment où je pris la détermination de ne tenir aucun compte ni du corps ni de la santé. A la vérité, ce que je fais aujourd’hui se réduit encore à bien peu de chose. Mais Dieu m’éclaira sur cet artifice du démon. M’objectait-il la perte de ma santé, je disais . Il importe peu que je meure. Me parlait-il de la perte de mon repos, je lui répondais : Je n’ai plus besoin de repos, mais de croix ; et ainsi du reste. Je vis clairement que, malgré des infirmités réelles, je cédais, en bien des circonstances, à la tentation de cet esprit de ténèbres ou à ma propre lâcheté. Par le fait, depuis que je me traite avec moins de soins et de délicatesse, je me porte beaucoup mieux.

On voit par là combien il est nécessaire aux commençants de dominer toutes ces vaines terreurs de l’imagination. Je les prie de s’en rapporter là-dessus à mon expérience. Puisse mon exemple les instruire ! le récit de mes fautes serait de quelque utilité.

2Ne pas s’occuper de la perfection des autres2

Voici une autre tentation fort ordinaire chez eux. Venant à peine de goùter la douceur et les avantages de la vie spirituelle, ils voudraient sur-le-champ voir tout le monde l’embrasser. Le désir, est bon, mais le, mode de le réaliser pourrait n’être pas exempt d’inconvénient, si l’on n’use d’une sage réserve et de beaucoup d’adresse, afin de ne point paraître faire la leçon aux autres, Pour leur être utile, il faut des vertus très solides ; autrement, on leur devient un sujet de tentation. Une expérience personnelle m’a enseigné cette vérité dans le temps où, comme je l’ai dit plus haut, je tâchais de porter quelques personnes à l’oraison. D’un côté, elles m’entendaient dire des choses admirables des avantages qu’on y rencontre, et de l’autre, elles me voyaient fort dénuée de vertus ; c’était pour elles, comme elles me l’ont avoué depuis, une tentation et un mystère, et certes à bon droit, vu qu’elles ne pouvaient comprendre comment l’un pouvait s’accorder avec l’autre. En outre, l’opinion favorable qu’elles avaient de moi les empéchait de considérer comme mauvais ce qui l’était en effet, parce qu’elles me le voyaient faire quelquefois.

C’est un artifice du démon : il se sert en apparence de nos vertus pour autoriser, autant qu’il le peut, le mal qu’il cherche à nous faire commettre. Ce mal, pour petit qu’il soit, est très nuisible dans une communauté. Quel devait donc être celui que j’y causais par ma conduite ! Aussi, dans le cours de plusieurs années, trois personnes seulement ont profité de mes entretiens, tandis que plus tard, quand le divin Maître eut afférmi ma vertu, j’ai eu le bonheur, dans l’espace de deux à trois ans, de faire du bien à un grand nombre d’âmes, comme je le dirai dans la suite. De plus, il y a dans ce zèle pour les autres un autre grave inconvénient, c’est que l’âme perd au lieu de gagner. Car, dans les commencements, elle ne doit prendre soin que d’elle-même, et il lui sera souverainement utile de vivre comme si, sur la terre, elle était seule avec Dieu seul.

Une nouvelle tentation pour les commençants, c’est le déplaisir causé par la vue des péchés et des fautes d’autrui ; comme toutes les autres, elle se présente à eux sous les apparences du zèle ; il importe de la remarquer et de marcher avec précaution. Le démon leur fait croire que s’ils s’affligent, c’est uniquement parce qu’ils désirent ne point voir Dieu offensé, et qu’ils ne sauraient souffrir les outrages faits à sa gloire. Ils voudraient sur-le-champ y porter remède, et leur inquiétude les empêche de faire oraison. Le plus grand mal est de penser que c’est vertu, perfection, zèle ardent pour Dieu. Je ne parle pas ici de la peine que donnent des péchés publics passant en coutume dans une congrégation, ou les ravages causés de nos jours dans l’Eglise par ces hérésies qui entraînent tant d’âmes à leur perte. Cette peine est très légitime ; venant d’une source très pure, elle n’inquiète pas. Ainsi, le parti le plus sûr pour une âme d’oraison sera d’oublier toutes les créatures, de ne s’occuper que d’elle-même et du soin de plaire à Dieu. Cette conduite est pleine de sagesse. Que de fois, en effet, on se trompe en se confiant trop à une bonne intention ! J’essaierais en vain de dire toutes les fautes de ce genre dont j’ai été témoin. Efforçons-nous donc d’avoir toujours les yeux ouverts sur les qualités et les vertus des autres, et, pour ne pas voir leurs défauts, considérons la grandeur de nos péchés. Une telle Pratique, sans être portée à la perfection dès le début nous conduit cependant à l’acquisition d’une belle vertu, celle qui nous incline à croire tous les autres meilleurs que nous. On n’en verra d’abord que le germe en notre âme ; mais si, avec le secours de la grâce, nécessaire en tout et sans laquelle nos soins sont inutiles, nous faisons de sincères efforts, si nous supplions Dieu de nous donner cette vertu, ce Dieu de bonté, qui ne se refuse à personne, ne manquera pas d’exaucer nos désirs.

2 La méditation2

Ceux qui discourent beaucoup, et qui trouvent dans chaque sujet abondance de pensées et de considérations, devront avoir égard à l’avis que je vais leur donner. Quant à ceux qui, comme moi, loin de se servir de l’entendement, trouvent plutôt en lui un obstacle qu’un secours, ils n’ont qu’une chose à faire : prendre patience, jusqu’à ce qu’il plaise au Seigneur d’occuper leur esprit et de leur donner sa lumière. M’adressant donc à ceux qui discourent, je leur recommande de ne pas consumer tout le temps de l’oraison à approfondir le sujet qu’ils méditent. Cet exercice étant une source de mérites et de délices, il leur semble qu’il ne doit point y avoir pour eux dejour de dimanche, ni suspension de travail un seul instant. Que dis-je ? ils considèrent comme perdu le temps qui n’est pas ainsi employé. Et moi, je regarde cette perte comme un gain très précieux. Que doivent-ils donc faire ? Se mettre, comme je l’ai dit, en présence de Notre-Seigneur, s’entretenir avec lui sans fatiguer l’entendement, et savourer le bonheur d’être en sa compagnie. Là, point de pénibles raisonnements, mais une simple exposition de nos besoins et des motifs qu’aurait le divin Maître de ne pas nous souffrir à ses pieds. Il faut, suivant les temps, varier cette occupation, afin de ne pas se dégoûter par la continuité de la même nourriture. Les aliments dont je viens de parler sont très savoureux et très profitables. Dès qu’on a commencé à les goûter, ils communiquent à l’âme une substance vivifiante, et l’enrichissement de nombreux trésors.

Je veux rendre ma pensée d’une manière plus claire ; car tout ce qui regarde l’oraison présente de la difficulté, et l’on a beaucoup de peine à le comprendre sans le secours d’un maître. Mon désir serait d’abréger, et, vu l’excellent esprit de celui qui m’a commandé d’écrire, l’exposé le plus sommaire suffirait ; mais mon peu de pénétration ne me permet pas de faire comprendre en quelques mots une matière qu’il est si important de bien exposer. Ayant tant souffert, j’ai compassion de ceux qui commencent avec le seul secours des livres. On ne saurait croire combien les lumières qu’on y puise sont différentes de celles de l’expérience.

Je reviens à ce que je disais. Nous prenons pour sujet de méditation un mystère de la passion, par exemple, Notre-Seigneur à la colonne. L’entendement considère les grandes douleurs du divin Maître au milieu d’un tel abandon ; il en recherche les causes ; enfin il creuse ce mystère sous divers points de vue, travail facile à un esprit actif ou exercé par la science. Voilà une voie très excellente et très sûre, et c’est la manière d’oraison par laquelle tous doivent commencer, continuer et finir, jusqu’à ce qu’il plaise au Seigneur d’élever à des états surnaturels. Cette manière est pour tous, comme je viens de le dire. Cependant, il y a un grand nombre d’âmes qui tirent plus d’utilité de quelques autres méditations que de celle de la passion du Sauveur ; comme il existe plusieurs demeures dans le ciel, on y arrive aussi par plusieurs chemins. Certaines personnes font des progrès en se considérant dans l’enfer ; d’autres, que cette seule pensée contriste, s’animent à servir Dieu en se considérant dans le ciel. Il est des âmes pour qui la méditation de la mort est excellente. Enfin, il en est quelques-unes d’une si grande tendresse de cœur, qu’il leur serait très pénible de méditer constamment la passion : elles trouvent leurs délices et leur avancement à contempler tantôt la puissance et la grandeur de Dieu dans les créatures, tantôt cet amour dont il nous aime et qui resplendit dans tous ses ouvrages. C’est là une admirable manière de procéder, pourvu qu’on revienne souvent à la source de tous les biens, je veux dire à la vie et à la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Les commençants ont besoin de discernement pour reconnaître ce qui les fait avancer davantage. C’est pourquoi un maître expérimenté leur est nécessaire. S’il n’est pas tel, il peut commettre de graves erreurs : il les conduira sans les comprendre, et il les empêchera de se comprendre eux-mêmes ; car, persuadés du mérite de l’obéissance, ils n’oseront en rien s’écarter de ses ordres. J’ai rencontré de ces âmes, jetées dans l’angoisse et dans l’affliction par l’inexpérience de leurs guides. Elles me faisaient compassion. J’en ai vu une, entre autres, qui ne savait plus que devenir. Etrangers à la science spirituelle, de tels directeurs fatiguent l’âme et le corps, et empêchent les progrès. J’ai connu une de ces âmes, que son confesseur tenait enchaînée depuis huit ans dans la connaissance d’elle-même, sans jamais lui permettre d’en sortir ; Notre-Seigneur néanmoins l’avait déjà élevée à l’oraison de quiétude ; il en résultait pour elle de bien cruelles souffrances.

Sans doute, on ne doit jamais abandonner cette considération de la connaissance de soi, sans doute il n’est point d’âme fut-elle de la taille d’un géant dans la vie spirituelle, qui ne doive souvent revenir à l’enfance et à la mamelle. Qu’on n’oublie jamais cet avis ; je le répéterai peut-être plus d’une fois encore, tant il est important ; car il n’existe aucun état d’oraison si élevé, où il ne soit souvent nécessaire de revenir au commencement. Oui, cette considération de ses péchés, et la connaissance de soi-même, sont le pain avec lequel doivent se manger tous les autres aliments, quelque délicats qu’ils soient ; sans ce pain, on ne pourrait vivre. Mais enfin, on doit le prendre avec mesure. Quand une âme déjà souple sous la main de Dieu voit son indigence et son néant ; quand, pénétrée de honte en présence d’un si grand Roi, elle sent de quel faible retour elle paie de si grands bienfaits, quel besoin a-t-elle de consumer là son temps ? ne doitelle pas plutôt s’élever à d’autres considérations auxquelles le Seigneur la convie, et qu’il n’est pas raisonnable de négliger ? Notre-Seigneur sait bien mieux que nous les aliments qui nous conviennent.

Il importe donc extrêmement que le maître soit judicieux, j’entends d’un esprit solide et qu’il ait de l’expérience. Si à cela il joint la doctrine, c’est parfait. Mais si l’on ne peut en rencontrer un qui possède le à la fois ces trois qualités, il est plus utile qu’il réunisse les deux premières, parce qu’on peut, s’il en est besoin, consulter des personnes savantes. A la vérité, des savants ne pratiquant point l’oraison me semblent peu propres à faire avancer ceux qui commencent ; je ne dis pas néanmoins qu’il ne faut pas avoir de rapports avec eux. J’aimerais mieux, je l’avoue, qu’une âme renonçât à l’oraison, que de la voir dès le début s’engager dans une fausse route. C’est un grand trésor que la science ; elle instruit, elle éclaire ceux qui savent peu, comme nous. En nous appuyant sur les vérités de la sainte Écriture, nous nous acquittons de nos devoirs avec sécurité. Dieu nous délivre des dévotions mal entendues !

Je veux donner plus de jour à ma pensée ; car j’embrasse peut-être trop de choses à la fois : ce fut toujours mon défaut, comme je l’ai dit, de ne savoir m’expliquer qu’avec beaucoup de paroles. Voilà une religieuse qui commence à s’adonner à l’oraison. Un homme simple la dirige ; il lui vient en fantaisie qu’elle doit lui obéir plutôt qu’à son supérieur : il n’hésite pas à le lui persuader, et cela, sans malice, mais croyant faire merveille. En effet, s’il n’est pas religieux, il croira qu’il doit en être ainsi. A-t-il à conduire une femme mariée, il lui dira de passer en oraison, au déplaisir même de son mari, les heures qu’elle doit aux soins de sa famille. Ainsi, il ne sait régler ni le temps ni les occupations d’après la vérité ; privé de lumière, il ne peut, malgré tous ses désirs, en donner aux autres.

Quoique la science ne semble pas nécessaire pour la direction des âmes, mon opinion a été et sera toujours que tout chrétien doit, quand il le peut, rechercher un guide instruit ; et le meilleur sera le plus éclairé. Un tel secours est encore plus nécessaire aux personnes d’oraison, et c’est dans les états les plus élevés qu’elles peuvent le moins s’en passer. On dira peut-être : Des savants étrangers à l’oraison ne sauraient convenir aux âmes qui la pratiquent. C’est une erreur. J’ai été en rapport avec un grand nombre d’entre eux ; les besoins de mon âme ayant été plus grands dans ces dernières années, j’ai recherché leurs lumières avec plus d’empressement ; enfin, j’ai toujours aimé les hommes éminents en doctrine. Quelques-uns, j’en conviens, n’auront pas une connaissance expérimentale des voies spirituelles ; mais ils ne les ont point en aversion, ils ne les ignorent pas, et, à l’aide de l’Écriture sainte dont ils font une étude constante, ils découvrent toujours les véritables marques du bon esprit. Je suis convaincue qu’une personne d’oraison qui consulte des gens savants, ne sera pas trompée par les artifices du démon, si elle ne veut se tromper elle-même. Cet esprit de ténèbres redoute singulièrement, selon moi, la science humble et vertueuse ; il sait qu’il sera découvert par elle, et qu’ainsi ses stratagèmes tourneront à sa perte.

J’ai parlé de la sorte, parce que, selon certains esprits, des savants étrangers aux voies intérieures ne sont pas faits pour conduire les personnes d’oraison. J’ai déjà dit que le maître doit être spirituel ; mais si la science lui manque, c’est un grave inconvénient. Nous puiserons de grands secours dans les lumières des savants en qui la vertu se trouve unie à la doctrine. Sans marcher eux-mêmes dans ces voies spirituelles, ils nous seront utiles ; Dieu leur fera comprendre ce qu’ils doivent nous enseigner, il les rendra même spirituels dans la vue de notre avancement. C’est ce qu’une expérience personnelle me permet d’affirmer ; cela m’est arrivé avec plus de deux.

Parlant en général, je dis qu’une âme, avant de s’abandonner entièrement à la conduite d’un seul maître, doit avoir soin de le choisir tel que je l’ai dépeint. Ne pas agir ainsi serait une grande faute. Une personne engagée dans la vie religieuse doit encore mettre plus de zèle dans ce choix, car elle peut dépendre d’un supérieur qui manquera de ces trois qualités ; et, certes, c’est assez d’une pareille croix, sans aller en outre volontairement soumettre son jugement à un homme qui en manque. Quant à moi, je n’ai jamais pu m’y résoudre, et je ne vois aucune raison de le faire. Si c’est une personne séculière, elle est libre de choisir celui auquel elle doit être soumise. Qu’elle en bénisse Dieu, et ne se prive point d’une si sainte liberté. Qu’elle demeure plutôt sans directeur, jusqu’à ce qu’elle en ait trouvé un qui soit tel que j’ai dit. Le Seigneur le lui donnera, pourvu qu’au désir de le rencontrer elle joigne l’humilité.

Je bénis Dieu de toute mon âme, et les femmes et ceux qui sont sans lettres devraient sans cesse, comme moi, lui rendre d’infinies actions de grâces de ce qu’il se trouve des hommes qui, à force de labeurs, ont conquis la vérité que nous ignorons. Je considère souvent avec étonnement la peine que coûte la science aux savants, et en particulier aux religieux, tandis qu’il nous suflit de les interroger pour avoir part à leur trésor. Et il se trouverait des personnes qui refuseraient d’en profiter ! Plaise à Dieu de ne point le permettre ! Que de fois me suis-je sentie couverte de confusion, en considérant ces savants soumis aux sacrifices de la vie religieuse, et ces sacrifices sont grands ! Joignez-y les austérités, la nourriture grossière, l’obéissance à leurs supérieurs, le sommeil pénible : partout l’abnégation, partout la croix ! Ce serait, selon moi, un grand mal de se priver par sa faute d’un bien qui leur a tant coûté. Et nous, exemptes des sacrifices qu’ils acceptent, recevant de leurs mains la nourriture toute préparée, vivant à notre gré, tandis qu’ils portent le poids de tant de travaux, nous nous préférons peut-être intérieurement à eux parce que nous donnons un peu plus de temps à l’oraison.

Seigneur, qui m’avez faite si incapable et si inutile, je vous bénis ! Mais je vous bénis bien plus encore de ce que vous excitez tant d’âmes à nous réveiller de notre sommeil. Nous devrions faire monter vers vous une prière incessante pour ceux qui nous donnent la lumière. Et que serions-nous sans eux, au milieu des grandes tempêtes qui de nos jours agitent l’Église ? Si quelques-uns n’ont pas répondu à la sainteté de leur mission, la fidélité des autres n’en brillera que davantage. Daigne le Seigneur les tenir de sa main, et protéger ces appuis de notre faiblesse ! Amen.

Me voici bien loin du sujet que j’avais commencé à traiter ; mais ces avis auront leur utilité : ils empécheront les commençants de s’égarer dans la voie sublime où ils entrent. Je reviens à ce que je disais du mystère de Jésus-Christ à la colonne. Il sera bon, sans doute, de discourir pendant quelque temps, de considérer quel est Celui qui souffre, la grandeur et les causes de son supplice, enfin l’amour avec lequel il l’endure. Mais on ne doit pas toujours se fatiguer à approfondir ces divers points ; il sera excellent de se tenir en paix, sans discourir, auprès du divin Maître. L’âme s’occupera selon son pouvoir à considérer qu’il la regarde ; elle lui tiendra compagnie et lui adressera ses demandes ; elle s’humiliera, elle prendra avec lui ses délices, se souvenant qu’elle est indigne de jouir ainsi de sa présence. Si elle peut en venir là, même dès le commencement de l’oraison, elle en retirera un grand profit. Une telle méthode est la source de grands biens, elle l’a du moins été pour mon àme. Je ne sais, mon père, si je m’explique bien, vous en serez juge. Plaise au Seigneur qu’au moins je réussisse à le contenter toujours ! Amen.

1. Machine hydraulique fort commune en Espagne et dans le midi de la France.

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