Écouter la Parole du Christ pour apprendre à aimer [Ho 30e dim. TO - Année A]

donnée au couvent d’Avon

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et ton prochain comme toi-même » (Mt 22, 34-40)

Textes liturgiques (année A) : Ex 22, 20-26 ; Ps 17 (18) ; 1 Th 1, 5c-10 ; Mt 22, 34-40

Le point de départ de la discussion que Jésus a aujourd’hui avec les pharisiens, c’est, nous dit saint Matthieu, le fait que le Seigneur a « fermé la bouche aux saducéens ». « Il a fermé la bouche aux saducéens ». De prime abord, il y aurait là de quoi nous étonner ! Celui qui est la Parole en personne réduirait au silence ceux qui ne pensent pas comme lui ? Étrange ! nous sentons bien combien, s’il en était ainsi, cela ne collerait pas avec ce que l’Évangile nous révèle de Jésus : lui, le Verbe de Dieu, il ne cherche pas des auditeurs muets et impassibles. Bien plutôt, il suscite des disciples qui dialoguent avec lui.

Pour avancer dans notre méditation, souvenons-nous de ce qui s’est passé avec les saducéens (cf. Mt 22, 23-33). Nous avons sans doute en mémoire cet épisode : pour mettre à l’épreuve Jésus et afin de décrédibiliser la foi en la résurrection, les saducéens ont inventé l’histoire d’une femme qui, en raison de deuils successifs, se serait mariée sept fois. Ils en viennent à poser à Jésus la question un peu ridicule et même triviale : à la prétendue résurrection des morts, de qui sera-t-elle l’épouse ? « Vous vous égarez, leur avait répondu Jésus, en méconnaissant les Écritures et la puissance de Dieu (…) Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants ».

Pour réduire au silence les paroles stériles qui blessent la communion et ne servent qu’à asseoir le pouvoir autoritaire de ceux qui les prononcent, Jésus renvoie à l’Écriture (« vous vous égarez, en méconnaissant les Écritures » – et, comme l’affirme saint Jérôme, méconnaître les Écritures, c’est méconnaître le Christ) et il révèle le vrai visage de Dieu (il est « le Dieu des vivants », c’est-à-dire le Dieu qui donne vie et veut la vie de ses enfants). C’est encore cela que Jésus rappelle aujourd’hui au docteur de la Loi, qui vient lui aussi interroger Jésus pour le mettre à l’épreuve. Peut-être se croit-il plus habile que les saducéens, mais c’est la même leçon qui va lui être offerte.

À lui aussi, Jésus va fermer la bouche non pas pour le condamner au silence, mais pour lui apprendre à bien parler. Et pour bien parler, il faut commencer par écouter. Se demander, comme le fait le docteur de la Loi, quel est le grand commandement de la Torah, ne peut être une question purement théorique ou juridique. Le rapport à la Torah, à la Loi de Dieu, à l’Écriture, ne peut être qu’un rapport vivant, de personne à personne. Chaque fois que nous ouvrons notre Bible, chaque fois que nous entendons la Parole de Dieu proclamée dans la liturgie, dans l’assemblée croyante que nous formons, c’est la Personne de Jésus Ressuscité qui s’adresse à nous. Saint Paul le disait déjà aux chrétiens de Thessalonique : « Quand vous avez reçu la parole de Dieu que nous vous faisions entendre, vous l’avez accueillie pour ce qu’elle est réellement, non pas une parole d’hommes, mais la parole de Dieu qui est à l’œuvre en vous, les croyants » (1 Th 2, 13) C’est bien cette réalité que nous avons confessée à l’instant, lorsque, après avoir proclamé l’Évangile, le diacre nous a dit : « Acclamons la Parole de Dieu ». Nous avons répondu : « Louange à toi, Seigneur Jésus » : par cette réponse liturgique, nous avons confessé que Jésus s’adresse véritablement à nous lorsque l’Évangile est proclamé au milieu de l’assemblée priante et que nous l’accueillons avec foi. Par cette réponse liturgique, nous avons confessé la présence réelle du Christ dans l’Écriture proclamée au cours de la liturgie. Il s’agit d’une présence réelle quasi-sacramentelle, comme l’expliquait Benoît XVI dans son exhortation apostolique sur la Parole de Dieu (cf. Verbum Domini 56). C’est une grâce, que, avec force de douceur, le Seigneur nous ferme la bouche de temps en temps et qu’il ouvre notre oreille afin que nous apprenions à l’écouter, à écouter sa Parole qui nous instruit, nous nourrit, nous transforme.

Et que nous dit-il lorsque nous l’écoutons ? « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes ». « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit » : écouter la Parole de Dieu, découvrir son amour inconditionnel pour nous et pour toute personne, suscite notre propre parole, notre réponse d’amour à la parole de son amour. L’amour dont il est ici question, ce n’est pas un sentiment – les sentiments, qui sont utiles, ne se situent au niveau le plus profond de notre être – l’amour dont il est ici question, c’est l’engagement de notre volonté. Aimer quelqu’un, c’est nous engager, engager notre volonté, engager toutes nos énergies, pour son service, pour lui faire du bien, pour lui faire plaisir. Et comme il n’est pas si facile d’être assuré que l’on aime Dieu que l’on ne voit pas, le Christ nous révèle que le second commandement est semblable au premier : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Saint Jean le rappellera dans sa première épître : celui qui prétend aimer Dieu qu’il ne voit pas et qui n’aime pas son frère, sa sœur, qu’il voit, est un menteur. Et pour aimer notre prochain comme nous-mêmes, il ne s’agit pas seulement – même si c’est déjà beaucoup – de lui faire le bien que l’on voudrait que l’on nous fasse, ni seulement d’éviter de lui faire le mal que l’on ne voudrait pas que l’on nous fasse. Pour aimer notre prochain comme nous-mêmes, il importe d’abord de voir en toute personne un homme, une femme, habitée par la présence de Dieu et sauvée par lui. Dans l’un de ses ouvrages, le Château intérieur, N. M. sainte Thérèse – Thérèse d’Avila – forge une petite parabole pour exprimer la vérité de la personne humaine et l’appel à rencontrer Dieu au-dedans de nous par le moyen de l’oraison : notre âme, affirme-t-elle, est un château éblouissant de lumière et de beauté, au plus profond duquel Dieu lui-même demeure. Et la porte pour entrer dans ce château intérieur, c’est l’oraison (cf. Premières Demeures 1, 1). Cette vérité fonde la dignité inaliénable de ma personne, qu’aucun péché commis, qu’aucune violence subie ne peut effacer : c’est une source intarissable d’espérance pour chacun de nous. Eh bien, aimer son prochain comme soi-même, c’est regarder toute personne avec ce regard de foi : même celui dont la présence m’est désagréable, même celui qui m’a fait du mal possède et conserve cette dignité inaliénable. Attention, celui qui m’a fait du mal doit le reconnaître, celui qui a commis le mal doit être dénoncé, et dans des situations criminelles, jugé et condamné. Et, sans rien soustraire au devoir de reconnaissance et de justice, il y a toujours une espérance possible même pour le plus grand des criminels, pour chaque personne, pour nous-mêmes.

Chers frères et sœurs, que l’Esprit Saint ouvre notre oreille et notre bouche, afin que nous sachions écouter la Parole de Jésus, qui est réellement présent au milieu de nous et au-dedans de nous : sa Parole de vérité nous instruit et nous apprend à aimer. Alors, en réponse à son amour, nous pourrons parler et agir comme il le désire, en aimant en vérité toute personne, qui est un frère, une sœur, pour qui le Christ est mort et ressuscité.

Fr. Anthony-Joseph Pinelli, ocd - (couvent d’Avon)/]

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