La montée du mont Carmel ou « La subida del Monte Carmelo »

C’est certainement après l’expérience terrible et décisive de son emprisonnement à Tolède en 1578, et en écho à elle, que Jean de la Croix rédige son poème "Dans une nuit obscure" ("En una noche oscura"). Le commentaire du poème qu’est la Montée du Carmel est achevé en 1585 quand Jean est à Grenade.

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I. Le propos de l’ouvrage

Les quatre œuvres majeures de Jean de la Croix sont constituées de poèmes et de commentaires. Si le poème retranscrit son expérience personnelle en des termes symboliques si chers aux mystiques, le commentaire est une proposition d’explicitation qui n’épuise pas la richesse du poème. Autant le poème a pu être écrit par Jean pour lui, autant le commentaire répond à un but d’enseignement. La montée du CarmelDans le Prologue, Jean précise que la rédaction de ce commentaire répond à un besoin pastoral : il semble saisi de pitié, comme Jésus, devant une foule sans berger et perçoit ainsi peut-être un appel à l’aider à « se laisser porter par Dieu » dans leur vie spirituelle. « Un grand nombre d’âmes » est en grande nécessité car elles ne comprennent pas comment Dieu les conduit et ainsi elles ne veulent pas entrer dans l’aspect obscur du chemin. Cela les pousse à abandonner la prière et à retourner en arrière. Pire des directeurs spirituels ne comprennent pas mieux la pédagogie divine et trompent ces personnes. Aussi le directeur spirituel qu’est Jean écrit pour des raisons pastorales un traité de théologie qui repose sur un poème : ce sont ainsi toutes les dimensions de la raison symbolique et analytique qui sont nourries intellectuellement. Jean souhaite aider chacun à comprendre et à trouver son propre chemin vers Dieu, surtout pour les moments les plus délicats et que peu d’auteurs abordent. Cela suppose une formation de l’intelligence pour discerner ce qui est de l’ordre de la nuit de la contemplation et ce qui ne l’est pas.

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II. Un projet revisité en cours d’écriture

Plus précisément, le but de Jean de la Croix est d’expliciter le chemin qui conduit à l’union à Dieu puisque c’est ce à quoi nous sommes destinés. Même si ces strophes ne seront pas commentées, les numéros 5 à 8 évoquent bien cette union. Aussi le Docteur mystique veut-il « expliquer et faire comprendre cette nuit obscure par laquelle l’âme passe avant de parvenir à la divine lumière de la parfaite union d’amour avec Dieu. » Comment s’y prend-il ? Il y a débat mais l’hypothèse la plus probable est que Jean de la Croix envisageait au départ un seul ouvrage qui va évoluer en cours de route jusqu’à devenir deux traités, tous les deux inachevés : la Montée et la Nuit. Preuve en est que Jean nous parle d’un livre 4e (I,1,2 ;13,1) qui ne verra pas le jour (ou plutôt qui deviendra la Nuit mais qui sera elle-même composée de deux livres). De plus le Prologue parle déjà de la Nuit qui n’aura pas de prologue (alors qu’il y est fait référence en 2NO 22,2) et dont le symbole est traité dans les deux premiers chapitres du livre I de la Montée. Enfin Vive Flamme B 1,25 parle de "la Nuit obscure de la Montée du Mont Carmel", soulignant l’unité du propos ! Pourquoi cette évolution ? Il est probable que Jean se soit lassé des multiples distinctions scolastiques qui compliquaient son propos et faisaient que l’ouvrage devenait épais… Il a donc abandonné la suite et repris un autre commentaire du poème évoquant une autre dimension du chemin.

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III. Le plan de l’ouvrage

Si l’on suit l’anthropologie de Jean de la Croix, le croyant doit être transformé par Dieu selon ses deux parties que sont le sens et l’esprit. Il y aura donc deux nuits, celle des sens et celle de l’esprit. Tout commence par le plus extérieur : La « nuit des sens » met à l’épreuve notre sensibilité et l’oriente vers plus d’intériorité, vers une relation plus simple et plus gratuite avec Dieu. Au niveau de la prière, elle fait entrer dans une prière plus dépouillée et plus simple que Jean de la Croix appelle « contemplation » ou « simple attention amoureuse à Dieu ». La « nuit de l’esprit » est une épreuve plus profonde et plus âpre qui atteint celui qui s’est déjà donné sérieusement à Dieu. Si le fruit de la première nuit est une transformation de ma relation à Dieu, la deuxième est une transformation de tout mon être en Dieu. Cette dernière est plus radicale, au sens de ce qui touche aux racines et au sens qu’elle opère une véritable déification de l’être humain appelé à vivre de la vie divine de la Trinité.

Jean détaille cette transformation en envisageant d’abord la purification des sens (livre I) puis celle de l’esprit selon ses puissances ou facultés : entendement ébloui par la foi pour le livre II, puis dans le livre III volonté transformée par la charité et mémoire vidée par l’espérance. L’accomplissement humain décrit dans la Montée du Carmel suppose un réordonnancement total de la personne, sens et esprit. Jean de la Croix précise dans le sous-titre de l’ouvrage : « On y donne aussi bien aux commençants qu’aux progressants, des avis et un enseignement très profitables pour qu’ils sachent se désencombrer de tout le temporel (=sens), ne pas s’arrêter au spirituel (=esprit) et demeurer dans un total dénuement et une entière liberté d’esprit. Tout cela est nécessaire pour l’union divine. »

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