Vision de l’enfer et fondation de San Jose : ch. 32 à 36

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Vision de l’enfer et fondation de San Jose

2Chapitre 322

Déjà, depuis longtemps, Notre-Seigneur m’avait accordé la plupart des grâces dont j’ai parlé et d’autres encore fort insignes, lorsqu’un jour, étant en oraison, je me trouvai en un instant, sans savoir de quelle manière, transportée dans l’enfer. Je compris que Dieu voulait me faire voir la place que les démons m’y avaient préparée, et que j’avais méritée par mes péchés. Cela dura très peu ; mais quand je vivrais encore de longues années, il me serait impossible d’en perdre le souvenir.

L’entrée de ce lieu de tourments me parut semblable à une de ces petites rues très longues et étroites, ou, pour mieux dire, à un four extrêmement bas, obscur, resserré. Le sol me semblait être une eau fangeuse, très sale, d’une odeur pestilentielle, et remplie de reptiles venimeux. A l’extrémité s’élevait une muraille, dans laquelle on avait creusé un réduit très étroit où je me vis enfermer. Tout ce qui, jusqu’à ce moment, avait frappé ma vue, et dont je n’ai tracé qu’une faible peinture, était délicieux en comparaison de ce que je sentis dans ce cachot, Nulle parole ne peut donner la moindre idée d’un tel tourment, il est incompréhensible. Je sentis dans mon âme un feu dont, faute de termes, je ne puis décrire la nature, et mon corps était en même temps en proie à d’intolérables douleurs. J’avais enduré de très cruelles souffrances dans ma vie, et, de l’aveu des médecins, les plus grandes que l’on puisse endurer ici-bas ; j’avais vu tous mes nerfs se contracter à l’époque où je perdis l’usage de mes membres ; en outre, j’avais été assaillie par divers maux dont quelques-uns, comme je l’ai dit, avaient le démon pour auteur. Tout cela, néanmoins, n’est rien en comparaison des douleurs que je sentis alors ; et ce qui y mettait le comble, c’était la vue qu’elles seraient sans interruption et sans fin.

Mais ces tortures du corps ne sont rien à leur tour auprès de l’agonie de l’âme. C’est une étreinte une angoisse, une douleur si sensible, c’est en même temps une si désespérée et si amère tristesse, que j’essaierais en vain de les dépeindre. Si je dis qu’on se sent continuellement arracher l’âme, c’est peu ; car dans ce cas, c’est une puissance étrangère qui semble ôter la vie, mais ici, c’est l’âme qui se déchire elle-même. Non, jamais je ne pourrai trouver d’expression pour donner une idée de ce feu intérieur et de ce désespoir, qui sont comme le comble de tant de douleurs et de tourments. Je ne voyais pas qui me les faisait endurer, mais je me sentais brûler et comme hacher en mille morceaux : je ne crains pas de le dire, le supplice des supplices, c’est ce feu intérieur et ce désespoir de l’âme.

Toute espérance de consolation est éteinte dans ce pestilentiel séjour ; on ne peut ni s’asseoir ni se coucher, car l’espace manque dans cette sorte de trou pratiqué dans la muraille ; et les parois elles-mêmes, effroi des yeux, vous pressent de leurs poids. Là, tout vous étouffe ; point de lumière ; ce ne sont que ténèbres épaisses ; et cependant, ô mystère ! sans qu’aucune clarté brille, on aperçoit tout ce qui peut être pénible à la vue.

Il ne plut pas à Notre-Seigneur de me donner alors une plus grande connaissance de l’enfer. Il m’a montré depuis, dans une autre vision, des choses épouvantables, des châtiments encore plus horribles à la vue, infligés à certains vices ; mais comme je n’en souffrais point la peine, mon effroi fut moindre. Dans la première vision, au contraire, ce divin Maître voulut que j’éprouvasse véritablement ces tourments et cette peine dans mon esprit, comme si mon corps les eût soufferts. J’ignore la manière dont cela se passa, mais je compris bien que c’était une grâce insigne, et que le Seigneur avait voulu me faire voir, de mes propres yeux, de quel supplice sa miséricorde m’avait délivrée. Car tout ce qu’on peut entendre dire, de l’enfer, ce que j’en avais lu ou appris dans mes propres méditations, quoique j’aie assez rarement approfondi ce sujet, la voie de la crainte ne convenant pas à mon âme, tout ce que les livres nous disent des déchirements et des supplices divers que les démons font subir aux damnés, tout cela n’est rien auprès de la peine, d’un tout autre genre, dont j’ai parlé ; il y a entre l’un et l’autre la même différence qu’entre un portrait inanimé et une personne vivante ; et brûler en ce monde est très peu de chose, en comparaison de ce feu où l’on brûle dans l’autre.

Je demeurai épouvantée, et quoique six ans à peu près se soient écoulés depuis cette vision, je suis en cet instant saisie d’un tel effroi en l’écrivant, que mon sang se glace dans mes veines. Au milieu des épreuves et des douleurs, j’évoque ce souvenir, et dès lors tout ce qu’on peut endurer ici-bas ne me semble plus rien, je trouve même que nous nous plaignons sans sujet. Je le répète, cette vision est à mes yeux une des plus grandes grâces que Dieu m’ait faites ; elle a contribué admirablement à m’enlever la crainte des tribulations et des contradictions de cette vie ; elle m’ a donné du courage pour les souffrir ; enfin, elle a mis dans mon cœur la plus vive reconnaissance envers ce Dieu qui m’a délivrée, comme j’ai maintenant sujet de le croire, de maux si terribles et dont la durée doit être éternelle.

Depuis ce jour, encore une fois, tout me parait facile à supporter, en comparaison d’un seul instant à passer dans le supplice auquel je fus alors en proie. Je ne puis assez m’étonner de ce qu’ayant lu tant de fois des livres qui traitent des peines de l’enfer, j’étais si loin de m’enformer une idée juste, et de les craindre comme je l’aurais dû. A quoi pensais-je alors, et comment pouvais-je goûter quelque repos dans un genre de vie qui m’entraînait à un si effroyable abîme ? O mon Dieu, soyez-en éternellement béni ! Vous avez montré que vous m’aimiez beaucoup plus que je ne m’aime moi-même. Combien de fois m’avez-vous délivrée de cette prison si redoutable, et combien de fois n’y suis-je point rentrée contre votre volonté !

Cette vision a fait naître en moi une indicible douleur à la vue de tant d’âmes qui se perdent, et en particulier de ces luthériens que le baptême avait rendus membres de l’Église. Elle m’a donné en outre les plus ardents désirs de travailler à leur salut : pour arracher une âme à de si horribles supplices, je le sens, je serais prête à immoler mille fois ma vie. Je m’arrête souvent à cette pensée : nous sommes naturellement touchés de compassion quand nous voyons souffrir une personne qui nous est chère, et nous ne pouvons nous empêcher de ressentir vivement sa douleur quand elle est grande. Qui pourrait donc soutenir la vue d’une âme en proie pour une éternité à un tourment qui surpasse tous les tourments ? Quel cœur n’en serait déchiré ? Émus d’un commisération si grande pour des souffrances qui finiront avec ]a vie, que devons-nous sentir pour des douleurs sans terme ? Et pouvons-nous prendre un moment de repos, en voyant la perte éternelle de tant d’âmes que le démon entraîne chaque jour avec lui dans l’enfer ?

Je puise encore là un désir non moins ardent : c’est que l’affaire si importante de notre propre salut nous occupe tout entiers. Non, point de réserve : faisons tout ce qui dépend de nous, et ne cessons de demander à cette fin le secours de la grâce. Voici la réflexion que je fais : Toute méchante que j’étais, j’avais quelque soin de servir Dieu ; j’évitais certaines fautes que l’on compte pour rien dans le monde ; Notre-Seigneur me faisait aussi la grâce de supporter de grandes maladies avec une inaltérable patience ; je n’étais portée ni à murmurer ni à médire ; il m’aurait été, ce me semble, impossible de vouloir du mal à qui que ce fût ; je n’étais point travaillée par la convoitise ; mon cœur ne connaissait pas l’envie, ou s’il en éprouva quelque atteinte, jamais du moins je ne me sentis coupable en cela d’aucune faute grave ; il y avait en moi quelques autres dispositions à la vertu ; enfin, quoique très misérable, j’avais presque toujours devant les yeux la crainte du Seigneur ; malgré tout cela, j’ai vu la triste demeure que les démons m’avaient préparée ; et si le supplice que j’endurai fut terrible, il me semble, en vérité, que par mes fautes j’en avais mérité un plus grand. N’ai-je donc pas raison de dire qu’il est dangereux de croire qu’on fait assez pour le service de Dieu ? Comment surtout une âme qui, à chaque pas, tombe en péché mortel, peut-elle goûter un seul moment de repos et de bonheur ? Pour l’amour de Dieu, qu’elle se hâte de fuir les occasions, et ce Dieu de bonté ne manquera pas de venir à son secours, comme il l’a fait mon égard. Plaise au Seigneur de me soutenir désormais, afin que je ne tombe plus ! car j’ai vu où mes chutes me feraient descendre. Qu’il me préserve d’un tel malheur, je l’en conjure au nom de sa bonté infinie ! Amen.

Cette vision et d’autres grands secrets qu’il plut au Seigneur de me découvrir, relativement à la félicité future des justes et aux peines des méchants, me faisaient soupirer après un genre de vie où je pusse faire pénitence de mes péchés, et me rendre tant soit peu digne de cette gloire du ciel qui m’avait été montrée. Fuir tout commerce avec les créatures, et me séparer entièrement du monde, était mon unique vœu. Cette pensée occupait sans cesse mon esprit ; mais loin de le troubler, elle y versait une paix délicieuse : il était manifeste qu’elle venait de Dieu, et que sa divine Majesté donnait à mon âme cette nouvelle chaleur pour digérer une nourriture plus forte que celle dont elle s’était nourrie jusque-là. Recherchant donc ce que je pourrais faire pour sa gloire, il me sembla que je devais commencer par satisfaire aux devoirs de ma vocation, en gardant ma règle avec la plus parfaite fidélité dont je serais capable.

Quoique le monastère où j’étais comptât un grand nombre de servantes de Dieu et que Notre-Seigneur y fût très bien servi, la pauvreté y était si grande, que les religieuses se voyaient souvent obligées d’en sortir, pour aller passer quelque temps dans des maisons où toujours, du reste, elles pouvaient se conduire en tout honneur et toute religion. Ce monastère n’avait pas non plus été fondé dans la rigueur de la première règle ; on y vivait, comme dans tout l’ordre, conformément à la bulle de mitigation. Outre plusieurs autres inconvénients je menais, me semblait-il, une vie trop commode, parce que la maison était vaste et fort agréable. Mais, de tous les dommages, le plus grave à mes yeux était ces fréquentes sorties dont j’usais plus que d’autres ; car certaines personnes, à qui nos supérieurs ne pouvaient le refuser, souhaitant m’avoir en leur compagnie, l’obtenaient d’eux par leur importunité. Il résultait de là que je restais peu dans mon monastère. Le démon devait sans doute y contribuer aussi, jaloux du grand bien que je faisais à quelques-unes de mes sœurs, en leur communiquant les instructions des maîtres spirituels que je consultais.

Je m’entretenais une fois avec quelques personnes, lorsqu’une d’entre elles nous dit que si nous étions déterminées à vivre comme les religieuses déchaussées, il serait possible de fonder un monastère [1]. Cette proposition répondant parfaitement à mes désirs, j’en parlai à cette dame veuve qui était de mes amies (Guiomar de Ulloa), et dans les mêmes sentiments que moi. Elle s’occupa aussitôt des moyens d’assurer des revenus au nouveau monastère. Comme je le vois maintenant, il n’y avait guère d’apparence de succès ; mais avec l’ardeur de nos désirs, la chose nous semblait possible. D’un autre côté, vivant très contente dans la maison où j’étais, la trouvant fort à mon goût, et ma cellule tout à fait au gré de mes désirs, je balançais encore ; il fut néanmoins convenu entre cette dame et moi que nous recommanderions beaucoup l’affaire à Dieu.

Un jour, au moment où je venais de communier, Notre-Seigneur me commanda expressément de m’employer de toutes mes forces à l’établissement de ce monastère, me donnant la formelle assurance qu’il réussirait, et que la ferveur avec laquelle il y serait servi lui procurerait beaucoup de gloire. Il voulait qu’il fût dédié sous le nom de saint Joseph ; ce saint veillerait à notre garde à l’une des portes, et la très sainte Vierge à l’autre, tandis que lui, Jésus-Christ, serait au milieu de nous ; cette maison serait une étoile qui jetterait une grande splendeur ; quoique les ordres religieux fussent relâchés, je ne devais pas croire qu’il en tirât peu de gloire ni peu de service : et que deviendrait le monde, s’il n’y avait des religieux ? Enfin il m’ordonnait de déclarer à mon confesseur (P ; Balthazar Alvarez) le commandement qu’il venait de me faire, et de lui dire qu’il le priait de ne pas s’y opposer et de ne pas m’en détourner.

Cette vision et ces paroles agirent d’une manière si puissante sur mon âme, que je ne pus douter que Dieu n’en fût l’auteur. Je ne laissai pas néanmoins de ressentir une peine très vive, parce que mon esprit me représenta en ce moment une partie des travaux et des croix que devait me coûter une pareille entreprise. Je me trouvais d’ailleurs très contente dans le monastère où j’étais ; et si j’avais commencé à traiter de cette affaire, ce n’avait été ni avec une détermination arrêtée, ni avec certitude qu’elle réussirait. Ici Notre-Seigneur me donnait un ordre pressant ; et comme j’entrevoyais les grandes difficultés que j’allais rencontrer, je balançais encore sur ce que j’avais à faire. Mais le divin Maître me commanda tant de fois la même chose, et me présenta des raisons si nombreuses et si évidentes pour l’entreprendre, que, ne pouvant douter que ce ne fût sa volonté, je n’osai différer davantage d’en parler à mon confesseur. Je lui donnai par écrit la relation de tout ce qui s’était passé. Quoique, d’après les lumières de la raison, il ne vît guère d’apparence de succès dans un tel dessein, à cause du peu de ressources de mon amie pour subvenir aux frais de la fondation, il n’osa pas m’en détourner formellement ; il me dit de le proposer au provincial de notre ordre (P. Ange de Salazar, provincial de Castille), et de m’en remettre à sa décision.

Je me conformai à cet avis ; mais comme je n’avais pas coutume de parler à ce supérieur des visions dont j’étais gratifiée, ce fut cette dame qui lui déclara notre dessein de fonder un couvent. Ce père, qui est ami de tout ce qui tient à la perfection de l’état religieux, entra aussitôt dans les intentions de ma compagne, lui promit de l’aider et de prendre le monastère sous sa juridiction. Ils parlèrent du revenu nécessaire au nouvel établissement, et il fut convenu pour diverses raisons que le nombre des religieuses ne dépasserait jamais celui de treize. Avant d’en venir là, nous avions écrit au saint frère Pierre d’Alcantara pour l’informer de l’état des choses ; il nous avait conseillé de poursuivre cette entreprise, et donné ses avis sur la conduite à tenir.

La sainte consulta aussi, vers cette époque, saint Louis Bertrand, cette grande lumière de l’ordre de Saint-Dominique. Le saint était alors à Valence, en Espagne, où il exerçait la charge de maître des novices. Après avoir recommandé à Dieu, pendant trois ou quatre mois, une aussi importante affaire, il répondit en ces termes : notre projet fut à peine connu dans la ville, qu’il s’éleva contre nous une persécution qui serait bien longue à raconter. Que de mots piquants, que de railleries ! On disait de moi que j’étais folle de songer à sortir d’un monastère où je me trouvais si bien ; on se déchaînait aussi avec violence contre ma compagne. Elle avait peine à le supporter, et je ne savais que devenir, voyant qu’en certaines choses on avait raison. L’âme navrée de douleur, je me recommandai au divin Maître ; il daigna me consoler et relever mon courage, disant que je verrais par là ce qu’avaient souffert les saints qui avaient fondé des ordres religieux ; il me restait encore beaucoup plus de persécutions à essuyer que je ne pouvais penser ; mais nous ne devions point nous en mettre en peine. Il ajouta quelques paroles particulières pour ma compagne, m’ordonnant de les lui transmettre. A notre grand étonnement, nous nous trouvâmes soudain consolées de tout le passé, et pleines de courage pour résister à tous nos adversaires. Il faut le dire, il n’y avait dans la ville presque personne, même parmi les personnes d’oraison, qui ne nous fût contraire, et qui ne regardât notre projet comme une très grande folie.

Cette affaire fit tant de bruit, et causa tant de trouble dans mon propre monastère, qu’il parut ardu au provincial de lutter seul contre tous ; il changea donc d’avis et ne voulut plus consentir à cette nouvelle fondation. Il nous dit que les revenus proposés n’étaient ni sûrs ni suffisants, et que l’opposition à notre projet était trop grande. En tout cela, il semblait bien qu’il avait raison. Enfin, il rétracta sa promesse et le consentement qu’il avait d’abord donné. Comme nous croyions être venues à bout des plus grandes difficultés, notre peine fut bien vive. J’en eus surtout beaucoup de voir que le provincial nous était contraire, car son approbation m’aurait suffi pour me justifier aux yeux de tout le monde. Quant à ma compagne, on ne voulait plus lui donner l’absolution si elle ne renonçait à ce dessein, parce que, disait-on, elle était obligée de faire cesser le scandale.

Avant que notre provincial eût ainsi changé d’avis, et dans le temps où personne dans la ville ne voulant nous donner de conseil, on nous accusait de ne suivre que nos têtes, cette dame était allée trouver un religieux de l’ordre de Saint-Dominique, grand serviteur de Dieu et très savant (Père Ibanez). Elle avait informé ce saint homme de toute l’affaire, lui disant ce qu’elle pouvait donner de son patrimoine pour la fondation ; elle désirait beaucoup être aidée de ses lumières, car c’était l’homme le plus instruit qui fût alors dans la ville, et bien peu dans son ordre lui étaient supérieurs. De mon côté, je lui fis connaître tout notre dessein et quelques-uns des motifs qui nous déterminaient, mais sans lui parler des révélations que j’avais eues ; je me contentai de lui dire les raisons naturelles qui nous faisaient agir, désirant qu’il ne prononçât que d’après cet exposé. Il demanda huit jours pour y réfléchir, et voulut savoir si nous étions résolues de suivre ses avis. Je lui répondis que oui ; mais malgré cette réponse qui était, ce me semble, l’expression vraie de mes sentiments, je demeurais toujours dans une ferme assurance que l’affaire réussirait. La foi de ma compagne était plus vive que la mienne ; rien de tout ce qu’on aurait pu lui dire n’aurait été capable de lui faire abandonner ce dessein. Quant à moi, je croyais, je le répète, qu’il ne pouvait manquer de réussir ; mais, tout en regardant comme vraie la révélation que j’avais eue, je n’y ajoutais foi qu’autant qu’elle n’aurait rien de contraire à la sainte Écriture et aux lois de l’Église que nous sommes tenus de suivre. Si ce savant religieux eût dit que nous ne pouvions, sans offenser Dieu et sans blesser notre conscience, poursuivre ce dessein, il me semble que je m’en serais départie à l’heure même, et que j’aurais cherché d’autres voies pour le faire réussir. Le Seigneur ne me donnait pas d’autres lumières pour ma conduite. Ce grand serviteur de Dieu m’a avoué depuis qu’en acceptant de s’occuper de notre projet, il était bien déterminé à faire tout son possible pour nous empêcher de le réaliser. Il connaissait déjà le bruit que la chose avait fait dans la ville, et, comme à tout le monde, ce projet lui paraissait une folie. Il ajouta qu’un gentilhomme, ayant appris que nous l’avions consulté, lui avait envoyé dire de bien réfléchir à ce qu’il allait faire, et de ne nous seconder en aucune manière ; mais qu’avant de nous répondre, ayant examiné l’affaire avec grand soin, considéré notre intention et la régularité que nous voulions établir dans ce nouveau monastère, il était demeuré persuadé que ce dessein était fort agréable à Dieu, et qu’il ne fallait pas y renoncer. Ainsi, il nous répondit que nous devions nous hâter de le mettre à exécution ; il nous indiqua même la manière de nous y prendre et la conduite à tenir. Il nous dit encore que le revenu qu’on y affectait était insuffisant à la vérité, mais qu’il fallait bien donner quelque chose à la confiance en Dieu. Enfin, il s’offrait à répondre aux difficultés de tous ceux qui s’opposeraient à notre dessein. Depuis ce moment, en effet, il n’a jamais cessé de nous prêter son appui, comme je le dirai dans la suite.

Extrêmement consolées par cette réponse, nous ne le fûmes pas moins en voyant quelques personnes de sainte vie, qui auparavant nous étaient contraires, non seulement s’adoucir, mais nous donner même leur concours. De ce nombre était ce saint gentilhomme dont j’ai fait mention (François de Salcedo). Notre dessein lui semblait d’une perfection très relevée, attendu qu’il reposait tout entier sur le fondement de l’oraison ; et si l’exécution avait à ses yeux de grandes difficultés et semblait comme impossible, il ne laissait pas de juger que Dieu pouvait bien en être l’auteur. Je ne doute pas que Notre-Seigneur ne lui ait inspiré des sentiments si favorables, de même qu’à cet ecclésiastique auquel je m’étais d’abord adressée, et dont j’ai parlé plus haut (Maitre Gaspar Daza). C’était un homme dont tout le monde admirait la vertu, et que Dieu avait visiblement établi dans cette ville pour le salut et la perfection d’un grand nombre d’âmes. Il m’aida beaucoup dans toute cette affaire.

Les choses en étaient là, grâce aux prières que l’on faisait pour nous, et nous avions acheté une maison. Elle était dans un site favorable, mais fort petite ; c’est de quoi je n’avais nulle peine, parce que Notre-Seigneur m’avait dit d’entrer comme je pourrais et que je verrais ensuite ce qu’il saurait faire. Et certes, je l’ai admirablement vu. Aussi, malgré la modicité du revenu, j’avais la ferme conviction que le divin Maître viendrait à notre secours par d’autres voies, et qu’il favoriserait notre entreprise.

2Chapitre 332

Ainsi, l’affaire allait se conclure, et l’on était à la veille de passer le contrat, lorsque notre provincial changea d’avis. Ce fut, je crois, par une conduite toute particulière de la Providence, comme les suites l’ont montré. Le Seigneur, touché de tant de prières, devait rendre son œuvre plus parfaite en la faisant réussir d’une autre manière. Notre supérieur n’eut pas plus tôt retiré son consentement, que mon confesseur m’ordonna de ne plus penser à cette affaire ; et Dieu sait avec quelle peine et au prix de quelles souffrances je l’avais conduite jusqu’à ce point ! Dès qu’on apprit dans la ville que nous l’avions abandonnée, on se confirma dans la pensée que ce n’avait été qu’une rêverie de femmes ; et les murmures redoublèrent contre moi, quoique je n’eusse rien fait que de l’avis du provincial.

J’étais très mal vue de tout mon monastère, pour avoir entrepris d’en établir un où la clôture serait mieux gardée. Les sœurs disaient que c’était leur faire affront ; que rien ne m’empêchait de bien servir Dieu dans mon couvent, comme tant d’autres meilleures que moi ; que je n’étais pas affectionnée à la maison, et que j’aurais mieux fait de lui procurer du revenu que de vouloir le porter ailleurs. Quelques-unes étaient d’avis qu’on me mit en prison ; d’autres, en petit nombre, prenaient faiblement ma défense. Je sentais que celles qui m’étaient opposées avaient raison en bien des choses : je leur exposais quelquefois les motifs de ma conduite ; mais, ne pouvant leur déclarer le principal, qui était le commandement que j’a vais reçu de Notre-Seigneur, je ne savais que faire, et d’ordinaireje gardais le silence. D’autres fois, Dieu m’accordait la très grande grâce de n’éprouver de tout cela aucune inquiétude. Je me désistai donc de mon entreprise avec autant de facilité et de contentement que si elle ne m’eût rien coûté. Nul ne pouvait croire qu’il en fût ainsi, pas même les personnes d’oraison avec qui je traitais. On s’imaginait, au contraire, que j’en étais extrêmement peinée et confuse ; et mon confesseur lui-même était dans cette pensée. Pour moi, comme je croyais avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir pour mettre à execution ce que Notre-Seigneur m’avait commandé, il me semblait que je n’étais pas obligée à davantage ; je demeurais donc tranquille et contente dans le monastère où j’étais, toujours fermement convaincue que ce dessein s’exécuterait, quoique je ne visse ni quand ni par quel moyen cela pourrait être.

Cependant je fus vivement affligée d’un reproche que me fit mon confesseur, comme si, dans cette affaire, j’avais agi contre sa volonté. Notre-Seigneur voulait sans doute ajouter à tant d’autres peines celle qui devait m’être le plus sensible. Au milieu de cette multitude de persécutions, lorsque mon confesseur aurait dû, ce semble, me consoler, il m’écrivit que je devais enfin reconnaître, par ce qui venait d’arriver, que mon projet n’était qu’une rêverie ; qu’instruite par cette leçon, je ne devais plus à l’avenir penser à de telles entreprises ni même parler de celle-là, puisque je voyais le scandale qui en était résulté ; et d’autres choses semblables, faites pour donner de la peine. Cette lettre m’affligea plus que tout le reste ensemble ; je craignis qu’à mon occasion et par ma faute, Dieu n’eût été offensé ; il me, vint, encore à l’esprit que si ces visions étaient fausses, toute mon oraison n’était qu’une chimère, et que j’étais moi-même bien abusée et bien misérable. Ces alarmes me serrèrent tellement le cœur, que j’en étais toute troublée et dans une incroyable affliction. Mais Notre-Seigneur, qui ne m’avait jamais manqué dans toutes ces peines dont j’ai fait le récit, me donnait fort souvent des consolations et des encouragements qu’il n’est pas nécessaire de rapporter ici. Dans l’occasion dont je parle, il me dit de ne point m’affliger, que loin de l’avoir offensé, je lui avais rendu un grand service ; je devais exécuter ce que mon confesseur me commandait, en gardant maintenant le silence sur cette affaire, jusqu’à ce qu’il fût temps de la reprendre.

Ces paroles répandirent tant de calme et de joie dans mon âme, que je ne comptai plus pour rien la persécution soulevée contre moi. Notre-Seigneur me fit connaître alors le prix immense des peines et des persécutions que l’on souffre pour son service ; car, sans parler de tant d’autres précieux avantages que j’en retirais, je vis dès cette époque mon amour pour Dieu prendre des accroissements tels, que j’en étais saisie d’étonnement ; et voilà l’origine de ce désir des souffrances que je ne puis maîtriser. Tandis que je jouissais d’un si grand bonheur, on se figurait que j’étais tout abattue ; il en eût été ainsi, je l’avoue, si Notre-Seigneur ne m’eût soutenue et favorisée par des grâces si extraordinaires. C’est alors que s’accrurent ces transports d’amour de Dieu et ces ravissements dont j’ai parlé ; mais je gardais pour moi le secret de ces faveurs, sans le communiquer à personne.

Ce saint religieux dominicain (le Père Ibanez) persistait à croire comme moi que la fondation aurait lieu. Me voyant fermement résolue à ne plus m’en mêler pour ne pas aller contre les ordres de mon confesseur, il s’en occupait de concert avec cette dame, mon amie, que Dieu m’avait associée dans cette œuvre ; ils écrivirent à Rome, et ils ne négligeaient rien pour en venir à l’exécution.

Le démon parvint, de son côté, à faire savoir que j’avais eu sur cela quelque révélation ; ce bruit se communiquant d’une personne à l’autre, on vint me dire avec grand effroi que les temps étaient fâcheux, qu’on pourrait bien intenter quelque accusation contre moi, et me dénoncer aux inquisiteurs. L’avis me parut plaisant, et je ne pus m’empêcher d’en rire ; car j’étais sûre de mes dispositions intérieures pour tout ce qui regarde la foi, et je me sentais prête à donner mille fois ma vie, non seulement pour chacune des vérités de l’Écriture sainte, mais encore pour la moindre des cérémonies de l’Église. Ma réponse fut donc que sur ce point on pouvait être sans crainte ; mon âme serait en bien mauvais état si j’avais quelque chose à redouter de l’inquisition ; si j’en avais le moindre soupçon, j’irais moi-même me présenter pour être examinée ; mais si l’on m’accusait faussement, Notre-Seigneur saurait me justifier et faire tourner l’accusation à mon avantage.

Je rendis compte de ceci à ce père dominicain, notre ami dévoué, et si savant que je pouvais être bien tranquille en suivant ses avis. Je lui fis connaître en même temps, avec le plus de clarté qu’il me fut possible, toutes les visions que j’avais eues, ma manière d’oraison, et les grâces extraordinaires que Dieu me faisait ; je le suppliai de tout examiner avec attention, de me dire ensuite s’il y trouvait quelque chose de contraire à l’Écriture sainte, et ce qu’il en pensait lui-même. Il me rassura beaucoup ; et j’ai lieu de croire que cette communication fut aussi très utile à son âme. Car, bien qu’il fût déjà excellent religieux, il s’adonna dès ce moment beaucoup plus à l’oraison. Pour s’y exercer plus librement, il se retira dans un monastère de son ordre, bâti en un endroit fort solitaire. Il y avait passé plus de deux ans, lorsque, à son grand regret, l’obéissance vint l’en arracher, les besoins de l’ordre appelant ailleurs un homme d’un tel mérite. Son éloignement, qui me privait d’un si grand secours, me fut très sensible ; néanmoins je n’y mis aucun obstacle, sachant le profit qu’il devait en retirer ; car Notre-Seigneur, me voyant fort affligée de son départ, m’avait dit de me consoler et de n’en avoir point de peine, parce qu’il marchait sous la conduite d’un bon guide. En effet, il était à son retour si avancé dans la perfection et dans les voies intérieures, qu’il me disait que pour rien au monde il ne voudrait n’avoir pas été dans cette solitude. Je pouvais en dire autant de mon côté ; car si auparavant il ne me rassurait et ne me consolait que par les lumières de la science acquise, depuis son retour, il le faisait encore par une grande expérience des choses spirituelles, et en particulier des grâces surnaturelles. Notre-Seigneur, qui voulait la fondation de ce monastère, nous ramena ce saint religieux, juste au moment où son concours nous était nécessaire pour consommer notre entreprise.

Je me renfermai durant cinq ou six mois dans un silence absolu, m’interdisant toute démarche et même toute parole sur cette affaire. Notre-Seigneur, dans cet intervalle, ne m’en dit jamais rien. Je n’en comprenais pas la cause, mais je ne pouvais m’ôter de l’esprit que ce dessein s’accomplirait. Au bout de ce temps, le recteur du collège de la compagnie de Jésus (Père Denys Vasquez) ayant quitté cette ville, Notre-Seigneur lui substitua dans cette charge un homme profondément versé dans les voies spirituelles, et qui, à un grand courage et à un excellent esprit, joignait les lumières de la science (Gaspar de Saint Lazare). Un tel secours m’était alors bien nécessaire ; car mon confesseur dépendant du recteur, et tous ceux de la Compagnie se faisant un devoir rigoureux de ne rien entreprendre sans l’avis de leur supérieur, il en résultait que bien qu’il eût une parfaite connaissance de mes dispositions et un grand désir de me faire avancer à grands pas, il n’osait néanmoins décider sur certaines choses, et il avait bien des raisons d’agir de la sorte. D’un autre côté, mon âme se sentait comme emportée par l’impétuosité de ses transports ; je souffrais beaucoup de la voir ainsi liée par mon confesseur ; cependant je ne m’écartais en rien de ce qu’il me commandait.

Étant un jour dans une profonde affliction, parce qu’il me semblait que ce père n’ajoutait pas foi à mes paroles, Notre-Seigneur me dit de ne point m’affliger, que cette peine finirait bientôt. Ces paroles me causèrent une vive allégresse, dans la pensée qu’elles annonçaient ma mort prochaine, et je ne pouvais me les rappeler sans une grande joie. Mais je ne tardai pas à voir clairement que c’était de l’arrivée du recteur mentionné plus haut que le divin Maître entendait parler, car il ne fut pas plus tôt venu, que cette peine cessa, sans que je l’aie jamais éprouvée depuis. En voici la raison : loin de vouloir restreindre la liberté du père ministre qui était mon confesseur, le nouveau recteur lui dit au contraire de me consoler, l’assurant qu’il n’y avait rien à craindre, et de ne plus me conduire par une voie si resserrée, mais de laisser agir en liberté l’esprit de Dieu dans mon âme ; car quelquefois, au milieu des grands transports qui la saisissaient, il semblait qu’elle pouvait à peine respirer.

Ce recteur vint me voir. Je devais, d’après l’ordre de mon confesseur, lui ouvrir mon âme avec toute la liberté et toute la clarté possibles. D’ordinaire, j’éprouvais une extrême répugnance pour ces sortes d’ouvertures ; il n’en fut pas de même cette fois : en entrant dans le confessionnal, je sentis dans l’intime de mon âme un je ne sais quoi, que je ne me souviens point d’avoir jamais senti, ni auparavant, ni depuis, pour nulle autre personne. Je ne saurais représenter ni faire comprendre par aucune comparaison de quelle manière cela se passait : ce fut une joie spirituelle, et une vue intérieure que cet homme de Dieu me comprendrait, et qu’il y avait du rapport entre son âme et la mienne. C’était là pour moi un mystère ; si auparavant je lui eusse parlé, ou si l’on m’eût fait de lui de grands éloges, la joie que j’éprouvais, en voyant qu’il me comprendrait, n’aurait eu rien d’étonnant ; mais entre lui et moi aucune parole n’avait été échangée, et personne ne m’avait parlé de lui. J’ai parfaitement reconnu depuis que je ne m’étais pas trompée, mon âme ayant sous tous les rapports tiré un très grand profit des communications que j’eus avec lui. Il dirige parfaitement les âmes déjà avancées dans les voies de Dieu ; il ne se contente point de les faire marcher pas à pas, il les fait courir. Dieu lui a accordé, entre autres dons, un talent très particulier pour les porter à la mortification et à un détachement universel des choses de ce monde. Je n’eus pas plus tôt commencé à traiter avec lui, que je compris sa manière d’agir ; je vis que c’était une âme pure, sainte, et qui avait reçu du Seigneur une grâce toute spéciale pour discerner les esprits. Grande fut donc ma consolation.

Il y avait peu de temps que j’étais en relation avec ce père, lorsque Notre-Seigneur commença à me presser de reprendre l’affaire de la fondation. Il me chargea d’en dire les raisons et de faire part de certaines particularités au recteur et à mon confesseur, afin qu’ils ne m’en détournassent pas. Quelques-unes,de ces raisons leur inspirèrent des craintes, principalement au recteur, qui, considérant avec soin et attention tout ce qui s’était passé, n’avait jamais douté que ce dessein ne vint de Dieu.

Enfin, pour bien des motifs, ils n’osèrent ni l’un ni l’autre me détourner de poursuivre mon entreprise, et mon confesseur me permit de nouveau de m’y employer de tout mon pouvoir [2]. Mais mon pouvoir était fort petit, et me trouvant presque seule, je ne pouvais m’empêcher de voir clairement les peines que j’allais rencontrer. Il fut convenu entre nous de conduire l’affaire dans le plus grand secret. Dans ce dessein, je priai l’une de mes soeurs (Jeanne de Ahumada), qui ne demeurait pas dans la ville, d’acheter la maison, et de la faire arranger comme si c’eût été pour elle ; quant à l’argent, il plut au Seigneur de nous l’envoyer par des voies qu’il serait trop long de rapporter [3]. En tout ceci, je veillais à ne rien faire contre l’obéissance ; mais je savais que, si j’en parlais à mes supérieurs, tout serait perdu, comme la première fois, et même qu’il adviendrait pire encore.

Il est incroyable combien j’eus de peines à essuyer, soit pour me procurer de l’argent, soit pour trouver la maison, traiter du prix, et la faire accommoder. Je portais le poids de tout, quoique ma compagne fît ce qu’elle pouvait pour me soulager ; mais ce qu’elle pouvait était si peu de chose que ce n’était presque rien. Elle prêtait seulement son nom et son entremise ; tout le reste retombait sur moi, et je ne comprends pas aujourd’hui comment j’ai pu y résister. Quelquefois, tout affligée, je disais à Notre-Seigneur : Mon divin Maître, pourquoi me commandez-vous des choses qui semblent impossibles ? Encore, toute femme que je suis, si j’avais la liberté !. Mais liée en tant de manières, sans argent, et sans savoir où en trouver pour le bref et pour tout le reste, que puis-je faire, Seigneur ?

Un jour, dans l’impuissance de rien donner à certains ouvriers, je ne savais plus que devenir : saint Joseph, mon véritable père et protecteur, m’apparut, et me dit de ne point craindre de faire marché avec eux ; j’aurais de quoi les payer. J’obéis, sans avoir un denier dans ma bourse, et Notre-Seigneur y pourvut d’une manière qui étonna ceux qui le surent.

La maison me paraissait tellement petite, que je désespérais d’y établir un couvent. Je voulais en acheter une autre, également fort petite, qui était adjacente, et dont nous aurions fait l’église ; mais je n’avais pas de quoi, et je ne savais comment m’y prendre pour y réussir. Un jour, au moment où je venais de communier, Notre-Seigneur me dit : « Je t’ai déjà commandé d’entrer comme tu pourras. » Puis, par forme d’exclamation, il ajouta : « O cupidité du genre humain, qui as peur que la terre même te manque ! Combien de fois ai-je dormi au serein, pour n’avoir pas où me retirer ! » Effrayée de ce juste reproche, je dirigeai mes pas vers la maisonnette, j’en pris le plan, et je trouvai qu’on pouvait y établir un monastère, quoique bien petit. Sans plus penser à acheter une autre maison, je fis arranger celle-là grossièrement et sans recherche, me contentant qu’on y pût vivre et qu’elle ne fût pas malsaine, ce à quoi il faut toujours prendre garde [4].

Le jour de la fête de sainte Claire (le 12 août 1561), comme j’allais communier, cette sainte m’apparut tout éclatante de beauté ; elle me dit de poursuivre avec courage ce que j’avais commencé, et qu’elle m’assisterait. Je conçus une grande dévotion pour elle, et j’ai vu par les effets la vérité de sa promesse : car un monastère de son ordre, qui est proche du nôtre, nous aide à vivre ; et, ce qui est beaucoup plus important, elle a peu à peu conduit mon désir à une si grande perfection, que l’on pratique dans cette nouvelle maison la pauvreté qui s’observe dans les siennes. Nous vivons d’aumônes, et il ne m’en a pas peu coûté pour faire confirmer ce point par l’autorité du Saint-Père, de telle sorte qu’on n’y puisse contrevenir ni nous imposer jamais des revenus [5]. C’est sans doute aux prières de cette bienheureuse sainte que nous sommes encore redevables de la fidélité avec laquelle la divine Majesté nous procure le nécessaire, sans que nous demandions rien à perso ne. Que le Seigneur soit béni de tout ! Amen.

A la même époque, le jour de l’Assomption de Notre Dame, étant dans l’église d’un monastère du glorieux saint Dominique [6], je pensais aux nombreux péchés que j’y avais autrefois confessés, et à certaines circonstances de ma vie imparfaite. Je fus tout à coup saisie d’un si grand ravissement que je me trouvai presque hors de moi-même. Je m’assis, et il me semble que je ne pus voir élever la sainte hostie, ni être attentive à la messe, ce qui me laissa du scrupule. En cet état, il me sembla que je me voyais revêtir d’une robe éblouissante de blancheur et de lumière ; je ne distinguai pas d’abord par qui, mais bientôt j’aperçus Notre-Dame à mon côté droit, et mon père saint Joseph à mon côté gauche, qui m’en revêtaient ; je compris que j’étais purifiée de mes péchés. Étant donc revêtue de cette robe et toute inondée de délices et de gloire, il me sembla que Notre-Dame me prenait les mains. Elle me dit que je lui causais un grand plaisir par ma dévotion au glorieux saint Joseph ; je devais croire que mon dessein concernant la fondation s’exécuterait ; Notre-Seigneur ainsi qu’elle et saint Joseph seraient très honorés dans ce monastère ; je ne devais pas craindre de jamais voir d’affaiblissement sur ce point, quoique je me misse sous une obéissance qui n’était pas de mon goût, parce qu’elle et son glorieux Époux nous protégeraient. Son Fils nous avait déjà promis d’être toujours au milieu de nous ; et, pour gage de la vérité de sa divine promesse, elle me faisait don de ce joyau.

En achevant ces paroles, elle me parut mettre à mon cou un collier d’or très beau, d’où pendait une croix d’une valeur inestimable. Cet or et ces pierreries différaient infiniment de tout ce que l’œil voit ici-bas ; et l’imagination même ne saurait rien concevoir qui approche d’une telle beauté. Il était également impossible de comprendre de quel tissu était cette robe, et de donner la moindre idée de sa blancheur éclatante : à côté d’elle, toute la blancheur d’ici-bas est, pour ainsi parler, noire comme de la suie. Notre-Dame était d’une ravissante beauté ; je ne pus néanmoins rien saisir de particulier dans ses traits ; je vis seulement en général la forme de son visage. Elle était vêtue de blanc, dont l’éclat, quelque extraordinaire qu’il fût, réjouissait la vue au lieu de l’éblouir. Je ne vis pas si clairement saint Joseph ; il m’était présent néanmoins, mais comme on l’est dans ces visions où nulle image ne frappe l’âme, et dont j’ai parlé plus haut. Il me sembla que la très sainte Mère de Dieu était dans toute la fleur de la jeunesse. Après qu’ils eurent passé quelques moments avec moi, versant dans mon âme une gloire et un bonheur qu’elle n’avait pas encore sentis, et dont elle eût voulu jouir sans fin, il me sembla les voir remonter au ciel, accompagnés d’une grande multitude d’anges. Je me trouvai par leur absence dans une extrême solitude ; mais je goûtais une consolation si pure, mon âme se sentait si élevée, si recueillie en Dieu, si attendrie, que je fus quelque temps comme hors de moi, sans pouvoir faire aucun mouvement, ni proférer une parole. J’en demeurai transportée du désir de me consumer tout entière pour la gloire de Dieu. Tout cela se passa de telle sorte et produisit en moi de si grands effets, que jamais je n’ai pu douter que cette vision ne vînt de lui, malgré tous mes efforts pour me persuader le contraire. Elle me laissa extrêmement consolée et dans une grande paix.

Ce que la Reine des anges me dit sur l’obéissance venait de ce que j’avais de la peine à me soustraire à celle de mon ordre. Cependant Notre-Seigneur m’avait dit qu’il ne convenait point de soumettre le monastère aux religieux, me donnant même à connaître les raisons pour lesquelles il ne convenait en aucune manière de le faire. Il m’avait ordonné d’envoyer à Rome par une certaine voie qu’il m’indiqua aussi, m’assurant qu’il nous en ferait venir une réponse favorable. Cet ordre ayant été fidèlement exécuté, tout réussit au gré de nos désirs ; mais si nous n’avions pas suivi ce parti, jamais nous n’aurions vu le terme d’une pareille négociation.

Ce qui est arrivé depuis a fait voir combien il était important de nous mettre sous l’obéissance de l’évêque [7] ; mais je ne le connaissais pas alors, et je ne savais pas quel supérieur nous trouverions en lui. Notre-Seigneur a voulu qu’il fût non seulement plein de bonté, mais encore tel qu’il nous le fallait pour soutenir cette petite maison au milieu de la grande tempête dont j’ai à parler, et pour la mettre dans l’état où elle est aujourd’hui. Béni soit Celui qui a tout conduit si heureusement ! Amen.

2Chapitre 342

Malgré mes soins pour tenir la chose secrète, tout ne put se faire avec tant de mystère que quelques personnes n’en eussent connaissance ; les unes y croyaient, les autres refusaient d’y croire. Je craignais beaucoup que mon provincial, à la moindre parole qu’on lui en dirait à son arrivée, ne me défendit de poursuivre mon dessein ; car, à l’instant même, j’aurais tout abandonné. Voici de quelle manière Notre-Seigneur y pourvut.

Dans une grande ville (Tolède), distante de plus de vingt lieues de celle où j’étais, une dame de qualité venait de perdre son mari, et son extrême affliction l’avait réduite en tel état, que l’on craignait pour sa santé. On lui parla de cette chétive pécheresse, et le divin Maître permit qu’on lui dît du bien de moi pour d’autres biens qui devaient en résulter [8].

Cette dame, d’une naissance très illustre, connaissait beaucoup notre provincial. Elle apprit que les sorties étaient autorisées dans notre monastère, et Notre-Seigneur lui inspira un si grand désir de me voir, dans

l’espérance de trouver consolation auprès de moi, qu’il ne fut pas en son pouvoir d’y résister. Soudain elle fit toutes les démarches possibles pour m’avoir chez elle, et en écrivit au provincial qui était alors fort éloigné d’elle. Celui-ci m’envoya un ordre, en vertu de la sainte obéissance, de partir sans retard avec une religieuse de mes compagnes. Sa lettre m’arriva la veille de Noël au soir. J’éprouvai quelque trouble et une peine excessive de voir que la bonne opinion conçue de moi était la cause de ce voyage, car, connaissant toute ma misère, cette pensée m’était insupportable.

Tandis que je me recommandais instamment à Dieu, je fus saisie d’un grand ravissement, qui dura tout le temps ou presque tout le temps des matines. Notre-Seigneur me dit de partir, et de ne pas écouter les avis des autres, parce que peu me conseilleraient sans témérité. Il ajouta que j’aurais à souffrir dans ce voyage, mais que mes souffrances tourneraient à sa gloire ; il convenait pour l’affaire du monastère que je fusse absente jusqu’à la réception du bref, parce que le démon avait ourdi une grande trame pour l’arrivée du provincial, mais je ne devais rien craindre, car il m’aiderait. Je restai très consolée et encouragée. Le recteur du collège de la Compagnie (Gaspar de Salazar), auquel je rapportai ceci, m’assura qu’aucun motif ne pouvait me dispenser de partir. D’autres me disaient, au contraire, de m’en bien garder ; que c’était une invention du démon pour me nuire, et que je devais en écrire à mon provincial. J’obéis au père recteur, et m’appuyant sur ce que Notre-Seigneur m’avait dit dans l’oraison, je partis sans crainte [9], mais avec une confusion extrême, en voyant à quel titre on me faisait venir, et combien on se trompait sur mon compte. C’est ce qui me portait à conjurer plus instamment mon divin Maître de ne pas m’abandonner. Je puisais une grande consolation dans la pensée qu’il y avait dans la ville où j’allais une maison de religieux de la compagnie de Jésus ; car il me semblait qu’en me soumettant, là comme ici, à ce qu’ils m’ordonneraient, j’y serais avec quelque sûreté.

Il plut à Notre-Seigneur de faire éprouver à cette dame tant de consolation auprès de moi, qu’elle commença aussitôt à se porter beaucoup mieux. Son âme se dilatait de jour en jour. Ce changement frappa d’autant plus, que l’excès de sa douleur l’avait réduite, comme je l’ai dit, à un état déplorable. Le divin Maître accordait, sans doute, cette faveur aux prières redoublées que faisaient pour moi plusieurs personnes de piété que je connaissais.

Cette dame avait une très grande crainte de Dieu, et elle était si vertueuse, que sa foi et sa religion suppléaient à ce qui me manquait. Elle me prit en grande affection, et ses bontés à mon égard faisaient que je l’aimais beaucoup ; mais tout en quelque sorte me devenait une croix : les attentions qu’on avait pour moi m’étaient un supplice, l’estime dont j’étais l’objet in’inspirait de vives craintes. Je veillais sans cesse sur mon âme, sans oser la perdre de vue un seul instant. Notre-Seigneur, de son côté, veillait sur moi, et durant mon séjour chez cette dame, il me fit de très grandes grâces : ces grâces me donnèrent une liberté extraordinaire et un profond mépris pour toutes ces vaines grandeurs de la terre ; plus elles paraissaient imposantes à la vue, plus j’en découvrais le néant. Ainsi, en conversant chaque jour avec des femmes d’une naissance si illustre que j’aurais pu tenir à honneur de les servir, je me sentais aussi libre que si j’avais été leur égale.

Je tirai de tout cela un grand profit spirituel, et je le disais à cette dame. Je ne tardai pas à reconnaître qu’elle était femme, et sujette comme moi aux passions et aux faiblesses. Je vis combien il faut faire peu de cas des grandeurs, puisque plus on est élevé, plus on a de soucis et de peines. La seule sollicitude de soutenir la dignité de sa condition ne laisse pas vivre un moment en repos. On mange hors de temps et de règle, parce que tout doit aller selon l’état et non selon le tempérament ; et très souvent, dans le choix des mets, il faut écouter son rang plutôt que son goût. De tout cela je pris en souveraine horreur le désir d’être grande dame. Dieu me garde, au reste, de manquer au respect que méritent celles qui occupent ce rang ! Quoique celle-ci soit une des premières du royaume, je crois qu’il y en a peu de plus humbles, et cette humilité s’allie chez elle à une admirable franchise de caractère. Je ne pouvais néanmoins voir sans compassion en combien de circonstances elle immolait ses goûts, pour soutenir la dignité de son rang. Ses officiers et ses domestiques étaient bons ; mais enfin, jusqu’à quel point pouvait-elle s’y confier ? Il ne fallait point parler à l’un plus qu’à l’autre, sous peine de voir ce témoignage de faveur exciter la jalousie de tous les autres. Certes, c’est là une servitude ; et, selon moi, un des mensonges du monde est de qualifier du nom de seigneurs ces personnes qui sont esclaves en tant de manières.

Pendant mon séjour dans cette maison, tous ceux qui l’habitaient s’avancèrent, par la grâce de Dieu, dans son service [10]. Je ne pus néanmoins échapper à certains ennuis, et à l’envie de quelques personnes, jalouses de l’affection que cette dame me témoignait ; elles s’imaginaient peut-être que j’avais en vue un intérêt humain. Dieu permit que ces choses et d’autres encore m’apportassent quelque peine, pour m’empêcher de me laisser éblouir par tant d’égards dont j’étais entourée ; et par cette conduite, il fit que mon âme tira profit de tout.

Il arriva alors en cette ville un religieux de haute naissance, avec lequel j’avais traité un certain nombre de fois plusieurs années auparavant (Père Garcia de Tolédo). Comme j’entendais un jour la messe dans un monastère de son ordre, voisin de la maison où j’étais, l’ardeur avec laquelle je souhaitais qu’il fût un grand serviteur de Dieu, m’inspira le désir de connaître la disposition intérieure de son âme. Ainsi, étant déjà recueillie dans l’oraison, je me levai pour aller lui parler. Mais considérant ensuite de quoi je me mêlais, et craignant de perdre mon temps, je me rassis ; cela m’arriva, ce me semble, par trois fois. Enfin le bon ange fut plus fort que le mauvais : je fis appeler ce religieux, et il vint me parler au confessionnal. Comme il y avait plusieurs années que nous ne nous étions vus, nous commençâmes par nous demander réciproquement les particularités de notre vie. Je fus la première à lui déclarer que la mienne avait été remplie de grandes souffrances d’âme. Il me pressa vivement de les lui faire connaître ; je lui répondis qu’elles étaient de nature à rester secrètes, et que je ne pouvais les lui dire. Il me répliqua que puisque ce père dominicain dont j’ai parlé (Père Pierre ybanez) , et qui était son intime ami, les savait, il ne les lui cacherait pas, et qu’ainsi je ne devais pas lui en faire mystère. La vérité est qu’il ne fut ni en son pouvoir de ne pas continuer ses instances, ni au mien de ne pas céder à ses désirs.

D’ordinaire, de telles ouvertures me causaient beaucoup d’ennui et de honte : je n’en éprouvai pas l’ombre avec lui, non plus qu’avec le recteur du collège de la Compagnie dont j’ai parlé (Gaspar de Salazar). Ce fut au contraire pour moi une consolation très vive. Je lui déclarai sous le sceau de la confession tout ce qu’il souhaitait savoir. J’avais toujours eu une haute idée de ses lumières, mais il me parut alors plus habile que jamais. Je ne pouvais me lasser de considérer les merveilleux talents et les excellentes dispositions naturelles qu’il avait pour servir utilement les âmes, s’il se donnait à Dieu sans réserve. Car depuis quelques années, je dois le dire, je ne saurais rencontrer une personne dont les heureuses qualités me charment, que je ne me sente soudain pressée d’un violent désir de la voir tout à Dieu, et cela avec une telle ardeur que je ne puis y résister. Sans doute, je forme ce désir pour tout le monde ; mais pour ces personnes que j’apprécie particulièrement, je le sens si impétueux, que je ne puis m’empêcher d’importuner sans cesse le divin Maître en leur faveur. C’est ce qui m’arriva à l’égard de ce religieux. Il me pria de le recommander instamment à Notre-Seigneur ; mais il n’avait pas besoin de me le dire, attendu qu’il m’eût été impossible de faire autrement.

En le quittant, je me retirai dans l’endroit solitaire où j’avais coutume de faire oraison. Là, profondément recueillie, je commençai, comme je le fais très souvent, à m’adresser à Notre-Seigneur avec le plus grand abandon, et du style d’une personne qui, étant hors d’elle-même, ne sait pas ce qu’elle dit. Car alors, c’est l’amour qui parle ; l’âme est dans un tel transport, qu’elle n’aperçoit plus la distance qui la sépare de celui auquel elle s’adresse ; elle se voit aimée de son Dieu, et cette vue fait qu’elle s’oublie elle-même ; s’imaginant être tout en lui, et ne faire qu’un avec lui sans ombre de division, elle dit des folies. Ainsi, je me souviens qu’après avoir demandé au divin Maître, avec beaucoup de larmes, d’enchaîner sans réserve à son service ce religieux que j’avais toujours estimé bon, mais que je voulais voir parfait, je lui dis sans détour : Seigneur, vous ne devez point me refuser cette grâce ; considérez que c’est là un excellent sujet pour être de nos amis.

O bonté, ô condescendance infinie de Dieu ! Il parait bien qu’il ne prend pas garde aux paroles, mais qu’il considère seulement les désirs et l’amour qui les dictent. Et il souffre qu’une pécheresse comme moi parle avec tant de hardiesse à sa Majesté ! Qu’il en soit à jamais béni !

Le soir même de ce jour, pendant les heures que je donnais à l’oraison, je me souviens que je me trouvai saisie d’une accablante tristesse. Elle était causée par la crainte d’être dans l’inimitié de mon Dieu, et l’impossibilité de savoir si j’étais ou non en état de grâce ; non que j’eusse la curiosité de l’apprendre, mais parce que je désirais mourir pour ne plus me voir dans une vie, où je n’étais pas sûre de n’être pas morte. De toutes les morts, la plus cruelle pour moi était cette pensée que peut-être j’avais offensé mon Dieu. Sous l’étreinte de cette peine, toute transportée d’amour et fondant en larmes, je suppliais mon divin Maître de vouloir me préserver d’un tel malheur. Il me fut dit alors que je pouvais bien me consoler, et être certaine que j’étais en état de grâce, car un si grand amour de Dieu, des faveurs aussi extraordinaires que celles qu’il me faisait, et des sentiments tels que ceux qu’il me donnait, ne pouvaient compatir avec le péché mortel.

Quant à la grâce que j’avais demandée pour ce religieux, j’avais la confiance qu’elle lui serait accordée. Notre-Seigneur me chargea de lui dire de sa part certaines paroles. Cela me mit en grande peine, parce que je ne savais comment m’y prendre ; d’ailleurs, il m’en coûte toujours beaucoup d’avoir à transmettre à un autre des paroles de ce genre, surtout quand j’ignore comment elles seront reçues et si l’on ne se moquera point de moi. Un tel message me jetait donc dans une étrange angoisse. Enfin, voyant si clairement que Dieu voulait cela de moi, je lui promis, à ce qu’il me semble, de n’y pas manquer, mais à cause de la grande confusion que j’en éprouvais, je mis ces paroles par écrit et les donnai à ce religieux. L’impression qu’elles firent sur lui montra bien d’où elles venaient : il résolut de s’adonner désormais à l’oraison de la manière la plus sérieuse, sans toutefois en venir à l’exécution à l’instant même.

Comme Notre-Seigneur le voulait tout à lui, il se servait de moi pour lui dire certaines vérités qui, à mon insu et à son grand étonnement, répondaient aux besoins les plus intimes de son âme ; il le disposait sans doute en même temps à croire que ces avis émanaient de lui. De mon côté, malgré toute ma misère, je suppliais le divin Maitre de l’attirer entièrement à lui, et de lui donner de l’horreur pour tous les biens et les contentements de cette vie. Qu’il soit béni à jamais d’avoir si pleinement exaucé ma prière ! Toutes les fois qu’à partir de cette époque ce religieux s’est entretenu avec moi, sa parole m’a laissée comme ravie ; si je n’avais vu de mes yeux ses admirables progrès, j’hésiterais à croire que Dieu lui ait fait en si peu de temps de si grandes grâces. Il est habituellement si absorbé en Dieu, qu’il parait mort à toutes les choses de la terre. Je prie la divine Majesté de le soutenir toujours de sa main. S’il travaille à se perfectionner de plus en plus, comme la profonde connaissance qu’il a de lui-même me donne sujet de l’espérer, il sera un des plus remarquables serviteurs de Dieu, et il rendra des services signalés aux âmes, par l’expérience qu’il a si promptement acquise des choses spirituelles.

Cette expérience est un don du Seigneur, qu’il accorde quand il lui plait et comme il lui plaît ; le temps et les services n’y font rien. Je ne nie pas qu’ils ne puissent y contribuer beaucoup, mais je dis que souvent Dieu, dans l’espace d’un an, élève certaines âmes à une plus haute contemplation que d’autres en vingt années. Lui seul en sait la raison. C’est une erreur de croire que le temps puisse nous faire comprendre ce que nous ne pouvons savoir absolument que par l’expérience. Ainsi, il ne faut point s’étonner si plusieurs se trompent, en voulant prononcer sur la spiritualité sans être spirituels. Je ne dis pas qu’un savant qui n’est pas dans ces voies ne puisse conduire les âmes qui y sont, pourvu que dans les choses ordinaires, tant intérieures qu’extérieures, il se règle d’après les lumières de la raison, et que pour les surnaturelles, il se conforme à l’Écriture sainte. Pour le reste, qu’il ne se mette pas la tête à la torture, et ne se flatte pas d’entendre ce qu’il n’entend point. Qu’il se garde d’étouffer les attraits extraordinaires dans les âmes : elles ont dans ces voies un plus grand maître qui les régit, et elles ne sont point sans supérieur. Il doit, au lieu de s’en étonner et de considérer cela comme impossible, se souvenir que tout est possible à Dieu, ranimer sa foi, et s’humilier en voyant que, dans cette science, Notre-Seigneur donne peut-être à une pauvre petite vieille plus de lumière qu’à lui, malgré toute sa doctrine. Par ces sentiments d’humilité, il procurera plus de bien aux âmes qu’il conduit, et à lui-même, que s’il faisait le contemplatif, ne l’étant pas. Je le répète, si le directeur n’a pas d’expérience, et s’il n’a une profonde humilité pour reconnaître que ces choses sont au-dessus de sa portée et que cependant elles ne sont pas impossibles, il gagnera peu pour son propre compte, et donnera encore moins à gagner aux âmes soumises à sa conduite. Mais s’il est vraiment humble, il ne doit pas craindre que Dieu permette qu’il se trompe ni qu’il trompe les autres.

Comme ce religieux a sur bien des points, par la grâce de Notre-Seigneur, cette humilité dont je parle, il s’est efforcé d’apprendre par l’étude tout ce qui, en cette matière, peut s’acquérir par cette voie. Il est en effet très savant ; et ce qu’il n’entend pas, faute d’expérience, il le demande à ceux qui en ont. Dieu lui a aussi donné une foi très vive : il a fait ainsi de grands progrès, et en a fait faire à quelques âmes, du nombre desquelles est la mienne. Le divin Maître, voyant les peines qui m’attendaient, et devant appeler à lui quelques-uns de mes guides spirituels, a voulu, dans sa bonté, m’en donner d’autres pour alléger mes épreuves, et pour me faire un très grand bien. Il a tellement changé celui dont je parle, qu’il ne se reconnaît pour ainsi dire plus lui-même. Il lui a enlevé les infirmités qu’il avait, et lui a donné des forces pour faire pénitence ; le courage dont il l’a rempli pour entreprendre toutes sortes de bonnes œuvres, et d’autres signes encore, montrent manifestement une vocation très particulière : que sa souveraine Majesté en soit louée à jamais ! Je crois que tous ces avantages lui sont venus des grâces que Notre-Seigneur lui a faites dans l’oraison. Ces faveurs sont réelles, et non pas apparentes. Dieu a voulu qu’on ait pu le constater en plusieurs épreuves, dont il est sorti bien instruit de l’avantage qu’apportent les persécutions. J’espère de la divine bonté qu’il sera l’instrument d’un très grand bien, non seulement pour quelques membres de son ordre, mais pour l’ordre entier : déjà même on commence à s’en apercevoir.

Dans des visions très élevées que j’ai eues, Notre-Seigneur m’a dit des choses admirables de lui, du père recteur de la compagnie de Jésus (Gaspar de Salazar), et de deux autres religieux de l’ordre de Saint-Dominique : sur l’un de ces derniers il m’a révélé certaines choses importantes que l’on a vues depuis s’accomplir, et qui ont mis au grand jour sa haute vertu.

J’ai néanmoins reçu, sur le compte de celui dont je parle en ce chapitre, un plus grand nombre de lumières. Je veux rapporter ici un fait qui le concerne.

Étant un jour au parloir avec lui, mon âme vit la sienne brûler d’un tel amour de Dieu, que j’en étais presque hors de moi. J’étais ravie à la vue de l’état sublime auquel ce grand Dieu l’avait si promptement élevé. J’éprouvais aussi une grande confusion de l’humilité avec laquelle ce religieux écoutait certaines choses que je lui disais sur l’oraison, et je me demandais comment j’en avais assez peu, pour oser traiter d’un sujet si élevé avec un homme d’un tel mérite : Notre-Seigneur le pardonnait, je veux le croire, à mon grand désir de son avancement. Sa conversation m’était si utile, qu’il me semblait qu’elle excitait en mon âme une nouvelle ardeur de servir Dieu, comme si je n’eusse fait que de commencer.

O mon Jésus ! qu’elle est puissante l’action qu’exerce une âme embrasée de votre amour ! Quelle estime ne devons-nous pas faire d’elle ! et avec quelles instances ne devrions-nous pas vous supplier de la laisser longtemps en cette vie ! Quiconque brûle du même amour devrait, s’il le pouvait, s’en aller à la suite de ces âmes. Quel avantage immense pour un malade du divin amour, d’en trouver un autre atteint du même mal ! Quelle consolation pour lui de n’être plus seul ! Comme ils s’excitent l’un l’autre à souffrir et à mériter ! Comme ils se fortifient dans la résolution d’exposer pour Dieu mille vies, et dans le désir de trouver l’occasion de la perdre effectivement pour son amour ! Ils ressemblent à ces soldats qui, impatients de s’enrichir de la dépouille des ennemis, appellent la guerre de tous leurs vœux comme l’unique moyen d’arriver à leur but. Souffrir, voilà le métier de ces âmes. Oh ! quelle grande chose que de recevoir de Dieu la lumière, pour comprendre ce que l’on gagne à souffrir pour lui ! Mais on ne peut bien le comprendre qu’après avoir tout quitté : car tant que l’on demeure attaché à quelque chose, c’est une marque qu’on l’estime ; et l’on ne saurait l’estimer sans avoir de la peine à le quitter, ce qui est une imperfection qui ruine tout. Ici vient à propos le proverbe : Celui-là est perdu qui court après une chose perdue. En effet, quelle perte plus grande, quel aveuglement plus préjudiciable, quel malheur plus déplorable, que celui d’une âme qui estime beaucoup ce qui n’est rien !

Pour revenir à mon sujet, j’étais au comble de la joie en considérant cette âme, car Notre-Seigneur, semblait-il, voulait me faire connaître clairement de combien de trésors il l’avait enrichie, et quelle était la grâce qu’il m’avait faite de se servir en cela de moi, quoique j’en fusse si indigne. J’étais plus heureuse et plus reconnaissante des faveurs dont il comblait ce religieux, que s’il me les eût accordées à moi-même : je ne pouvais me lasser de le remercier d’avoir accompli, mes désirs, et exaucé la prière que je lui avais faite d’appeler à son service des personnes d’un tel mérite. Succombant alors à l’excès de sa joie, mon âme sortit d’elle-même pour se perdre dans une plus haute jouissance. Les considérations cessèrent pour elle, et elle n’entendit plus cette langue divine, par laquelle l’Esprit-Saint lui-même semblait parler. J’entrai dans un grand ravissement, qui m’enleva presque entièrement la connaissance, mais qui fut de courte durée. Jésus-Christ m’apparut avec une majesté et une gloire ineffables, me témoignant qu’il était très content de notre entretien ; il me fit clairement connaître aussi qu’il se trouvait toujours présent à de semblables conversations, et que c’était une excellente manière de le glorifier, que de mettre ainsi ses délices à s’entretenir de lui.

Une autre fois, me trouvant éloignée de cette ville, je vis ce religieux tout éclatant de gloire et élevé de terre par les anges. Je connus, par cette vision, qu’il marchait à grands pas dans la sainteté. En effet, une personne qui lui était très redevable et dont il avait sauvé l’âme et l’honneur, ayant porté contre lui un faux témoignage, capable de ruiner sa réputation, il avait soutenu l’épreuve avec grande joie. Il avait supporté avec un égal courage d’autres persécutions, et avait accompli plusieurs œuvres extrêmement utiles au service de Dieu. J’aurais bien d’autres choses à rapporter, si je ne croyais devoir me borner à ce que j’ai dit. Comme vous ne les ignorez pas, mon père, ce sera à vous de me dire plus tard s’il est à propos pour la gloire de Dieu que je les écrive.

Toutes les prédictions dont j’ai parlé et dont je dois parler, touchant cette maison et d’autres sujets, ont été accomplies. Certains événements m’étaient révélés par Notre-Seigneur trois ans à l’avance, et d’autres plus tôt ou plus tard. Je les rapportais tous à mon confesseur (P. Balthasar Alvarez), et à cette veuve mon amie (Guiomar de Ulloa), à qui l’on m’avait permis d’en parler ; j’ai su depuis qu’elle en donnait communication à d’autres personnes, qui peuvent en rendre témoignage. Ces personnes savent bien que je ne mens pas : Dieu me préserve de m’écarter jamais en quoi que ce soit, mais surtout en des choses si graves, de la simple vérité !

Un de mes beaux-frères étant mort subitement, j’en fus très affligée, parce qu’il n’avait pas l’habitude de se confesser souvent. Notre-Seigneur me révéla dans l’oraison que ma sœur (Marie de Cépéda) devait mourir de la même manière, et il me dit de me rendre auprès d’elle, pour la disposer à sa dernière heure. J’en fis part à mon confesseur, et il ne voulut pas me le permettre ; mais le même commandement m’ayant été renouvelé plusieurs fois, il me dit de partir, la chose étant sans inconvénient. J’allai donc trouver ma sœur à la campagne où elle habitait, et, sans lui rien dire du motif qui m’amenait auprès d’elle, je lui donnai toutes les lumières que je pus, et la disposai à se confesser souvent et à veiller avec grand soin sur elle même. Comme elle était très vertueuse, elle suivit mes conseils, et après avoir vécu quatre ou cinq ans dans une grande pureté de conscience, elle mourut sans témoin et sans confession. Heureusement il n’y avait guère plus de huit jours qu’elle s’était confessée, grâce à la bonne habitude qu’elle avait contractée de le faire souvent, circonstance qui me donna une grande consolation. Elle resta très peu de temps en purgatoire ; car huit jours s’étaient à peine écoulés depuis sa mort, lorsque Notre-Seigneur, m’apparaissant au moment où je venais de communier, daigna me la faire voir s’élevant avec lui au séjour de la gloire. Ce qu’il m’avait dit tant d’années auparavant à son sujet n’était jamais sorti de mon esprit, ni de celui de ma compagne, à qui j’en avais fait confidence. Celle-ci n’eut pas plus tôt appris la nouvelle de cette mort, qu’elle vint me trouver tout épouvantée d’en voir la prédiction si littéralement accomplie. Louange sans fin à ce Dieu de bonté, qui prend un grand soin des âmes pour les empêcher de se perdre !

2Chapitre 35 2

Tandis que j’étais chez cette dame, auprès de laquelle je restai plus de six mois, il arriva, par une disposition de la Providence, qu’une béate de notre ordre [11] qui habitait à plus de soixante-dix lieues d’ici, entendit parler de moi. Passant par la région où j’étais, elle fit un détour de quelques lieues pour me voir. Il se trouvait qu’en la même année et au même mois, nous avions reçu l’une et l’autre de Notre-Seigneur l’inspiration d’établir un nouveau monastère de notre ordre. Désirant obéir, elle vendit tout ce qu’elle avait, et fit le voyage de Rome à pied et déchaussée, pour obtenir l’autorisation nécessaire. C’était une femme de grande pénitence, de grande oraison, et que Notre-Seigneur comblait de ses grâces ; Notre-Dame lui était aussi apparue et lui avait ordonné de poursuivre son entreprise. Elle me devançait si fort dans le service de Notre-Seigneur, que j’avais honte de paraître en sa présence [12]. Elle me montra les expéditions qu’elle apportait de Rome, et durant quinze jours que nous fûmes ensemble, nous arrêtâmes le plan sur lequel nous devions établir nos monastères.

Je ne savais point encore qu’avant la bulle de mitigation, notre règle défendit de rien posséder, et mon intention était de fonder le nouveau monastère avec des revenus, afin d’éviter le soin de procurer le nécessaire, ne considérant pas tous les soucis qu’entraîne la propriété. J’avais pourtant lu bien des fois nos Constitutions, mais je n’y avais point remarqué ce que Notre-Seigneur avait lui-même fait connaître à cette bienheureuse femme, quoiqu’elle ne sût pas lire. Elle ne m’en eut pas plus tôt parlé, que j’entrai dans son sentiment. Ma seule crainte était qu’on ne voulût pas me permettre de le suivre, qu’on ne le traitât de folie, et que d’autres n’eussent à souffrir à cause de moi. Car si j’avais été seule, je n’aurais pas balancé un instant ; Notre-Seigneur m’avait déjà donné de si ardents désirs d’être pauvre, que j’aurais été comblée de joie de pouvoir suivre exactement ses conseils. Je n’avais pas l’ombre d’un doute que ce ne fût là le plus parfait ; j’aurais même souhaité, si mon état me l’eût permis, demander l’aumône pour l’amour de Dieu, et n’avoir ni maison ni quoi que ce soit en propre. Mais j’appréhendais que, si Dieu ne mettait pas au cœur de mes compagnes les mêmes dispositions, cette pauvreté ne fût pour elles une source de peines et de distractions. Je voyais en effet certains monastères pauvres, qui ne vivaient pas dans un très grand recueillement, mais je ne m’apercevais pas que c’était la dissipation qui était la cause de la pauvreté, et non la pauvreté celle de la dissipation. Non, la dissipation ne rend pas les maisons plus riches ; et Dieu ne manque jamais à ceux qui le servent. Enfin, ma foi était faible, et celle de cette servante de Dieu était grande.

Je cherchai, selon ma coutume, à m’éclairer auprès d’un grand nombre de personnes, et je n’en trouvais presque aucune de mon avis. Mon confesseur et les savants théologiens que je consultais, ne le partageaient point ; ils m’opposaient tant de raisons, que je ne savais que faire. Je ne pouvais néanmoins me résoudre à fonder avec des revenus, sachant qu’il est plus parfait de ne point en avoir, et que notre règle nous les défend. Parfois, il est vrai, j’étais convaincue par leurs raisons ; mais en retournant à l’oraison et en considérant Jésus-Christ en croix, pauvre et dépouillé de tout, je ne pouvais souffrir d’être riche, et je le suppliais avec larmes de tout disposer de manière que je me visse pauvre comme lui. Je découvrais dans la propriété tant d’inconvénients, une si grande cause d’inquiétude et même de dissipation, que je ne faisais que disputer sur ce sujet avec les savants.

J’en écrivis à ce religieux dominicain qui nous était si dévoué (Pierre Ybanez). Il m’envoya deux feuilles de papier pleines de raisons de théologie pour me détourner de mon dessein, m’assurant qu’il avait beaucoup étudié cette matière. Je lui répondis que je ne prétendais point me prévaloir de la théologie pour me dispenser de vivre selon ma vocation, et d’accomplir le plus parfaitement que je pourrais le vœu de pauvreté que j’avais fait, afin de suivre les conseils de Jésus-Christ ; qu’ainsi je le priais sur ce point de me faire grâce de sa science.

C’était un grand plaisir pour moi de rencontrer quelqu’un qui fût de mon sentiment. Cette dame chez qui j’étais, m’y fortifiait ; mais d’autres, approuvant d’abord mon dessein, y trouvaient, après un examen plus approfondi, tant d’inconvénients, qu’ils mettaient tout en œuvre pour m’en détourner. Je leur disais que, puisqu’ils changeaient sitôt de manière de voir, j’aimais mieux m’en tenir à leur premier avis.

Cette dame désirant voir le saint frère Pierre d’Alcantara qu’elle n’avait jamais vu, le Seigneur permit qu’à, ma prière, il voulût bien venir chez elle. Cet homme de Dieu avait un grand amour pour la pauvreté ; il l’avait religieusement pratiquée durant plusieurs années, et il en comprenait les richesses ; ainsi, non seulement il approuva mon dessein, mais il m’ordonna de travailler de tout mon pouvoir à le faire réussir.

Regardant comme le plus sûr le conseil d’un saint instruit à l’école d’une si longue expérience, je résolus de le suivre, sans plus consulter personne.

Un jour, tandis que je recommandais très instamment cette affaire à Notre-Seigneur, il me dit de ne renoncer en aucune manière à fonder le monastère sans revenus ; que telle était la volonté de son Père et la sienne, et que lui-même m’assisterait. Ces paroles me furent dites au milieu d’un grand ravissement, et elles produisirent sur moi une telle impression, que je ne pus douter que le divin Maître n’en fût l’auteur.

Une autre fois, il me dit que c’était dans les revenus que se trouvait la confusion. Il ajouta d’autres paroles à la louange de la pauvreté, m’assurant que ceux qui le servent ne manquent point du nécessaire. Pour moi, j’en suis si fermement convaincue, que jamais je n’ai éprouvé sur cela la moindre crainte.

Il plut également au divin Maître de changer le cœur du présenté (licencié en théologie), je veux dire de ce religieux dominicain qui naguère m’avait écrit pour me dissuader de fonder le couvent sans revenus. Après le suffrage de tels hommes et les paroles du divin Maître, je n’avais plus rien à souhaiter ; ma joie était au comble : avec ma résolution de vivre d’aumônes pour l’amour de Dieu, il me semblait que j’étais déjà maîtresse de tous les trésors du monde.

En ce temps-là, mon provincial révoqua l’ordre qu’il m’avait donné, en vertu de la sainte obéissance, de me rendre auprès de cette dame ; mais il me laissait libre de partir aussitôt ou de demeurer encore quelque temps avec elle. Précisément à cette époque on devait faire l’élection d’une prieure dans notre monastère, et l’on me donnait avis que plusieurs des sœurs songeaient à m’imposer le fardeau. La seule pensée de ce dessein me jeta dans une peine indicible ; je sentais que j’aurais souffert avec joie tout autre martyre pour l’amour de Dieu ; mais je ne pouvais me résoudre à m’exposer à celui-là. Sans parler de la peine de conduire un si grand nombre de religieuses, ni de cette constante aversion pour les charges qui m’avait toujours portée à les refuser, j’y trouvais un grand danger pour ma conscience. Ainsi, je remerciai Dieu d’être absente dans le temps de cette élection, et j’écrivis à mes amies pour les conjurer de ne point me donner leurs voix.

Tandis que j’étais ainsi pleine de joie de me trouver éloignée de tout ce bruit, Notre-Seigneur me dit de ne pas manquer de partir ; puisque je désirais des croix, une bonne m’était préparée ; je ne devais pas la refuser, mais partir avec courage et sans délai ; lui-même m’aiderait. Cet ordre m’affligea beaucoup, et je ne faisais que pleurer, dans la pensée que cette croix était la charge de prieure. J’étais persuadée, comme je l’ai dit, qu’elle ne convenait en aucune façon au bien de mon âme, et que je n’avais pas pour cela les aptitudes voulues. J’en parlai à mon confesseur, et il m’ordonna de hâter mon départ, me disant qu’évidemment c’était le parti le plus parfait ; néanmoins, comme il me suffisait d’être arrivée pour le temps de l’élection, je pouvais, ajoutait-il, à cause de l’extrême chaleur et du danger de tomber malade en chemin, différer encore quelques jours.

Mais Notre-Seigneur avait d’autres desseins, et il fallut s’y soumettre. Je me trouvais dans un trouble extrême, et dans une entière impuissance de faire oraison ; je n’exécutais pas, me semblait-il, le commandement que m’avait fait Notre-Seigneur ; je refusais d’aller m’offrir à la tribulation, et je restais pour mon plaisir dans un endroit où j’étais bien traitée ; tout mon dévouement pour Dieu se réduisait à des paroles ; pouvant, par mon retour, lui plaire davantage, pourquoi balancer à partir ? Après tout, si je devais en mourir, que j’en mourusse ! Outre ces alarmes, mon âme était en une extrême angoisse, et le Seigneur me retirait toute consolation dans l’oraison ; enfin, je me trouvais en tel état, que mon tourment était inexprimable.

Témoin de ma peine, et cédant comme moi à l’inspiration de Dieu, mon confesseur me dit de ne plus différer mon départ. Je suppliai donc cette dame de vouloir bien y consentir. La douleur qu’elle en eut lui fut si sensible, que cela devint pour moi un autre tourment ; car elle n’avait obtenu de mon provincial qu’avec beaucoup de peine et de très grandes instances, la permission de m’avoir auprès d’elle.

Sachant la vive peine que cette séparation lui causait, je regardais comme une merveille qu’elle voulût y consentir ; mais comme elle avait une grande crainte du Seigneur, lorsque je lui dis entre autres choses qu’il y allait de son service, et lui donnai quelque espérance de revenir la voir, elle se rendit enfin, quoique avec beaucoup de peine. Pour moi, je n’en avais point de partir, car je comprenais que c’était là le plus parfait et que le service de Dieu le demandait ; aussi la joie de le contenter me rendait facile le sacrifice de quitter cette dame, si affligée de mon éloignement, et d’autres personnes à qui je devais beaucoup, particulièrement mon confesseur, qui était un religieux de la compagnie de Jésus, de la direction duquel je nie trouvais fort bien. Plus les consolations dont je me privais pour l’amour de Notre-Seigneur étaient grandes, plus je sentais la joie pénétrer dans mon âme. Ce sentiment simultané de joie et de douleur, et une allégresse naissant de la peine, étaient quelque chose d’incompréhensible pour moi. J’étais sereine, consolée, et donnant sans effort plusieurs heures à l’oraison. Je voyais que j’allais en quelque sorte me jeter dans un feu ; et au reste, Notre-Seigneur m’en avait prévenue ; il m’avait annoncé une grande croix, que jamais, il faut le dire, je ne me serais figurée si pesante ; et malgré tout cela, je partais non seulement joyeuse, mais impatiente d’entrer dans ce combat où Dieu m’engageait, et pour lequel il animait ma faiblesse d’un si grand courage.

Ce que j’éprouvais étant, comme je viens de le dire, un mystère pour moi, cette comparaison me vint à l’esprit. Je suppose que j’ai un joyau on un autre objet qui me donne un grand plaisir ; j’apprends qu’une personne que j’aime plus que moi-même en a envie ; je fais plus de cas de sa satisfaction que de la mienne, et j’éprouve plus de contentement d’être privée de ce plaisir pour l’amour de cette personne, que je n’en éprouvais de posséder cet objet précieux. Comme ma joie de la satisfaire surpasse le plaisir que je recevais de ce joyau, elle fait disparaître la peine d’en être dépossédée et de me voir privée du contentement qu’il m’apportait. Ainsi, quoiqu’il fallût m’éloigner de personnes si affligées de mon départ, et que je sois de mon naturel si reconnaissante que cela m’aurait grandement attristée dans un autre temps, je n’aurais pu alors, quand je l’aurais voulu, en avoir aucune peine. Il était, au reste, si important pour l’affaire de cette sainte maison que j’avais dessein de fonder, de ne pas différer mon départ d’un seul jour, que je ne vois pas comment elle aurait pu se conclure, si j’eusse tardé.

O miracle de la bonté divine ! je ne puis me rappeller sans ravissement le secours si particulier que sa Majesté se plaisait à m’accorder pour l’établissement de ce petit coin divin1. Il me semble pouvoir le nommer ainsi, car, je le crois, c’est un séjour où le Seigneur prend ses divines complaisances, puisque lui même me dit un jour dans l’oraison, que cette maison était le paradis de ses délices. Il a choisi lui-même les âmes qu’il y a attirées, et en la compagnie desquelles je ne me vois qu’avec une grande, une très grande confusion. Mon dessein étant de vivre en ce monastère dans une très étroite clôture, dans une stricte pauvreté, et d’employer beaucoup de temps à l’oraison, je n’aurais osé espérer rencontrer des personnes si parfaites pour un tel genre de vie. Elles portent le joug avec tant d’allégresse et de bonheur, qu’elles se trouvent indignes d’avoir été reçues dans ce saint asile : c’est là surtout le sentiment de quelques-unes d’entre elles, que le divin Maître a appelées du milieu des vanités et des fêtes du monde, où elles pouvaient vivre heureuses, à en juger par ses maximes. Notre-Seigneur leur a rendu avec tant d’usure, en véritables contentements, les fausses joies qu’elles ont quittées, qu’elles se reconnaissent manifestement payées au centuple, et ne peuvent se lasser de lui en rendre les plus vives actions de grâces. Quant aux autres, il les a changées de bien en mieux. Il donne aux jeunes du courage, et leur montre par une lumière si vive que le plus grand bonheur, même dès cette vie, se trouve dans cette séparation du monde, qu’elles ne peuvent plus rien désirer. Enfin, à celles qui sont plus âgées, et qui ont peu de santé, il a constamment donné jusqu’ici la force de supporter les mêmes austérités que toutes les autres.

O Dieu de mon âme, avec quel éclat se montre votre toute-puissance ! Et qu’il est superflu de chercher les raisons de ce qu’elle veut ! Vous rendez faisables les choses qui, selon la lumière de notre raison, semblent impossibles. Vous nous montrez par là, mon divin Maître, que pour nous rendre tout facile, vous n’attendez que d’être véritablement aimé de nous, et de nous voir tout quitter pour votre amour. On peut bien dire qu’il n’y a qu’une peine apparente dans l’observation de vos préceptes. Pour moi, Seigneur, je ne l’aperçois point ; et je ne comprends pas comment on peut trouver étroit le chemin qui conduit à vous. A mes yeux, ce n’est pas un sentier, mais un chemin royal, un chemin souverainement sûr, pour ceux qui y marchent avec courage. Là, point de passages dangereux, point de pierres pour nous faire tomber ; j’appelle ainsi les occasions de vous offenser. Ce que je nomme sentier, dangereux sentier, chemin étroit, c’est celui qui, bordé d’un côté d’une vallée profonde où il est facile de tomber, est suspendu, de l’autre, au-dessus d’un abîme : il suffit d’un faux pas pour y rouler et pour être mis en pièces. Celui qui vous aime véritablement, ô mon souverain Bien, marche avec assurance, par un chemin large et royal, loin de tout précipice. Vient-il à chanceler, aussitôt, Seigneur, vous lui tendez la main ; et si son amour s’adresse à vous et non au monde, une chute, ni même plusieurs, ne sauraient le perdre, car il chemine dans la vallée de l’humilité.

Je ne puis comprendre de quoi ont peur ceux qui redoutent de s’engager dans le chemin de la perfection. Daigne le Seigneur, dans sa miséricorde, leur faire connaître les manifestes dangers de cette voie du monde où l’on suit la foule en aveugle, et tout ce qu’il y a, au contraire, de sécurité à marcher avec ardeur dans la voie de Dieu. Tenons sans cesse nos regards attachés sur ce Dieu de bonté, et ne craignons pas que ce Soleil de justice se cache, ni qu’il nous laisse au milieu des ténèbres, en danger de nous perdre, si nous ne l’abandonnons pas nous-mêmes. Tandis que les mondains vivent sans crainte au milieu des lions impatients de les déchirer, je veux dire au milieu de ce que le monde appelle honneurs, plaisirs et délices, le démon nous fait peur avec des moucherons. A cette vue, je voudrais mille fois exprimer ma stupeur, et dix mille fois verser des torrents de larmes. Je voudrais, d’une voix qui pût être entendue de tous les hommes, leur faire connaître l’aveuglement et la malice où j’ai été, afin de les aider à ouvrir les yeux. Que Celui dont la bonté en a le pouvoir, dessipe leurs ténèbres, et ne permette pas que je retombe dans mon aveuglement ! Amen.

2Chapitre 362

Étant partie de cette ville (Tolède), je m’en revenais fort joyeuse, et j’acceptais de grand cœur tout ce qu’il plairait à mon divin Maître de me faire souffrir. Le soir même de mon arrivée ici (Avila), nous reçûmes les dépêches de Rome et le bref pour l’établissement de notre monastère [13]. Ma surprise fut grande, et ceux qui savaient de quelle manière Notre-Seigneur m’avait pressée de revenir, ne furent pas moins étonnés quand ils virent combien ma présence était nécessaire, et dans quelle conjoncture le divin Maître me ramenait. Je trouvai dans la ville l’évêque, le saint frère Pierre d’Alcantara et ce vertueux gentilhomme (François de Salcédo) qui le logeait chez lui, les serviteurs de Dieu trouvant toujours dans sa maison asile et bon accueil. Ils s’employèrent tous deux auprès de l’évêque, et le déterminèrent à prendre sous sa juridiction le nouveau monastère. Comme il devait être fondé sans revenus, la faveur demandée au prélat n’était pas petite ; mais il était si affectionné aux personnes en qui il voyait une ferme résolution de servir Dieu, qu’il se sentit aussitôt disposé à nous aider.

Ce fut le bienheureux Pierre d’Alcantara qui fit véritablement tout, soit en approuvant notre. entreprise, soit en nous ménageant la faveur de plusieurs personnes. Si, comme je l’ai dit, je n’étais pas arrivée dans un moment si favorable, je ne vois pas comment notre dessein eût pu réussir. En effet, le saint vieillard ne passa ici que huit jours tout au plus, durant lesquels il fut fort malade, et Dieu l’appela à lui très peu de temps après (le 18 octobre 1562). Il semble que sa divine Majesté n’avait prolongé sa vie que pour conduire à terme cette entreprise ; car, depuis plus de deux ans, si mon souvenir est fidèle, ses forces étaient entièrement épuisées. Tout se fit dans le plus grand secret, et si l’on ne s’y fût pris de la sorte, je ne sais si on aurait pu rien exécuter, tant la ville était opposée à un tel dessein, comme la suite le fit voir.

A cette époque, Notre-Seigneur envoya une maladie à un de mes beaux-frères (Jean de Ovalle, mari de Jeanne de Ahumada) ; sa femme étant absents de cette ville, il se trouvait dans un tel abandon, qu’on me permit de demeurer auprès de lui. Ainsi l’on ne se douta de rien. Il s’élevait bien quelques légers soupçons dans l’esprit de certaines personnes, mais elles ne pouvaient y croire. Chose admirable ! la maladie de mon beau-frère ne dura que le temps nécessaire à notre affaire ; et lorsqu’il fut besoin qu’il recouvrât la santé, pour que je pusse retrouver ma liberté et que lui-même pût quitter la maison, Notre-Seigneur la lui rendit si soudainement qu’il en était émerveillé.

Ce que j’eus à souffrir ne fut pas peu de chose. J’avais bien des démarches à faire auprès d’un grand nombre de personnes, pour obtenir leur approbation. Je devais en même temps soigner mon malade, et, en outre, presser les ouvriers de donner au plus tôt à la maison quelque forme de monastère ; car les travaux étaient encore bien loin d’être terminés. Ma compagne n’était point dans la ville ; nous avions pensé que son absence couvrirait mieux notre dessein. Plusieurs raisons m’engageaient à hâter l’ouvrage ; je craignais, en particulier, qu’à tout moment on ne m’ordonnât de retourner à mon monastère. J’eus tant de peines à essuyer, qu’il me vint en pensée si ce n’était pas là cette grande croix que Notre-Seigneur m’avait prédite ; je la trouvais néanmoins légère auprès de celle dont je m’étais fait l’idée.

Enfin, tout étant prêt pour la fondation, il plut à Notre-Seigneur que le jour même de la fête de saint Barthélemy, quelques filles prissent l’habit [14], et que le très saint Sacrement fût mis dans notre église ; et ainsi se trouva légitimement érigé, en l’année 1562, avec toutes les approbations requises de l’autorité, le monastère de notre glorieux père saint Joseph. J’assistai à la prise d’habit avec deux religieuses de notre couvent, qui s’en trouvaient alors absentes.

La maison où ce petit monastère venait d’être fondé était celle qu’habitait mon beau-frère ; car, ainsi que je l’ai dit, c’était lui qui l’avait achetée, afin de mieux dissimuler notre affaire. De la sorte, j’y étais par la permission de mes supérieurs, et de plus, pour éviter le plus petit manquement à l’obéissance, je ne faisais rien que de l’avis de savants théologiens. Comme ils voyaient que, pour diverses raisons, mon dessein était très avantageux à tout l’ordre, ils m’assuraient que je pouvais en poursuivre l’exécution, bien que ce fût en secret et en prenant soin que mes supérieurs n’en eussent point connaissance. Si l’on m’eût dit qu’il y avait en cela la moindre imperfection, j’aurais abandonné non seulement ce monastère, mais mille monastères ; ceci est certain. Car, quelque désir que j’eusse de l’établissement de ce couvent, pour y vivre entièrement séparée du monde, selon toute la perfection de mon état, et dans une clôture plus étroite, ce désir était de telle nature, que si j’avais compris qu’il était plus de la gloire de Dieu de tout abandonner, je l’aurais fait avec une tranquillité et une paix parfaite, comme je l’avais fait une autre fois.

Ce fut pour moi un avant-goût de la gloire céleste, de voir cette petite maison honorée de la présence du très saint Sacrement, et de remédier à la nécessité de quatre pauvres orphelines, grandes servantes de Dieu, en les recevant sans dot. Dès le principe, j’avais désiré que les premières qui entreraient fussent, par leur exemple, le fondement de cet édifice spirituel, et propres à réaliser le dessein conçu par nous de mener une vie très parfaite et de très grande oraison. Je voyais enfin accomplie une œuvre qui devait, je le savais, glorifier Notre-Seigneur, et tourner à l’honneur de l’habit de sa glorieuse Mère. C’était là mon vœu le plus ardent. C’était aussi pour moi une grande consolation d’avoir exécuté ce que Notre-Seigneur m’avait particulièrement recommandé, et d’avoir élevé dans cette ville une église à mon glorieux père saint Joseph, qui n’y en avait point auparavant [15]. Ce n’est pas que je crusse y avoir contribué en rien ; une pareille pensée était alors comme elle l’est encore, bien loin de moi. Je le sais très bien, Notre-Seigneur seul faisait tout ; et si je lui prêtais quelque petit concours, j’y mêlais tant d’imperfections, qu’il me devait plutôt des reproches que de la reconnaissance. Mais je me sentais inondée de joie, en voyant que sa divine Majesté avait daigné se servir d’un aussi faible instrument que moi pour une œuvre si grande ; et cette joie remplissait tellement mon âme, que j’en étais comme hors de moi et tout absorbée dans une oraison profonde.

Trois ou quatre heures après la cérémonie, le démon me livra un combat intérieur dont je vais parler. Il me mit dans l’esprit que peut-être j’avais offensé Dieu dans ce que j’avais fait, et manqué à l’obéissance en fondant ce monastère sans l’ordre de mon provincial. Celui-ci, je le sentais bien, devait voir avec quelque peine que j’eusse mis le couvent sous la juridiction de l’évêque sans lui en avoir rien dit ; néanmoins, comme il avait refusé de le prendre sous la sienne, et que personnellement je restais sous son obéissance, il me semblait qu’il n’en serait point fâché. D’autre part, les religieuses que je venais de recevoir vivraient-elles contentes dans une si étroite clôture ? Le nécessaire ne leur manquerait-il point ? Cette fondation n’était-elle pas une folie ? Pourquoi m’étais-je engagée dans cette entreprise, moi qui pouvais si bien servir Dieu dans mon couvent ? Les ordres que j’avais reçus de Notre-Seigneur au sujet de ce nouveau monastère, les avis des personnes sages que j’avais consultées, les prières que depuis plus de deux ans on n’avait pour ainsi dire pas cessé de faire à cette intention, s’effacèrent tellement de ma mémoire qu’il ne m’en restait plus la moindre idée. Je me souvenais seulement des pensées que j’avais eues par moi-même. Toutes les vertus, et même la foi, étaient alors suspendues en mon âme, et je n’avais la force ni d’en produire aucun acte, ni de me défendre contre tant d’attaques de l’ennemi. Le démon m’inspirait d’autres craintes : avec tant d’infirmités, pourrais-je m’enfermer dans une maison si petite, et m’y assujettir à un genre de vie si austère, après avoir vécu dans un monastère si spacieux, si agréable, où j’avais toujours été si contente, et où j’avais tant d’amies ? Je ne me plairais peut-être pas avec celles qui composaient la nouvelle maison. Je m’étais engagée à bien des choses, et la difficulté de les accomplir pourrait me jeter dans le désespoir. Peut-être le démon avait-il prétendu par là m’ôter la paix et la tranquillité d’esprit ; en proie au trouble, comment pourrais-je me livrer à l’oraison ? Enfin, n’allais-je pas hasarder le salut de mon âme ?

Le démon présentait tout cela à mon esprit, sans qu’il me fût possible de penser à autre chose ; et il répandait en même temps dans mon âme une affliction, une obscurité, des ténèbres, que je ne saurais dépeindre. Me voyant dans cet état, je m’en allai devant le très saint Sacrement, bien que je fusse incapable de former une prière, une personne à l’agonie n’étant pas, me semble-t-il, dans une angoisse plus grande. De plus, je n’osais confier ma peine à personne, parce que je n’avais pas encore de confesseur désigné.

O mon Dieu ! Qu’elle est grande la misère de cette vie ! Nul plaisir n’y est assuré, et tout y est sujet au changement. Il n’y avait qu’un moment, je n’aurais pas voulu, me semble-t-il, échanger mon bonheur contre toutes les félicités de la terre, et un instant après, ce qui avait fait ma joie me causait un tel tourment, que je ne savais que devenir. Ah ! si nous considérions attentivement les choses de cette vie, chacun de nous verrait par expérience combien il doit faire peu de cas du plaisir ou du déplaisir qu’il y éprouve. Ce fut là, je puis le dire, un des moments où j’ai le plus souffert dans ma vie ; mon esprit devinait, ce semble, toutes les souffrances qui m’étaient réservées, dont aucune cependant n’eût égalé celle-là si elle eût duré plus longtemps. Mais Notre-Seigneur ne voulut pas laisser souffrir davantage sa pauvre servante, et il fut fidèle à m’assister dans cette tribulation, comme il l’avait fait dans toutes les autres. Par un rayon de sa lumière il me découvrit la vérité ; il me fit voir que le démon était l’auteur de cet orage, et qu’il prétendait m’épouvanter par des mensonges. Rappelant alors à mon souvenir les grandes résolutions que j’avais formées de servir Dieu, et 1es ardents désirs que j’avais eus de souffrir pour lui, je considérai que si je voulais en venir aux effets, je ne devais pas chercher le repos ; si je rencontrais des travaux et des peines, j’aurais aussi plus de mérites ; et si j’endurais ces peines par amour pour Dieu, elles me tiendraient lieu de purgatoire.Pourquoi craindre ? J’avais désiré des croix, je devais me réjouir d’en trouver de si bonnes à porter ; plus la répugnance était grande, plus le profit serait considérable ; enfin, pourquoi devais-je manquer de courage dans le service de Celui qui m’avait comblée de bienfaits ?

Animée par ces considérations et d’autres encore, et faisant un grand effort sur moi-même, je promis, en présence du très saint Sacrement, de solliciter, avec toutes les instances dont je serais capable, la permission de venir dans ce nouveau monastère et, si je le pouvais en sûreté de conscience, d’y faire vœu de clôture. A peine avais-je fait cette promesse, que le démon s’enfuit, et me laissa dans un repos et un contentement qui n’ont jamais cessé depuis. La retraite profonde, les austérités et les diverses observances de cette maison ont pour moi une suavité extrême, et me semblent un joug bien léger. J’y goûte un si indicible bonheur, que je me dis quelquefois à moi-même : Où aurais-je pu choisir sur la terre une vie plus agréable que celle que je mène ici ? Je ne sais si cela est cause que j’ai plus de santé que je n’en avais auparavant, ou si c’est Notre-Seigneur qui, voyant qu’il est nécessaire et raisonnable que je donne l’exemple, veut me consoler en me donnant la force de supporter, quoique avec peine, les mêmes austérités que les autres. Ce qui est certain, c’est que toutes les personnes qui savent quelles étaient mes infirmités, ne peuvent le voir sans étonnement. Béni soit Celui qui est la source de tous les biens, et par la puissance duquel on peut tout !

Je restai très fatiguée du combat que le démon me livra en cette occasion ; mais quand je vis clairement qu’il en était l’auteur, je ne fis qu’en rire. Notre-Seigneur, je crois, le permit pour me faire connaître la grâce signalée qu’il m’avait faite et le tourment dont il m’avait délivrée, en ne permettant pas que, depuis plus de vingt-huit ans que je suis religieuse, j’aie jamais été un seul instant mécontente de mon état. Il voulait aussi m’apprendre à voir sans crainte dans mes sœurs une tentation de ce genre, à leur porter compassion, et me mettre à même de les consoler.

Cette tempête étant calmée, j’aurais bien voulu prendre un peu de repos après midi, n’en ayant presque pas eu dans toute la nuit, et ayant passé plusieurs des nuits précédentes, ainsi que des journées entières, dans des travaux et des soucis qui m’avaient extrêmement fatiguée. Mais cela fut impossible. Déjà la nouvelle de ce qui venait d’avoir lieu excitait une grande rumeur tant dans la ville que dans mon couvent ; et comme je l’ai dit plus haut, ce n’était pas sans quelque apparence de raison. La prieure m’envoya l’ordre de revenir sur-le-champ ; je partis sans délai, laissant mes religieuses plongées dans la peine. Je prévoyais bien des tribulations ; mais comme le monastère était fondé, j’en étais fort peu émue. J’élevai mon âme à Dieu pour lui demander son assistance, et je suppliai mon père saint Joseph de me ramener dans sa maison, lui offrant ce que j’aurais à endurer, et m’estimant fort heureuse de le souffrir pour son service. Ainsi je partis, avec la conviction qu’on me mettrait aussitôt en prison ; j’avoue que j’en aurais été charmée, pour ne plus parler à personne et pour prendre un peu de repos dans la solitude, car j’en avais un extrême besoin, épuisée comme je l’étais d’avoir eu à traiter avec tant de monde

Lorsque je fus arrivée, j’exposai mes raisons à la prieure, et elle s’apaisa un peu. Cependant la communauté fit prier le provincial de se rendre au monastère, remettant toute l’affaire à son jugement. Dès qu’il fut venu, je me présentai devant lui pour être jugée, souverainement contente de souffrir quelque chose pour Notre-Seigneur, sans néanmoins avoir rien fait en cette occasion ni contre sa divine Majesté, ni contre mon ordre. Je travaillais, au contraire, de toutes mes forces à son avantage, et de bon cœur j’aurais donné ma vie pour ce sujet, car tout mon désir était d’y voir établie une entière perfection. Je me rappelai le jugement que Notre­Seigneur eut à subir, et je vis que celui qui m’attendait n’était rien en comparaison. Je dis ma coulpe, comme si j’eusse été fort coupable, et je paraissais l’être à ceux qui ignoraient les motifs de ma conduite. Le provincial me fit une grande réprimande, non pas telle, toutefois que le délit semblait le mériter, vu les rapports qu’on lui avait faits. J’avais pris la résolution de ne rien dire pour me justifier, et je souhaitais réellement la tenir ; aussi, je n’ouvris la bouche que pour lui demander pardon, pénitence, et pour le prier de n’être point fâché contre moi.

En certaines choses, je le voyais, on me condamnait à tort : en disant, par exemple, que je n’avais agi que par vanité, pour faire parler de moi, ou par de semblables motifs. Mais voici d’autres plaintes très justes à mes yeux : j’étais, disait-on, moins parfaite que mes sœurs ; n’ayant point fidèlement observé la règle dans un couvent où elle était si bien en vigueur, c’était témérité de ma part d’entreprendre d’en garder une autre plus austère. A cela on ajoutait que j’avais scandalisé la ville, et ne songeais qu’à introduire des nouveautés. Tout cela me laissait calme, et ne me causait point de peine ; je témoignais cependant en avoir, pour ne pas donner sujet de croire que je méprisais ce que l’on me disait. Enfin le provincial m’ayant commandé, en présence de toute la communauté, de rendre compte de ma conduite, je fus obligée d’obéir. Comme mon âme était tranquille, et que Notre-Seigneur m’assistait, j’exposai mes raisons de manière que ni ce père, ni les religieuses, ne trouvèrent de quoi me condamner. Je vis ensuite le provincial en particulier, et j’entrai avec lui dans plus de détails que je ne venais de faire ; il demeura très satisfait et me promit, si mon entreprise se poursuivait, de m’autoriser à retourner dans le nouveau monastère dès que la ville se serait apaisée ; car le trouble que cette affaire venait d’y exciter était fort grand, comme on va le voir.

Deux ou trois jours après, le corregidor, quelques échevins, et quelques membres du chapitre s’assemblèrent pour délibérer ; ils prononcèrent tous d’une voix unanime que ce nouveau monastère, étant manifestement nuisible au bien publie, ne devait point être toléré ; qu’il fallait en ôter le très saint Sacrement, et qu’ils ne souffriraient en aucune façon qu’on passât outre. Ils ne tardèrent pas à convoquer une nouvelle assemblée de tous les ordres ; deux députés de chaque ordre, choisis parmi les hommes les plus capables, devaient dire leur sentiment. Les uns gardaient le silence, les autres nous condamnaient ; et la conclusion fut qu’il fallait sans délai supprimer le monastère. Seul, un présenté de l’ordre de Saint-Dominique, qui, tout en approuvant la nouvelle fondation, n’était pas d’avis qu’elle fût sans revenus, fit remarquer qu’on ne pouvait pas procéder ainsi à la suppression d’un monastère ; qu’on devait bien réfléchir à ce qu’on ferait, qu’on avait tout le temps d’attendre, et que cela regardait la juridiction de l’évêque [16]. Par ces raisons et d’autres de cette nature, il calma beaucoup les esprits ; ils étaient tellement emportés, que l’on regarda comme une merveille que le dessein de détruire le monastère ne fût pas sur-le-champ exécuté. Mais la véritable cause qui les retint, fut que Notre-Seigneur voulait que cet établissement se fît, et tous nos adversaires ensemble ne pouvaient rien contre une telle volonté. Sans doute ils n’offensaient point Dieu, parce qu’ils étaient animés d’un bon zèle, et croyaient avoir de justes raisons ; mais ils me firent beaucoup souffrir, ainsi que les personnes en petit nombre qui nous favorisaient, car elles eurent une bien rude persécution à essuyer.

L’émotion du peuple était si grande, que l’on ne parlait point d’autre chose ; tous me condamnaient et accouraient, les uns auprès du provincial, les autres auprès des religieuses de mon couvent, pour s’élever contre ma conduite. En mon particulier, je n’en étais pas plus affectée que si l’on n’eût rien dit. Je craignais seulement qu’ on ne détruisît la maison ; cela me causait une grande douleur, comme aussi de voir les personnes qui nous assistaient perdre dans l’estime publique, et être exposées à tant de tribulations à cause de nous. Quant à ce qu’on disait de moi, j’en avais plutôt de la joie que de la peine. Si ma foi eût été plus vive, la paix de mon âme n’aurait en rien été troublée ; mais il suffit d’un léger manquement à une vertu pour rendre toutes les autres comme endormies. C’est pourquoi j’éprouvai une très grande peine pendant les deux jours où l’on tint ces assemblées. Mais au plus fort de ma douleur, Notre-Seigneur me dit : « Ne sais-tu pas que je suis tout-puissant ? que crains-tu ? » Et il m’assura que le monastère ne serait pas détruit. Ainsi, je demeurai très consolée.

La ville porta l’affaire au conseil du roi ; il en vint un ordre de dresser une enquête exacte de tout ce qui s’était fait, et voilà un grand procès commencé. La ville envoya ses députés à la cour. Notre monastère devait aussi envoyer les siens ; mais nous n’avions pas d’argent, et je ne savais que faire. Le divin Maître y pourvut ; car mon provincial ne me défendit jamais de m’occuper de cette affaire. Ami comme il l’est de tout ce qui tient à la vertu, s’il ne nous prêtait pas son concours, il ne voulait point nous faire opposition ; il n’attendait même que de voir l’issue de ce débat, pour me permettre de venir habiter dans ce petit monastère. Cependant ces servantes de Dieu, qui y étaient restées seules [17], faisaient plus par leurs prières, que moi par toutes mes négociations qui ne me demandèrent pas peu d’activité. Il semblait quelquefois que tout fût perdu, et particulièrement le jour qui précéda l’arrivée du provincial ; car la prieure me défendit de me mêler désormais de rien, ce qui était tout ruiner. Je m’en allai alors trouver Notre-Seigneur, et je lui dis : Mon divin Maître, cette maison n’est pas à moi, c’est pour vous qu’elle a été faite ; maintenant que personne ne défend ses intérêts, c’est à vous d’en prendre soin. Après cela, je demeurai aussi tranquille et aussi joyeuse que si tout l’univers eût travaillé à ma place, et je ne doutai plus du succès de cette affaire.

Un ecclésiastique (Gonzalve de Aranda), grand serviteur de Dieu, ami de tout ce qui respire la perfection, et qui m’avait toujours assistée, se rendit à la cour pour y défendre notre cause, et il le fit avec le plus grand zèle. D’un autre côté, ce saint gentilhomme (François de Salcédo) que j’ai toujours considéré et considère encore comme mon père, s’y employait avec une bonté incroyable, sans tenir compte des peines ni des persécutions que lui attirait son dévouement. Notre-Seigneur donnait tant de zèle à ceux qui nous défendaient, qu’ils faisaient leur cause de la nôtre, et l’on eût dit qu’il y allait de leur vie et de leur honneur, quoiqu’il n’y eût au fond que le motif de la gloire de Dieu qui les fit agir.

Notre-Seigneur daigna aussi soutenir d’une manière visible ce vertueux ecclésiastique dont j’ai parlé (Gaspar Daza), et qui était l’un de ceux de qui je recevais le plus d’assistance. L’évêque l’envoya pour parler en son nom dans une grande assemblée qui se tint à notre sujet. Il s’y trouva seul contre tous ; pourtant il parvint à apaiser ses adversaires par certains expédients qu’il proposa. Cela suffit pour gagner du temps, mais non pas pour les empêcher de revenir bientôt à leur résolution de détruire à tout prix le monastère. C’était ce serviteur de Dieu qui avait mis le très saint Sacrement dans notre église et donné l’habit à ces filles ; ce qui lui valut une grande persécution. Cette tempête dura près de six mois ; mais le détail de nos souffrances dans cet intervalle serait trop long à rapporter.

Je ne pouvais assez m’étonner de voir tous les obstacles que soulevait le démon contre quelques pauvres femmes, et comment il pouvait mettre dans l’esprit de tout le monde, j’entends de ceux qui nous étaient contraires, que douze religieuses seulement, avec leur prieure (car elles ne peuvent être davantage), fussent capables d’apporter un si grand préjudice à la ville, en menant une vie si austère. L’inconvénient ou le mécompte, s’il y en avait, ne pouvait retomber que sur elles ; mais quant au dommage de la ville, en vérité, c’était une chimère. Et néanmoins il était si grand à leur avis, qu’ils pouvaient en bonne conscience nous faire une aussi forte opposition. Enfin ils en vinrent à dire que, pourvu que le monastère eût des revenus, ils consentiraient à le laisser subsister.

J’étais bien lasse de la peine que cette affaire donnait à tous nos amis ; aussi, pour leur repos plutôt que pour le mien, j’entrai dans la pensée qu’il n’y aurait pas de mal à avoir des rentes jusqu’à ce que le trouble fût apaisé, sauf à y renoncer ensuite. Quelquefois même, à cause de mon imperfection et de mon peu de vertu, je me figurais que c’était peut-être la volonté de Notre-Seigneur, puisque sans cela notre dessein ne pouvait s’exécuter ; je n’étais donc pas loin de souscrire à cet accommodement. Mais la veille du jour où on devait le conclure, Notre-Seigneur me dit, le soir, tandis que j’étais en oraison, de me garder d’accepter cette condition, parce que si nous commencions à avoir des revenus, on ne nous permettrait plus d’y renoncer. Il me donna encore quelques autres avis.

La même nuit, le saint frère Pierre d’Alcantara, qui était déjà mort, m’apparut. Quelque temps avant de quitter cet exil, il m’avait écrit qu’ayant appris la vive opposition faite à notre établissement, et la grande persécution suscitée contre nous, il s’en était réjoui, parce que ces efforts du démon étaient un signe que Notre-Seigneur y serait fidèlement servi, mais que je devais me garder de consentir à posséder des revenus ; ce qu’il me répétait deux ou trois fois dans la même lettre ; et il m’assurait que si j’étais fidèle à son conseil, tout réussirait au gré de mes désirs. Depuis que Dieu l’avait appelé à lui, je l’avais vu deux autres fois, et j’avais été témoin de la grandeur de sa gloire. Son aspect, loin de m’inspirer aucune terreur, avait inondé mon âme de joie ; car il m’apparaissait toujours dans l’état d’un corps glorieux, rempli d’une félicité à laquelle je participais moi-même. Je me souviens que la première fois, en me parlant de l’excès de son bonheur, il me dit, entre autres choses, qu’heureuse était la pénitence qui lui avait mérité une si grande récompense. Je ne répéterai point ce que je crois avoir déjà écrit ailleurs de ces apparitions ; je me contenterai d’ajouter que, cette troisième fois, il me montra un visage sévère, et disparut après m’avoir dit seulement que pour rien au monde je ne devais accepter des revenus : et pourquoi donc ne voulais-je pas suivre son conseil ? J’en demeurai épouvantée, et après l’avoir raconté le lendemain à ce saint gentilhomme (François de Salcédo) qui s’employait pour nous plus que tout autre, je lui dis qu’il ne fallait en aucune manière consentir à avoir des revenus, mais plutôt continuer à poursuivre le procès. Il en eut une grande joie, sa résolution sur ce point étant plus ferme que la mienne ; et il m’a avoué qu’il n’était entré qu’à contre-cœur dans cet accommodement.

L’affaire étant ainsi en bons termes, voilà qu’une personne fort vertueuse, et animée d’un bon zèle, proposa d’en remettre la décision à des hommes savants. Quelques-uns de ceux qui m’assistaient se rangèrent à cet avis ; et de là pour moi une nouvelle source d’inquiétudes. Je puis dire avec vérité que de tous les artifices dont le démon traversa mon dessein, nul ne me causa plus de peine ; mais Notre-Seigneur vint à mon secours dans cette circonstance comme dans toutes les autres. Il ne m’est pas possible, dans une relation aussi succincte que celle-ci, de faire connaître tout ce qu’il y eut à souffrir durant les deux ans qui s’écoulèrent depuis que la fondation de cette maison fut entreprise jusqu’à ce qu’elle fût achevée ; mais les six premiers mois et les six derniers furent les plus pénibles.

L’émotion de la ville commençait à se calmer : le père présenté dominicain, auquel nous nous étions d’abord adressées (Pierre Ybanez), sut alors, quoique absent, si bien ménager les esprits, qu’il nous fut d’un très grand secours. Notre- Seigneur l’avait amené ici dans une conjoncture où son appui nous fut extrêmement utile ; le divin Maître sembla même ne l’y avoir appelé que pour nous. Car ce père m’a dit depuis qu’il n’avait eu nul sujet de venir, et que c’était comme par hasard qu’il avait appris ce qui se passait ; il ne resta ici que le temps nécessaire pour nos intérêts, et il partit. Malgré cela, il négocia si bien par certaines voies auprès de notre père provincial, que, contre toute espérance, celui-ci me permit dès lors de venir, avec quelques religieuses, habiter le nouveau monastère, afin d’y célébrer l’office divin et d’instruire celles qui y étaient déjà [18].

La joie que j’éprouvai le jour où nous y entrâmes fut inexprimable. Avant de pénétrer dans la maison, je m’arrêtai à l’église pour faire oraison : là, étant presque en extase, je vis Notre-Seigneur Jésus-Christ qui me recevait avec un grand amour, et qui, en me mettant une couronne sur la tête, me témoignait sa satisfaction de ce que j’avais fait pour sa très sainte Mère. Un autre jour, tandis qu’après complies nous étions toutes en oraison dans le chœur, la très sainte Vierge m’apparut, environnée d’une très grande gloire, et revêtue d’un manteau blanc sous lequel elle nous abritait toutes. Elle me fit en même temps connaître le haut degré de gloire auquel son divin Fils devait élever les religieuses de cette maison.

Nous n’eûmes pas plus tôt commencé à faire l’office, que le peuple fut touché d’une grande dévotion pour ce monastère. Nous reçûmes de nouvelles religieuses [19]. Notre-Seigneur changea le cœur de ceux qui nous avaient le plus persécutées ; ils se montraient pleins de dévouement à notre égard, et nous faisaient l’aumône, approuvant ainsi ce qu’ils avaient tant condamné. Ils se désistèrent peu à peu du procès intenté contre nous, et ils reconnaissaient que ce monastère était l’œuvre de Dieu, puisque sa souveraine Majesté l’avait fait triompher d’une si étonnante opposition.

Il est certain qu’il ne se trouve plus personne aujourd’hui qui pense qu’il eût été sage d’abandonner une pareille entreprise. Les habitants de la ville sont d’une charité admirable envers nous ; sans faire de quête, et sans rien demander à personne, nous nous trouvons pourvues du nécessaire, le bon Maître les portant à nous l’envoyer d’eux-mêmes. J’ai l’intime confiance qu’il en sera toujours ainsi. Les religieuses étant en petit nombre, pourvu qu’elles remplissent bien leurs devoirs, comme Notre-Seigneur leur en fait maintenant la grâce, je suis assurée qu’il prendra d’elles le même soin à l’avenir, et qu’ainsi elles ne seront jamais à charge ni importunes à qui que ce soit.

C’est pour moi une indicible consolation de vivre au milieu de ces âmes si détachées de tout. L’unique objet qui les occupe est de toujours progresser dans le service de Dieu. La solitude fait leurs délices. Une visite même de leurs proches parents leur est à charge, à moins qu’elles n’y trouvent de quoi enflammer davantage l’amour qu’elles ont pour leur Époux. Aussi, il ne vient à cette maison que des personnes qui ont soif comme elles de ce divin amour : les autres n’y goûteraient aucune satisfaction, et ne leur en procureraient aucune. Tous leurs discours ne sont que de Dieu ; et quiconque voudrait leur parler d’autre chose ne serait point entendu d’elles et ne les entendrait pas.

Nous observons la règle de Notre-Dame du MontCarmel sans aucune mitigation, telle qu’elle a été rédigée par frère Hugues, cardinal de Sainte-Sabine, et approuvée l’an 1248 [20] par le pape Innocent IV, en la cinquième année de son pontificat.

Il me semble maintenant que tous les travaux que nous avons soufferts ne pouvaient être mieux employés. Il y a, je l’avoue, de l’austérité dans notre genre de vie : mangeons jamais de viande sans nécessité, nous jeûnons huit mois de l’année, et nous pratiquons beaucoup d’autres choses que l’on peut voir dans la règle primitive [21]. Néanmoins, les sœurs comptent tout cela pour si peu, qu’elles gardent encore d’autres observances qui nous ont paru nécessaires pour accomplir cette règle avec plus de perfection. J’espère de la bonté de Notre-Seigneur qu’il donnera de très grands accroissements à ce qui est commencé, puisqu’il lui a plu de me le promettre.

L’autre maison que cette béate, dont j’ai parlé plus haut (Mère Marie de Jésus), voulait fonder, a été également favorisée de Notre-Seigneur, et se trouve heureusement établie à Alcala, mais ce n’a pas été non plus sans de grandes oppositions, ni sans qu’il y ait eu bien des peines à souffrir. Je sais que l’on y vit dans une entière régularité, et dans l’observance de notre première règle. Plaise à Notre-Seigneur que tout soit à son honneur et à sa louange, comme à l’honneur et à la louange de la glorieuse Vierge Marie, dont nous portons l’habit ! Amen.

Je crains, mon père, de vous avoir causé de l’ennui par une si longue relation de ce qui s’est passé touchant ce monastère. Elle est néanmoins fort brève, eu égard aux travaux que l’on a soufferts, et aux merveilles que Notre-Seigneur a faites pour l’établir. Plusieurs personnes ont été témoins de ces merveilles, et peuvent les affirmer avec serment. C’est pourquoi je vous supplie, pour l’amour de Dieu, dans le cas où vous jugeriez à propos de détruire toutes les autres parties de cet écrit, de conserver celle qui regarde ce monastère, et de la remettre, après ma mort, entre les mains des religieuses qui me survivront. Toutes celles qui viendront dans la suite se sentiront puissamment excitées à servir Dieu, et non seulement à maintenir, mais à accroître ce qui a été commencé, lorsqu’elles liront dans ce récit tout ce que Notre-Seigneur a fait pour cette maison, par une main aussi faible et aussi misérable que la mienne.

Puisqu’il a montré, par une protection si visible, combien il avait à cœur la fondation de ce monastère, quel mal ne feraient point, et quels châtiments ne mériteraient pas celles qui commenceraient à se relâcher de la perfection qu’il y a lui-même établie ! Sa grâce rend ce joug si léger qu’on peut, il est facile de le voir, le porter sans fatigue et y trouver même de la douceur. Les âmes qui n’ont pas d’autre désir que de jouir seul à seul de Jésus-Christ, leur époux, rencontrent ici toutes les facilités pour vivre constamment en sa compagnie. Demeurer seules avec lui seul, tel doit être le but continuel de leurs désirs. Dans ce dessein, qu’elles ne cherchent point à être plus de treize ; je sais par expérience, et par l’avis de plusieurs personnes fort habiles, que pour conserver l’esprit de notre règle, et pour vivre d’aumônes, sans rien demander, il ne faut pas dépasser ce nombre [22]. Que là-dessus on croie de préférence celle qui, avec tant de travaux et l’assistance de tant de prières, a tâché d’établir ce qu’elle a jugé le meilleur. On peut encore se convaincre que c’est là ce qui convient, en voyant le contentement, l’allégresse, et la santé plus forte dont nous jouissons toutes depuis que nous sommes dans ce monastère, sans que les observances qui s’y pratiquent nous aient jamais pesé.

Si cette vie parait trop austère à quelques personnes, elles doivent l’attribuer à leur peu de ferveur, et non à la règle qui se garde ici, puisque des femmes délicates et de peu de santé, soutenues seulement par cet esprit intérieur, l’observent avec tant de satisfaction. Je conseille à ces personnes de s’en aller en d’autres monastères, où elles se sauveront en vivant conformément à leur institut.

Notes :

1Ces Paroles furent prononcées par Marie de Ocampo, nièce de sainte Thérèse, et qui, dans le Carmel, porta le nom de Marie-Baptiste. Les autres personnes réunies en cette occasion étaient Éléonore de Cepeda, sœur de Marie de Ocampo ; Agnès et Anne de Tapia, cousines germaines de la sainte ; Isabelle de Saint-Paul et Jeanne Suarez. Nous donnons leur biographie à la fin de ce chapitre.

2 Voici comment il plut à Notre-Seigneur de faire évanouir tous les doutes du P. Balthasar Alvarez. il dit un jour à la sainte : « Dis à ton confesseur de faire demain sa méditation sur ce verset : Quam magnificata sunt opera tua, Domine, nimis profundae factae sunt cogitationes tuae, Que vos œuvres sont grandes et magnifiques, ô mon Dieu, et que vos pensées sont profondes ! (Ps 92, 6) La sainte lui écrivit aussitôt un billet qui contenait ce que Notre-Seigneur lui avait dit. Le P. Balthasar ayant exécuté cet ordre du divin Maître, fut éclairé d’une lumière toute céleste ; il vit que cette fondation était l’œuvre de Dieu, et que ce grand Dieu voulait se servir d’une femme pour faire éclater ses merveilles. Dès ce moment il dit à sa sainte pénitente qu’il n’y avait plus à hésiter, mais qu’elle devait s’employer de toutes ses forces à exécuter un dessein dont Dieu était visiblement l’auteur.

3Sainte Thérèse fait ici allusion à la somme considérable que son frère Laurent de Cepeda, sans rien savoir de son dessein, lui envoya du Pérou en 1561. On peut voir dans le recueil des lettres de la sainte, celle qu’elle écrivit à son frère à la fin de cette même année, pour le remercier de cet envoi et lui apprendre l’usage qu’elle en avait fait. De retour en Espagne, Laurent de Cepeda rendit encore à sa sœur les plus grands services.

4La maison achetée par la sainte était située non dans la ville, parce que sans doute une acquisition de ce genre y aurait été trop dispendieuse, mais dans un faubourg. De la partie la plus convenable on fit une chapelle. Il y avait une chambre à côté de ce sanctuaire ; dans le mur de séparation on perça une fenêtre qu’on munit d’une double grille en bois, et cette chambre devint le chœur des religieuses. Les autres dépendances furent à l’avenant. Un petit vestibule servit de passage pour entrer dans l’église et dans le couvent. Conformément à la parole de Notre-Seigneur on plaça sur l’une des portes la statue de saint Joseph et sur l’autre celle de la Reine du ciel, et une clochette de trois livres compléta l’indispensable mobilier de cette modeste demeure. Tout y rappelait l’humilité, la pénitence, la pauvreté.

5 Ce bref de Pie IV fut expédié le 5 décembre 1562. Sainte Thérèse, d’après le conseil de savants théologiens et sur l’ordre de Notre-Seigneur lui-même admit néanmoins dans la suite des maisons rentées.

6 Au monastère de Saint‑Thomas, à Avila l’an 1561.

7 Don Alvaro de Mendoza, de la maison des comtes de Ribadavia ; il fut successivement évêque d’Avila et de Palencia. Sainte Thérèse en parle souvent avec le plus grand éloge. on a plusieurs lettres de la sainte qui lui sont adressées. Il conserva un si grand attachement pour la réforme du Carmel, qu’il voulut être enterré au couvent de Saint-Joseph d’Avila, où l’on voit encore son tombeau et sa statue en marbre blanc, près du maître-autel, du côté de l’épitre et en face du chœur des religieuses.

8 Celle à qui Dieu inspira un si ardent désir de voir notre sainte, était fille de Jean de la Cerda, second duc de Medina‑Coeli. Elle comptait parmi ses ancêtres saint Ferdinand, roi de Castille et de Léon, et saint Louis, roi de France : la princesse Blanche, fille de ce dernier, avait épousé Ferdinand, quatrième neveu du saint roi du même nom. Une petite-nièce de Ferdinand et de Blanche, appelée Isabelle de la Cerda, eut pour époux Bernard de Foix, fils de Gustave, comte de Foix et vicomte de Béarn, lequel reçut de Henri II, roi de Castille et de Léon, le comté de Medina‑Coeli, érigé depuis en duché l’année 1491 par Ferdinand et Isabelle, rois catholiques.

Louise était donc vraiment, comme le dit sainte Thérèse, une des premières dames du royaume. Elle avait épousé Antoine Arias Pardo, seigneur de Malagon et autres lieux, l’un des plus grands seigneurs de Castille. Ce fut dans les premiers jours de janvier de l’an 1562 qu’elle reçut sainte Thérèse dans sa maison, à Tolède. Par une faveur du ciel bien digne d’envie, elle eut le bonheur, pendant plus de six mois, de jouir de sa présence, de s’entretenir avec elle, de répandre son âme dans la sienne, le respirer le parfum de ses vertus, d’être témoin de sa vie. Elle entendit les paroles enflammées qui partaient de ce cœur où le Saint-Esprit avait établi sa demeure. Souvent, dans ces heures que la sainte destinait à l’oraison, elle la vit dans son oratoire solitaire, ravie en extase, et tout éclatante de lumière et de beauté. L’illustre veuve, à une pareille école, apprit bientôt le néant de tout ce qui passe ; l’amour de Dieu lui apparut comme l’unique bien du ciel et de la terre, et elle n’aspira plus qu’à brûler de cette sainte flamme. Sa maison, grâce à l’apostolat de Thérèse, ne tarda pas à devenir un sanctuaire des vertus chrétiennes.

Thérèse devait, ce semble, procurer toutes les consolations à sa nouvelle amie ; à sa prière, saint Pierre d’Alcantara, que Louise de la Cerda n’avait jamais vu, vint à Tolède, et passa quelques jours chez elle. Ainsi, privilège bien rare dans cet exil, il lui fut donné de posséder en même temps dans sa maison deux saints que l’Église devait placer sur les autels.

Louise de la Cerda garda toute sa vie pour Thérèse cette plénitude de dévouement et d’affection qu’il n’est qu’au pouvoir des saints d’inspirer, et elle lui en donna un gage éclatant en fondant à Malagon, ville de ses domaines, un monastère de Notre-Dame du Mont Carmel.

9 Elle fut accompagnée dans ce voyage par Jean de Ovalle, son beau-frère.

10 Dès lors, il se fit un grand changement dans la maison de Louise de la Cerda. Tous ceux qui en composaient le personnel commencèrent à se confesser aux Pères de la compagnie de Jésus ; ils s’approchaient souvent des sacrements, et taisaient d’abondantes aumônes. Ils avaient pour Thérèse une vénération profonde, et étaient ravis de voir tant de sainteté. Plus d’une fois, dans le désir d’être témoins de ces merveilles de grâce qu’on disait que Dieu opérait en elle, ils cédèrent à une pieuse curiosité ; et durant ces heures qu’elle donnait chaque jour à l’oraison, entr’ouvrant doucement la porte de son oratoire, ils eurent le bonheur de la voir en extase, couronnée de lumière et belle comme un ange. Leur admiration redoublait avec leur respect, quand ils la voyaient ensuite humble et sereine sortir de l’oratoire, et s’efforçant de tout son pouvoir de ne rien laisser paraître des faveurs reçues dans l’entretien céleste

.Dans la maison de Louise de la Cerda se trouvait une demoiselle d’un rare mérite, qui y avait été élevée, et qui s’appelait Marie de Salazar. Ce fut elle qui mit le mieux à profit les leçons de la sainte. Frappée du grand exemple qu’elle avait sous les yeux, elle vit bientôt le néant du monde, et forma le dessein d’être désormais toute à Dieu. Pour établir sa piété sur un fondement solide, elle fit une confession générale de toute sa vie, et commença à s’adonner à la solitude et à l’oraison. Le germe de la vocation à la vie religieuse était déjà dans son cœur, et l’on peut regarder les six mois qu’elle passa avec la sainte comme un véritable noviciat. Néanmoins elle devait acheter par six années de constance et de fidélité, la grâce inestimable de se voir l’épouse du Dieu des vierges. Ce ne fut qu’en 1568, lorsque la sainte passait à Tolède pour aller établir le monastère de Malagon, dont Louise de la Cerda était fondatrice, que Marie de Salazar conquit sa pleine liberté, et quitta le palais de la sœur du duc de Medina-Coeli pour aller s’enfermer, sous l’humble titre de Marie de Saint-Joseph, dans la solitude du Carmel. Dieu, avait de grands desseins sur elle, et la destinait à être une des plus fermes colonnes, comme un des plus beaux ornements de la réforme naissante. Formée sous l’œil et par la main de la séraphique Thérèse, elle forma à son tour un grand nombre de vierges à la sainteté. L’esprit du Carmel, qu’elle avait puisé à sa source, débordait de son âme. Aussi le monastère de Séville, en Espagne, et celui de Lisbonne, en Portugal, furent-ils sous sa conduite une fidèle image de celui de Saint-Joseph d’Avila. Sainte Théèse accorda toute sa vie à Marie de Saint-Joseph une confiance sans bornes, l’aima comme une des plus intimes amies que Dieu lui eût données en cet exil, et entretint avec elle un commerce suivi de lettres jusqu’à sa mort. Ce sont ces lettres qu’il faut lire, pour se former une juste idée de cette grande servante de Dieu.

11 On appelait béates des femmes pieuses qui vivaient dans le monde, gardant le célibat ou la viduité, et observant la règle qu’elles s’étaient choisie. Elles étaient d’ordinaire affiliées à un ordre religieux. Il y avait les béates du Carmel, les béates de Saint-Dominique, etc.

12 Cette grande servante de Dieu était la mère marie de Jésus, d’une famille distinguée de Grenade. Restée veuve de très bonne heure, elle entra comme novice au couvent des carmélites de cette ville. Là, elle eut plusieurs visions, dans lesquelles il lui était enjoint de fonder un monastère réformé du même ordre. Le P. Gaspard de Salazar, ce recteur du Collège d’Avila dont la sainte fait un si bel éloge au ch. XXXIII de sa Vie, était alors à Grenade. Il approuva le projet de Marie de Jésus, qui sortit du noviciat et partit pour Rome. Après avoir vu Thérèse à Tolède, elle alla à Madrid pour faire lever par le nonce des obstacles qu’elle rencontrait à sa fondation. Elle en vint à bout, grâce à la protection de doÔa Eléonore de MascareÔas, qui avait été gouvernante de Philippe II. Le monastère de Marie de Jésus ne fut toutefois établi qu’environ un an après celui de sainte Thérèse ; il fut fondé le 23 juillet 1563 à Alcala de Henarez. Éléonore de MascareÔas donna à cette fin une maison et une église qu’elle possédait dans cette ville ; et comme il y avait dans cette église une très belle image de la Vierge, les carmélites d’Alcala furent connues sous le nom de carmélites déchaussées de l’Image. Sainte Thérèse, dans le chapitre suivant, fait l’éloge de la régularité parfaite de ce couvent

En 1567, elle alla y passer quelques jours, et acheva d’y implanter cet admirable esprit du Carmel qui s’y est conservé jusqu’à nos jours. La chronique du Carmel (t. I, liv. I, ch. LVI) dit que pendant les dix-sept ans que la mère Marie de Jésus vécut encore dans le monastère qu’elle avait fondé, elle se distingua par son humilité, son esprit de pauvreté, son oraison, sa mortification, sa charité pour les pauvres, et son entier abandon à la Providence. Elle y mourut en odeur de sainteté.

13 Le bref pour la fondation était adressé à doÔa Guiomar de Ulloa et à sa mère, doÔa Aldonce de Guzman ; il était daté du 7 février de l’année 1562, qui est la troisième du pontificat de Pie IV. il portait en substance la permission d’établir, dans la ville même dAvila, ou hors de ses murs et sous l’autorité de l’évêque diocésain, un couvent de religieuses de l’ordre du Mont-Carmel, suivant la rigueur primitive. On accordait aux religieuses tous les droits et toutes les exemptions dont jouissaient les autres maisons de l’ordre, avec défense à qui que ce fût de les troubler en rien. On commettait à son exécution le prieur du couvent de Magacela, qui ne relevait d’aucun diocèse, le grand chapelain de l’église de Tolède, et l’archidiacre de celui de Ségovie.

14 Les quatre vierges que Thérèse avait choisies pour être les premières pierres de cet édifice spirituel, étaient Antoinette de Henao, sa parente, et qui, dans le Carmel, porta le nom d’Antoinette du Saint-Esprit ; Marie de Paz, qui porta celui de Marie de la Croix ; Ursule de Revilla, qui garda celui d’Ursule des Saints, qu’elle avait reçu au baptême ; et Marie d’Avila, qui prit celui de Marie de Saint-Joseph.

A cette même époque, la sainte fondatrice changea son nom de Thérèse de Ahumada en ce beau nom de Thérèse de Jésus, sous lequel elle devait être connue et invoquée de toute l’Église catholique. Cette abdication du nom de famille qui éteint jusqu’au dernier souvenir du siècle, devint dès lors une loi dans tout le Carmel ; et cette loi a été fidèlement observée jusqu’à nos jours.

Dieu avait réservé au maître Gaspard Daza une grande consolation dans ce jour de la renaissance du Carmel. Délégué par l’évêque, il eut le bonheur de dire la première messe et de mettre le très saint Sacrement dans l’église de Saint-Joseph d’Avila. Après la messe, il fit la cérémonie de la prise d’habit des quatre novices.

Les deux religieuses du couvent de l’incarnation qui y assistèrent étaient Agnès et Anne de Tapia, cousines germaines de la sainte, dont on a vu les biographies à la fin du chapitre XXXII. Gonzalve de Aranda, Julien d’Avila, François de Salcedo, Jean de Ovalle et Jeanne de Ahumada son épouse, étaient présents à la mémorable et sainte solennité de ce jour. Guiomar de Ulloa, dont on avait jugé l’absence nécessaire, était en esprit à côté de sa sainte amie dans ce petit cénacle.

15 L’église primitive de Saint-Joseph d’Avila existe encore. Elle se compose d’une nef de dix. mètres de long sur cinq de large. A gauche est une fenêtre munie de trois grilles : la première est de fer ; les deux autres, en bois, sont les grilles primitives placées dans le chœur par la sainte elle-même. Du vivant de celle-ci, une nouvelle église fut donnée au monastère par la munificence de l’évêque d’Avila don Alvaro de Mendoza, qui voulut y reposer après sa mort ; elle fut reconstruite en 1608. Les deux églises sont entièrement distinctes l’une de l’autre. Les religieuses peuvent encore faire usage de l’ancien chœur du premier sanctuaire, actuellement dédié à l’apôtre saint Paul. Les statues de saint Joseph et de l’Enfant Jésus, qui ornent la façade de la grande église, ne sont plus celles que la sainte fit placer au frontispice du sanctuaire primitif.

16 C’était le P. Dominique BaÔès Dans le manuscrit de la sainte, on lit ici en marge de la propre main de ce père : Ceci se passa l’année 1562, à la fin d’août. Je me trouvai présent et je donnai effectivement ce conseil. Fr. Dominique BaÔès. Tandis que j’atteste ceci le 2 mai 1575, cette mère a fondé neuf monastères en grande régularité.

17 Gaspard Daza, que l’évêque d’Avila avait chargé de leur procurer les secours spirituels, ne les en laissait pas manquer. Il leur disait tous les jours la messe, il les prêchait et leur administrait les sacrements. On tenait le chapitre selon l’usage ; on faisait les pénitences prescrites dans l’ordre. Au chœur, on récitait le petit office de la très sainte Vierge, en attendant que Thérèse vint leur apprendre à dire le grand office.

18 Ce qui acheva de déterminer le P. Ange de Salazar à céder au désir de la ssainte, fut cette parole qu’elle lui dit : « Prenez garde, mon père, de résister au saint-Esprit. » Ce fait, que l’humilité de la sainte a passé sous silence, est affirmé par le provincial lui-même, dans les actes du procès de la canonisation. D’après ce que la sainte a écrit au prologue du livre des Fondations, elle serait revenue à Saint-Joseph avant la fin de l’année : « En 1562, dit-elle, l’année même de la fondation de Saint-Joseph d’Avila, étant dans ce monastère dans ce monastère, je reçus ordre du père Garcia de Toledo… » Selon Ribera, ce ne serait qu’au milieu du carême de l’année 1563 que saint Joseph aurait ramené Thérèse au qu’au milieu ses filles.

Les religieuses que la sainte prit avec elle du couvent de l’Incarnation, étaient Anne de Saint-Jean, Anne des Anges, Marie-Isabelle et Isabelle de Saint-Paul. Celle-ci était parente de la sainte, qui l’avait gardée quelques années avec elle dans le couvent de l’Incarnation ;elle était alors

alors novice, et n’avait point voulu faire profession dans ce monastère, parce qu’elle était fermement résolue de ne se lier à Jésus-Christ par des liens éternels que dans le monastère de Saint-Joseph d’Avila.

La sainte, rendue au milieu de ses filles, donna un grand exemple d’humilité : au lieu de prendre le gouvernement du monastère, comme son titre de fondatrice semblait l’y obliger, elle établit prieure la sœur Anne de Saint-Jean, et sous prieure la sœur Anne des Anges. Mais ces dispositions ne furent pas longtemps suivies ; l’évêque d’Avila et le provincial des carmes, sans avoir égard à l’humilité de la sainte, la chargèrent de la conduite de la maison.

19 Parmi elles fut Marie de Saint-Jérôme, nièce de sainte Thérèse, et qui, la première après la sainte, gouverna en qualité de prieure le monastère de Saint-Joseph d’Avila.

20 Cette date est celle qui est donnée par le Bullaire des Carmes. Le Bullaire romain donne celle de 1247.

21 Voici l’ordre des exercices qui était suivi à Saint-Joseph d’Avila, et qui, sauf une différence pour l’heure des complies, s’observe encore de nos jours dans les monastères des filles de sainte Thérèse. A neuf heures du soir, les religieuses se réunissaient au chœur pour dire matines et laudes. L’office terminé, elles faisaient l’examen de conscience. On lisait ensuite les points de la méditation du lendemain. Ces exercices duraient jusqu’à onze heures environ. On donnait alors le signal du repos. Elles se levaient à cinq heures depuis le jour de Pâques jusqu’au 14 septembre, et à six dans les autres temps. Après le lever, elles employaient une heure entière à l’oraison mentale. L’oraison terminée, elles disaient les petites heures, et entendaient la sainte messe. Chacune se retirait ensuite dans sa cellule, ou dans le lieu de son office, pour s’y occuper au travail. La sainte voulut qu’elles travaillassent à part et non dans une salle commune, afin qu’elles pussent plus facilement se maintenir en la présence de Notre-Seigneur, et continuer à s’entretenir avec lui.

Quelque temps avant le repas, on donnait le signal pour faire l’examen de conscience.

Les jours de jeûne de l’ordre, le dîner était à onze heures ; les jours de jeûne de l’Église, à onze heures et demie ; dans les autres temps, à dix heures. Le jeûne commençait le 14 septembre, fête de l’Exaltation de la sainte Croix, et se prolongeait jusqu’à Pâques. Après le repas, qui était toujours accompagné d’une pieuse lecture, les religieuses se réunissaient pour prendre ensemble leur récréation ; mais durant ce temps, elles devaient s’occuper à quelque travail.

A deux heures, elles se rendaient au chœur pour dire vêpres Chaque religieuse faisait ensuite une lecture spirituelle. Après cette lecture, elles s’occupaient de leurs travaux ou de leurs offices, jusqu’à complies.

Les complies étant dites, les religieuses consacraient de nouveau, comme le matin, une heure entière à l’oraison. Venait ensuite le repas, qui était suivi de la récréation. A la fin de la récréation on donnait le signal du grand silence, qui devait s’observer jusqu’au lendemain, après la récitation de prime. (Ribera, Vie de sainte Thérèse, liv. II, ch. II.)

L’ordre des exercices que nous venons d’indiquer n’est que le corps de la réforme de sainte Thérèse. L’âme l’esprit, l’essence de cette réforme, c’est l’oraison, jointe au zèle apostolique. S’unir à Dieu par la contemplation, venir en aide à l’Église militante par un nouveau secours de prières et de pénitences, c’est la fin sublime que sainte Thérèse s’est proposée.

22 Sainte Thérèse avait désiré que chacun de ses couvents ne comptât que treize religieuses. On désignait déjà ses filles sous le nom de « las Trece, les Treize ». Cependant elle jugea elle-même, au bout de peu de temps, que ce nombre était insuffisant. Elle le porta à vingt pour les couvents Ayant des revenus et cette règle devint ensuite générale pour tous les monastères.

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