Textes liturgiques (année A) : Za 9, 9-10 ; Ps 144 (145) ; Rm 8, 9.11-13 ; Mt 11, 25-30
L’évangile de ce jour a une saveur particulière, car il nous fait entrer dans le cœur et l’esprit de Jésus, il nous dévoile sa prière, sa relation à son Père. En effet, ce jour-là Jésus a prié tout haut, et cela nous permet encore aujourd’hui d’entrer dans sa prière. C’est une prière d’action de grâce et de louange, une joie profonde l’habite : ‘Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange’. Et ce qui fait sa joie, c’est la manière dont Dieu s’y prend avec les hommes pour se révéler : « Ce que tu as caché aux sages et aux intelligents, tu l’as révélé aux tout-petits ! »
Grâce à cette page d’évangile, nous connaissons désormais la joie de Jésus, la cause de sa joie profonde et qui habite son cœur tout au long de son chemin parmi les hommes. La joie profonde qui habite le cœur de Jésus est le signe de la justesse et de la vérité de sa vie et de son message, il est porteur d’une force de vie et d’amour qui porte son fruit par la joie qu’elle procure. Si notre foi est vraiment une religion de la vie et de l’amour, alors il y a dans notre foi une vocation fondamentale et profonde à la joie comme fruit de cette religion. La joie profonde et authentique est le symptôme de la vraie vie, la joie tonifie, la joie est force et lumière, elle nourrit l’âme et la raffermit dans les épreuves.
À une petite fille qui priait assidûment pour les pauvres, un adulte, surpris par cette ferveur, demanda : « Mais qui sont les pauvres ? » et la petite fille répondit spontanément : « Les pauvres, ce sont ceux qui sont tristes ! » Il me semble que cette affirmation est d’une pertinence tout évangélique. Certes, la pauvreté matérielle, voire la misère de tant d’hommes et de femmes, est un vrai défi et même scandale pour nos sociétés, et il faut la combattre. Mais au-delà des conditions nécessaires pour une vie décente, la pauvreté fondamentale de l’être humain est celle qui fait perdre le goût de la vie, et là où règne la tristesse, là où la lumière de la vie est éteinte, et la mort ne tarde plus à rôder.
La vérité ultime, c’est que la sainteté d’une vie authentiquement humaine et chrétienne se mesure au degré de joie qui l’habite. Tous les discours, toutes les théories, tous les systèmes et les connaissances du monde ne sont rien, ou plutôt ne valent et ne servent à rien, c’est-à-dire qu’ils sont stériles, s’ils n’aboutissent pas à la joie profonde de l’être et à la joie partagée autour de nous. Comme Jésus dans l’évangile de ce jour, nous savons que nous sommes ajustés à la présence de Dieu en nous, si nous pouvons témoigner autant que possible de la joie de Dieu par notre vie. Et inversement, nous mesurons notre degré de conversion à réaliser encore, à la tristesse qui nous habite, et notre incapacité à rayonner la lumière de l’Amour.
Et c’est bien ainsi que Jésus l’avait compris puisqu’au soir de sa vie, dans sa grande prière sacerdotale, il donne le motif pour lequel il livre son dernier discours, le testament spirituel qu’il laisse à ses disciples avant d’entrer dans sa passion : « Je vous ai dit toutes ses choses pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite ! » (Jn 15,11) La joie est donc bien le legs ultime que Jésus fait à ses disciples avant d’aller vers sa mort, cette joie qu’il veut nous donner et nous confier pour la partager.
Comme nous le révèle Jésus dans l’évangile de ce jour, cette source de la joie pour chacun de nous provient de notre attention et notre accueil de la présence de Dieu notre Père et de son œuvre d’Amour, et déjà le prophète Zacharie l’annonçait : « Exulte de toutes tes forces, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici ton roi qui vient à toi ! » Notre première responsabilité pour répondre à notre vocation chrétienne dans notre vie quotidienne est de savoir nous tourner vers cette source cachée de la joie à l’intime de notre cœur. Cet exercice de l’accueil de la présence divine au profond de notre cœur permet à celle-ci de peu à peu rayonner. Notre travail spirituel consiste à y consentir, et notre liberté y consent en accueillant et en s’offrant à cette présence divine. De là pourra venir une œuvre de transformation de nos vies, et nous pourrons rayonner d’une joie et d’une présence qui nous vient d’ailleurs.
C’est ce qu’exprime St Paul dans la seconde lecture : « vous, vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair, mais sous celle de l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. Celui qui n’a pas l’Esprit du Christ ne lui appartient pas. Mais si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. »
Notre vocation et mission fondamentales de baptisés est de savoir accueillir et de rayonner la vie et la joie de Dieu qui habite nos cœurs par l’Esprit qui nous a été donné par notre baptême et confirmation. De la relation profonde et quotidienne que nous pouvons vivre dans la prière avec la présence de l’amour trinitaire à l’intime de notre être, de cette relation naîtra notre mission de faire rayonner la joie de Dieu.
Dès lors nous comprenons mieux la finale de l’évangile de ce jour qui est en définitive une invitation à la conversion de notre cœur à se laisser transformer par l’amour divin : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. »
