Entre crainte et espérance [Ho 2e dim. Avent - Année A]

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année A) : Is 11, 1-10 ; Ps 71 (72) ; Rm 15, 4-9 ; Mt 3, 1-12

Changement de décor : dimanche dernier nous entendions le discours de Jésus sur la venue du Fils de l’homme à la fin des temps, évènement soudain comparable au déluge. Aujourd’hui, nous nous retrouvons au désert avec Jean le Baptiste proclamant la proximité du Royaume des Cieux et invitant à la conversion.

Pourtant la description faite du Royaume qui vient par Jean n’est pas très éloignée des discours apocalyptiques de Jésus. Le Baptiste s’inscrit dans la ligne des prophètes de l’Ancien Testament et utilise des images agricoles pour évoquer le jugement de Dieu au dernier jour : d’abord le moment de la taille : « tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu », que Jésus reprendra en évoquant la vigne et les sarments (Jn 15) ; puis l’image du tri du blé : « il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera son grain dans le grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas.  » Ces images évoquent le jugement final de Dieu et manifestent donc que la venue du Seigneur consiste en l’instauration d’un Règne de justice. Si l’expression de la « colère de Dieu » peut nous impressionner, il faut bien la comprendre. C’est une image qui exprime une vérité importante : Dieu ne peut pas rester insensible au mal et à nos errances ; il intervient pour que le mal n’ait pas le dernier mot. Sa colère s’oppose donc à l’injustice et au péché. Sans elle, nous serions face à un Dieu indifférent et impavide, laissant le mal dominer notre monde. Non, Dieu va venir juger le monde afin d’y établir la paix, comme nous l’avons chanté dans le psaume : «  En ces jours-là, fleurira la justice, grande paix jusqu’à la fin des temps. » Et l’instauration de cette paix sera donnée par le Messie de Dieu ; sa venue coïncidera avec une paix comparable à celle du paradis où la création vivra dans l’harmonie. Les images idylliques de la 1re lecture le montrent : « Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra ; sur le trou de la vipère, l’enfant étendra la main. Il n’y aura plus de mal ni de corruption sur toute ma montagne sainte. » Ainsi c’est la justice de Dieu qui seule peut établir la paix définitive. Face à cette venue de justice et de paix, que devons-nous faire ? Comment préparer les chemins du Seigneur comme le demande le Baptiste ? Deux attitudes nous sont désignées : la crainte et l’espérance.

Il nous faut d’abord retrouver le sens de la crainte du Seigneur. C’est cet esprit de crainte du Seigneur qui reposera sur le Messie d’après Isaïe. Précisons que cette crainte n’est pas la peur, comme celle d’Adam après le péché qui va se cacher de Dieu car il a peur ou celle du mauvais serviteur de la parabole des talents. La crainte de Dieu est un don de l’Esprit Saint qui nous permet de nous situer de façon juste devant notre Créateur. C’est le sens profond de la grandeur et de la sainteté de Dieu ; c’est la conscience qu’Il est le Tout-Autre et que ses chemins ne sont pas les nôtres. Nous avons bien besoin de retrouver ce sens de Dieu, frères et sœurs, pour deux raisons. D’une part, parce que nous croyons parfois que le mystère de l’Incarnation supprime la transcendance divine ; comme si Jésus n’était qu’un homme alors qu’il reste le Tout-Autre, même s’il est aussi le Tout proche. D’autre part, parce qu’avec notre société de consommation numérique, nous sommes entraînés à considérer Dieu comme une réalité de plus à notre service. Notre monde a perdu le sens de Dieu et vit dans l’idolâtrie. Chacun s’invente son petit dieu qui lui convient et oublie sa condition de créature. Nous nous coupons ainsi de notre source profonde, oubliant que nous ne sommes pas à l’origine de notre existence ; elle est pur don de Dieu.

Forts de nos progrès technologiques, nous pensons être devenus des humains bien plus développés que nos ancêtres et regardons de haut le passé. Pourtant, nous vivons parfois en dehors du bon sens. Et nous ressemblons un peu à ces saducéens et pharisiens pleins d’eux-mêmes et assurés de leur salut. Le Baptiste les secoue et nous avec : «  N’allez pas dire en vous-mêmes : ‘Nous avons Abraham pour père’ ; car, je vous le dis : des pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham. » Autrement dit, ne faites pas les fiers car tout ce que vous prétendez être et faire de bien, vous l’avez reçu de Dieu. Face au jugement, personne ne fera le malin ; et il n’y aura pas de joker ou de passe-droit. Dieu est un juste juge et c’est bien la crainte de Dieu qui nous permettra de nous préparer à regarder la vérité en face. La seconde attitude que nous pouvons cultiver est l’espérance, comme saint Paul nous y invite : « tout ce qui a été écrit à l’avance dans les livres saints l’a été pour nous instruire, afin que, grâce à la persévérance et au réconfort des Écritures, nous ayons l’espérance. » Cette année jubilaire de l’espérance nous a permis d’approfondir cette vertu théologale et Paul nous donne deux motifs d’appui pour la cultiver : la fidélité de Dieu et sa miséricorde. « Le Christ s’est fait le serviteur des Juifs, en raison de la fidélité de Dieu, pour réaliser les promesses faites à nos pères ; quant aux nations, c’est en raison de sa miséricorde qu’elles rendent gloire à Dieu. » Dieu est fidèle et miséricordieux. Il veut que tous les hommes soient sauvés, juifs et païens (cf. 1Tm 2,4). Nous n’avons donc pas à avoir peur mais à bien disposer nos cœurs en ce temps de l’avent pour méditer ce mystère de la venue de Dieu et ne pas rater le moment de la rencontre. Dans le nouveau-né de la Crèche, le Dieu juste et saint se fait tout-petit et vulnérable pour nous toucher et convertir notre cœur. Laissons-nous déjà rejoindre, laissons-nous déjà atteindre. Et pour nous y aider, faisons nôtre l’oraison liturgique de ce dimanche : Dieu de puissance et de miséricorde, ne laisse pas le souci de nos tâches présentes entraver la marche de ceux qui se hâtent à la rencontre de ton Fils ; mais forme-nous à la sagesse d’en-haut, qui nous fait entrer en communion avec lui. Lui qui vit et règne avec toi et le Saint-Esprit, Dieu, pour les siècles des siècles. Amen

Fr. Jean-Alexandre de l’Agneau, ocd - (couvent d’Avon>https://carmes-paris.org/couvent-avon/)

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