Textes liturgiques (année A) : Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7a ; Ps 50 (51) ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
Le temps du Carême est celui du combat spirituel du bien contre le mal pour que la vie vainque la mort. Et alors que l’humanité depuis les origines perdait ce combat, Jésus a été le premier vainqueur en demeurant fidèle à l’alliance avec son Père. Par deux fois, les évangiles nous rapportent ce combat spirituel de Jésus, l’un avant d’inaugurer sa vie publique, l’autre avant d’entrer dans sa Passion, les tentations au désert et l’acceptation de la croix à Gethsémani. Ce sont deux temps essentiels pour Jésus, victorieux en acceptant le dessein du Père sur lui et pour les hommes, il devient ainsi la source du salut. Mais en quoi consistent précisément cette victoire sur les tentations ?
Les trois évangiles synoptiques placent l’épreuve des tentations au désert après le baptême au cours duquel la voie du Père se fit entendre pour révéler l’identité précise de Jésus, « Celui-ci est mon fils bien-aimé ». Et l’Esprit Saint, qui était descendu sur lui au baptême sous la forme d’une colombe, le pousse au désert. C’est donc conforté dans son identité et sous l’impulsion de l’Esprit que Jésus se rend au désert, lieu de la rencontre en solitude avec Dieu et lieu du combat spirituel. D’ailleurs, Satan tentera par deux fois Jésus en invoquant explicitement la qualité de son être : « Si tu es le fils de Dieu… » C’est donc bien celui qui vient d’être manifesté comme Fils de Dieu qui va être mis à l’épreuve.
Le motif invoqué par le diable n’est pas faux, Jésus est bien le Fils de Dieu. Mais les conséquences qu’il en tire sont fausses et constituent la tentation. Changer les pierres en pain, se jeter du faîte du temple sont deux tentations qui recouvrent une seule et même tentation : se prévaloir du titre de Fils de Dieu pour soi-même. Le diable voudrait qu’il manifeste des prodiges pour jouir en tout indépendance et toute-puissance de ce qui est en réalité un don du Père. Cette tentation rappelle celle à laquelle l’homme a succombé au jardin d’Eden. Le serpent invitait le premier couple à se méfier de Dieu : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » Être comme des dieux au milieu de la création décidant du bien et du mal, en dominant pour son profit cette création. Voilà ce que l’homme croyait acquérir. Ce qui est remarquable dans les réponses de Jésus, c’est qu’il fera appel à son humanité et à la soumission envers son Père pour écarter la tentation. Il est écrit : ‘Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme’ et il est dit : ‘Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu.”
En découvrant notre identité spirituelle, et par là notre valeur aux yeux de Dieu, la tentation fondamentale est de se poser en rival de Dieu notre Père. Or notre identité et notre vocation ne sont pas une proie que nous devons saisir et défendre jalousement contre celui qui voudrait nous la retirer. Mais ce que nous sommes est un don qui se reçoit et se vit dans une relation de dépendance qu’est la filiation. « Ayez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus : Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition de serviteur, et devenant semblable aux hommes. (…) Aussi Dieu l’a-t-il exalté et lui a-t-il donné le Nom qui est au-dessus de tout nom ». En inaugurant son ministère public par les tentations au désert, Jésus revit les épreuves du premier couple au jardin d’Eden et aussi l’exode du peuple juif au désert, mais en nous montrant comment on peut en sortir vainqueur. Jésus se déterminera toujours selon le dessein du Père. Il Lui sera fidèle tout au long de sa vie, parce que loin de vouloir devenir comme Dieu, il acceptera librement de ne pas considérer comme une proie à saisir d’être égal à Dieu. Au contraire, il trouvera la vie dans l’obéissance et la dépendance envers son Père. Le Fils est ce qu’il est par don du Père, se couper de la source de son être, ce serait en définitive perdre son identité.
Cette disposition intérieure s’exprime par la manière dont Jésus invoque la Parole de Dieu. Il connaît les Écritures pour en vivre, pour guider ses choix. Par contre, le diable en use de manière erronée en sortant des versets de leur contexte, et en les lisant de manière fondamentaliste, il met ainsi l’Écriture à son service en la pervertissant. Jésus, lui, rappelle les préceptes fondamentaux et y conforme son attitude. Pour repousser les tentations, il fait appel à la Parole de Dieu qui comme une lumière dévoile l’erreur, qui comme à un glaive repousse l’ennemi.
Ce passage faisait dire à Origène, un père de l’église du III° siècle : « Ô diable, tu lis les livres saints non pour devenir toi-même meilleur, mais pour tuer au moyen de la lettre ceux qui sont amis de la Parole. » Par son attitude, Jésus a accompli les Écritures, et ainsi il a réalisé sa vocation et conforté son identité. Il a été éprouvé en tout point, mais sans péché, dira l’épître aux Hébreux (4,15). Jésus a été affronté à la faim, à l’orgueil, au désir de pouvoir, à l’immédiateté, mais il est sorti vainqueur et affermi. Comme nous, Jésus a reçu son identité de Fils de Dieu par son baptême, et l’épreuve a vérifié qu’il avait bien accueilli son identité et sa vocation comme un don de son Père. Jésus est Fils de Dieu non parce qu’il change des pierres en pain, ni parce qu’il peut se jeter dans le vide, ni parce qu’il est libre de rendre un culte à qui il veut. Mais il accomplit son identité de Fils de Dieu en se nourrissant de la Parole de son Père, en ne mettant pas à l’épreuve Celui en qui il a confiance, et en adorant son Père et lui seul. Voilà ce qu’est être fils de Dieu, pour Jésus comme pour nous : être tourné vers Dieu notre Père, l’aimer et l’adorer de tout notre cœur, et recevoir de Lui la vie, avoir confiance en sa Parole et en ses promesses et tenir ferme dans l’espérance.
Toutes les tentations que l’homme subit, le Seigneur les a subies dans son humanité. Il est vainqueur pour que nous puissions vaincre avec Lui. Ou plutôt, Il est vainqueur pour que nous puissions dire désormais avec Lui à Dieu notre Père : « Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du Mauvais. » Nous comprenons ainsi mieux l’enseignement de Paul : « Bref, de même que la faute commise par un seul a conduit tous les hommes à la condamnation, de même l’accomplissement de la justice par un seul a conduit tous les hommes à la justification qui donne la vie. En effet, de même que par la désobéissance d’un seul être humain la multitude a été rendue pécheresse, de même par l’obéissance d’un seul la multitude sera-t-elle rendue juste. » Vaincre le mal, remporter le combat spirituel, c’est demeurer fidèle à notre vocation de Fils de Dieu avec Jésus : avec la prière par laquelle on se tourne vers Dieu, par le jeûne qui nous rappelle que l’homme ne vit pas seulement de pain, et par le partage qui nous rappelle la fraternité universelle, tous frères de l’unique Père des Cieux.
