Une histoire de Famille (Ho 24°dim TO - 11/09/22)

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année C) : Ex 32, 7-11.13-14 ; Ps 50 (51) ; 1 Tm 1, 12-17 ; Lc 15, 1-32

Frères et Sœurs, ce récit d’un drame familial est bien propre à nous rejoindre. Il met en scène, avec une étonnante vérité, la difficulté à bien vivre la relation père-fils. Voilà en effet l’histoire problématique d’un homme avec ses fils. Elle commence par cette petite phrase annonciatrice du malheur qui va suivre : « Un homme avait deux fils. » Il n’est pas dit « Un père avait deux fils », mais « Un homme avait deux fils. » comme si cet homme n’était pas réellement père. D’une certaine manière, il doit encore le devenir. Il lui faut pour cela traverser une forme de mort vis-à-vis de chacun de ses fils. De quel malheur cet homme était-il donc porteur pour ne pas parvenir à transmettre son amour de père, un amour qu’il porte pourtant en lui comme en témoigne sa souffrance face à la révolte de ses fils ?

Le fils cadet est le premier à provoquer la rupture. Non seulement il part mener sa vie dans un pays lointain comme pour couper tous les ponts, mais il dilapide l’héritage paternel comme s’il voulait anéantir tout lien symbolique avec ce père. Tombé dans la misère, il se souvient de lui, mais comme d’un patron tout au plus capable d’indulgence.

Lorsque le cadet se voit attendu, puis accueilli contre toute espérance dans un climat de fête, c’est alors le fils aîné qui entre en crise. Ne s’est-il pas soumis en tout à l’autorité d’un maître sans en recevoir une marque d’affection paternelle ? : « il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais désobéi à tes ordres … ». Mais le maître se fait suppliant et laisse transparaître son cœur de père. Comment sa prière sera-t-elle reçue ? La parabole ne le dit pas, car cette histoire reste à écrire par chacun de ceux et celles qui se laissent rejoindre dans leur propre difficulté à aimer, à transmettre l’amour, à l’exprimer. Comment cette famille monoparentale parvient-elle à surmonter sa souffrance ? Comment y évolue la relation si fondamentale de la filiation ? A chacun de nous de le dire et de chercher le chemin de la rencontre par-delà le malheur reconnu.

Cette parabole si véridique au plan de l’expérience humaine nous parle du mystère de Dieu, d’un Dieu méconnu dans son amour de Père, trop souvent perçu comme ce maître tout-puissant rejeté par les uns, craint par les autres. Mais comment Dieu peut-il être à ce point impuissant à transmettre son amour ? Cet amour d’un père pour ses enfants serait-il trop invraisemblable de sa part ? Comment l’imaginer proche et tendre, désireux de nous transmettre en plénitude la vie et la liberté alors que l’humanité gémit sous le poids de la souffrance ? Comment croire simplement que nous soyons créés pour une fête appelée à ne jamais finir ? Tant d’êtres humains imaginent Dieu à travers le prisme d’histoires blessées, de peurs enfouies, de soumissions haïes, de révoltes froides. Une femme juive, hollandaise, au temps de la persécution nazie, a ressenti cette grande faiblesse de Dieu, son amour impuissant, son désarroi d’enfant perdu face au mal de ce monde. Cette femme, Etty Illesum, n’a pas vu d’autre issue que de se mettre elle-même debout pour venir au secours de Dieu : et ainsi, jusque dans l’horreur des camps nazis, elle a cru en l’Amour et elle en a vécu. Quant à nous chrétiens, nous découvrons dans le Crucifié l’inimaginable : Dieu est faible précisément parce qu’il est un abîme d’amour et que l’amour est sans défense. Il ne sait que donner et que pouvait-il donner de plus que ce Fils Bien-Aimé, mort sur la Croix en raison de nos refus de filiation ? Ce faisant, il n’efface pas magiquement les blessures de nos histoires humaines ; il vient les assumer de l’intérieur pour libérer en nous la capacité de croire en l’Amour du Père. En ouvrant notre cœur à celui qui est venu nous rejoindre dans notre perdition, nous découvrons combien cette faiblesse de l’Amour résiste à nos refus, triomphe de nos peurs, ouvre un avenir par-delà nos déceptions. Si nous osons lui faire ainsi confiance, cette divine faiblesse de l’amour est capable de nous faire naître à la liberté de ses enfants. Réconciliés alors avec nous-mêmes en ce Fils bien-aimé perdu et retrouvé pour tous, nous devenons les témoins de cet Amour. Puissions-nous entrer ainsi, avec nos frères et sœurs, dans la joie du Père !

Fr. Olivier-Marie Rousseau, ocd - (couvent d’Avon)
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