Voici l’Heure (Ho Jeudi Saint - 14/04/22)

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année C) : Is 61, 1-3a.6a.8b-9 ; Ps 88 (89) ; Ap 1, 5-8 ; Lc 4, 16-21 ;Ex 12, 1-8.11-14 ; Jn 13, 1-15

Jésus, voici l’Heure. Voici ton Heure et donc la nôtre, voici l’Heure de la Gloire et l’Heure des ténèbres, voici l’Heure de l’accomplissement et l’Heure où tout commence, voici l’Heure de l’extrême : l’Heure de l’amour jusqu’au bout, l’Heure du suprême abaissement, l’Heure de la solitude absolue et l’Heure de l’intense communion, celle de ton retour vers le Père où tu lègues tout, comme en testament, à tes disciples. Voici l’Heure tragique et bienheureuse. Jésus, en cette Heure, tu nous apprends la fraternité. Chacune des trois vignettes du jeudi saint nous en dit quelque chose. Pas de fraternité sans repas, sans convivialité au sens étymologique du terme où nous partageons une nourriture commune, dans une position mutuelle d’horizontalité, dans un climat de fête et dans l’accueil d’une origine commune qui nous lègue un héritage, un testament, une mission. « Faites-cela en mémoire de moi ».

Le repas de ce soir se superpose et s’enrichit dans notre mémoire de tant d’autres, bibliques ou d’inspiration biblique. Je pense au repas de Joseph avec ses frères qui a valeur de réconciliation et de réparation mais ton repas, ce soir, a lieu avant la défection des disciples : il donne la force de traverser même nos trahisons les plus noires. Je pense au repas de Christian de Chergé avec ses moines de Tibhrine dans le film Des hommes et des Dieux, parabole de ce que nous vivons ce soir avec son climat de fête vécue dans une grande simplicité (un banquet où le vin coule dans des verres en pyrex, où la musique sublime jaillit d’un magnétophone grésillant), avec son climat de joie vécue dans la gravité de l’imminence d’un dénouement tragique, vécue dans le consentement libre à ce dernier et vécue au sein d’une fraternité cabossée qui a traversé ses incompréhensions, ses peurs, ses prises de pouvoir ou ses défiances. Jésus, la deuxième vignette de la fraternité que tu nous montres au cœur de cette liturgie, c’est celle du service. Pas de fraternité sans lavement des pieds, sans ces services humbles où l’on s’abaisse devant son frère. Le dialogue avec Pierre montre aussi qu’il n’y a pas de service qui ne prenne sa source dans le fait d’avoir été soi-même servi. Le service évangélique n’est pas celui d’un héros prométhéen, fort et exemplaire en tout mais celui, humble, de qui sait être aimé à l’intime par son Seigneur. Jésus, la troisième vignette, nous la contemplerons plus longuement ce soir au reposoir dans la mémoire intense mais timide de ton agonie à Gethsémani où tu feras l’expérience de la fraternité défaillante, de tes disciples choisis qui ont fait défection. Tu feras l’expérience de la solitude extrême mais que soutiendra ta communion à la volonté du Père. Pas de fraternité sans solitude consentie, sans épreuve traversée, sans abandon de sa volonté propre, sans le don de sa liberté. Jésus, en cette Heure, tu nous apprends la liberté. Tu es pris dans les fourches caudines de l’Histoire, du péché des hommes, du mal et de son Prince et pourtant c’est librement que tu donnes ta vie. « Ma vie, nul ne la prend, c’est moi qui la donne ». Chacune des trois vignettes du jeudi saint nous le montre. Tu donnes ton corps et ton sang en mémorial à tes disciples dont tu sais que l’un d’eux te vendra, qu’un autre te reniera et que presque tous t’abandonneront : la liberté comme transmission plus forte que les craintes d’infidélité. Tu sers tes disciples avec le geste d’un esclave, en t’abaissant : la liberté comme service qui rend libre à son tour. « Servir Dieu rend l’homme libre comme lui ».

A Gethsémani, ton acquiescement à la volonté du Père signe déjà la victoire de ta Passion : la liberté comme consentement plus fort que la mort, la tristesse ou l’angoisse. Ta Passion est une leçon de liberté qui nous entraine. Nous savons que le péché nous entrave. Notre liberté faussée, biaisée, encombrée est d’ailleurs ce qui, sans nier notre responsabilité, nous entraine au péché : la suprême liberté est de ne pouvoir pécher. Tel est le salut que tu nous obtiens dans ce lien indéfectible à ton Père. Jésus, en cette Heure, tu nous apprends à te suivre à défaut de tout comprendre. Au seuil de ce triduum pascal, nous voulons demeurer avec toi, te suivre pas à pas. Nous voulons te contempler. Nous voulons apprendre de toi Dieu dont tu nous montres le visage et les manières. Nous voulons apprendre à aimer, nous voulons être transformés pour être comme toi. Nous le savons, cela n’est pas à notre mesure. Nous n’avons pas la prétention de faire mieux que les disciples, de veiller plus longtemps qu’eux, sans endormissement, ni trahison, ni reniement. Jésus, voici l’Heure du don : non seulement tu donnes, le pain et la coupe, l’exemple à imiter mais tu te donnes et tu nous donnes d’accueillir ce don tout au long des âges. C’est cela l’eucharistie, le mémorial de ta Passion, l’anamnèse de ta mort et de ta résurrection, le sacrement de ton amour. « Plus tard tu comprendras » et « Faites cela en mémoire de moi », l’eucharistie que tu nous donnes ce soir c’est cela : non seulement le don suprême, le don des dons – comme on parle du saint des saints – mais ce qui nous garde branchés, abouchés à ce don. C’est cela l’eucharistie, une présence et une promesse toujours à venir, un programme telle une graine qui n’a jamais fini de se déployer, une énergie indéfiniment renouvelable. De ce sacrement du pain et du don, sacrement du frère et du service, sacrement du oui et de la liberté, nous voulons, Jésus, te rendre grâce et nous laisser transformer. Nous voulons te suivre jusqu’à Pâques. AMEN

Fr. Guillaume Dehorter, ocd - (couvent d’Avon)
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