Textes liturgiques (année A) : Is 45, 1.4-6 ; Ps 95 (96) ; 1 Th 1, 1-5b ; Mt 22, 15-21
Reprenons le contexte de la discussion : Jésus est confronté à une question piège minutieusement élaborée par ses adversaires, pharisiens et hérodiens : s’il approuve l’impôt, il pactise avec l’occupant romain ; s’il le refuse, on pourra le dénoncer comme un agitateur [1].
Mais Jésus ne se laisse pas enfermer : il fait apporter un denier [2] et les interroge à son tour : « Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles ? » (Mt 22, 20). « De César », répondent-ils. Alors, avec une logique implacable, Jésus rétorque qu’il faut rendre à César ce qui lui appartient et à Dieu ce qui lui est dû. La réponse est simple, claire et nette, et elle n’a pas besoin de commentaire. Le verset suivant le laisse comprendre : « À ces mots, ils furent tout étonnés. Ils le laissèrent et s’en allèrent. » (Mt 22, 22).
La réponse de Jésus nous conduit bien au-delà de la question des impôts : à qui appartenons-nous, et qu’est-ce qui fait véritablement notre valeur ? [3]
Car nous cherchons constamment à savoir qui nous sommes. Nous nous définissons par notre métier, notre situation familiale, nos responsabilités, nos réussites. Nous possédons des papiers d’identité, des titres, des fonctions, des comptes bancaires… Notre société sait remarquablement bien nous identifier ! Sait-elle pour autant reconnaître notre valeur ? Que reste-t-il de nous lorsque nous perdons notre emploi, lorsque nos capacités diminuent ou lorsque nous ne sommes plus aussi utiles aux autres ? Sommes-nous moins dignes d’être aimés ? Certainement pas. Notre dignité ne dépend ni de notre rendement, ni de notre patrimoine, ni de la reconnaissance sociale. Elle est enracinée dans ce que nous sommes profondément et au-delà des apparence. Nous sommes des êtres créés à l’image de Dieu, appelés à recevoir son amour et à aimer de son amour. La personne humaine est ce qu’il y a de plus parfait dans toute la nature. [4]
Que signifie alors rendre à César ce qui est à César ? Cette parole possède une portée civique et sociale : elle nous invite à ne pas nous désintéresser de la vie commune et de la vie politique. Nous avons des responsabilités, des devoirs et des obligations. [5]
La foi ne nous dispense pas de contribuer au bien commun. Le pouvoir, l’argent et les institutions humaines trouvent leur juste place dans la société. Toutefois, aucune autorité humaine ne peut fixer la valeur profonde d’une personne ni s’approprier sa dignité. La première lecture éclaire cette affirmation. Isaïe désigne Cyrus, souverain païen, par un titre habituellement donné aux rois d’Israël : « à son oint, à Cyrus ». [6]
Dieu choisit ce souverain pour accomplir son dessein, et agit donc par un homme qui l’ignore. Nos catégories ne sauraient contenir ou comprendre les voies divines (Is 55, 8-9 et Rm 11, 33). [7]
Il nous arrive même de découvrir que Dieu passe par des personnes que nous n’aurions pas spontanément choisies !
Le Christ ajoute pourtant : « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu ». Que signifie donc rendre à Dieu ce qui est à Dieu ? C’est le texte hébreu de la Genèse qui détient la clé de la réponse. Dieu y déclare : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance » (Gn 1, 26). En hébreu, le mot « image » se dit ṣelem (צֶלֶם), terme qui désigne une statue ou une effigie, précisément ce que la pièce porte gravé. Les lexicographes rapprochent ṣelem de ṣēl (צֵל), l’ombre. [8]
Or une ombre n’est jamais visible sans la lumière : elle suit celui qui la porte et bouge avec lui. L’effigie de César, elle, fige un profil dans le métal non-vivant. Le vocabulaire grec confirme ce contraste. Jésus demande : « De qui est cette effigie et cette inscription ? » Le mot employé (eikṓn (εἰκών)), désigne précisément celui que la Septante choisit pour traduire ṣelem en Genèse 1,26. [9]
Un même mot désigne donc l’effigie monétaire et l’image de Dieu en l’homme, et Jésus joue sur ce double sens. Le verbe qu’il emploie, apodídōmi (ἀποδίδωμι), signifie s’acquitter d’une dette, rendre ce qui est dû. [10]
C’est ici que Jésus opère le déplacement décisif : la personne humaine porte en elle l’image de Dieu comme une ombre vivante, une empreinte qui reçoit sans cesse la lumière de son Créateur. La pièce, elle, ne porte qu’une empreinte figée, celle de l’empereur. Aussi peut-elle être rendue à César sans rien perdre, alors que l’homme appartient, en son fond, à celui dont il porte l’image. Si la monnaie porte l’effigie de l’empereur, la personne humaine porte la marque du Créateur. Comment l’homme, conscient de ce don inestimable, peut-il répondre à la majesté divine sans déchoir de sa condition de créature libre ?
Le psalmiste pose aussi cette question : « Que rendrai-je au Seigneur ? » [11]
Il répond en élevant la coupe du salut ! Rendre à Dieu ne consiste pas à lui restituer ce dont il aurait besoin, mais à accueillir l’infinité de son Don. C’est dans le vide de notre indigence offerte que le Seigneur déverse l’abondance de sa grâce. C’est exactement ce que nous faisons en ce moment précis, dans cet instant présent. À cet instant du Sacrifice non sanglant, la Terre et le Ciel s’unissent : la créature ne présente pas à Dieu ses propres mérites, mais offre le Christ lui-même, l’Unique Oblation parfaite qui transfigure notre humanité. Rappelons-nous le grec eucharistía (εὐχαριστία), « action de grâce », qui exprime cette même logique : Dieu donne, l’homme rend. [12]
Dans l’Eucharistie, nous rendons à Dieu notre existence, et il nous la rend divinisée ou transfigurée. Attention cependant ! Dieu ne nous réclame pas comme un propriétaire qui reprendrait son bien. Il ne nous réduit pas à des objets qui lui appartiendraient. [13].
Il est celui qui nous donne d’exister et qui nous appelle à une relation unique, personnelle, une relation d’amitié. [14]
Notre appartenance à Dieu fonde notre liberté et la conduit à son accomplissement.
Enfin, saint Paul, en écrivant aux Thessaloniciens, rend grâce pour leur ergou tēs pisteōs (ἔργου τῆς πίστεως), œuvre de la foi, pour leur kopou tēs agapēs (κόπου τῆς ἀγάπης) travail de l’amour, et pour leur hypomonēs tēs elpidos (ὑπομονῆς τῆς ἐλπίδος) persévérance de l’espérance. [15]
La foi ne se manifeste pas seulement dans nos prières, mais aussi dans notre manière de vivre, de respecter les autres et de nous engager pour la justice et la paix. Dès lors, notre prochain n’est jamais simplement un adversaire, un concurrent ou un problème à régler, sa dignité nous précède et nous oblige.
Finalement, la question de Jésus dépasse celle de l’impôt et même celle de nos devoirs religieux : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Elle nous rappelle que nous exerçons des responsabilités dans la société et que la foi ne nous dispense pas de contribuer au bien commun. Elle nous interroge sur ce que nous faisons de notre existence et sur l’image de Dieu que nous sommes appelés à révéler par notre vie. Le Seigneur, qui a inscrit son image dans notre existence, continue de la faire briller en nous. La lumière qu’il donne ne s’éteint jamais, et ce qui n’est aujourd’hui qu’une ombre deviendra un jour pleinement visible. Amen.
Fr. Jean-Sébastien de Notre-Dame du Sacré-Cœur, ocd - (couvent d’Avon)/]
