Textes liturgiques (année A) : Ac 1, 12-14 ; Ps 26 (27) ; 1 P 4, 13-16 ; Jn 17, 1b-11a

«  Puis, levant les yeux au ciel, Jésus dit (pria) ». L’évangile de ce jour nous donne de voir Jésus en prière. Les évangélistes nous disent assez souvent de Jésus qu’il se retirait dans la solitude, ou dans la montagne pour prier (avant le lever du jour, ou même dans la nuit). Il prie ici « ouvertement », à haute voix, « en public ». En effet, les prières explicites du Christ (avec leur contenu), que nous trouvons dans les évangiles sont plutôt rares.

Celle qui termine le Discours après la Cène, rapportée ici par saint Jean (en ce chapitre 17), et dont la liturgie ne nous donne que des extraits, est comme le Testament spirituel du Seigneur (dont se sont inspirés tant de saints), d’où son extrême importance. Elle peut se résumer par les mots suivants : Gloire, fidélité, vérité et unité. Dans ce passage, c’est le mot gloire qui apparaît surtout : « Père, … glorifie ton Fils, afin que le Fils te glorifie… je t’ai glorifié…glorifie-moi… de la gloire que j’avais auprès de toi… Ils ont reconnu que tout ce que tu m’as donné vient de toi…Je suis glorifié en eux ». La gloire est une notion complexe et d’ailleurs équivoque.

La gloire du Christ est très précisément celle qu’un Fils unique tient de son Père : elle consiste à recevoir du Père, à lui obéir, à faire tout en sa dépendance, à tout lui rapporter…, en un mot, à lui faire confiance. Chez saint Jean, la conception évangélique de la gloire vient de là. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre Jean 3, 34-35 ; 5, 17-20 ; 5, 30 ; 6, 57 ; 7, 16 [1]..

Tandis que dans la logique païenne ou tout humaine, la gloire consiste à faire l’objet d’une distinction personnelle grâce à l’estime et à la louange de ses semblables (elle est, si l’on peut dire, horizontale. Pour le Christ et selon l’Évangile, elle consiste à « s’anéantir » soi-même, (« s’abaisser », cf. Philippiens 2) dans la recherche de la gloire et de la volonté du Père : elle est, si l’on peut dire, verticale.

La gloire du Christ consiste à obéir à la volonté de Dieu (du Père) et à « s’ajuster » au projet de Dieu (son Père) jusqu’à la mort, et la mort de la croix ; c’est pourquoi Dieu l’élève et lui donne un nom au-dessus de tout nom, le nom et le titre de Seigneur ! Et nous le savons, c’est à cause de cela que la Passion du Christ est le moment décisif de sa glorification. Pour cette raison, c’est une notion difficile à comprendre.

Et en cela, nous sommes un peu comme les Apôtres : quand Jésus connaît le succès, on le suit, on l’applaudit, on l’admire ; mais quand il dit qu’il va éprouver la Passion, on lui dit : « Oh ! Non, Seigneur, jamais !  ».

Ainsi, la gloire ne saurait s’identifier purement et simplement à la célébrité, car on peut être célèbre (très connu) sans être pour autant «  très glorieux » (moralement, spirituellement). Ici, lorsque Jésus met la gloire en rapport avec les disciples, il en fait le synonyme de vie éternelle, c’est-à-dire, l’élargissement (à ses disciples) de son intimité avec le Père ; gloire correspond donc à une introduction, une association de ceux qui croient en Lui à cette vie divine.

Jésus découvre en quelque sorte aux disciples la perspective immense qui leur est réservée : rien de moins que l’espace de l’Amitié avec le Père (en fait, l’intimité du Fils avec son Père). Cette gloire, cette vie éternelle consiste essentiellement à Le connaître, Lui (le Fils), et par Lui, à connaître Celui qui l’a envoyé, le Père… et tout l’infini Bonheur qui en découle. Dans une autre prière (bien connue), il dira ce Bonheur offert aux croyants et il en exultera : « À l’heure même, Jésus exulta de joie sous l’action de l’Esprit Saint, et il dit : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance. Tout m’a été remis par mon Père. Personne ne connaît qui est le Fils, sinon le Père ; et personne ne connaît qui est le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler »… Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez. (Luc, 10, 17-23).

Lorsque Jésus demande cette gloire pour Lui-même, et qu’il affirme avoir glorifié le Père par l’œuvre qu’il a accomplie sur la terre, et qu’il va poursuivre par la Passion et la Résurrection, il exprime en vérité son désir que le Mystère du Salut parvienne jusqu’aux extrémités du monde : oui, que Dieu soit « glorieux », « connu » de tous les hommes.

Et en effet, avant son départ définitif, il enverra les siens aux quatre coins de la terre et jusqu’à la fin des temps dans ce seul but. Mais ceux-ci ne devront jamais oublier ce qu’ils auront entendu dans cette grande prière sacerdotale du Seigneur Jésus : Oui, le zèle missionnaire risquerait de demeurer stérile sans le souci de l’unité, de la vérité, de la fidélité, et plus encore, sans l’enracinement de la Mission dans la prière. Dans son apostolat, le disciple saisi à son tour de pitié devant les foules sans berger se souviendra des paroles de son Maître : «  La moisson est abondante et les ouvriers peu nombreux ; priez donc le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson » (Mt 9, 37-38). Dès le début, toute étape de croissance, d’extension de l’Église a supposé cela. Dans les Actes des Apôtres, lors de l’envoi de Paul et Barnabé auprès des païens, nous lisons : « Alors, après avoir jeûné et prié, ils leur imposèrent les mains et les laissèrent à leur mission  » (Ac 13, 3). Même exhortation de Paul aux chrétiens d’Éphèse : « Vivez dans la prière et les supplications : priez en tous temps dans l’Esprit ; apportez-y une vigilance inlassable et intercédez… Priez aussi pour moi, afin qu’il me soit donné d’ouvrir la bouche pour parler et d’annoncer hardiment le mystère de l’évangile, dont je suis l’ambassadeur dans les chaînes ; obtenez-moi la hardiesse d’en parler comme je le dois  » (Ep 6, 18-20) [2].

Oui, pour que le Dieu de Jésus-Christ, pour que sa gloire soit connue, il faudra que l’Église, tout en parcourant le monde, ne quitte jamais le Cénacle (la chambre haute), et persévère dans la prière, avec Marie, la Mère de Jésus, imitant en cela, le Priant et le Prêtre par excellence : Jésus-Christ. AMEN.

Fr. Gérard-Marie de la Trinité, ocd - (couvent d’Avon)

[1« Amen, amen, je vous le dis : le Fils ne peut rien faire de lui-même, il fait seulement ce qu’il voit faire par le Père ; ce que fait celui-ci, le Fils le fait pareillement. Car le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait. Il lui montrera des œuvres plus grandes encore, si bien que vous serez dans l’étonnement » (Jean 5, 19-20)

[2Notons que cette aide, que Paul attend de ses frères, survient comme un appel / une invitation à s’encourager et se soutenir communautairement dans l’Annonce au monde du Christ-Jésus glorifié.