Vigiles Pascales 2012 (Avon)

Dans le passage de l’épître aux Romains, St Paul nous rappelle le lien entre la passion de Jésus et sa résurrection pour notre propre justification, pour notre salut. « Si, par le baptême dans sa mort, nous avons été mis au tombeau avec lui, c’est pour que nous menions une vie nouvelle, nous aussi, de même que le Christ, par la toute-puissance du Père, est ressuscité d’entre les morts. » Mais, comment et pourquoi la passion du Christ et sa résurrection sont sources de salut pour nous ? Quelle espérance nous ouvre la résurrection ?

À travers l’histoire, nombreux sont les justes qui ont souffert, et beaucoup ont souffert physiquement plus que Jésus. La passion de Jésus ne nous sauve pas de manière comptable, c’est-à-dire en considérant simplement qu’un homme juste a souffert injustement à la place des pécheurs. Le Père, qui aurait pris sa satisfaction dans la mort de son Fils, nous ferait grâce de la nôtre. Mais, la différence entre les souffrances du Christ au jour de sa passion et celle de tous les hommes n’est pas quantitative, elle est qualitative. Il y a dans l’être du Christ une rencontre inimaginable, celle de la vie divine avec le péché et la mort qu’il prend sur lui. St Paul dans ses épîtres va souvent beaucoup plus loin que nous n’osons le faire pour décrire la passion. Selon Paul, au jour de sa passion, Jésus est devenu malédiction (Ga 3,13) et il s’est fait péché pour nous (1 Co 5,21). Dans la tradition biblique, la malédiction et le péché, c’est l’abandon de Dieu, le vide de la séparation d’avec Dieu. Et c’est au jardin des oliviers que le Christ accepte cette rencontre contre-nature de la vie et de la mort. Identifiée au péché, le Fils de Dieu va faire l’expérience de la séparation d’avec son Père, les phrases et les attitudes qui signifient son désarroi face à sa passion ne sont pas du cinéma, Jésus exprime clairement ce qu’il vit sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Il mange le pain des pécheurs, il ne comprend pas pourquoi il se trouve sans Dieu, lui qui a toujours fait la volonté de son Père. Mais malgré cette séparation, cette solitude, on ne trouve, en sa bouche aucun mot de révolte. Jésus descend au plus secret de son cœur, et il transforme la révolte qui marque le cœur du pécheur en une prière de supplications. Il transforme le « non » d’Adam en un oui, un Amen. « Père, entre tes mains je remets mon esprit. » Cette épreuve du Christ, lui seul pouvait la vivre. Il prend sur lui les conséquences de la faute, du péché, c’est-à-dire la séparation d’avec Dieu, sans avoir commis cette faute, et dans cette épreuve, il demeure fidèle, il ne renie pas l’amour du Père.

Dès lors la résurrection de Jésus vient certifier pour les hommes que cette voie du chemin de la croix était juste, et que la fidélité dans l’amour est la voie du salut. La résurrection, ce sont les retrouvailles du Père et du Fils. C’est la tendresse du Père pour son Fils qui lui dit : « non, je ne t’ai pas abandonné ». La communion trinitaire n’a jamais été réellement brisée, mais Jésus avait fait l’expérience de la séparation dans son humanité. Alors qu’il a été identifié au péché, le Christ est demeuré fidèle dans son attitude filiale d’accueil et d’offrande au Père, et le Père n’a jamais rejeté son Fils. Le mystère pascal de Jésus est source de salut pour nous, car il réalise l’œuvre de fidélité à Dieu qui était au-dessus de nos forces. Par sa fidélité malgré tout, le Christ a ouvert la porte de l’alliance nouvelle. La résurrection témoigne que la communion avec Dieu ne vient pas d’abord de l’absence du péché, de la pratique de la loi, mais de la fidélité dans la confiance et l’amour au Père qui ne fait jamais défection à ses fils.

La résurrection est l’œuvre de l’amour du Père qui s’est penché sur Jésus, qui, bien qu’identifiée au péché, n’a pas abandonné la voie de la confiance et de l’amour. Jésus nous montre là le chemin pour atteindre, nous aussi, la vie éternelle, malgré notre péché, nous pouvons espérer avoir accès à la vie divine si nous demeurons dans cette attitude d’offrande, de confiance et d’amour. En ressuscitant Jésus d’entre les morts, le Père ne nous donne pas seulement une preuve sûre à son sujet, mais aussi pour nous une vivante espérance. La vie éternelle s’ouvre pour nous, car nous n’avons plus rien à prouver par nous-mêmes, mais à recevoir de la main de Dieu. Jésus s’est fait péché pour nous, il est devenu malédiction, et il a reçu du Père la vie éternelle en réponse à son acte de confiance et d’amour sur la croix. De même nous devons garder au cœur l’espérance de notre résurrection et de notre participation à la vie divine, celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts nous ressuscitera aussi. Le pardon de nos fautes et le don de la vie éternelle sont désormais inscrit dans notre chair par le baptême. Le Christ a été les prémices de la résurrection, et les prémices annoncent la pleine récolte.

Nous devons garder au cœur cette ferme espérance de la vie qui l’emporte toujours sur les forces du péché, de la mort. Nous devons espérer que quelque chose peut changer aussi dans notre vie, qu’il n’est pas vrai que tout va continuer fatalement comme il en a toujours été avec nos médiocrités, nos fautes, nos échecs, comme s’il n’y avait jamais rien de nouveau à espérer. Espérer, cela veut dire croire que cette fois-ci, ce sera différent, même si, cent fois, nous l’avons déjà cru et que chaque fois nous avons été déçus. C’est notre fidélité dans la voie de la confiance et de l’amour qui touchera le cœur de Dieu, comme Jésus a touché le cœur de son Père au jour de sa passion. Cette fidélité ne pourra tenir que si elle est soutenue par la petite fille de l’espérance comme l’appelle Charles Péguy. Les trois vertus théologales (Foi, charité et espérance) « avancent ensemble, en se tenant par la main, la petite fille espérance est au centre. À les voir, il semblerait que ce sont les grandes qui entraînent la petite, mais c’est tout le contraire : c’est la petite qui entraîne les deux grandes. C’est l’espérance qui entraîne la foi et la charité. Sans l’espérance de tout s’arrêterait. »

Aucune tentative vers le bien, même si elle n’aboutit à rien visiblement, n’est totalement vaine et inutile. Dieu tient compte de tout, et sa grâce sera proportionnée, un jour, à toutes les fois où nous avons eu le courage de recommencer à nouveau, comme si tous les démentis du passé ne comptaient pour rien. À la lumière de la passion et de la résurrection de Jésus, nous devons espérer qu’il n’y a pas de chaîne, aussi solide et ancienne qu’elle soit, qui ne puissent être brisé, ne serait-ce au Paradis. Ce Jésus qui alla visiter ceux qui gisaient dans les ténèbres des enfers et qui a brisé les portes de la mort peut nous délivrer de nos emprisonnements spirituels et de la mort. Au moment opportun, selon l’amour du Père, Jésus pourra saisir notre main et nous arracher de nos tombeaux et dire comme pour son ami Lazare : vient dehors ! Saisissons donc la main tendue du Sauveur, comme Adam et Ève, dans l’icône, et ressuscitons nous aussi avec Jésus en tenant fermes dans l’espérance.

Fr. Antoine-Marie Leduc, o.c.d.