« Tout ce qui est à moi est à toi » : Entrer dans la communion trinitaire [Ho 7° dim. Pâques - Année A]

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année A) : Ac 1, 12-14 ; Ps 26 (27) ; 1 P 4, 13-16 ; Jn 17, 1b-11a

En ce septième dimanche de Pâques, nous sommes introduits dans le Saint des Saints du sanctuaire du cœur de Jésus. L’Église nous fait entendre aujourd’hui un extrait de la prière de Jésus Grand-Prêtre appelé aussi prière sacerdotale. Le verset 10 de ce chapitre 17 de l’évangile selon saint Jean constitue la clef de voûte de cette prière : «  Et tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi ; et je suis glorifié en eux.  » [1]

C’est la parole du Fils tourné vers le Père, dans le mouvement de l’Esprit Saint. Aucun homme, aucun ange, aucun prophète, même le plus élevé, ne pourrait tenir un tel langage sans tomber dans l’absurdité ou le blasphème. Un ange ou un prophète peuvent dire : «  Tout ce que j’ai, je le reçois de Dieu », mais jamais : «  Tout ce qui appartient à Dieu m’appartient  ». Une telle réciprocité serait impossible entre un être créé et le Créateur.

Ces paroles, prononcées par Jésus, introduisent les disciples au cœur même du mystère trinitaire, mystère en lui-même insondable et inaccessible à l’intelligence créée. Car Dieu, en tant qu’il excède infiniment toute connaissance naturelle, ne peut être connu dans son intimité que s’il se révèle lui-même. Or, c’est précisément ce que le Christ accomplit ici. Ainsi, dans le dialogue éternel du Fils avec le Père, le Christ nous révèle tout à la fois l’unité parfaite de la nature divine et la communion vivante des Personnes trinitaires, éternellement tournées l’une vers l’autre dans l’amour de l’Esprit Saint.

Jésus, en priant ainsi le Père, nous révèle que son unité avec le Père est si profonde que tout ce qui est au Père l’est également au Fils, et réciproquement (« Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi »). Cette réciprocité parfaite est une circumincession (ou périchorèse) d’amour. Le Fils, pourrait-on dire, se tient dans le Père dans une transparence totale. Tout ce qu’il est, il le reçoit du Père et tout ce que le Père est, il le communique au Fils, dans cette communion vivante qu’est l’Esprit Saint. Saint Thomas d’Aquin, dans sa Somme Théologique [2] , explique que les Personnes divines demeurent réciproquement l’une dans l’autre parce qu’elles possèdent pleinement et indivisiblement l’unique essence divine. Ainsi, le Père est tout entier dans le Fils, le Fils tout entier dans le Père, tandis que l’Esprit Saint procède comme l’Amour subsistant et personnel de cette communion éternelle. Et cette doctrine sera exprimée plus tard par le terme grec de périchorèse (περιχώρησις), puis traduit en latin par circumincessio qui signifie inhabitation réciproque, compénétration sans confusion ni domination. En Dieu, Un et Trine, il n’y a ni rivalité, ni séparation, mais une circulation éternelle de lumière et de gloire [3] . Ce n’est pas un mélange des Personnes, mais leur mutuelle donation dans l’unité absolue de la nature divine.

Cependant, ce verset ne demeure pas seulement au niveau du mystère intratrinitaire. Le Christ poursuit : « et je suis glorifié en eux  ». Le parfait grec δεδόξασμαι (dedoxasmai), que l’on pourrait traduire par « je suis et demeure glorifié », exprime une glorification à la fois déjà réalisée et encore en voie de manifestation plénière. Lorsque Jésus prononce ces mots, la Croix et la Résurrection ne sont pas encore visibles aux yeux des hommes, mais dans le dessein de Dieu, l’œuvre est déjà parfaite. En effet, les disciples sont encore soumis aux tribulations du monde, la glorification est donc en cours d’accomplissement en eux. C’est la tension eschatologique du « déjà là et pas encore ». Cette tension eschatologique entre le « déjà accompli » et le « restant à accomplir » trouve son expression la plus profonde dans les sacrements, et tout particulièrement l’Eucharistie. Comment vivre ce « déjà là » alors que le monde gémit encore dans les douleurs de l’enfantement ? C’est le mystère de la Présence réelle sous les espèces sacramentelles. L’Eucharistie agit comme une force de tension qui nous arrache au vieil homme pour le configurer au Christ. La pratique des sacrements empêche l’Église de s’installer dans le monde comme s’il était sa fin dernière, tout en lui donnant les moyens réels de le sanctifier. Par l’eucharistie, les disciples que nous sommes devenons le lieu où resplendit la gloire du Fils. Ainsi, la périchorèse trinitaire s’ouvre à l’humanité, nous sommes introduits dans la communion même du Père et du Fils. Cette communion parfaite est le modèle de l’Église. Jésus prie pour que ses disciples soient un : « Comme le Père et le Fils sont un, ainsi nous devons être un » [4]. Nous sommes donc intégrés à la vie trinitaire par le baptême et l’eucharistie. Notre vie dans le monde doit témoigner de l’unité trinitaire : par notre amour mutuel, notre prière et notre service, nous révélons que Dieu est Amour [5] . Saint Augustin l’exprimera admirablement dans une de ces fameuses formules : « Si tu vois la charité, tu vois la Trinité  » [6] . L’unité des chrétiens ne sera jamais une uniformité fusionnelle, mais une communion dans la différence, à l’image des Personnes divines. C’est dans cette réciprocité que nous trouvons le fondement de notre divinisation parce que le Fils glorifie le Père et est glorifié en nous, les baptisés participent par grâce à cette vie trinitaire. Par la grâce de l’adoption filiale, nous sommes configurés au Fils unique et devenons, en Lui, fils et fille du Père ; alors s’accomplit pleinement la prière de l’âme énamourée de notre père saint Jean de la Croix, habitée par l’Esprit Saint qui fait monter en elle ce cri filial : « Abba, Père » [7] .

Comme les Apôtres réunis en prière avec Marie dans la première lecture [8] , nous sommes appelés à une communion concrète, assidus à la prière, porteurs d’espérance même au milieu des épreuves [9] . Chaque fois que nous aimons, que nous pardonnons, que nous nous mettons au service les uns des autres, nous laissons transparaître, bien qu’imparfaitement, cette réciprocité divine : « Ce qui est à moi est à toi. » Dans l’Eucharistie, le Christ poursuit son offrande au Père pour le salut du monde et nous entraîne avec Lui dans ce mouvement d’amour et de glorification. En nous unissant à sa propre vie filiale, il nous introduit toujours plus profondément dans la communion trinitaire. Que l’Esprit Saint, Esprit du Père et du Fils, ouvre donc nos cœurs à ce mystère ineffable ; et qu’avec les paroles embrasées de Élisabeth de la Trinité nous puissions prier : « Ô Feu consumant, Esprit d’amour, survenez en moi afin qu’il se fasse en mon âme comme une incarnation du Verbe ; que je Lui sois une humanité de surcroît, en laquelle Il renouvelle tout Son mystère. Et Vous, ô Père, penchez-Vous vers Votre pauvre petite créature, ne voyez en elle que le Bien-aimé en Lequel Vous avez mis toutes Vos complaisances. Ô mes Trois, mon Tout, ma Béatitude, Solitude infinie, Immensité où je me perds, je me livre à Vous comme une proie ; ensevelissez-Vous en moi, pour que je m’ensevelisse en Vous, en attendant d’aller contempler en Votre lumière l’abîme de Vos grandeurs. » [10] Amen.

Fr. Jean-Sébastien de Notre-Dame du Sacré-Cœur, ocd - (couvent d’Avon)

[1« καὶ τὰ ἐμὰ πάντα σά ἐστιν καὶ τὰ σὰ ἐμά, καὶ δεδόξασμαι ἐν αὐτοῖς. »

[2Dans la Somme Théologique (Ia, q. 42, a. 5), « Puisque le Père et le Fils sont un dans l’essence, il faut nécessairement que le Père soit dans le Fils et le Fils dans le Père. Car, puisque les choses qui sont identiques en réalité sont mutuellement l’une dans l’autre, il s’ensuit que le Père est dans le Fils et le Fils dans le Père.  » . Et «  Les Personnes divines se distinguent bien selon les relations, mais elles ne sont pas séparées ; et ainsi l’une est dans l’autre.  ». Saint Thomas d’Aquin démontre la nécessité de cette inclusion mutuelle selon trois principes : Par l’essence : Le Père n’est rien d’autre que l’essence divine ; il en va de même pour le Fils et l’Esprit. Possédant la même et unique nature, ils sont nécessairement inclus les uns dans les autres. Par les relations : Les Personnes divines étant des relations subsistantes (Paternité, Filiation, Procession), l’une implique structurellement l’autre. Le Père ne peut être pensé sans le Fils. Par l’origine : Le Fils procédant du Père, Il demeure éternellement dans sa source.

[3Cf. saint Grégoire de Nazianze, Discours 30, 7.

[4Jn 17, 21-22. Saint Augustin, De Trinitate, IV, 1, 1.

[51 Jn 4, 8.

[6Saint Augustin, Sermon sur la Trinité, VIII, 5.

[7Rm 8, 29 (« afin qu’il soit le premier-né d’une multitude de frères ») et Ga 4, 4-7 ; Ep 1, 5.

[8Ac 1, 12-14.

[9Cf. 1 P 4, 13-16.

[10Sainte Élisabeth de la Trinité, Prière à la Sainte Trinité « Ô mon Dieu, Trinité que j’adore », 21 novembre 1904.

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