Les sept différences (Ho Ascension du Seigneur - 26/05/22)

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année C) : Ac 15, 1-2.22-29 ; Ps 66 (67) ;Ap 21, 10-14.22-23 ; Jn 14, 23-29

Peut-être avez-vous déjà joué au jeu des sept différences ? Eh bien, c’est le jour où jamais pour s’y adonner avec les textes bibliques offerts par la liturgie… Pour celui qui découvre les textes évangéliques, il y a déjà la possibilité de comparer la façon dont les évangélistes racontent différemment un même épisode évangélique, par exemple les récits d’apparition du Ressuscité chez Matthieu et Marc. Mais nous avons aujourd’hui un cas unique : nous avons entendu dans la liturgie deux récits différents d’un même évènement, et ce par un même auteur. Il ne s’agit donc pas de rédacteurs différents mais du même saint Luc ; il est en effet l’auteur du récit de l’Ascension qui clôt son évangile et du même récit de l’Ascension qui ouvre ses Actes des Apôtres. Or le moins qu’on puisse dire est que les écarts sont nombreux. Je vous invite à prendre ces jours-ci le temps de les relever. Pour respecter la règle du jeu, je conserverai le chiffre 7 pour noter les différences.

1. Au niveau des lieux, l’évangile est plus précis, mentionnant non seulement Jérusalem mais ensuite une marche vers Béthanie puis la prière au Temple qui ne sont pas évoquées dans la 1re lecture. 2. L’atmosphère est bien différente : la joie domine dans l’évangile avec bénédiction et un certain dynamisme, faisant de la séparation un passage qui n’est pas tragique  ; dans les Actes, les apôtres semblent en revanche figés, regardant le ciel, sans se prosterner, se sentant probablement abandonnés. 3. Si Jésus parle tout seul dans l’évangile, dans les Actes, les apôtres posent une question et entrent en dialogue avec le Seigneur. 4. Le Saint-Esprit, acteur principal des Actes des Apôtres n’est pas explicitement nommé par Jésus dans l’évangile qui évoque avec mystère « ce que mon Père a promis ». 5. Apparaissent dans les Actes « deux hommes en vêtements blancs » absents du récit évangélique ; ils font en fait écho aux deux hommes en vêtements blancs parlant aux femmes qui étaient venues visiter le tombeau vide dans l’évangile. 6. Si Jésus dans l’évangile évoque le passé par le renvoi aux Écritures qui s’accomplissent, les deux hommes bousculent les Apôtres tentés de croire arrivée la restauration d’Israël ; ils les orientent vers l’avenir et l’action missionnaire. 7. Jésus est « emporté au ciel » dans l’évangile alors qu’il « s’élève » dans les Actes et qu’une nuée les soustrait à leur regard.

Arrêtons-nous là car ces découvertes sont déjà riches et pleines de sens. Il y a déjà une 1re leçon à tirer de ce jeu. Saint Luc nous empêche d’être des fondamentalistes bibliques ! Les écrivains sacrés ne sont pas des reporters ou des journalistes. Luc qui insiste au début de son évangile pour attester du sérieux de son travail et des renseignements recollectés nous montre que l’enjeu de la lecture croyante est théologique et spirituel. La Bible s’offre à notre interprétation et si Dieu nous a donné une intelligence, ce n’est pas pour la mettre au placard. Il s’agit pour nous de laisser la Parole de Dieu nous travailler et de demander à l’Esprit Saint de faire une lecture inspirée par lui. Puisque c’est lui qui a inspiré saint Luc, c’est à lui de nous aider à le lire aujourd’hui. La Bible nous invite donc à nous mettre au travail pour connaître le Christ et comprendre ce qu’il attend de nous. Il ne suffit pas d’aller à la messe de temps en temps et d’écouter vaguement les textes. Il importe de nous y plonger pour que la Parole de Dieu devienne vie pour nous ! Il importe de mettre notre intelligence pas seulement au service de nos intérêts mais de la gloire de Dieu.

Revenons maintenant à nos deux récits de l’Ascension. Nous voyons que saint Luc place ce mystère comme l’évènement charnière entre l’évangile et ses Actes, entre la vie de Jésus dans la chair et la vie de l’Église qui est son corps. L’Ascension de Jésus est ainsi achèvement et commencement ; achèvement puisque la nature humaine de Jésus entre dans les cieux, dans le domaine de Dieu ; commencement puisque désormais tout est nouveau et qu’avec la descente de l’Esprit Saint, la vie humaine est transformée. Jésus peut remonter vers le Père puisqu’il nous donne la présence de son Esprit Saint qui nous accompagne jusqu’à la fin des temps. Désormais la présence de Jésus prendra une autre modalité à laquelle les apôtres devront apprendre à s’habituer ; l’Esprit Saint fera leur éducation.

Ce double récit de l’Ascension nous montre aussi les deux versants de toute séparation, douloureuse et inaugurale. Sur le plan affectif, toute séparation est un arrachement, surtout si les liens étaient forts et nous pouvons bien comprendre la réaction des disciples tentés de fixer avec nostalgie celui qu’ils ont tant aimé et servi. Mais cette fixité peut devenir enfermement dans le passé, obsession qui tourne vers ce qui n’est plus et vers la mort. Aussi avec l’aide des anges, un espace nouveau devra être habité par les apôtres ; ils doivent intérioriser la personne aimée disparue pour vivre avec elle de l’intérieur. C’est là le processus inévitable pour tout deuil : continuer à vivre, sans oublier, avec une relation différente. Séparés physiquement de Jésus, les apôtres découvrent en eux, par l’Esprit Saint, une présence bien réelle qui les soutient et les conduira même au martyre selon la tradition. C’est remarquable puisque que la présence charnelle de Jésus n’avait pas empêché la fuite voire le reniement et la trahison. « La chair ne sert de rien, c’est l’Esprit qui fait vivre ! » (Jn 6)

Frères et sœurs, saint Luc nous aide à repérer ces moments charnières dans nos vies, ces moments ambivalents qui résonnent comme des fins mais qui pourraient être aussi des moments inauguraux. C’est à nous de choisir entre la nostalgie et l’engagement au présent  : l’Esprit Saint nous entraîne en tout cas vers l’avant ; il nous fait découvrir que le Christ est entré dans les cieux de notre cœur et que désormais sa présence intérieure ne nous quittera pas. Il nous a ouverts lui-même le passage vers le Père, tel le grand prêtre entrant dans le Saint des Saints du Temple. Profitons de ce temps de neuvaine préparatoire à la Pentecôte pour disposer nos cœurs à être renouvelés dans notre foi. Nous serons alors de vrais témoins du Seigneur !

Fr. Jean-Alexandre de l’Agneau, ocd - (couvent d’Avon)
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