Textes liturgiques (année A) : Ap 7, 2-4.9-14 ; Ps 23 (24) ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12a
Lors d’une conférence donnée pour préparer la venue des reliques de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus dans un diocèse, une personne m’a interrogé sur le désir de sainteté qui animait Thérèse. Ce désir est au cœur de sa petite voie. Elle l’exprime dans ce texte bien connu : « Vous le savez, ma Mère, j’ai toujours désiré d’être une sainte, mais hélas ! j’ai toujours constaté, lorsque je me suis comparée aux saints, qu’il y a entre eux et moi la même différence qui existe entre une montagne dont le sommet se perd dans les cieux et le grain de sable obscur foulé sous les pieds des passants ; au lieu de me décourager, je me suis dit : Le Bon Dieu ne saurait inspirer des désirs irréalisables, je puis donc malgré ma petitesse aspirer à la sainteté. » Pourtant, mon interlocutrice, chrétienne convaincue et pratiquante, peinait à faire sien ce désir. Même chez Thérèse, une telle aspiration lui paraissait extravagante, presque déraisonnable. Sa réticence nous ramenait à une question essentielle : que signifie être saint ? Pour comprendre le désir de Thérèse, il fallait d’abord éclairer ce que mon interlocutrice entendait par sainteté. Pour elle, la réponse semblait claire : un saint se reconnaît à ses grandes œuvres de charité, comme mère Teresa, à son dévouement au service de l’Église, comme les missionnaires, ou au don de sa vie pour Dieu, comme les martyrs. Vu sous cet angle, la sainteté devient difficile à désirer : ne serait-ce pas chercher à s’élever pour être reconnu à travers ses œuvres, ou vouloir souffrir pour prouver son amour au Seigneur ? N’y aurait-il pas là une ambition mal placée, un besoin de reconnaissance ? Quant au désir de souffrir pour Dieu, ne serait-il pas suspect ? Une telle conception risque donc de nous détourner du désir de sainteté. Et comment reconnaître alors la sainteté de Thérèse, dont la vie fut si cachée ? La sainteté ne se confond pas avec l’héroïsme tel qu’on l’imagine spontanément, fait d’exploits ou de souffrances. La sainteté peut se manifester dans des actes héroïques, mais elle ne se mesure ni à leur éclat ni à leur renommée. Même l’héroïcité des vertus peut se vivre sans éclat, dans une fidélité humble et persévérante à l’amour, au cœur du quotidien. Il ne s’agit pas de prouver sa valeur, mais de se laisser transformer par la grâce et d’y répondre librement.
Pour aller plus loin, partons de cette vérité fondamentale : Dieu seul est saint. Lui seul est parfait, lui seul est pur Amour, dans la communion du Père et du Fils et de l’Esprit Saint. Vouloir être saint, c’est donc vouloir ressembler à Dieu. Mais n’est-ce pas retrouver l’insinuation du serpent au jardin d’Éden, juste avant la chute ? Si nous en restions là, le désir de sainteté pourrait paraître plus déraisonnable encore : l’homme prétendrait devenir comme Dieu par ses propres forces, à la manière de la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf et finit par éclater. Or, ressembler à Dieu n’est pas une ambition démesurée : c’est le désir même de Dieu pour nous. Le Seigneur nous a créés par amour et pour l’amour. Il ne nous a pas donné la vie pour nous tenir à distance, mais pour vivre avec nous, nous communiquer sa vie et nous faire partager son amour. Dieu ne craint donc nullement que nous lui ressemblions. Bien au contraire, tel est son dessein. Dès l’origine, le Père nous a donné la vie. Il est venu nous chercher en Jésus et, chaque jour, il renouvelle en nos cœurs les dons de l’Esprit Saint. Pour reprendre les mots de l’Apocalypse : « Le salut appartient à notre Dieu qui siège sur le Trône et à l’Agneau ! » N’est-ce pas aussi la joie des parents de voir leurs enfants grandir, devenir autonomes et revenir librement auprès d’eux pour goûter la joie d’être ensemble ? Cette image nous aide à comprendre le désir du Père : nous faire vivre avec lui dans une communion d’amour.
Un pas décisif s’accomplit dans notre vie spirituelle lorsque nous découvrons que Dieu vit en nous et chemine avec nous. Notre vie n’est plus seulement notre affaire : elle est le lieu de cette communion. Désirer la sainteté, c’est reconnaître cette présence, l’accueillir comme un don et lui laisser transformer notre vie. Les œuvres que nous accomplirons, grandes ou modestes, seront le fruit de l’amour répandu en nos cœurs, et non la cause de cet amour. Saint Paul en témoigne : « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20). Thérèse de Lisieux le dit à sa manière : « Oui je le sens, lorsque je suis charitable, c’est Jésus seul qui agit en moi ; plus je suis unie à Lui, plus aussi j’aime toutes mes sœurs » (Ms C 12v°). Notre combat spirituel consiste alors à accueillir le chemin de sainteté que Dieu ouvre dans notre vie : renoncer à l’image idéale de nous-mêmes pour apprendre à aimer avec lui, dans notre réalité quotidienne. Thérèse l’exprime à travers l’image du jardin de Jésus : « Jésus a daigné m’instruire de ce mystère. Il a mis devant mes yeux le livre de la nature et j’ai compris que toutes les fleurs qu’Il a créées sont belles, que l’éclat de la rose et la blancheur du Lys n’enlèvent pas le parfum de la petite violette ou la simplicité ravissante de la pâquerette… (…) Ainsi en est-il dans le monde des âmes qui est le jardin de Jésus. Il a voulu créer les grands saints qui peuvent être comparés aux Lys et aux roses ; mais il en a créé aussi de plus petits et ceux-ci doivent se contenter d’être des pâquerettes ou des violettes destinées à réjouir les regards du bon Dieu lorsqu’Il les abaisse à ses pieds. La perfection consiste à faire sa volonté, à être ce qu’Il veut que nous soyons… » (Ms A 2 v°)
Ce chemin ne se parcourt pas seul. Depuis toujours, le Père veut rassembler ses enfants en un seul corps pour leur faire partager sa vie. Au ciel et sur la terre, tous ceux qui ont mis leur foi dans le Seigneur forment une même famille : l’Église, communion des saints, unie par l’amour de Dieu. Saint Jean la contemple dans l’Apocalypse : « une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues » (Ap 7,9). La sainteté n’est pas réservée à quelques êtres d’exception, dans cette foule immense, nous sommes tous appelés à prendre notre place. La petite voie de Thérèse nous conduit au cœur des Béatitudes : reconnaître notre pauvreté devant Dieu, tout attendre de lui et traduire ses dons en douceur et en miséricorde envers les autres. En cette fête de la Toussaint, nous célébrons ceux qui se sont laissé transformer par l’amour trinitaire : les pauvres de cœur, les doux, les miséricordieux, les artisans de justice et de paix dont nous parlent les Béatitudes. Cette joie nous est promise dès maintenant : « Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! » (Mt 5, 12). Désirer la sainteté, c’est accueillir cette promesse et marcher avec confiance vers celui qui nous aime.
Fr. Antoine-Marie Leduc, ocd - (couvent d’Avon)/]
