Traité sur la prière, quatrième degré : ch. 18 à 21

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Chapitre 18

Daigne le Seigneur m’inspirer des paroles, afin que je puisse dire quelque chose de la quatrième eau qui arrose le jardin. Son secours m’est ici bien plus nécessaire encore que pour la précédente. En effet, dans l’oraison que j’ai appelée la troisième eau, l’âme sent qu’elle n’est pas entièrement morte ; nous pouvons nous servir de ce terme, parce qu’elle est réellement morte au monde. Mais, comme je l’ai dit, elle est assez à elle-même pour se voir dans l’exil et pour sentir sa solitude : elle peut s’aider de l’extérieur pour donner à entendre, au moins par des signes, ce qu’elle éprouve. Dans toutes les précédentes manières d’oraison, il faut que le jardinier travaille ; à la vérité, son travail, dans les dernières dont j’ai parlé, est accompagné de tant de charme et de gloire qu’il voudrait le voir durer toujours : c’est moins un travail qu’un avant-goût de la gloire céleste. Mais dans ce nouvel état dont je parle, tout sentiment cesse ; l’âme est absorbée par la jouissance, sans comprendre se dont elle jouit. Elle sent qu’elle jouit d’un bien qui enferme en lui seul tous les biens, et toutefois la nature de ce bien reste incompréhensible pour elle. Tous les sens sont tellement occupés par cette jouissance, que nul d’entre eux ne peut, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur, s’appliquer à autre chose. Auparavant il leur était permis, comme je l’ai dit, de donner quelques signes de l’excès de leur bonheur. Ici, le plaisir qui inonde l’âme est sans comparaison plus grand, et peut bien moins se manifester ; l’âme et le corps sont également impuissants à le communiquer. Tant qu’il dure, toute occupation étrangère serait un grand embarras, un tourment, et un obstacle à un si doux repos. Je dis plus : quand toutes les puissances sont ainsi unies à Dieu, l’âme ne pourrait, quand même elle le voudrait, s’occuper d’autre chose ; et si elle en était capable, cette union n’existerait pas.

Quant à la nature et au mode de cette oraison qu’on appelle union, je ne saurais les faire comprendre. L’explication s’en trouve dans la théologie mystique, et moi j’ignore jusqu’aux termes de cette science. Je ne sais pas non plus ce qu’est en soi l’intelligence, ni l’esprit, ni comment ils diffèrent de l’âme ; ce n’est à mes yeux qu’une seule chose. L’âme, il est vrai, sort quelquefois d’ellemême, semblable à un feu qui, en brûlant, jette des flammes ; l’activité du feu redouble-t-elle avec impétuosité, alors aussi la flamme s’élance bien haut au-dessus du brasier, mais elle n’est pas d’une autre nature, et c’est toujours la flamme du foyer. Instruits comme vous l’êtes, mes pères, vous comprendrez facilement ceci ; quant à moi, je ne saurais en dire davantage.

Ce que je prétends exposer ici, c’est ce que l’âme sent dans cette divine union. L’union, comme on le sait, est l’état de deux choses qui, auparavant séparées, n’en font plus qu’une. O mon Seigneur, que vous êtes bon ! Soyez béni à jamais ! Que toutes les créatures vous louent, ô Dieu qui nous avez tant aimés ! Nous pouvons donc parler avec vérité de ces communications que vous daignez, dès cet exil, entretenir avec les âmes ! Vous donner de la sorte, même à celles qui sont justes, c’est déjà une largesse, une magnanimité bien grande, digne de vous enfin qui donnez en Dieu. O libéralité infinie, que vos œuvres sont magnifiques ! Elles jettent dans l’étonnement tout esprit assez libre des vanités de la terre pour recevoir la lumière de la vérité. Mais vous voir accorder des grâces si souveraines à des âmes qui vous ont tant offensé, c’est là ce qui confond mon esprit. Quand j’y pense, je ne saurais passer plus avant ; d’ailleurs, où pourrais-je aller, sans revenir en arrière ? Je voudrais vous remercier de la magnificence de vos dons, et je ne sais comment : quelquefois je me soulage en disant des folies. Incapable de rien faire quand mon âme jouit de ces hautes faveurs, souvent, quand elles sont passées, ou lorsque Dieu commence à me les prodiguer, je lui dis : Seigneur, prenez garde à ce que vous faites, ne perdez pas si tôt le souvenir de mes si grandes offenses. Vous avez voulu les oublier afin de m’en accorder le pardon, mais je vous supplie d’en garder la mémoire pour modérer vos largesses. Ne mettez pas, ô mon Créateur, une liqueur si précieuse dans un vase brisé, d’où vous l’avez vue tant de fois se répandre. Ne déposez pas un semblable trésor dans un cœur où le désir des consolations humaines n’est pas encore, comme il devrait l’être, entièrement éteint ; bientôt il l’aurait follement dissipé. Comment confiez-vous les forces de cette cité et les clefs de la forteresse à un gouverneur si lâche ? Au premier assaut des ennemis, il leur en livrera l’entrée. Que votre amour, ô Roi éternel n’aille pas jusqu’à exposer des joyaux d’un sigrand prix ! Vous semblez, mon divin Maître, donner sujet d’en faire peu d’estime, en les mettant au pouvoir d’une créature si infidèle, si abjecte, si faible, si misérable, si chétive. Quand bien même, par une de ces grâces puissantes telles qu’il les faut à ma faiblesse, je serais assez heureuse pour ne pas les perdre, je suis toujours dans l’impuissance de faire part de mon trésor a qui que ce soit. Enfin, je suis femme ; encore, si j’étais bonne ! mais je suis l’imperfection même. Dans une terre aussi stérile, les talents ne sont pas seulement cachés, ils sont enfouis. Vous n’avez pas coutume, Seigneur, d’accorder à une âme de si magnifiques faveurs, si elle ne doit point les faire tourner au profit d’un grand nombre d’autres. Vous le savez, mon Dieu, souvent, du plus intime de mon cœur, je vous ai adressé une prière, et je vous l’adresse encore en ce moment : privez-moi, je le désire, du plus grand bien qu’il soit possible de posséder sur la terre, et, dans l’intérêt de votre gloire, donnez-le à des âmes qui en feront meilleur usage.

C’est en ces termes, ou en d’autres semblables, qu’il m’est souvent arrivé de parler à Notre-Seigneur. Je m’apercevais ensuite de mon ignorance et de mon peu d’humilité. Mieux que nous le divin Maître sait ce qui nous convient ; et il avait vu sans doute que j’étais trop faible pour me sauver, s’il ne m’eût fortifiée par de si grandes faveurs.

Mon dessein est encore de signaler les grâces et les effets que cette oraison laisse dans l’âme, de dire ce qu’elle peut en cela faire par elle-même, et si elle est capable de quelque chose pour s’élever à un état si sublime.

C’est ici qu’a lieu quelquefois le vol de l’esprit ou l’adhésion à l’amour céleste. A mon avis, ce vol de l’esprit est distinct de l’union dans laquelle il se produit. A la vérité, il semblera à ceux qui ne l’ont pas éprouvé, qu’il n’y a point de différence. Mais quant à moi, tout en admettant que ces deux grâces sont au fond une même chose, je dis que le Seigneur opère dans l’une et dans l’autre d’une manière différente, et que, par le vol d’esprit, il communique à l’âme un détachement beaucoup plus grand des créatures. J’ai reconnu clairement que l’élévation de l’esprit était une faveur particulière, bien qu’il semble en apparence, je le répète, qu’elle ne diffère point de l’union. Qui ne voit la différence qui existe entré un grand feu et un petit ? Et cependant l’un est feu aussi bien que l’autre. Mais avant qu’un petit morceau de fer s’embrase dans un petit feu, il faut beaucoup de temps ; qu’on jette dans un grand feu un fer d’une dimension même beaucoup plus grande, en très peu de temps il semble dépouiller sa nature. Il existe, je crois, une différence analogue entre ces deux grâces du Seigneur. Je suis sûre que ceux qui auront eu des ravissements comprendront bien ce que je veux dire. Mais les autres le prendront pour une rêverie, et à juste titre peut-être. En effet, qu’une personne de ma sorte s’égare en voulant traiter un tel sujet, et faire entendre ce dont, faute de termes, il semble impossible de donner la première idée, il n’y aurait rien d’étonnant.

Heureusement, mon divin Maître le sait, si j’écris, c’est par obéissance d’abord, et ensuite par un ardent désir de prendre les âmes au charme d’un bien si élevé. Aussi, j’ai la confiance que sa Majesté viendra à mon secours. Je ne dirai rien au reste dont je n’aie une grande expérience. Voici un fait certain : lorsque je voulus commencer à traiter de cette dernière eau, je vis que cela m’était plus impossible que de parler grec. Arrêtée par une pareille difficulté, je laissai là mon écrit, et je m’en allai communier. Béni soit le Seigneur qui favorise ainsi les ignorants ! O vertu d’obéissance, que tu es puissante ! Dieu éclaira mon entendement, tantôt par des paroles, et tantôt en me mettant dans l’esprit la manière dont je devais m’exprimer. Sa divine Majesté vent, à ce que je vois, dire elle-même, pour cette oraison comme pour la précédente, ce que je suis incapable de comprendre et d’écrire. Comme ce que je dis est très véritable, il est clair que ce qu’il y aura de bon dans ces pages émanera d’elle, et que ce qu’il y aura de mauvais viendra de moi, c’est-à-dire d’un océan de misères. Au reste, si des personnes élevées par le Seigneur à ces états d’oraison où il a daigné me faire arriver malgré ma misère (et ces personnes sont sans doute nombreuses), si, dis-je, quelques-unes d’entre elles, craignant d’être hors du vrai chemin, désiraient en conférer avec moi, le divin Maître, j’en ai la ferme confiance, accorderait à sa servante la grâce de leur faire connaître la vérité.

Maintenant que nous parlons de cette eau, qui vient du ciel avec abondance pour pénétrer et abreuver tout ce jardin, on voit déjà de quel repos jouirait le jardinier, si le Seigneur la versait ainsi toutes les fois qu’il en est besoin. Et si, grâce à un temps toujours tempéré qui remplacerait l’hiver, le jardinier voyait, à toutes les saisons, les fleurs et les fruits embellir son jardin, quel plaisir ne goûterait-il pas ? Mais, tant que dure notre vie, cela est impossible. Il faut toujours veiller, et se mettre à l’œuvre quand une eau tarit, pour la remplacer par une autre.

Cette eau céleste dont je parle tombe souvent quand le jardinier y pense le moins. Dans les commencements, il est vrai, c’est presque toujours à la suite d’une longue oraison mentale. Dieu se plaît d’abord à faire monter l’âme vers lui de degré eu degré ; ensuite il prend cette petite colombe, et la met dans le nid, afin qu’elle s’y repose. L’ayant vue longtemps soutenir son vol, travaillant de toutes les forces de l’entendement et de la volonté à chercher son Dieu et à lui plaire, il veut lui donner sa récompense ! Un seul instant de ce repos divin suffit pour la payer de tous les travaux qu’elle peut endurer ici-bas.

Tandis qu’elle cherche ainsi son Dieu, l’âme se sent, avec un très vif et très suave plaisir, défaillir presque tout entière ; elle tombe dans un espèce d’évanouissement, qui peu à peu, enlève au corps la respiration et toutes les forces. Elle ne peut, sans un très pénible effort, faire même le moindre mouvement des mains. Les yeux se ferment, sans qu’elle veuille les fermer ; et si elle les tient ouverts, elle ne voit presque rien. Elle est incapable de lire, en eut-elle le désir ; elle aperçoit bien des lettres, mais comme l’esprit n’agit pas, elle ne peut ni les distinguer ni les assembler Quand on lui parle, elle entend le son de la voix mais elle ne comprend pas ce qu’elle entend. Ainsi, elle ne reçoit aucun service de ses sens, elle trouve plutôt en eux un obstacle qui l’empèche de jouir pleinement de son bonheur. Elle tâcherait en vain de parler, parce qu’elle ne saurait ni former ni prononcer une seule parole. Toutes les forces extérieures l’abandonnent ; sentant par là croître les siennes, elle peut mieux jouir de sa gloire. Elle éprouve aussi au dehors un grand plaisir, qui se manifeste d’unemanière très visible.

Quelque temps que dure cette oraison, jamais elle ne nuit à la santé ; il en a été du moins ainsi pour moi, je ne me souviens point d’avoir reçu de Dieu une telle faveur même au plus fort de mes maladies, sans en éprouver un mieux très sensible. Et comment un si grand bien pourrait-il causer du mal ? Cette grâce montrant ses effets extérieurs d’une manière si éclatante, peut-on douter qu’elle n’exerce sur le corps même une heureuse influence ? Et si elle lui enlève les forces par l’excès du plaisir, ce n’est que pour lui en laisser ensuite de plus grandes.

A la vérité, si j’en juge pas mon expérience, cette oraison est dans les commencements de si courte durée, qu’elle ne se révèle pas d’une manière aussi manifeste par les marques extérieures et par la suspension des sens ; mais par l’abondance des grâces dont elle enrichit, on voit évidemment que le feu du soleil qui a éclairé l’âme a dû être bien ardent, puisqu’il l’a ainsi liquéfiée. Il est à remarquer, du moins à mon avis, que cette suspension de toutes les puissances ne dure jamais longtemps ; c’est beaucoup quand elle va jusqu’à une demi-heure, et je ne crois pas qu’elle m’ait jamais tant duré. Il faut l’avouer pourtant, il est difficile d’en juger puisqu’on est alors privé de sentiment. Je veux simplement constater ceci : toutes les fois que cette suspension genéral a lieu, il ne se passe guère de temps sans que quelqu’une des puissances revienne à elle. La volonté est celle qui se maintient le mieux dans l’union divine ; mais les deux autres recommencent bientôt à l’importuner. Comme elle est dans le calme, elle les ramène et les suspend de nouveau ; elles demeurent ainsi tranquilles quelques moments, et reprennent ensuite leur vie naturelle. L’oraison, avec ces alternatives, peut se prolonger et se prolonge de fait pendant quelques heures. Une fois enivrées de ce vin céleste qu’elles ont goûté, ces deux puissances font volontiers le sacrifice de leur activité naturelle, pour savourer un bonheur beaucoup plus grand ; dans ce but, elles s’unissent à la volonté, et les trois puissances jouissent alors de concert. Mais cet état de suspension complète, sans que l’imagination, selon moi également ravie, se porte à quelque objet étranger, est, je le répète, de courte durée. J’ajoute que les puissances ne revenant à elles qu’imparfaitement, elles peuvent rester dans une sorte de délire l’espace de quelques heures, pendant lesquelles Dieu, de temps en temps, les ravit de nouveau en lui.

Venons maintenant aux sentiments intérieurs de l’âme dans cet état. Que Celui qui les connaît nous les dise ; car notre entendement ne pouvant les comprendre, comment pourrait-il les exprimer ? Sortant de cette oraison, et me préparant, après avoir communié, à écrire sur ce sujet, je cherchais dans ma pensée ce que l’âme pouvait faire pendant ce temps. Notre-Seigneur me dit ces paroles : « Elle se perd tout entière, ma fille, pour entrer plus intimement en moi ; ce n’est plus elle qui vit, c’est moi qui vis en elle. Comme elle ne peut comprendre ce qu’elle entend, c’est ne pas entendre, tout en entendant. »

Ceux que Dieu a élevés à cet état auront quelque intelligence de ce lan gage ; ce qui se passe alors est si caché, qu’on ne saurait en parler plus clairement. J’ajouterai seulement ceci : l’âme se voit alors près de Dieu, et il lui en reste une certitude si ferme, qu’elle ne peut concevoir le moindre doute sur la vérité d’une telle faveur.

Ici, toutes les puissances perdent leur activité naturelle, et sont tellement suspendues, qu’elles n’ont absolument aucune connaissance de leurs opérations. Si l’on méditait auparavant sur quelque mystère, il s’efface de la mémoire comme si jamais on n’y avait pensé. Si on lisait, on perd tout souvenir de sa lecture, et on ne peut plus y fixer l’esprit. Il en est de même pour les prières vocales. Cet importun papillon de la mémoire voit donc ici ses ailes brûlées ; et il n’a plus le pouvoir de voltiger çà et là. La volonté est sans doute profondément occupée à aimer, mais elle ne comprend pas comment elle aime. Quant à l’entendement, s’il entend, c’est par un mode qui lui reste inconnu ; et il ne peut rien comprendre de ce qu’il entend. Pour moi, je ne crois pas qu’il entende, parce que, comme je l’ai dit, il ne s’entend pas lui-même. Au reste, c’est là un mystère où je me perds.

J’étais, au commencement, dans une telle ignorance, que je ne savais pas que Dieu fût dans tous les êtres. Cette présence que je sentais si intime me paraissait impossible ; d’un autre côté, croire qu’il ne fût point là, je ne le pouvais, car il me semblait avoir compris clairement qu’il était là lui-même. Des gens qui n’étaient pas doctes me disaient qu’il s’y trouvait seulement par sa grâce. Persuadée du contraire, je ne pouvais me rendre à leur sentiment, et j’en avais de la peine. Un très savant théologien de l’ordre du glorieux saint Dominique me tira de ce doute ; il me dit que Dieu était réellement présent dans tous les êtres, et il m’expliqua de quelle manière il se communique à nous, ce qui me remplit de la plus vive consolation.

Il y a ici une remarque à faire, et une vérité dont on doit se pénétrer : c’est que cette eau du ciel, cette faveur insigne de Dieu, laisse toujours dans l’âme de très grandes richesses spirituelles, ainsi que je vais le dire.

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Chapitre 19

Cette oraison et cette union laissent l’âme remplie d’une ineffable tendresse pour Dieu. Elle voudrait mourir, non de peine, mais de la douceur même des larmes qu’elle répand. Elle se trouve baignée de ces larmes, mais elle ne les a pas senties couler, elle ne sait ni quand ni comment elle les a répandues. Elle éprouve un indicible plaisir à voir cette eau, tout en calmant l’impétuosité du feu qui la dévore, l’augmenter au lieu de l’éteindre. Ceci peut paraître de l’arabe, mais se passe néanmoins de la sorte.

Dans ce degré d’oraison, il m’est quelquefois arrivé de me trouver tellement hors de moi, que j’ignorais si la gloire dont j’avais été remplie était une réalité on un songe. Je me voyais tout inondée de larmes ; elles coulaient sans douleur, mais avec une étonnante impétuosité : on eût dit que cette nuée du ciel les laissait échapper deson sein. Je reconnaissais alors que ce n’avait pas été un songe. Ceci avait lien dans les Commencements, alors que cette oraison était de Courte durée.

L’âme se sent un tel courage, que si en ce moment on mettait son corps en lambeaux pour la cause de Dieu, elle en éprouverait la plus vive consolation. C’est l’heure des promesses et des résolutions héroïques, des désirs véhéments, de l’horreur du monde, et de la claire vue de son néant. Une faveur d’un tel ordre fait entrer l’âme dans un état beaucoup plus élevé que les oraisons précédentes. Elle en demeure plus profondément humble, car elle voit à la clarté même de l’évidence, qu’elle n’a donné aucun concours à une faveur si excessive et si grandiose, et qu’elle n’a rien pu faire ni pour l’attirer ni pour la retenir. Elle reconnaît clairement sa totale indignité, qui ne peut pas plus échapper à son regard que des toiles d’araignées ne peuvent se dérober à la vue, dans un appartement où le soleil donne en plein. Elle voit toute sa misère. Elle est si éloignée de la vaine gloire, qu’il lui semble impossible de jamais en concevoir. Elle a vu de ses propres yeux la faiblesse ou plutôt l’inutilité complète de ses efforts ; à peine at-elle consenti à une si haute faveur. Malgré elle, pour ainsi dire, on a fermé la porte aux sens, afin qu’elle pût jouir plus parfaitement de son Dieu. Elle reste seule avec Dieu, et, là qu’a-t-elle à faire, sinon de l’aimer ? Elle ne voit plus, elle n’entend plus rien, à moins de se faire une extrême violence ; et il faut l’avouer, elle n’a pas à cela grand mérite. Le tableau de sa vie passée et de la grande miséricorde de Dieu s’offre à elle dans toute sa vérité. L’entendement n’a pas besoin de se mettre en quête de lui fournir des aliments ; elle trouve tout apprêtés les mets dont elle doit se nourrir. Elle voit qu’elle mérite l’enfer et qu’on la châtie avec de la gloire. A cette vue, elle se fond en louanges de Dieu, ainsi que je voudrais moi-même le faire en ce moment. Soyez béni, Seigneur, qui avez tiré d’une piscine aussi bourbeuse que mon âme, une eau assez limpide pour être servie à votre table ! Soyez loué à jamais, ô vous, délices des anges, qui daignez élever de la sorte un ver de terre aussi abject que moi !

Ces avantages se font sentir pendant quelque temps à l’âme. Pleinement convaincue que les fruits du jardin ne viennent pas d’elle, elle peut désormais commencer à les distribuer sans crainte de s’appauvrir. Elle fait connaître par divers signes les trésors du ciel dont elle est enrichie ; elle souhaite les partager avec d’autres, et demande à Dieu de n’être pas seule à les posséder. Déjà elle travaille au bien spirituel du prochain, sans presque s’en apercevoir et sans rien faire d’elle-même dans ce but ; mais les autres le comprennent parfaitement, car les fleurs de ce jardin exhalent un parfum si doux, qu’ils désirent le respirer de près. Ils se rendent compte que cette âme est ornée de vertus, ils sont charmés de la beauté des fruits qu’elle renferme en ellemême ; ils voudraient s’en nourrir comme elle. Si la terre qui porte ces fruits est profondément sillonnée par les souffrances, les persécutions, les calomnies, les maladies (ce qui bien rarement doit manquer à ceux qui s’élèvent à cet état) ; si elle est amollie par un parfait détachement de tout intérêt propre, l’eau du ciel la pénètre à une telle profondeur, que presque jamais on ne la voit souffrir de la sécheresse. Mais si cette âme tient encore à la terre ; si, hérissée d’épines, comme je l’étais au commencement, elle n’a pas encore renoncé aux occasions, et ne témoigne pas à Dieu la reconnaissance que mérite une aussi haute faveur, la sécheresse viendra la désoler comme auparavant. Qu’alors le jardinier vienne à se négliger, et que le Seigneur par pure bonté n’envoie pas une nouvelle pluie, tenez le jardin pour perdu. Ce malheur m’étant arrivé plusieurs fois, j’en suis maintenant encore saisie d’épouvante, et jamais, sans cette expérience personnelle, je n’aurais pu le croire.

Je me plais à l’écrire pour la consolation des âmes faibles comme la mienne, afin qu’elles ne se désespèrent jamais, et qu’elles ne cessent point de se confier en la miséricorde infinie de Dieu. Quand bien même, après avoir été élevées par le Seigneur à un état si sublime, elles tomberaient, qu’elles ne se découragent pas, si elles ne veulent pas se perdre tout à fait ; les larmes peuvent tout gagner, et une eau en attire une autre. Voilà une des principales raisons qui m’animent, étant telle que je suis, à obéir à l’ordre qu’on m’a donné d’écrire ma triste vie, et d’exposer au jour les faveurs dont Dieu m’a comblée, malgré mes infidélités et mes offenses. Aussi souhaiterais-je en ce moment que mes paroles eussent assez d’autorité pour que l’on fût obligé de me croire. Plaise au Seigneur de m’accorder cette grâce ! je l’en supplie de toute mon âme.

Je le répète donc, que nul de ceux qui ont commencé à faire oraison ne se décourage jamais, en disant : si je retombe dans mes fautes, il serait pire pour moi de continuer ce saint exercice. Et moi, au contraire, je suis persuadée que le pire serait d’abandonner l’oraison et de ne pas se corriger. Mais quiconque y persévérera, on peut m’en croire, arrivera au port du salut. Le démon me tendit à ce sujet le piège le plus perfide : il me persuada qu’étant aussi imparfaite que je l’étais, je ne pouvais, sans manquer d’humilité, me présenter à l’oraison. Je l’abandonnai alors pendant un an et demi, au moins pendant un an, car pour les six mois de plus, je ne m’en souviens pas bien. Par là, de moi-même, je m’étais mise en enfer, sans qu’il fût besoin du démon pour m’y entraîner. O ciel ! quel effrayant aveuglement ! Et que l’ennemi du salut va droit à ses fins en portant ses efforts de ce côté ! Son intérêt y est engagé, car il sait bien, le traître, qu’une âme qui persévère dans l’oraison est perdue pour lui, et que toutes les chutes où il l’entraîne, loin de lui nuire, servent par la bonté de Dieu à lui faire prendre ensuite un plus vigoureux élan à son service.

O mon Jésus ! quel spectacle que celui d’une âme tombée de cette hauteur dans quelque péché, et miséricordieusement relevée par votre main divine ! Comme elle reconnaît, d’un côté, vos grandeurs et vos miséricordes infinies, et de l’autre, la profondeur de sa misère ! Elle s’anéantit à la vue de vos perfections ; elle n’ose lever les yeux en votre présence, et néanmoins elle les attache sur vous pour apprendre ce qu’elle vous doit. Elle se tourne avec ferveur vers la Reine du ciel et la prie de vous apaiser. Elle invoque les saints qui tombèrent après avoir été appelés par vous, et leur demande secours. Dans chacun des dons que vous lui faites alors, elle trouve un excès de libéralité, parce qu’elle se reconnaît indigne que la terre la soutienne. Comme elle vole aux sacrements ! Avec quelle foi vive elle découvre la vertu que vous y avez renfermée ! Comme elle vous bénit de nous avoir laissé un tel remède, un baume si précieux, qui non seulement adoucit nos plaies, mais les fait même disparaître ! Elle demeure frappée d’étonnement à l’aspect de toutes ces merveilles.

Et qui donc, Seigneur de mon âme, ne serait saisi de stupeur, en vous voyant répondre par une telle miséricorde et une si extrême bonté, à une trahison si honteuse et si abominable ? Vraiment, connaissant ce que j’ai été, je ne sais comment, en écrivant ceci, je ne sens pas mon cœur se fendre. Et je croirais, par ces petites larmes que je verse devant vous, larmes que vous faites couler, mais qui par elles-mêmes ne sont que l’eau d’une source corrompue, je croirais réparer ces trahisons si nombreuses, ces fautes continuelles, et les efforts que je faisais pour ruiner l’ouvrage de votre grâce dans mon âme ! O mon Dieu, donnez quelque valeur à ces larmes, et rendez limpide une eau si trouble. Faites-le, quand ce ne serait que pour prévenir dans les autres la tentation que j’ai eue de juger témérairement. Je vous disais au fond de mon âme : Pourquoi, Seigneur, n’étant religieuse que de nom, suis-je comblée par vous de ces grâces que vous refusez à des âmes si saintes, qui ont toujours travaillé à vous servir, des âmes consacrées à vous dès leur tendre jeunesse, et qui sont de véritables religieuses ? Je pénètre maintenant, ô mon souverain Bien, la cause de votre conduite. J’étais faible, et vous m’avez accordé ce secours. Ces âmes étaient fortes et désintéressées ; sans ces faveurs elles se montraient généreuses dans votre service, et vous voulez leur réserver la récompense tout entière au sortir de cette vie.

Vous savez, ô mon Dieu, qu’un cri montait souvent vers vous du plus intime de mon cœur, pour excuser les personnes qui parlaient contre moi, trouvant qu’elles n’avaient que trop sujet de le faire. Déjà, il est vrai, à cette époque, votre bonté prêtant son appui à ma faiblesse, je ne vous offensais plus autant, et je travaillais à éviter tout ce que je croyais devoir vous déplaire. A peine vous avais-je donné ce gage de fidélité, que vous commençâtes, Seigneur, à ouvrir vos trésors à votre servante. Vous n’attendiez de moi, ce semble, que la bonne volonté et la préparation, tant vous fîtes paraître de promptitude, non seulement à m’enrichir de vos dons, mais à vouloir qu’ils fussent connus.

Aussi commença-t-on dès lors à avoir bonne opinion de celle dont la profonde misère n’était pourtant pas connue de tous comme elle aurait dû l’être, quoiqu’elle perçât tant au dehors. Ce fut en même temps le signal des murmures et de la persécution, et, à mon avis, je le méritais bien. C’est pourquoi je n’avais de ressentiment contre aucun de ceux qui me condamnaient ; je vous suppliais, au contraire, de considérer qu’ils avaient raison d’agir de la sorte. Je voulais, disait-on, passer pour sainte ; j’inventais des nouveautés, moi, si éloignée encore d’accomplir toute ma règle, et d’égaler en vertu les religieuses si bonnes et si saintes qui vivaient dans le monastère. Je l’avouerai, Seigneur, jamais je n’atteindrai à leur perfection, si votre bonté ne fait tout par elle-même. Hélas ! loin d’imiter leurs exemples, je n’étais bonne qu’à faire disparaître les coutumes édifiantes, et à leur en substituer de mauvaises ; du moins, je faisais ce que je pouvais pour les introduire ; et pour le mal, mon pouvoir était grand. C’était donc sans aucune faute de leur part que les religieuses et d’autres personnes du dehors me condamnaient. Elles me découvraient des vérités que j’ignorais : ainsi le permettait votre sagesse.

Un jour entre autres, en disant les heures, cette tentation sur la distribution de vos faveurs agitait mon âme. Etant arrivée à ce verset : « Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont remplis d’équité » (Ps. 119, 137), je me mis à considérer combien ces paroles étaient véritables. Car en ce qui regarde la foi, jamais le démon n’a eu le pouvoir de me tenter. Jamais, Seigneur, je n’ai douté que vous ne fussiez la source de tous les biens, jamais je n’ai hésité sur aucune des vérités que je devais croire.

Au contraire, plus elles sortaient de l’ordre naturel, plus ma foi y adhérait avec force et plus je sentais croître ma dévotion. Je savais que vous êtes tout-puissant, et je ne m’étonnais d’aucune de vos merveilles ; je me plais à le redire, je n’ai jamais douté. Pensant donc alors en moi-même comment il pouvait se faire que, récompensant avec justice des âmes qui vous servaient très fidèlement, comme je l’ai dit, vous ne leur donniez cependant pas les délices et les faveurs que vous m’accordiez malgré mon indignité, vous me répondîtes, Seigneur : « Contente-toi de me servir, et ne t’occupe point de cela. » Ce furent là les premières paroles que j’entendis de vous, aussi me causèrent-elles un grand effroi.

Devant traiter plus tard de la manière dont ces divines paroles se font entendre, ainsi que de quelques autres points, je n’en dirai rien ici. Ce serait sortir de mon sujet ; et déjà, si je ne me trompe, j’en suis bien loin, car je ne sais presque plus où j’en suis. Il faut, mon père, que vous me pardonniez des interruptions inévitables pour moi. Certes, il n’y a rien d’étonnant qu’à la vue de cette ineffable patience de Dieu à mon égard, et de l’état où je suis maintenant par sa grâce, je perde le fil de mon discours.

Plaise au Seigneur que mes écarts soient toujours de ce genre Ah ! plutôt que de permettre qu’il y ait dans ma vie un seul instant où je lui sois rebelle, je l’en conjure, qu’à cet instant même il me réduise en cendres ! Il suffit, pour montrer l’excès de sa miséricorde, qu’il m’ait, non pas une, mais plusieurs fois, pardonné une si grande ingratitude. Souvent il a renouvelé en ma faveur un pardon qu’il n’accorda à saint Pierre qu’une seule fois ; aussi le démon n’avait que trop sujet de me tenter, en m’insinuant que je ne devais point prétendre à l’étroite amitié de Celui avec lequel je vivais dans une rupture si ouverte. Quel aveuglement pouvait être comparable au mien ! Où avais-je l’esprit, ô mon Sei Seigneur lorsque, hors de vous, j’espérais trouver un remède ? Quelle folie de fuir la lumière, pour heurter à chaque pas dans les ténèbres ! Et quelle humilité superbe le démon savait inventer pour me faire abandonner l’oraison, cette colonne, ce bâton, dont l’appui devait me préserver d’une aussi grande chute ! Maintenant encore, je ne puis sans effroi me rappeler cette invention qu’il me présentait sous une couleur d’humilité : à mes yeux, c’est le plus grand péril que j’aie couru dans ma vie. Voici les pensées qu’il me mettait dans l’esprit. Eh quoi ! si mauvaise après tant de grâces reçues, pouvais-je encore m’approcher de l’oraison ? ne devait-il pas me suffire de faire, comme les autres, les prières de règle ? et m’acquittant si mal de celles-ci, n’était-ce pas témérité de vouloir en faire davantage ? oser y prétendre, c’était montrer bien peu de respect pour Dieu, et bien peu d’estime pour ses faveurs. Sans doute, il était bien de voir et de comprendre mon indignité ; mais en tirer cette conséquence pratique, voilà ce qui fut un très grand mal. Soyez béni, Seigneur, qui avez daigné y apporter le remède !

C’est là, je crois, le commencement de la tentation par laquelle le démon perdit Judas. Seulement le traître n’osait pas m’attaquer d’une manière aussi ouverte ; mais en s’insinuant peu à peu, il aurait fini par me faire tomber dans l’abîme où il l’avait précipité.

Pour l’amour de Dieu, que tous ceux qui s’adonnent à l’oraison fassent attention à ceci. Qu’ils le sachent, tout le temps que je l’abandonnai, ma vie fut remplie de beaucoup plus d’infidélités qu’auparavant. On peut juger par là de la bonté du remède que me donnait le démon, et du plaisant résultat de cette humilité, qui ne produisait en moi qu’un trouble effrayant. Et comment mon âme aurait-elle pu se reposer en paix, lorsqu’elle s’éloignait, l’infortunée, de Celui qui était son repos, emportant la pensée toujours présente de ses grâces et de ses faveurs, et voyant d’autre part le dégoût que méritent les plaisirs de la terre ? Je m’étonne d’avoir pu supporter un pareil état. Ce qui sans doute me soutenait, c’était l’espérance de reprendre l’oraison ; car en interrogeant mes souvenirs sur cette époque, dont déjà plus de vingt et un ans me séparent, je trouve que je nourrissais toujours dans mon cœur le ferme dessein d’y revenir ; mais j’attendais pour cela que mon âme fût tout à fait exempte de fautes. O ciel ! dans quelle voie funeste me jetait cette espérance ! Le démon m’y aurait bercée jusqu’au jour du jugement, pour m’entraîner ensuite dans l’enfer. Car si, auparavant, l’oraison et la lecture, les lumières que j’y puisais sur mon infidélité, les larmes même dont souvent j’importunais NotreSeigneur, ne pouvaient me rendre victorieuse de ma faiblesse ; en abandonnant l’oraison, en vivant au milieu de vains passe-temps et des occasions d’offenser le Seigneur, n’étant presque soutenue de personne, ou plutôt, j’oserai le dire, ne rencontrant de secours que pour m’aider à tomber, que pouvais-je espérer, sinon le sort dont j’ai parlé ?

Je crois qu’un religieux de l’ordre de Saint‑Dominique, homme d’un éminent savoir (Père Vincent Baron, cf. chap. 5 et 7), a beaucoup mérité devant Dieu, pour m’avoir retirée d’un tel sommeil. Ce père, comme il me semble l’avoir dit, me fit communier tous les quinze jours. Dès lors le mal diminua, je commençai à rentrer en moi-même. J’offensais encore le Seigneur, mais enfin j’étais dans le bon chemin, et marchant à petits pas, tombant, me relevant, je ne laissais pas d’avancer : quand la marche n’est pas interrompue, quelque lente qu’elle soit, on arrive, quoique tard, au terme du voyage. S’égarer de ce chemin n’est autre chose, à mon avis, qu’abandonner l’oraison. Dieu nous en préserve par son infinie bonté !

On le voit maintenant, et pour l’amour de Dieu qu’on y fasse une attention sérieuse : une âme qui reçoit dans l’oraison de si grandes faveurs ne doit point se fier à elle-même, ni s’exposer en aucune manière aux occasions, car elle peut tomber encore. Qu’on pèse cet avis, il est de la plus haute importance. En effet, l’artifice dont se sert ici le démon, même contre une âme véritablement favorisée de Dieu, est de chercher, le traître, à tourner le plus qu’il peut contre elle les grâces qu’elle reçoit, et il agit ainsi de préférence avec des personnes qui ne sont encore ni fortes dans les vertus, ni avancées dans la mortification et le détachement. Or, les âmes dont je parle, quelque grands que soient leurs désirs et leurs résolutions, ne sont pas encore assez fortes pour pouvoir s’exposer, comme je le dirai plus loin, aux périls et aux occasions. Ce que je recommande ici est une excellente doctrine ; elle n’est pas de moi, c’est Dieu qui nous l’enseigne. Aussi je souhaite que des personnes ignorantes comme moi en soient instruites. Quoiqu’une âme soit élevée à cet état, elle ne doit point présumer de ses forces jusqu’à se présenter d’elle-même au combat. C’est assez pour elle de se défendre. Elle aura même besoin d’armes pour soutenir les assauts des démons, tant elle est incapable de les attaquer et de les abattre à ses pieds, comme le font ceux qui sont parvenus aux états dont je parlerai dans la suite.

Voici comment le démon enveloppe une âme dans son réseau. Cette âme se voit près de Dieu ; elle découvre la différence des biens du ciel et de ceux d’ici-bas ; elle aperçoit tout l’amour que son Dieu lui témoigne, et, à la vue de cet amour, elle se livre à une telle sécurité, qu’elle croit ne pouvoir jamais perdre le bonheur qu’elle possède. Elle a une vue si claire de la récompense, qu’il lui semble impossible de renoncer à une félicité si délicieuse et si suave dès cette vie, pour une chose aussi abjecte et aussi dégradante que les plaisirs de la terre. C’est de cette sécurité que le démon se sert, pour lui faire perdre la défiance qu’elle doit avoir d’elle-même. Ainsi, comme je l’ai dit, cette âme se jette dans les dangers, et elle commence, avec un zèle pur sans doute, à distribuer sans mesure les fruits de son jardin, persuadée qu’elle n’a plus rien à craindre. Ce n’est pas néanmoins par orgueil qu’elle agit de la sorte ; elle sait qu’elle ne peut rien d’elle-même, mais elle cède à une confiance en Dieu qui n’est point réglée par la discrétion. Elle ne considère pas qu’elle n’est encore qu’un jeune oiseau aux ailes débiles ; elle peut bien sortir du nid, et Notre-Seigneur l’en tire quelquefois, mais elle est incapable de voler. Ses vertus ne sont pas encore assez fortes, elle manque d’expérience pour connaître les dangers, et elle ignore quel dommage elle reçoit en se confiant à elle-même.

Telle fut la cause de ma ruine. On voit par là combien sur ce point, comme sur tous les autres d’ailleurs, on a besoin d’avoir un maître, et de communiquer avec des personnes spirituelles. Je crois pourtant que lorsque Notre-Seigneur élève une âme à cet état, il continue de la favoriser, et ne permet pas qu’elle se perde, à moins qu’elle ne s’éloigne entièrement de lui. Mais encore une fois, si elle tombe, qu’elle se souvienne, je l’en conjure pour l’amour de Dieu, qu’elle se souvienne de ne pas donner dans le piège du tentateur ; qu’elle se garde bien, par une fausse humilité, d’abandonner l’oraison, comme je l’ai fait moi-même, ainsi que je l’ai dit et que je ne saurais trop le redire. Qu’elle se confie en la bonté de Dieu ; elle est plus grande que tout le mal que nous pouvons faire. Il oublie nos ingratitudes, du moment où, touchés de repentir, nous voulons rentrer en amitié avec lui. Les grâces qu’il nous a faites, loin de provoquer ses châtiments, le portent à nous accorder plus promptement le pardon ; car il nous regarde comme des enfants de sa maison, et se souvient que nous avons, comme on dit, mangé le pain de sa table. Que ces âmes se rappellent les paroles de ce divin Maître, et considèrent la manière dont il en a usé envers moi. Je me suis plutôt lassée de l’offenser qu’il ne s’est lassé de me pardonner. Non, jamais sa main ne se fatigue de donner, et jamais la source de ses miséricordes ne peut être épuisée. Ne nous fatiguons donc jamais de recevoir. Qu’il soit béni à jamais !Amen. Et que toutes les créatures célèbrent ses louangesl

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Chapitre 20

Je voudrais pouvoir expliquer, avec le secours de Dieu, la différence qui existe entre l’union et le ravissement, qu’on appelle aussi élévation, vol, enlèvement de l’esprit. Tous ces noms expriment une même chose ; on lui donne aussi le nom d’extase [1]. Le ravissement l’emporte de beaucoup sur l’union ; outre qu’il produit des effets beaucoup plus grands, il a plusieurs opérations qui lui sont propres. Car, quoiqu’il semble que l’union soit, comme elle l’est en effet quant à l’intérieur, le commencement, le milieu et la fin des autres grâces surnaturelles ; celles-ci néanmoins étant dans un degré plus éminent, opèrent non seulement dans l’intérieur, mais aussi à l’extérieur. Daigne le Seigneur m’accorder sa lumière pour un tel sujet, comme il me l’a accordée pour ce qui précède ; car très certainement, s’il ne m’eût lui-même enseigné de quelle manière je pouvais en donner quelque intelligence, jamais je ne l’aurais su.

Représentons-nous maintenant que cette dernière eau, dont nous avons parlé, tombe avec tant d’abondance, que si la terre ne se refusait à un tel bonheur, nous pourrions croire à juste titre avoir avec nous, dans cet exil, la nuée de la majesté de Dieu. Nous voit-il répondre à un si grand bienfait par la reconnaissance et par les œuvres, autant que nos forces nous le permettent, alors, de même que les nuées attirent les vapeurs de la terre, de même il attire notre âme tout entière1. La nuée s’élève vers le ciel, emportant l’âme avec elle, et Dieu commence à lui dévoiler quelques-unes des merveilles du royaume qui lui est préparé. Je ne sais si la comparaison est juste, mais je sais très bien que cela se passe de la sorte.

Dans ces ravissements, l’âme semble ne plus animer le corps. On s’aperçoit d’une manière très sensible que la chaleur naturelle va s’affaiblissant, et que le corps se refroidit peu à peu, mais avec une suavité et un plaisir inexprimables. Ici il n’y a aucun moyen de résister à l’attrait divin. Dans l’union, nous trouvant encore comme dans notre pays, nous pouvons presque toujours le faire, quoique avec peine et un violent effort ; mais il n’en est pas de même dans le ravissement, on ne peut presque jamais y résister. Prevenant toute pensée et toute préparation, il fond souvent sur vous avec une impétuosité si rapide et si forte, que vous voyez, vous sentez cette nuée vous saisir, et cet aigle puissant vous emporter sur ses ailes.

Je l’ai dit l’on voit, l’on comprend que l’on est enlevé, mais on ne sait où l’on va ; de sorte que la faible nature éprouve à ce mouvement, si délicieux d’ailleurs, je ne sais quel effroi dans les commencements. L’âme doit montrer ici beaucoup plus de résolution et de courage que dans les états précédents. Il faut, en effet, qu’elle ose tout risquer, advienne que pourra, qu’elle s’abandonne sans réserve entre les mains de Dieu, et se laisse conduire de bon gré où il lui plaît ; car on est enlevé, quelque peine qu’on en ressente. J’en éprouvais une si vive, par crainte d’être trompée, que très souvent en particulier, mais surtout quand j’étais en public, j’ai essayé de toutes mes forces de résister. Parfois, j’obtenais quelque chose ; mais comme c’était en quelque sorte lutter contre un fort géant, je demeurais brisée et accablée de lassitude. D’autres fois, tous mes efforts étaient vains ; mon âme était enlevée, ma tête suivait presque toujours ce mouvement sans que je pusse la retenir, et quelquefois même tout mon corps était enlevé de telle sorte qu’il ne touchait plus à terre.

J’ai été rarement ravie de cette manière. Cela m’est arrivé un jour où j’étais au chœur avec toutes les religieuses, agenouillée et prête à communier. Ma peine en fut extrême, dans la pensée qu’une chose si extraordinaire ne pouvait manquer de causer bientôt une grande sensation. Comme ce fait est tout récent, et s’est passé depuis que j’exerce la charge de prieure, je défendis aux religieuses d’en parler. D’autres fois, m’apercevant que Dieu allait renouveler cette faveur (et un jour en particulier, à la fête du titulaire de notre monastère (Saint Joseph), tandis que j’assistais au sermon devant des dames de qualité), je me jetais soudain à terre ; mes sœurs accouraient pour me retenir ; malgré cela, le ravissement ne pouvait échapper aux regards. Je suppliai instamment Notre-Seigneur de vouloir bien ne plus me favoriser de ces grâces qui se trahissent par des signes extérieurs ; j’étais déjà fatiguée de la circonspection à laquelle elles me condamnaient, et il me semblait qu’il pouvait m’accorder les mêmes grâces sans que l’on en sût rien. Il paraît avoir daigné dans sa bonté entendre ma prière, car depuis, rien de tel ne m’est arrivé ; à la vérité, il y a très peu de temps que je lui ai demandé cette faveur.

Lorsque je voulais résister, je croyais sentir sous mes pieds des forces étonnantes qui m’enlevaient ; je ne saurais à quoi les comparer. Nulle autre des opérations de l’esprit dont j’ai parlé n’approche d’une telle impétuosité. J’en demeurais brisée. C’est un combat terrible et qui sert de peu. Quand Dieu veut agir, il n’y a pas de pouvoir contre son pouvoir.

Quelquefois, il daigne se contenter de nous faire voir qu’il veut nous accorder cette faveur, et qu’il ne tient qu’à nous de la recevoir. Alors, si nous y résistons par humilité, elle produit les mêmes effets que si elle eût obtenu un plein consentement.

Ces effets sont grands. Le premier est de montrer le souverain pouvoir de Dieu. Quand il le veut, nous ne pouvons pas plus retenir notre corps que notre âme nous n’en sommes pas les maîtres. Malgré nous, nous voyons Qu’il y a un être supérieur, que de telles faveurs sont un don de sa main, et que de nous-mêmes nous n’y pouvons rien, absolument rien ; ce qui imprime dans l’âme une humilité profonde. Au commencement, je l’avoue, j’étais saisie d’une excessive frayeur en voyant ainsi mon corps enlevé de terre. Car, quoique l’âme l’entraîne après elle avec un indicible plaisir quand il ne résiste point, le sentiment ne se perd pas ; pour moi, du moins, je le conservais de telle sorte, que je pouvais voir que j’étais élevée de terre. A la vue de cette Majesté qui déploie ainsi sa puissance, les cheveux se dressent sur la tête, et l’on se sent pénétré d’une vive crainte d’offenser un Dieu si grand. Mais cette crainte est mêlée d’un très ardent amour ; et cet amour redouble, en voyant jusqu’à quel point Dieu porte le sien à l’égard d’un ver de terre qui n’est que pourriture. Car non content d’élever l’âme jusqu’à lui, il veut élever aussi ce corps mortel, ce vil limon, souillé par tant d’offenses.

Un autre effet du ravissement est un détachement étrange, que je ne saurais expliquer. Tout ce que j’en puis dire, c’est qu’il diffère en quelque manière des autres détachements, qu’il est même de beaucoup supérieur à celui qu’opèrent les grâces qui n’affectent que l’âme. Dans ce dernier cas, le détachement, quelque parfait qu’il soit, n’est qu’un détachement d’esprit ; mais ici, Dieu semble vouloir que le corps lui-même en arrive de fait à ce détachement absolu. On devient ainsi plus étranger que jamais aux choses de la terre, et on trouve la vie incomparablement plus pénible.

Vient ensuite une peine qu’il n’est en notre pouvoir ni d’appeler, ni d’enlever de l’âme quand elle s’en est emparée. Je voudrais bien faire connaître cette peine si douloureuse, Mais je crois que je n’y arriverai pas ; j’en dirai néanmoins quelque chose, si je le puis. Auparavant je dois faire observer ceci : cet état est postérieur de beaucoup à toutes les visions et révélations dont je ferai le récit, postérieur aussi à cette époque où Notre-Seigneur me donnait d’ordinaire dans l’oraison des faveurs et des délices si grandes. Il est vrai, il daigne encore de temps en temps me les prodiguer ; mais l’état le plus ordinaire de mon âme, c’est d’éprouver cette peine dont je vais traiter. Elle est tantôt plus intense et tantôt moins ; je parlerai ici de sa plus grande intensité.

Je rapporterai plus loin les transports impétueux que je ressentais lorsqu’il plut à Dieu de m’envoyer des ravissements (cf. chap. 29) ; mais je tiens à dire ici qu’entre la souffrance que me causaient ces transports, et la peine dont je traite maintenant, il n’y a pas, à mon avis, moins de différence qu’entre une chose très corporelle et une très spirituelle. Je ne crois pas faire là une exagération. En effet, si l’âme souffre dans ces transports c’est en compagnie du corps, qui partage sa souffrance ; d’ailleurs, elle est bien loin de se voir dans cette extrémité d’abandon où la réduit la peine dont je parle. Ainsi que je l’ai dit, nous ne sommes pour rien dans cette peine : souvent, à l’improviste, un désir naît en l’âme, on ne sait comment, et ce désir, en un instant, la pénètre tout entière, lui causant une telle douleur qu’elle s’élève bien au-dessus d’elle-même et de tout le créé. Dieu la met dans un si profond désert, qu’elle ne pourrait, en faisant les plus grands efforts, trouver sur la terre une seule créature qui lui tînt compagnie ; d’ailleurs, quand elle le pourrait elle ne le voudrait pas, elle n’aspire qu’à mourir dans cette solitude. C’est en vain qu’on lui parlerait et qu’elle se ferait la dernière violence pour répondre ; rien ne peut enlever son esprit à cette solitude. Quoique Dieu me semble alors très éloigné de l’âme, souvent néanmoins il lui découvre ses grandeurs d’une manière si extraordinaire, qu’elle dépasse toutes nos conceptions. Aussi les termes manquent pour l’exprimer, et il faut, selon moi, l’avoir éprouvé pour être capable de le concevoir et de le croire. Cette communication n’a pas pour but de consoler l’âme, mais de lui montrer à combien juste titre elle s’afflige de se voir absente d’un bien qui renferme en soi tous les biens. Par cette vue, l’âme sent croître et sa soif de Dieu et la rigueur de sa solitude. Elle est en proie à une peine si délicate et si pénétrante, elle se sent dans un tel désert, qu’elle peut à la lettre dire avec David : « Je veille et je me plains comme un passereau solitaire sur le toit. » (Psaume 102, 8)

Le royal prophète dut sans doute prononcer ces paroles quand il était lui-même dans cette solitude intérieure, avec cette différence qu’à un saint, le Seigneur devait la faire ressentir d’une manière plus excessive. Ce verset se présente à ma pensée, et j’éprouve, me semble-t-il, ce qu’il exprime. Ce m’est une consolation de voir que d’autres personnes, et surtout de telles personnes, ont senti comme moi une si extrême solitude. Dans cet état, l’âme ne paraît plus être en elle-même ; mais, comme le passereau sur le toit, elle habite dans la partie la plus élevée d’elle-même, dominant de cette hauteur toutes les créatures ; je dirai plus encore : c’est au-dessus de la partie la plus élevée d’elle-même qu’elle a sa demeure.

D’autres fois, l’âme semble dans un tel excès d’indigence et de besoin, qu’elle se dit et se demande à elle-même : Où est ton Dieu1 ? Je ferai remarquer ici que je ne savais pas bien en auparavant quel était le sens de ces versets en castillan ; aussi, après en avoir reçu l’intelligence, j’éprouvais une grande consolation de voir que Notre-Seigneur, sans aucun effort de ma part, les avait présentés à ma mémoire.

En d’autres occasions, je me souvenais de ce que disait saint Paul, « qu’il était crucifié au monde » (cf. Ga 6, 14). Je ne dis pas que cet état soit le mien, j’ai une claire vue du contraire ; mais, selon moi, il se passe alors dans l’âme quelque chose de semblable. Il ne lui vient de consolation, ni du ciel où elle n’habite pas encore, ni de la terre à laquelle elle ne tient plus et d’où elle ne veut pas en recevoir ; elle est comme crucifiée entre le ciel et la terre, en proie à la souffrance, sans recevoir de soulagement ni d’un côté ni de l’autre. Du côté du ciel, il est vrai, lui vient cette admirable connaissance de Dieu dont j’ai parlé, et qui dépasse de bien loin tout ce que l’on peut souhaiter ; mais cette vue accroit encore son tourment en augmentant davantage ses désirs, en sorte que l’intensité de la peine lui fait quelquefois perdre le sentiment ; à la vérité, ce dernier effet dure peu. Ce sont comme les angoisses de la mort ; mais il y a dans cette souffrance un si grand bonheur, que je ne sais à quoi le comparer. C’est un martyre de douleur et de délices. En vain offrirait-on à cette âme toutes les satisfactions de la terre, même celles qui jusque-là avaient pour elle le plus d’attraits, elle n’en veut pas et elle les repousse avec dédain. Elle connaît bien qu’elle ne veut que son Dieu, mais elle n’aime rien de particulier en lui ; elle aime en lui tout ce qui est lui, et elle ne sait point ce qu’elle aime. Je dis qu’elle ne le sait pas, parce que l’imagination ne lui représente rien ; d’ailleurs, durant une grande partie du temps qu’elle passe de la sorte, ses puissances, à mon avis, demeurent sans action. Elles sont ici suspendues par la peine, comme elles la sont par le plaisir dans l’union et dans le ravissement.

O Jésus ! qui pourrait faire de ceci une fidèle peinture. J’en aurais, mon père, le plus ardent désir, quand ce ne serait que pour savoir de vous la nature de cet état dans lequel mon âme se trouve toujours maintenant. Le plus souvent, l’instant où elle se voit libre d’occupations est celui où elle est saisie par ces angoisses de mort ; elle les redoute pourtant quand elle les voit fondre sur elle, parce qu’elle ne doit pas en mourir. Mais une fois qu’elle est dans ce martyre, elle voudrait y passer tout ce qui lui reste de vie : il faut le dire néanmoins, il est d’une rigueur si excessive, que la nature a bien de la peine à le supporter.

J’ai été quelquefois réduite à une telle extrémité, que j’avais presque entièrement perdu le pouls. C’est ce qu’affirment celles de mes soeurs qui m’entouraient alors, et qui ont maintenant plus de connaissance de mon état. De plus, j’ai les bras très ouverts, et les mains si raides que parfois je ne puis les joindre. Il m’en reste jusqu’au jour suivant, dans les artères et dans tous les membres, une douleur aussi violente que si tout mon corps eût été disloqué. Il me vient quelquefois en pensée que si cela continue de la sorte, Dieu me fera la grâce de trouver dans ce tourment la fin de ma vie, car il est assez violent pour donner la mort ; mais, hélas ! je n’en suis pas digne. Tout mon désir alors est de mourir. Je ne me souviens ni du purgatoire, ni de ces grands péchés par lesquels j’ai mérité l’enfer ; tout s’efface de ma mémoire et s’absorbe dans ce brûlant désir de voir Dieu. Ce désert et cette solitude ont plus de charme pour mon âme que toutes les compagnies du monde. Si quelque chose pouvait la consoler, ce serait de s’entretenir avec des âmes qui eussent éprouvé le même tourment ; mais personne, à ce qu’il lui semble, ne la croirait, ce qui est pour elle un autre tourment.

Cette peine arrive quelquefois à un tel excès, que l’âme ne voudrait plus comme auparavant se trouver dans la solitude ; elle ne voudrait pas non plus de compagnie, mais seulement. rencontrer une âme dans le sein de laquelle elle pût exhaler ses plaintes. Elle est comme le supplicié qui, ayant déjà la corde au cou et se sentant étouffer, cherche à reprendre haleine. Ce désir de compagnie ne part, selon moi, que de la faiblesse de notre nature, qu’un tel martyre met en danger de mort. Je puis affirmer avec certitude qu’il en est ainsi. M’étant vue plus d’une fois dans la vie réduite à cette extrémité, soit par ces grandes maladies, soit par ces crises dont j’ai fait mention, je crois pouvoir dire que ce dernier danger de mort ne le cède à aucun des autres. Ainsi, dans cette agonie, c’est l’horreur naturelle qu’ont l’âme et le corps de se séparer qui leur fait demander secours, afin de respirer. S’ils cherchent à parler de leur souffrance, à s’en plaindre, à faire diversion, c’est pour conserver la vie ; tandis que, par un désir contraire, l’esprit ou la partie supérieure de l’âme voudrait bien ne point sortir de cette peine.

Je ne sais si ce que j’ai dit est juste, et si je me suis bien expliquée. Mais il me semble que cela se passe de la sorte. Jugez par là, mon père, du repos que je dois avoir en cette vie, puisque celui que je goûtais dans l’oraison et dans la solitude où Dieu me consolait se trouve maintenant presque toujours changé en ce tourment que je viens de dépeindre. Mais l’âme le trouve si agréable, elle en voit tellement le prix, qu’elle le préfère à toutes les joies spirituelles dont Dieu la favorisait auparavant. Ce chemin lui parait plus sûr, parce que c’est celui de la croix. Le bonheur qu’elle y goûte est, selon moi, d’un grand prix, parce que le corps n’y a point de part ; il en a seulement à la peine, et l’âme savoure seule les délices de ce martyre. Je ne comprends pas comment cela peut se faire, je sais seulement qu’il en est ainsi ; et je n’échangerais pas, je l’avoue, cette faveur visiblement surnaturelle, que je tiens de la pure bonté de Dieu et nullement de mes efforts, contre toutes celles dont il me reste à traiter. Je parle non de l’ensemble de ces faveurs, mais de chacune en particulier.

Il ne faut pas oublier que les transports de cette peine me sont venus après toutes les grâces rapportées avant celle-ci, et après toutes celles dont ce livre contiendra le récit ; j’ajoute que c’est l’état où je me trouve maintenant.

Comme presque chaque nouvelle faveur que je reçois me cause des craintes jusqu’à ce que Notre-Seigneur me rassure, celle dont je parle me donnait aussi dans les commencements certaines alarmes. Mais le divin Maître me dit de ne pas craindre, et de plus estimer cette grâce que toutes celles qu’il m’avait faites : l’âme se purifiait dans cette peine, elle y était travaillée et purifiée comme l’or dans le creuset, afin que la main divine pût mieux étendre sur elle l’émail de ses dons ; enfin, elle endurait là les peines qu’elle aurait endurées dans le purgatoire.

J’avais bien compris que c’était là une insigne faveur, mais ces paroles me laissèrent dans une sécurité beaucoup plus grande ; mon confesseur me dit aussi que c’était véritablement l’œuvre de Dieu. A la vérité, quelque crainte que m’eût inspirée cette peine à cause du peu de vertu que je voyais en moi, jamais je n’avais pu croire qu’elle ne vînt point de Dieu ; mon appréhension procédait uniquement de ce que je me trouvais indigne d’une grâce aussi excessive. Béni soit le Seigneur, dont la bonté est si grande ! Amen.

Je m’aperçois que je suis sortie de mon sujet, car j’avais commencé à traiter des ravissements ; mais cette peine dont je viens de parler est plus qu’un ravissement, et voilà pourquoi elle produit les effets que j’ai décrits.

Je reviens donc aux ravissements et à leurs effets ordinaires. Souvent mon corps en devenait si léger, qu’il n’avait plus de pesanteur ; quelquefois c’était à un tel point, que je ne sentais presque plus mes pieds toucher la terre. Tant que le corps est dans le ravissement, il reste comme mort, et souvent dans une impuissance absolue d’agir. Il conserve l’attitude où il a été surpris : ainsi, il reste sur pied ou assis, les mains ouvertes ou fermées, en un mot, dans l’état où le ravissement l’a trouvé. Quoique d’ordinaire on ne perde pas le sentiment, il m’est cependant arrivé d’en être entièrement privée ; ceci a été rare, et a duré fort peu de temps. Le plus souvent, le sentiment se conserve, mais on éprouve je ne sais quel trouble : et bien qu’on ne puisse agir à l’extérieur, on ne laisse pas d’entendre ; c’est comme un son confus qui viendrait de loin. Toutefois, même cette manière d’entendre cesse lorsque le ravissement est à son plus haut degré, je veux dire lorsque les puissances, entièrement unies à Dieu, demeurent perdues en lui. Alors, à mon avis, on ne voit, on n’entend, on ne sent rien. Comme je l’ai dit précédemment dans l’oraison d’union, cette transformation totale de l’âme en Dieu est de fort courte durée ; mais tant qu’elle dure, aucune puissance n’a le sentiment d’elle-même, ni ne sait ce que Dieu opère. Cela dépasse sans doute la portée de notre entendement sur cette terre, et nous devons être incapables de recevoir une si haute lumière ; du moins, Dieu ne veut pas nous la donner. C’est ce que j’ai vu par ma propre expérience.

Ici peut-être vous me demanderez, mon père, comment le ravissement se prolonge quelquefois plusieurs heures. D’après ce que j’ai souvent éprouvé, le ravissement, comme je l’ai dit de l’oraison précédente, n’est pas continu ; l’âme en jouit seulement par intervalles. A diverses reprises elle s’abîme, ou plutôt Dieu l’abîme en lui ; et après qu’il l’a tenue en cet état un peu de temps, la volonté seule demeure unie à lui. Dans les deux autres puissances, il se manifeste un mouvement semblable à celui de l’ombre de l’aiguille des cadrans solaires, laquelle ne s’arrête jamais. Mais quand le soleil de justice le veut, il sait bien les faire arrêter ; et c’est là ce qui, à mon sens, est de très courte durée. Cependant, comme le transport ou élévation de l’esprit a été puissant, la volonté, malgré les nouveaux mouvements des deux autres facultés, reste abîmée en Dieu. En même temps, agissant en souveraine, elle produit sur le corps l’opération que j’ai marquée, afin que si les deux autres puissances s’efforcent par leur agitation de troubler sa paix, elle soit libre du moins des attaques de ses sens, les moindres de ses ennemis. Elle les suspend donc, parce que telle est la volonté du Seigneur. Les yeux demeurent presque tout le temps fermés, quoiqu’on ne voulût pas les fermer ; et si quelquefois ils s’ouvrent, ils ne distinguent ni ne remarquent rien, ainsi que je l’ai déjà dit. En cet état, le corps a perdu en grande partie le pouvoir d’agir, d’où il résulte que lorsque la mémoire et l’entendement s’unissent de nouveau à la volonté, ces deux puissances rencontrent moins de difficulté.

Que celui à qui Dieu fait une si grande faveur n’ait donc pas de peine de se trouver, pendant plusieurs heures, le corps comme lié, et parfois, la mémoire et l’entendement distraits. Le plus souvent, à la vérité, la distraction de ces deux puissances ne consiste qu’à se répandre en louanges de Dieu, dont elles sont comme enivrées, ou à tâcher de comprendre ce qui s’est passé en elles. Encore ne peuvent-elles le faire à leur gré, vu que leur état ressemble à celui d’un homme qui, après un long sommeil rempli de rêves, n’est encore qu’à demi éveillé.

Si je m’explique sur ce sujet avec tant d’étendue, c’est que je sais qu’il y a maintenant, et même en cet endroit (à Avila), des àmes à qui Notre-Seigneur accorde de telles grâces, Si ceux qui les dirigent n’ont point passé par là, surtout si la science leur manque, il leur semblera peut-être que dans le ravissement ces personnes doivent être comme mortes. Ce que de telles âmes ont à souffrir de la part des confesseurs qui ne les comprennent pas, est vraiment digne de compassion, comme je le dirai dans la suite. Peut-être ne sais-je moi-même ce que je dis. C’est a vous, mon père, de juger si je rencontre juste en quelque chose, puisque le Seigneur vous a donné une connaissance expérimentale de ces grâces ; mais comme elle est encore assez récente chez vous, il pourrait se faire que vous n’eussiez pas observé ces faits avec autant d’attention que moi.

C’est en vain qu’après le ravissement je fais des efforts pour remuer les membres ; le corps demeure longtemps sans forces, l’âme les lui a toutes enlevées. Souvent, infirme auparavant et travaillé de grandes douleurs, il sort de là plein de santé et admirablement disposé pour l’action. Dieu se plaît ainsi à faire éclater la grandeur du don qu’il fait ; il veut que le corps lui-même, qui déjà obéit aux désirs de l’âme, participe à son bonheur. Quand l’âme revient à elle, si le ravissement a été grand, il peut arriver qu’elle se trouve encore pendant un ou deux jours, et même trois, comme interdite et hors d’elle-même, tant ses puissances restent profondément absorbées.

C’est alors qu’on éprouve le tourment de rentrer dans la vie. L’âme sent qu’elle a des ailes pour voler, et que le léger duvet a disparu. Le moment est venu pour elle de déployer hautement l’étendard de Jésus-Christ. Devenue gouverneur de la citadelle, l’âme monte ou plutôt est transportée à la plus haute tour, pour y arborer la bannière de Dieu. De cette hauteur où elle se voit en sûreté, elle regarde ceux qui sont dans la plaine ; loin de redouter les dangers, elle les désire, parce que Dieu lui donne comme la certitude de la victoire. Celui qui est placé en un lieu élevé porte au loin son regard : ainsi l’âme découvre très clairement le néant de tout ce qui est ici-bas, et le peu d’estime qu’on doit en faire. Désormais elle ne veut plus avoir de volonté propre ; elle voudrait même ne plus avoir de libre arbitre, afin d’être délivrée des combats qu’il lui suscite. Elle supplie le Seigneur de. lui accorder cette grâce : elle lui remet les clefs de sa volonté. La voilà donc, cette âme, de jardinier devenue gouverneur de citadelle. Elle ne veut faire en tout que la volonté de son maître. Elle ne veut être maîtresse ni d’elle-même ni de quoi que ce soit, non pas même du moindre petit fruit du jardin confié à ses soins. S’il produit quelque chose de bon, que le maître le distribue comme il le jugera à propos. Quant à elle, son unique vœu désormais est de ne rien posséder en propre, et de voir le Seigneur disposer de tout, selon les intérêts de sa gloire et de son bon plaisir.

La vérité est que tout cela se passe de la sorte. Ce sont là les effets que produisent dans l’âme ces ravissements, quand ils sont véritables. S’ils ne les produisaient pas, et si l’âme n’en tirait pas ces précieux avantages, non seulement je douterais beaucoup que ces transports vinssent de Dieu, mais je craindrais que ce ne fussent plutôt de ces transports de rage dont parle saint Vincent Ferrier [2].

Quant à moi, je sais très bien, et j’ai vu par expérience, qu’un ravissement d’une heure, d’une durée même plus courte, suffit, quand il vient de Dieu, pour donner à l’âme l’empire sur toutes les créatures, et une liberté telle, qu’elle ne se connaît plus elle-même. Elle voit bien qu’un si grand trésor ne vient point d’elle ; elle ne sait même pas comment il lui a été donné ; mais elle voit, avec évidence, les immenses avantages que lui apporte chacun de ces ravissements.

Pour le croire, il faut l’avoir éprouvé. Aussi, l’on ne donne point de créance à une pauvre âme qu’on a connue très imparfaite et qu’on voit soudain prétendre à des choses héroïques. Très promptement en effet, l’âme ne peut plus se contenter de servir le Seigneur d’une manière vulgaire, elle aspire à le faire de toute l’étendue de ses forces. On s’imagine qu’il y a là tentation et folie. Mais si l’on savait que tout cela ne vient point de cette âme, mais du Seigneur à qui elle a remis les clefs de sa volonté, on cesserait de s’étonner. Pour moi, j’en suis convaincue, lorsqu’une personne est élevée à cet état, ce souverain Roi prend un soin particulier de tout ce qu’elle doit faire. Oh ! que l’on saisit bien alors le sens du verset dans lequel David demande les ailes de la colombe ! (cf. Psaume 55, 7) Que l’on comprend clairement combien il avait raison de faire à Dieu cette prière, et à combien juste titre nous devrions tous la lui adresser ! On le voit avec évidence, l’esprit prend alors son vol pour s’élever au-dessus de tout le créé et avant tout au-dessus de lui-même ; mais c’est un vol suave, un vol délicieux, un vol sans bruit.

Quel empire est comparable à celui d’une âme qui, de ce faîte sublime où Dieu l’élève, voit au-dessous d’elle toutes les choses du monde, sans être captivée par aucune ? Qu’elle est confuse de ses attaches d’autrefois ! Comme elle s’étonne de son aveuglement ! Quelle compassion elle porte à ceux qu’elle voit dans les mêmes ténèbres, surtout si ce sont des personnes d’oraison, et envers qui Dieu se montre déjà prodigue de ses faveurs ! Elle voudrait élever sa voix pour leur faire connaître combien ils s’égarent ; quelquefois même elle ne peut s’en défendre, et alors mille persécutions pleuvent sur sa tête. On l’accuse de peu d’humilité ; elle prétend, dit-on, instruire ceux de qui elle devrait apprendre. Si c’est une femme, on lui fait encore plus vite son procès. Et on a raison de la condamner, parce qu’on ignore le transport qui la presse. Souvent, incapable d’y résister, elle ne peut s’empêcher de détromper ceux qu’elle aime. Elle voudrait les voir libres de la prison de cette vie, où elle a été enchaînée elle-même ; car, elle le voit clairement, c’est bien d’une prison qu’elle a été tirée.

Elle gémit d’avoir été jadis sensible au point d’honneur, et de l’illusion qui lui faisait regarder comme honneur ce que le monde appelle de ce nom. Elle n’y voit plus qu’un immense mensonge, dont nous sommes tous victimes. Elle comprend que l’honneur digne de ce nom n’est point mensonger, mais très véritable, qu’il estime ce qui mérite de l’être qu’il considère comme un néant ce qui est un néant, car tout ce qui prend fin et n’est pas agréable à Dieu est néant, et moins encore que le néant. Elle se rit d’elle-même en songeant qu’il y a eu un temps dans sa vie où elle a fait quelque cas de l’argent, et où elle en a eu quelque désir. A la vérité, je n’ai jamais eu à me confesser d’un tel désir ; c’était une assez grande faute pour moi d’avoir accordé quelque estime aux richesses. Si l’on pouvait avec elles acheter le bonheur dont je jouis, je les priserais extrêmement ; mais je vois au contraire que pour obtenir ce bonheur, il faut renoncer à tout.

Qu’achète-t-on avec cet argent dont on a soif ? Est-ce un bien de quelque prix ? est-ce un bien durable et pourquoi le veut-on ? Quel lugubre repos on se procure, et qu’il coûte cher ! Souvent, avec cet argent, on descend en enfer et l’on achète un feu qui ne s’éteint pas, Un supplice sans fin. Oh ! si les hommes pouvaient tous le regarder comme un peu de boue inutile, quelle harmonie régnerait dans le monde ! Quel affranchissement des soucis qui nous troublent ! Avec quelle amitié tous se traiteraient mutuellement, si l’intérêt de l’honneur et de l’argent disparaissait de la terre ! Pour moi, je tiens que ce serait le remède à tout.

L’âme voit de quel aveuglement sont frappés les esclaves des plaisirs, et comment, par ces plaisirs, ils n’acquièrent, dès cette vie même, que des peines et des troubles amers. Quelle inquiétude quel peu de contentement ! comme ils travaillent en vain !

En elle-même, l’âme découvre, à la lumière du Soleil divin, non seulement les toiles d’araignée ou les grandes fautes, mais encore les grains de poussière, si petits qu’ils soient. Elle a beau faire tous ses efforts pour tendre à la perfection, dès que ce Soleil l’investit de ses rayons, elle se trouve extrêmement trouble : semblable à l’eau dans un verre, qui, loin du soleil, semble pure et limpide, mais qui, exposée à ses rayons, paraît toute remplie d’atomes. Cette comparaison est parfaitement juste. Quand Dieu n’a pas encore accordé d’extase à l’âme, elle croit éviter avec soin toute offense, et faire pour son service tout ce qui dépend d’elle. Mais lorsque, dans l’extase, le Soleil de justice donne sur elle et lui fait ouvrir les yeux, elle découvre tant d’atomes d’imperfections qu’elle voudrait les refermer aussitôt. Comme le jeune aiglon, elle n’est pas encore assez forte pour regarder fixement ce Soleil, mais pour peu qu’elle tienne les yeux ouverts, elle se voit comme une eau très trouble. Elle se rappelle ces paroles : « Seigneur, qui sera juste devant vous ? » (Cf. Psaume 143, 2) Quand elle considère ce divin Soleil, elle est éblouie de sa clarté ; et quand elle se considère elle-même, la boue de ses misères lui met un bandeau sur les yeux, et cette petite colombe se trouve aveugle. Oui, très souvent, elle demeure complètement aveugle, absorbée, effrayée, évanouie, devant les merveilles si grandes qu’elle contemple. C’est là qu’elle trouve ce trésor de la vraie humilité, qui fait qu’elle n’a plus de peine à dire ou à entendre dire du bien d’elle-même. Que le maître du jardin en distribue les fruits à son gré : c’est à lui, et non à elle, de le faire. Ainsi, ne gardant rien entre les mains, elle fait hommage au Seigneur de tout le bien qu’elle possède, et si elle parle de soi, c’est uniquement pour la gloire de son Dieu. Elle sait que dans ce jardin rien ne lui appartient en propre ; et voulût-elle l’ignorer, cela n’est pas en son pouvoir, car elle le voit d’un œil que Dieu, malgré elle, ferme aux choses du monde et tient ouvert à la vérité.

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Chapitre 21

En terminant ce qui regarde ce sujet, je dirai que ieu, pour ravir cette âme, n’a pas besoin de son consentement. Elle le lui a déjà donné ; il sait qu’elle s’est remise avec sa volonté entre ses mains, et il ne peut être trompé par elle, parce qu’il connaît tout. Il n’en pas de même ici-bas, où tout est plein d’artifice et de duplicité. Une personne vous prodigue tant de marques d’affection, que vous croyez avoir gagné son cœur ; mais bientôt vous vous apercevez que tout cela n’était que mensonge. Non, la vie n’est pas supportable au milieu de tant d’intrigues, surtout si l’intérêt vient à s’y mêler.

Heureuse donc l’âme que Dieu élève à l’intelligence de la vérité ! Quel admirable état pour des rois que celui-là ! Combien il vaudrait mieux pour eux travailler à l’acquérir que chercher à posséder de grands domaines. Quel ordre on verrait dans leurs États ! Que de maux seraient évités ! combien auraient déjà été épargnés au monde ! Quand on a vu ainsi la vérité, on ne craint plus de perdre ni la vie ni l’honneur pour l’amour de Dieu. Quelle précieuse disposition dans ceux qui sont plus étroitement tenus que leurs sujets à défendre l’honneur de Dieu, puisqu’ils sont souverains et qu’ils marchent à la tête des peuples ! Pour faire faire un pas à la foi, pour éclairer les hérétiques d’un rayon de lumière, ils seraient prêts à sacrifier mille royaumes. Et ils auraient raison. Car en échange de ce sacrifice, ils s’assureraient la possession d’un royaume qui n’a point de fin.

Il suffit d’une seule goutte de cette eau du ciel tombant dans une âme, pour lui inspirer un profond dégoût de tout ce qui est terrestre. Qu’éprouvera-t-elle donc quand, l’heure venue, elle s’y plongera tout entière ? O mon Dieu ! pourquoi faut-il qu’il ne m’ait pas été donné de proclamer bien haut ces vérités ? Comme tant d’autres qui savent les annoncer tout autrement que moi, je n’aurais point obtenu créance ; mais mon âme, du moins, se serait satisfaite. Oui, le sacrifice de ma vie me paraîtrait bien peu de chose, au prix d’une seule de ces vérités communiquée aux hommes. J’ignore toutefois ce que je ferais, car puis-je me fier à moi-même ? Cependant, telle que je suis, je sens, pour dire des vérités si salutaires à ceux qui gouvernent, un zèle qui me tue. Voyant mon impuissance, je me tourne vers vous, Seigneur, et je vous conjure de remédier à tant de maux. Vous le savez : volontiers, pourvu que je pusse vivre sans vous offenser, je me dessaisirais des faveurs que vous m’avez accordées, pour les céder aux rois. Dès lors, je le sais, ils ne pourraient plus consentir à tant de choses qu’ils autorisent, et ces grâces seraient en eux la source des plus grands biens. O mon Dieu, éclairez-les sur l’étendue de leurs obligations. Elles sont grandes ces obligations, puisque vous les distinguez si fort des autres hommes ici-bas, que vous daignez même, comme je l’ai entendu dire, faire paraître des signes dans le ciel lorsque vous les rappelez à vous. A cette seule pensée, mon âme est pénétrée d’un sentiment de dévotion. Vous voulez par là, ô mon Roi, leur apprendre à vous imiter pendant leur vie, puisque ces signes dans le ciel impriment à leur mort une certaine ressemblance avec la vôtre.

Mon langage est très hardi ; si vous le trouvez blâmable, veuillez, mon père, déchirer cette page. Sachez-le cependant, si je pouvais leur parler en face, et si j’avais l’espoir d’en être écoutée, je leur dirais ces vérités avec plus d’énergie encore. Je prie beaucoup pour eux, et j’ai un ardent désir que Dieu exauce mes prières. Il ne s’agit après tout que de risquer sa vie, et bien souvent je désire en être délivrée ; ce serait donc perdre bien peu pour gagner beaucoup. Au reste, il n’y a plus moyen de vivre ici-bas, puisque l’on est contraint d’y voir de ses yeux l’illusion qui nous entraîne, et l’aveuglement dont nous sommes frappés.

Parvenue à cette hauteur, l’âme ne forme pas seulement des désirs pour Dieu, mais elle reçoit de lui la force de les réaliser. Elle s’élance au-devant de toutes les occasions de le servir. Encore ne croit-elle rien faire, tant est vive, comme je le disais, la lumière qui lui montre qu’excepté servir Dieu, tout le reste n’est qu’un néant. La douleur alors, surtout quand on est aussi inutile que je le suis, est de ne pas voir se présenter ces occasions. Mais vous, ô mon souverain Bien, veuillez permettre qu’un jour vienne où je pourrai vous payer au moins un denier [3] sur mes dettes immenses ! Daignez, Seigneur, faire en sorte que votre servante vous rende enfin quelque petit service. On a vu d’autres femmes vous prouver leur amour par des actions héroïques ; et moi, je ne sais que parler. C’est pourquoi vous ne voulez point, ô mon Dieu, m’employer à des œuvres. Ainsi, tout mon service se réduit à des paroles et à des désirs. Encore, ma langue n’est-elle pas libre ; hélas ! j’en abuserais peut-être. Fortifiez vous-même mon âme, commencez à la disposer, ô vous, Bien de tous les biens, ô mon Jésus ! Faites naître au plus tôt pour moi des occasions de travailler pour votre gloire. Tant recevoir et ne rien donner en retour, c’est un tourment qui ne se peut souffrir. Coûte que coûte, Seigneur, ne me laissez pas plus longtemps paraître devant vous les mains si vides, puisque vous devez mesurer la récompense sur les œuvres. Voici ma vie, voici mon honneur et ma volonté ; je vous ai tout donné, je suis à vous, disposez de moi selon votre bon plaisir. Je sens, ô mon Seigneur, toute mon impuissance. Gardez-moi près de vous, à cette hauteur où les vérités se découvrent à l’âme, et je pourrai tout ; mais si vous vous éloignez tant soit peu, je me retrouverai bientôt, comme autrefois, sur le chemin de l’enfer.

Ah ! que doit sentir une âme, quand, de cette région où elle est parvenue, elle est forcée de revenir au commerce des hommes, et d’assister comme spectatrice à cette pitoyable comédie de la vie présente ! Quel supplice pour elle de consumer le temps à réparer les forces du corps par la nourriture et par le sommeil ! Tout lui pèse, elle ne sait comment fuir, elle est enchaînée, elle se voit prisonnière. Oh ! comme elle sent sa captivité dans ce corps, et la misère de la vie ! Qu’elle comprend bien la raison qui portait saint Paul à supplier Dieu de l’en affranchir ! Avec l’Apôtre elle élève de grands cris vers Dieu, et lui demande la liberté. J’ai parlé déjà de ces aspirations ; mais ici, ce sont des désirs si impétueux, que très souvent l’âme paraît vouloir s’élancer hors du corps, pour saisir cette liberté qu’on lui refuse. Elle se regarde comme vendue sur une terre étrangère, et ce qui lui est le plus amer, c’est de trouver bien peu d’âmes qui gémissent avec elle et demandent la fin de leur exil, tandis que le plus grand nombre n’aspirent qu’à jouir de la vie.

Ah ! si nous n’étions attachés à rien, si nous ne mettions point notre bonheur dans les choses de la terre, comme le regret de l’absence de Dieu se ferait sentir à nos âmes, et comme la crainte de la mort serait tempérée par le désir de jouir de la vie véritable ! Je m’arrête de temps en temps à cette considération : si, malgré mon peu d’amour, malgré mon incertitude du bonheur à venir que n’ont pas mérité mes œuvres, il me suffit de cette lumière que le Seigneur m’a donnée, pour éprouver souvent un si mortel ennui de me voir dans ce lieu de bannissement, que devaient donc éprouver les saints ! Que devaient sentir un saint Paul, une sainte Madeleine, et tant d’autres, en qui ce feu de l’amour divin jetait de si vives flammes ! Leur vie devait être un martyre continuel. Une chose, ce me semble, calme un peu ma peine, et me donne quelque repos, c’est de traiter avec des personnes en qui je trouve les mêmes désirs : j’entends des désirs confirmés par des œuvres. Il y a, en effet, des personnes qui croient posséder ce détachement et le publient, et de fait, vu leur état et les nombreuses années consacrées au travail de la perfection, il devrait en être ainsi ; et cependant elles se font illusion. Mais l’âme qui l’a obtenu connaît de bien loin celles qui ne l’ont qu’en paroles, et celles qui l’ont en réalité. Elle voit le faible avancement des unes, et les admirables progrès des autres ; on le discerne très facilement, dès qu’on a de l’expérience.

J’ai fait connaître les effets des ravissements qui viennent de l’esprit de Dieu. Ces effets sont tantôt plus grands et tantôt moindres. Dans les commencements, par exemple, ils sont moins sensibles, parce qu’ils ne sont pas encore confirmés par les œuvres. La perfection a ses progrès, et avant que l’âme ait fait disparaître les dernières traces des toiles d’araignées dont je parlais plus haut, il faut un certain temps. Mais à mesure qu’elle grandit en amour et en humilité, les fleurs de ses vertus répandent pour elle et pour les autres des parfums plus pénétrants. Il est vrai néanmoins que par un seul de ces ravissements, Dieu peut opérer dans l’âme de telle sorte, qu’il lui reste peu de travail pour acquérir la perfection. Nul ne saurait concevoir, s’il ne l’a éprouvé, de quels dons Dieu enrichit alors une âme. Jamais, ce me semble, tous nos efforts ne sauraient nous faire parvenir jusque-là. Sans doute, avec l’aide du Seigneur, et en suivant la route tracée par ceux qui ont écrit de l’oraison, en appliquant les principes et les moyens indiqués, on pourra arriver à la perfection et à un notable détachement ; mais ce ne sera qu’en plusieurs années, et avec beaucoup de travail. Au lieu qu’ici, c’est le Seigneur qui agit en peu de temps et sans aucun effort de notre part. Il détache sans retour l’âme de cette terre, et il lui en donne l’empire, fût-elle aussi indigente de mérites que je l’étais : je ne puis rien dire de plus fort, car je n’en avais véritablement presque aucun. Si l’on demande pourquoi il agit ainsi, je dirai : parce qu’il le veut, et qu’il agit comme il lui plaît. Quand il ne trouve pas l’âme disposée, il la dispose à recevoir le bien dont il l’enrichit. Ainsi, il n’accorde pas toujours ses trésors comme récompense des soins avec lesquels on a cultivé le jardin ; il est très certain pourtant qu’il récompense avec libéralité ceux qui, s’adonnant à cette culture, travaillent à se détacher de tout. Mais quelquefois, je le répète, il lui plaît de faire éclater son souverain pouvoir sur le sol le plus ingrat, et de rendre une âme imparfaite capable des plus grands biens. Cette âme est alors comme impuissante à retomber dans les offenses qu’elle commettait auparavant.

Dans cet état, l’âme connaît si clairement la vérité et en a une vue si habituelle, qu’elle regarde tout le reste comme un jeu de petits enfants. Elle se prend parfois à rire en voyant, jusque dans la vie religieuse, des personnes graves, des personnes d’oraison, faire tant de cas de certains points d’honneur qu’elle a déjà foulés aux pieds. Il est, disent-elles, de la prudence et de la dignité de leur rang d’en user de la sorte, pour être plus utiles aux autres. Mais elle sait très bien qu’en méprisant cette dignité de leur rang pour l’amour de Dieu, elles feraient plus de bien en un seul jour, qu’elles n’en feront en dix ans, en s’efforçant de la maintenir.

Cette âme mène une vie de souffrances, elle porte toujours la croix, mais elle fait d’admirables progrès. Ceux qui ont des rapports avec elle la croient à la cime de la perfection ; et néanmoins, peu de temps après, elle est encore plus haut, parce que Dieu répand toujours en elle de nouvelles grâces. Dieu est l’âme de cette âme, il s’en réserve la conduite, et il est lui-même sa lumière ; il lui prête, ce semble, une assistance continuelle pour la préserver de toute offense ; il ne cesse de lui prodiguer ses dons et de l’exciter à le servir.

Dieu ne m’eut pas plus tôt accordé une si grande faveur, que tous mes maux cessèrent ; il me donna la force de m’en affranchir. Dès ce moment, loin de trouver le moindre danger dans les occasions et auprès des personnes qui me nuisaient auparavant, j’y rencontrais un véritable profit : tout me servait de moyen pour mieux connaître Dieu et l’aimer plus que jamais, pour voir combien je lui étais redevable, et pour gémir de ma vie passée. Je comprenais bien que cette force ne venait point de moi ni de mes efforts, je n’avais pas eu le temps d’en faire, mais uniquement de la bonté de Dieu. Jusqu’à ce jour, à dater de l’époque où il commença à me favoriser de ces ravissements, j’ai constamment senti cette force s’accroître. Dans sa bonté, le Seigneur m’a toujours tenue de sa main pour m’empêcher de retourner en arrière, et je vois clairement que lui seul agit en moi, sans presque aucun concours de ma part.

Aussi, pourvu qu’une âme qui reçoit de semblables grâces marche dans l’humilité et dans la crainte, pourvu qu’elle demeure bien convaincue que Dieu fait tout, et nous presque rien, elle peut, ce me semble, traiter avec toutes sortes de personnes. Le contact de leur mondanité et de leurs vices ne lui fera aucune fâcheuse impression ; loin de lui nuire, il lui sera utile, en lui imprimant un nouvel élan vers la sainteté. De telles âmes sont déjà fortes, et Dieu a fait choix d’elles pour travailler au bien des autres ; mais cette force, je le répète n’émane que de lui.

Lorsqu’il a plu à Dieu d’élever une âme à cet état, il lui découvre peu à peu de très grands secrets ; c’est dans ces extases qu’il accorde les véritables révélations, les faveurs insignes et les hautes visions. Tout cela augmente son humilité, sa force, et lui découvre plus clairement la vanité des choses de cette vie, et la grandeur des récompenses que le Seigneur prépare à ceux qui le servent. Plaise à ce grand Dieu que la largesse excessive dont il a usé envers cette misérable pécheresse, contribue à exciter, à encourager ceux qui en liront le récit à tout abandonner sans réserve pour l’amour de lui ! Et si, dès cette vie même, il montre d’une manière aussi éclatante, par la grandeur de la récompense, combien il est avantageux de le servir, que n’avons-nous pas droit d’en espérer dans la vie future ?

1. Voici le jugement que portait saint Jean de la Croix, après avoir lu l’écrit de sainte Thérèse sur cette haute matière : « Ce serait ici le lieu de parler des différents caractères qui distinguent les ravissements, les extases, les élévations et les vols d’esprit dont les âmes spirituelles sont souvent favorisées. Mais je laisse ce travail à quelque autre qui s’en acquittera mieux que moi. D’ailleurs notre bienheureuse mère Thérèse de Jésus a écrit admirablement de ces matières ; et j’espère de la bonté divine que ses ouvrages seront imprimés, et donnés au public sous peu de temps. » (Cantique spirituel, strophe XIII.)

2. Sainte Thérèse se sert ici d’un mot qui n’est pas espagnol. Modifiant tant soit peu l’expression arrobamiento, qui signifie ravissement, elle dit rabamiento, mot de sa façon, auquel répondrait dans notre langue celui d’enragement. Par ce terme qu’elle invente, elle rend mieux l’énergie de celui qu’emploie saint Vincent Ferrier, dans son Traité de la vie spirituelle, pour flétrir et stigmatiser les faux ravissements. Voici le passage auquel la sainte fait visiblement allusion :« Tenez pour certain que la plus grande partie des ravissements, ou plutôt des rages des messagers de Antéchrist, vient de cette manière. »

3. Une monnaie du temps de Sanche IV, dont la marque était une couronne. Par sa valeur infime, elle signifie maintenant quelque chose de méprisable.

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