Le Christ, seuil de la vie divine [Ho 4° dim. Pâques - Année A]

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques : Ac 2, 14a.36-41 ; Ps 22 (23) ; 1 P 2, 20b-25 ; Jn 10, 1-10

Jésus, en ce 4e dimanche du temps de Pâques, annonce clairement son identité, avec la formule ἐγώ εἰμι (Egō eimi «  Moi, je suis  »). Dans l’Évangile de Jean, Jésus utilise 24 fois cette formule ἐγώ εἰμι («  Moi, je suis  »), dont 17 sont sans prédicat et 7 avec un prédicat, comme l’évangile de ce jour avec « la porte ». L’usage sur le pronom personnel ἐγώ (egṓ) précédant le verbe εἰμι (eimí) introduit une intensification qui dépasse l’identification ordinaire, elle renvoie à une révélation qui trouve son enracinement dans la théophanie du buisson ardent, lorsque Dieu se révèle à Moïse par la formule אהיה אשר אהיה (Ehyeh Asher Ehyeh) : « Je suis qui je suis » [1]. qui est traduit en grec de la Septante, ἐγώ εἰμι ὁ ὤν (egṓ eimí ho ṓn ) : « Moi, je suis Celui qui est », ce qui établit un lien direct entre la révélation divine et les paroles du Christ. Ainsi, l’évangéliste Jean met en lumière une continuité directe, Jésus assume en lui-même le Nom divin יהוה, comme une révélation de sa consubstantialité avec le Père. Lorsque les affirmations sont dites « avec prédicat » cela explicite cette identité en la déployant dans l’économie du salut. Lorsque Jésus déclare : «  Moi, je suis le pain de la vie » [2] , ou encore « Moi, je suis la lumière du monde » [3] . Les images que Jésus nous offre les modalités concrètes de la présence divine dans le monde et son rapport avec nous.

Chaque prédicat devient donc une révélation que Dieu offre et restaure la vie divine à l’humanité. La première fonction de ces prédicats où image est pour reconnaître Jésus comme le Messie, c’est pour comprendre que toute l’Écriture converge vers Lui. Il en est même l’interprète ultime, c’est lui qui ouvre les yeux et l’intelligence, comme il l’a fait pour les disciples d’Emmaüs, mais aussi tout au long de sa vie publique. Pour accomplir cette œuvre d’interprétation, Jésus adopte le mode même de la révélation divine, ce qui déconcerte et provoque ses auditeurs. Ainsi, son affirmation « Moi, je suis la porte » prend tout son sens, il n’est pas seulement celui qui enseigne, mais il est le passage lui-même, celui qui ouvre l’accès à l’intelligence des Écritures et donc à la reconnaissance de sa divinité. Celui qui est la Porte est aussi celui qui porte le Nom divin qui est l’accomplissement de la Loi et réalise de manière définitive le sens rituel sacrée du Temple. En se désignant ainsi, le Christ se révèle comme l’unique Grand Prêtre et comme l’unique médiateur ou « porte », passage vers l’intériorité divine, réouvrant ainsi l’accès interdit depuis la chute. En effet, « la porte », dans la perspective biblique, désigne le passage, le seuil où s’opère la transition entre deux états : du dehors au dedans, de l’exclusion à la communion, de la mort à la vie. Elle établit une distinction entre l’intérieur et l’extérieur, entre le sacré et le profane. Cette fonction trouve son origine dans le récit de la Genèse, lorsque, après la transgression, l’accès à l’Arbre de Vie est fermé. Le jardin devient un espace interdit, gardé, séparé [4]. La rupture de la communion se manifeste spatialement : l’homme est désormais « dehors ». En disant « Je suis la porte », Jésus ne se contente pas d’ouvrir un accès comme un bandit ou un voleur [5] , il devient lui-même l’accès. Il abolit la distance instaurée par le péché en s’identifiant au passage. Il est à la fois le seuil et celui qui franchit le seuil, le médiateur et le lieu de la médiation.

Pour saisir la profondeur de cette image, il convient de revenir à l’Ancienne Alliance. Dans le livre d’Ézéchiel (Ez 44), La porte orientale du Temple reste fermée, car le Seigneur y est passé. Cette porte fermée signifie la présence divine et manifeste que la sainteté sont inaccessibles parce que la porte est fermée. Cela suggère donc profondément une attente de la venue du Messie qui ouvrira enfin cette porte. Et les prophètes annoncent que Dieu sera lui-même la porte de son peuple. Dans la mission de Josué [6] יְהוֹשֻׁעַ (Yehôshuaʿ) celui-ci est établi pour « faire sortir et entrer » le peuple, exerçant une fonction de médiation et de régulation. Il préfigure comme prophète une fonction de passage, une sorte de « porte vivante » qui conduit Israël vers les pâturages, vers une terre promise, vers une communion avec le Père. En Jésus, ce que la porte orientale du Temple annonçait, et ce que Josué préfigurait en «  faisant entrer et sortir  » Israël, trouve sa plénitude, son accomplissement. Jésus est la porte, l’accès au salut, la médiation unique qui ouvre à la vie divine. Toute porte implique également une autorité, un maître de maison qui en régit les entrées. Et la possession de la clé exprime le pouvoir de l’autorité (royale) du Maître de maison : « Je mettrai sur son épaule la clé de la maison de David : s’il ouvre, personne ne fermera ; s’il ferme, personne n’ouvrira. » [7] . Cette dimension juridique et relationnelle est essentielle. Dans l’Ancienne Alliance, la régulation du passage vers Dieu était assurée par la Torah תּוֹרָה, la Loi donnée par Moïse. Cette Loi définissait les conditions d’accès, une régulation dans son fonctionnement, une loi qui dit « oui » ou « non ». Et Jésus, en tant que Fils, le Verbe fait chair, comme le Grand Prêtre attendu, est le Maître de maison. Il détient le droit de propriété sur « l’intérieur », c’est-à-dire le cœur du Père. Jésus opère cette régulation, il se présente lui même comme la Loi nouvelle  [8] , la Lex Nova, non plus écrite sur des tables de pierre mais inscrite dans le cœur [9]. En disant «  Moi, je suis la Porte  », il révèle que l’accès à Dieu Un et Trine passe par la relation vivante à Lui-même, c’est-à-dire dans la communion au Fils, dans laquelle l’Esprit forme le cœur à la volonté du Père. La Loi nouvelle devient ainsi personnelle, relationnelle, vivante, parce qu’elle est désormais identifiée à Celui qui est la Vie [10].

Enfin, cette image de la porte révèle une dimension profondément anthropologique. Jésus, en tant que porte, régule le mouvement de l’âme. Il ordonne l’intelligence vers la vérité, et la volonté vers le bien. L’acte de foi, comme assentiment de l’intelligence à la révélation, devient un passage par le Christ Jésus. Il est à la fois le contenu et le chemin de cette connaissance. En définitive, dire que le Christ est la porte signifie qu’il est l’accès à Dieu. Il est la Loi accomplie, le Temple véritable, le Pasteur qui conduit et le seuil qui ouvre l’intelligence. Passer par lui, c’est quitter la logique binaire de séparation pour entrer dans l’unité de la communion trinitaire. C’est franchir le seuil de la mort pour entrer dans la vie, non plus comme des étrangers, mais comme des fils dans la maison du Père. Amen.

Fr. Jean-Sébastien de Notre-Dame du Sacré-Cœur, ocd - (couvent d’Avon)

[1Ex 3, 13-14

[2Jn 6, 35 : ἐγώ εἰμι ὁ ἄρτος τῆς ζωῆς (egṓ eimí ho ártos tēs zōēs).

[3Jn 8, 12 : ἐγώ εἰμι τὸ φῶς τοῦ κόσμου (egṓ eimí to phōs tou kosmou).

[4« Il chassa l’homme et il posta à l’orient du jardin d’Éden les chérubins et la flamme de l’épée tournoyante pour garder le chemin de l’arbre de vie. » (Gn 3, 24)

[5Cf. Jean 10,1 et Jean 10,7–9.

[6Nb 27, 17.18-21.

[7Is 22, 22 : וְנָתַתִּי מַפְתֵּחַ בֵּית־דָּוִד עַל־שִׁכְמוֹ וּפָתַח וְאֵין סֹגֵר וְסָגַר וְאֵין פֹּתֵחַ

[8Jn 13, 34 « Je vous donne un commandement nouveau (ἐντολὴν καινὴν) » ; Rm 13, 10 : « L’amour est donc la plénitude de la Loi. ».

[9Jr 31, 33 : « Je mettrai ma loi au dedans d’eux, je l’écrirai sur leur cœur. » ; 2 Co 3, 3 : « …non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur les cœurs. »

[10Jn 14, 6 : « Moi, je suis le chemin, la vérité et la vie » : ἐγώ εἰμι ἡ ὁδὸς καὶ ἡ ἀλήθεια καὶ ἡ ζωή (Egō eimi hē hodos kai hē alētheia kai hē zōē).

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