Vivre l’Avent jusqu’au bout : à l’école de St Joseph [Ho 4e dim. Avent - Année A]

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année A) : Is 7, 10-16 ; Ps 23 (24) ; Rm 1, 1-7 ; Mt 1, 18-24

Il me souvient d’une professeur de collège qui faisait travailler sa classe jusqu’au dernier jour du mois de juin alors que ses collègues, une fois passés les derniers conseils de classe, faisaient de nos journées – et des leurs – de grandes récréations. C’est elle qui avait raison, nous donnant de belles leçons de vie : la gratuité du travail plus belle que le seul appât des notes, le plaisir d’apprendre jusqu’au bout car c’est là que peut jaillir l’étincelle, cognitive ou vocationnelle, déterminante pour la vie ainsi que la liberté vis-à-vis d’une certaine pression des usages communs. J’aime appliquer par ailleurs ces leçons, ou leur esprit : aller jusqu’au bout du temps d’oraison par exemple car c’est peut-être à la minute 59 que le Seigneur nous attend  ; vivre sa vie jusqu’au bout et d’être de ces gens « vivants jusqu’à la mort » alors que l’on peut déjà être mort vingt ans avant de mourir. En ce quatrième dimanche de l’Avent, cette leçon a valeur de pédagogie spirituelle : vivre l’Avent jusqu’au bout et ne pas faire de cette quatrième semaine, de toute façon toujours écourtée (quatre jours cette année), une dissipation bruyante et distraite sous couvert de Noël anticipé. On ne fête bien que ce que l’on a intensément préparé, attendu, désiré. Alors ne confondons pas préparatifs et préparation, celle du cœur : la veille ardente et la lecture attentive de l’Écriture – les prophètes et ces vignettes évangéliques que depuis le 17 décembre la liturgie nous fait contempler chaque jour, parcourant ainsi, pas à pas, les évangiles de l’Enfance – L’évangile de ce jour nous donne saint Joseph comme guide. Il nous affronte à vrai dire à un tourment, celui d’une âme pure affrontée à l’incompréhensibilité de Dieu, d’un homme juste – c’est-à-dire ajusté à la volonté de Dieu – mais à qui cette volonté échappe, le conduisant à un dilemme. Sa crainte n’est pas tant d’être trompé que d’être trompeur, de s’attribuer, en prenant Marie chez lui, la paternité d’un fils qui appartient à Dieu et non à lui. Mais les apories de l’homme juste se résolvent dans son obéissance, au moyen des canaux habituels de la droiture du cœur, de l’écoute profonde de la Loi et de celui, plus extraordinaire, des signes qu’envoient le Seigneur.

L’archange Gabriel en l’occurrence le rassure : être père ici-bas n’est pas être la source – « vous n’avez qu’un seul Père  » – mais collaborer avec elle, donner un nom, inscrire dans une histoire, faire entrer dans une culture, éduquer – « le nom et le non » a-t-on résumé même si éduquer ne se réduit pas à dire non et à limiter mais aussi – nourrir, protéger et transmettre. Vertige de l’Incarnation qui fait donner un nom à Celui devant qui tout nom se prosterne, d’inscrire dans l’histoire Celui qui est avant tous les temps, nourrir Celui qui est la source de la vie !

Pour nous aussi, l’expérience de Dieu qui peut s’exprimer par l’effroi du Tout-Autre nous conduit, par cette logique de l’Incarnation, à collaborer à son œuvre. « Sans confusion ni séparation » selon le principe de Chalcédoine, le sacré en régime chrétien n’est pas tant une séparation qu’une révélation, une donation, un salut – « le Seigneur sauve » – et de manière ultime à une participation à la filiation divine. Nous sommes là au cœur de la vie chrétienne, la grâce œuvrant avec la liberté : inscrits dans l’histoire mais destinés à être fils de Dieu, nous avons tout à la fois, pour reprendre deux images du premier chapitre de l’évangile que sont l’arbre (généalogique) et l’ange, des racines et des ailes. Pour saint Joseph, cela se réalise dans sa mission de père. Les qualificatifs peu élégants de « putatif » et d’« adoptif » pourraient en pâlir la vigueur. Certes il n’est pas « supplantif » mais témoin et gardien, témoin de l’origine divine et de l’œuvre divine et gardien de la croissance divine.

C’est ainsi que nous pouvons l’invoquer et nous laisser inspirer par lui. Avant de suggérer trois pistes en ce sens, notons qu’il y a unicité singulière de l’Incarnation où tout a été dit, donné mais la pleine réalisation du salut se poursuit dans l’inépuisabilité du mystère. Nous n’avons pas à imiter l’inimitable et le singulier mais à nous laisser inspirer par les mœurs de Dieu selon cette logique de l’Incarnation si déroutante mais si profonde qui se dévoile en ces jours.Jean de la Croix – nous sommes entrés dans une année jubilaire à l’occasion du centenaire de son doctorat– nous fait méditer ces deux aspects : tout a été dit par le Père dans le don du Fils et il y aurait injure à vouloir d’autres révélations mais les mystères du Christ sont, tels les filons d’une mine, infinis et inépuisables. Telle est la grâce de Noël que nous pouvons ardemment désirer.

Pour poursuivre notre Avent comme saint Joseph – première piste – nous pouvons prendre Marie chez nous. « Tout ce qui vient par elle est de l’Esprit Saint  » : cela nous invite à une attitude de garde et de respect, même vis-à-vis de ce qui nous est incompréhensible et qui s’avère souvent un biais de Dieu dans notre vie. Deuxièmement, nous pouvons déjà nous imprégner du nom du Sauveur, « miel dans la bouche, mélodie dans l’oreille et jubilation dans le cœur » comme s’exclamait st Bernard : Jésus, le Seigneur Sauve. Afin de bientôt mieux contempler la crèche et proclamer ce nom au monde. Mais ce nom est aussi selon la promesse, Emmanuel, Dieu avec nous. Cependant ce n’est qu’à la fin de son évangile que Mt reprendra l’expression : «  Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps  ». C’est qu’il nous faut toute une vie avec le Seigneur, de Noël en Noël, pour confesser sa présence « avec-nous ». Mais dans quelques jours nous sera donné de la contempler déjà dans un berceau. Enfin, troisième piste, au cœur de la réalité de l’Incarnation, nous percevons que vivre c’est recevoir. La leçon que nous donnent en ce jour à la fois Acaz dans sa désobéissance et saint Joseph dans son obéissance, c’est la primauté de savoir recevoir. Recevoir ou prendre, recevoir ou donner, il n’y a pas là des exclusions mais une primauté de la grâce : prendre parce que c’est donné et donner parce qu’on a reçu ou recevoir ce qui nous est donné. Ces derniers jours de l’Avent peuvent nous aider à aller au-delà de nos conforts, de nos maitrises, de nos indépendances, de nos craintes qui nous empêchent souvent de pleinement recevoir ce que Dieu veut nous donner : et qui est lui-même ! Profitons jusqu’au bout de ces jours uniques qui nous séparent de Noël ! AMEN

Fr. Guillaume Dehorter, ocd - (couvent d’Avon>https://carmes-paris.org/couvent-avon/)

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