Pour celui qui croit que Dieu est le Créateur et le Dieu des vivants, et que l’homme est créé à son image, la mort est scandaleuse. Le scandale atteint son comble quand l’homme qui meurt se présente comme le Fils de Dieu et invoque Dieu comme son Père. N’a-t-il pas affirmé, quelques jours auparavant, que « Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants » (Mt 22,32) ?

Dans la nuit, « le grand prêtre lui avait dit : "Je t’adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si c’est toi qui es le Christ, le Fils de Dieu." Jésus lui répond : "C’est toi-même qui l’as dit." » Et cependant, « vers la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : "Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ?" »

Tel est le mystère infini de la Passion du Fils unique de Dieu. Dans sa mort Jésus accepte la forme incompréhensible dans laquelle se manifeste à lui l’obéissance à Dieu. La paternité de Dieu lui apparaît sous la forme scandaleuse de l’abandon. Jésus, lui seul, sait ce qu’est la mort sous cette forme unique puisque c’est la mort du Fils. « Il est devenu obéissant jusqu’à la mort. » Dans la mort Jésus ne contredit pas son éternelle vérité d’être le Fils. Mais cette conscience lui interdit toute interprétation consolante ou rassurante dans le fait de mourir. Il se livre à la mort comme celui qui se laisse tomber dans l’abîme du rien, que notre père saint Jean de la Croix a longuement contemplé. « Je veux aider à comprendre comment on passe par cette mort à l’exemple du Christ parce qu’il est notre exemple et notre lumière…Près de mourir il fut anéanti en son âme, sans aucune consolation ni réconfort…. Il fut véritablement anéanti et réduit comme à rien. » [1]

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Pourtant un homme qui meurt en priant n’est pas un homme désespéré. Blaise Pascal déjà avait écrit : « Il s’adresse à Dieu pour demander la cause de cet abandon, par conséquent [on voit] que c’est le péché des hommes qu’il expiait dans sa chair innocente. Néanmoins ce péché n’est pas bien connu des hommes, et son horreur n’est bien connue que de Dieu seul. Et ce discours peut être entendu comme une prière que Jésus fait au Père… Et ces paroles sont pleines d’espérance et non pas de désespoir, car il dit : mon Dieu, mon Dieu, or Dieu n’est point le Dieu des morts, ni des désespérés. » [2]

Dans l’obscurité de l’abandon, la prière de Jésus n’est pas un cri de désespoir, mais une expression de confiance. Elle s’adresse à Dieu. La lettre aux Hébreux nous donne la plus pénétrante des compréhensions du mystère de la Passion que nous célébrons : « Pendant les jours de sa vie dans la chair, il offrit, avec un grand cri et dans les larmes, des prières et des supplications à Dieu qui pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé en raison de son grand respect. Bien qu’il soit le Fils, il apprit par ses souffrances l’obéissance et, conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel. » (He 5,7-9) Le Christ, premier sauvé de la mort, rendu « parfait » par la Résurrection, est fait par son Père la cause du salut pour tous ceux qui lui obéissent. La Rédemption advient comme le fruit et l’exaucement de la prière de Jésus. Au Carmel, en devenant peu à peu des hommes de prière dans la dépendance de Jésus Christ, nous apprenons à mourir.

Puissions-nous éprouver une « vive mort de croix [3] » à l’instar de Thérèse de Lisieux le 30 septembre 1897. Ses dernières paroles ne sont-elles pas en résonance avec celles de Jésus ? « Je ne peux plus, je ne peux plus, je suis réduite. Non je n’aurais jamais cru qu’on pouvait tant souffrir… Le bon Dieu ne va pas m’abandonner, bien sûr… Il ne m’a jamais abandonné. Mon Dieu, vous êtes si bon. Je ne me repens pas de m’être livrée à l’amour. Mon Dieu, je vous aime. »

Fr. Philippe Hugelé, ocd - (couvent d’Avon)

[1Saint Jean de la Croix Montée du Carmel, 2e livre 7,11.

[2Blaise Pascal, Abrégé de la vie de Jésus-Christ, n°279a, Œuvres Complètes, Pléiade p. 649.

[3Saint Jean de la Croix, ibidem.