Enracinement et détachement (Ho Ste Famille 26/12/21)

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année C) : 1 S 1, 20-22.24-28 ; Ps 83 (84) ; 1 Jn 3, 1-2.21-24 ; Lc 2, 41-52

Douze ans déjà, celui dont nous célébrions hier la naissance : la logique de la liturgie n’est pas chronologique mais théologique. Nous ne feuilletons pas l’album souvenir du petit Jésus mais célébrons le mystère du Verbe fait chair pour nous laisser rejoindre et transformer par la vie de Dieu, manifestée et donnée. La liturgie le fait en mêlant ce que j’appellerais médaillons et voix off : des scènes (la crèche avec les bergers ou les mages, Jésus, aujourd’hui, au milieu des docteurs) et des méditations sur le sens de ces récits épiphaniques : le prologue de Jean et celui de la lettre aux Hébreux hier, l’épitre de Jean aujourd’hui et tout au long du temps de Noël. Contempler et comprendre sans jamais vraiment comprendre, chercher et trouver ou plutôt recouvrer comme le suggère l’expression traditionnelle du recouvrement au Temple, tels sont les ressorts secrets de notre vie de foi à l’œuvre dans la liturgie de Noël. Mais au fait que célébrons-nous précisément aujourd’hui ? Aujourd’hui, c’est dimanche, aujourd’hui, c’est Noël, aujourd’hui, c’est la fête de la sainte famille.

Aujourd’hui, c’est dimanche ! Tous les huitièmes jours depuis le premier, les chrétiens célèbrent la victoire du Christ sur la mort. En ce temps de Noël aussi. Certes Noël a précédé Pâques – le Christ est né pour donner sa vie – mais la réciproque surtout est vraie, d’un point de vue historique (les premiers chrétiens ont célébré Pâques avant de célébrer Noël) et d’un point de vue théologique et spirituel : il faut avoir découvert la vie qui ne passe pas pour célébrer l’Incarnation. Il était donc Fils de Dieu celui qui a donné sa vie pour nous ! La joie de Noël, au risque d’être une joie qui, en s’arrêtant au merveilleux, se condamne à l’éphémère, est une joie pascale, joie devant la vie surgie de toute obscurité, advenue au creux de nos pauvretés, dans l’initiative gratuite de Dieu.

Ainsi l’évangile d’aujourd’hui a-t-il une marque pascale. Il clôt les évangiles de l’enfance et prépare le ministère de Jésus. Il a lieu à l’occasion de la Pâque où Jésus monte à Jérusalem et son dénouement survient le troisième jour. Comme lors des rameaux où la foule loue le Seigneur avant de le conspuer, les docteurs s’extasient devant l’adolescent, d’un enthousiasme dont on sait ce qu’il va bientôt devenir. L’explication par Jésus de l’événement est, comme à Emmaüs, de l’ordre du « il faut » (« il faut que je sois chez mon Père  »), à laquelle répond l’incompréhension des hommes, qui se traduit par leur recherche éperdue, amoureuse mais décalée du Seigneur, que ce soit Marie-Madeleine dans le cas de la résurrection ou les parents de Jésus dans notre épisode.

Enfin la première parole de Jésus chez Luc est celle de notre évangile : « je dois être auprès de mon Père », à laquelle correspond la dernière, celle du crucifié : « en tes mains, Père, je remets mon Esprit ». Luc est donc clair : la venue du Christ est orientée vers son mystère pascal, qui conduit au Père mais rencontre l’incompréhension des hommes. « Ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait  ». Au fond, notre évangile a aussi un goût de Transfiguration : tout étant une expérience de plénitude (telle la gloire sur le Thabor, la sagesse dans le Temple), il est insaisissable et nous oriente avant tout vers le mystère pascal. Les deux scènes se terminent d’ailleurs par une descente (descente de la montagne dans un cas et vers Nazareth dans l’autre) un peu étrange, de soumission et de réflexion silencieuse.

Aujourd’hui, c’est Noël ! Tout au long de l’octave, le chant des bergers remplit notre cœur : gloire à Dieu pour le don de l’Enfant ! Le contraste avec la première lecture nous le dit bien : contrairement à Anne, nous ne donnons pas l’enfant à Dieu, c’est Dieu qui se donne comme enfant. Le mystère de Noël révèle ainsi qui est Dieu et qui est l’homme. Il s’agit d’une révélation, offerte à notre foi mais qui nous donne la grâce de l’affirmation de Dieu : de confesser le Verbe fait chair, Dieu amour et notre identité d’enfant de Dieu. La grâce de Noël réside dans l’étonnement pour ce don de la foi. Car notre foi a comme deux ailes. Une aile qui dit : Dieu est ceci, Dieu a fait ceci dans ma vie et une aile qui dit : Dieu n’est pas cela, je me faisais une fausse idée de ce qu’il voulait pour moi. Une aile affirmative, confessante, accueillante au vrai Dieu, une aile négative, critique, ascétique, débusquant les fausses images de Dieu. Dieu est au-delà et même toujours au-delà : il y a là une sécurité anti-idolâtrique mais qui repose en amont sur la révélation toujours première de l’Incarnation que nous célébrons durant ce temps de Noël. Dieu vient à l’homme en se faisant l’un de nous. Dieu et l’homme sont « compatibles », alors que spontanément, nous penserions le contraire : Dieu ou l’homme. Non : Dieu au-delà et Dieu parmi nous, telle est notre foi. Jésus en ce jour, comme autrefois au milieu des docteurs, vient nous écouter et nous interroger : confions-lui dans le Temple de notre cœur notre foi et nos doutes.

Aujourd’hui enfin, c’est la sainte Famille ! Nous pensons spontanément à la Vierge et à saint Joseph autour de l’enfant-Jésus. L’évangile d’aujourd’hui nous emmène dans un autre âge familial avec Jésus adolescent. Il souligne par là des enjeux de la vie familiale comme réalité de croissance, d’enracinement et de détachement. Dieu a assumé cela. En venant parmi nous, il a choisi de s’enraciner dans notre histoire humaine, d’apprendre à apprendre, en quelque sorte, ses us et ses coutumes. « Jésus leur était soumis ». Et en même temps, la famille est le lieu qui permet l’émergence de l’identité de chacun et de sa responsabilité – sa capacité à répondre. Par l’opposition entre le « ton père » et le « mon Père », l’évangile nous fait percevoir la conscience filiale de Jésus et nous fait ainsi mieux découvrir son identité de fils de Dieu. Mais cette affirmation ne va pas sans détachement ni incompréhension. « Pourquoi nous as-tu fait cela ? » « Vois comme nous avons souffert en te cherchant  ». Souffrance de tout parent, de tout éducateur, de tout accompagnateur, mais aussi de tout enfant, de tout adolescent. Sa fameuse crise est un lieu de passage. Ce chemin est d’ailleurs toujours à vivre par chacun de nous, car notre vie de foi consiste aussi en d’incessants enracinement et détachement. Que la prière de la Vierge et de saint Joseph nous accompagne sur ce chemin. AMEN.

Fr. Guillaume Dehorter, ocd
La Sainte Famille avec sainte Marie-Madeleine, El Greco