15e Dimanche T.O. ; Mc 6, 7-13

Tout être humain a besoin de sécurité pour mener sa vie. Cela reste vrai de l’adulte autant que de l’enfant, des individus comme des communautés. Et pourtant, dans le domaine de la vie chrétienne, on se méfie parfois de la sécurité et même on la pourchasse. La confiance en Dieu devient vite suspecte ; on dénonce facilement dans la fidélité quotidienne un risque d’aliénation ; on démasque sans indulgence, en soi-même, et de préférence chez les autres, toutes les manifestations d’une foi sécurisante. Y a-t-il une sécurité juste et vraie ? Et si oui, où est la fausse ? De prime abord la réponse du Seigneur dans la liturgie de ce dimanche a de quoi nous étonner. Elle tient en deux affirmations apparemment inconciliables : la sécurité, c’est Dieu qui nous la donne et c’est lui qui nous la reprend. Il nous donne la vraie, il nous ôte la fausse. Dieu nous offre la sécurité, ou plus exactement la certitude ; c’est l’enseignement de Paul dans le Prologue de sa lettre aux Ephésiens que nous entendions à l’instant.

Pourquoi sommes-nous certains d’être aimés, de pouvoir aimer ? Parce que nous sommes pris, depuis toujours, dans la bénédiction de Dieu. Depuis le premier jour du monde, depuis le premier jour de notre vie, Dieu prononce sur nous une parole qui est pour nous une promesse de bonheur et un appel à la vraie joie. Et saint Paul décrit avec enthousiasme ce qu’il appelle le « dessein bienveillant » du Père à notre égard. Tout commence par un choix de Dieu, et la merveille, c’est qu’il a choisi tout le monde, tous ceux qui se laissent aimer. Avant même la création de l’univers, d’avance il nous a destinés à devenir pour lui des fils par le Christ. Des fils et des filles, pas moins que cela ! Il n’y a donc pas aux yeux de Dieu des hommes intéressants et des laissés pour compte, des chanceux et des ratés ; il n’a jamais vu, en chacun de nous, qu’un fils aimé comme l’unique, à qui, passionnément, il veut donner toute sa chance.

Non seulement Dieu nous a choisis, mais il nous a fait don de sa grâce, c’est-à-dire : nous a fait entrer dans son amitié, alors que nous étions pécheurs ; et encore aujourd’hui, quel que soit notre fardeau de misères, quels que soient l’échec ou la fragilité de notre vie spirituelle, quelles que soient les ombres de notre vie familiale et communautaire, le Père, notre Père, nous offre, en son Fils Bien Aimé, le pardon de nos fautes. Mieux encore, Dieu nous a fait connaître « le mystère de sa volonté », c’est-à-dire le plan d’amour longtemps caché et maintenant dévoilé dans le Christ, ce projet de réussite que Dieu a formé pour le monde et pour chacun de ses enfants. Nous sommes donc entrés dans le secret de Dieu ; nous savons d’idée qui poursuit, au cœur de cette histoire humaine qui si souvent nous déroute : il veut tout ramener à lui par le Christ, pour être à jamais tout en tous, tout pour chacun de ses fils, pour chacune de ses filles.

C’est pour cela qu’au baptême l’Esprit du Seigneur nous a marqués d’un sceau invisible à nos yeux de chair, mais où l’Esprit Saint reconnaîtra toujours son empreinte. L’Esprit de Dieu atteste à l’intime de nous-mêmes : tu es fils, tu es fille, tu vas hériter de Dieu ; et par la vie qu’il nous donne et l’élan qu’il imprime à notre existence, l’Esprit Saint est en nous, dès aujourd’hui, un acompte de vie éternelle. Tout cela, c’est certain, c’est la base même de notre foi. Nous savons d’où nous venons, et nous savons où Dieu nous mène. A partir de là, toute assurance est permise : « rien ne nous séparera de l’amour que le Père nous a prouvé en nous donnant son Fils ».

Mais Dieu, qui nous a établis dans la sécurité, est aussi celui qui vient nous en déloge. Car il ne permet pas que nous confondions certitude de foi et paresse spirituelle, assurance dans la foi et infantilisme, confiance filiale et abandon de nos tâches d’hommes. Déjà au creux même de notre acte de foi, l’aventure nous attend, car nous n’avons pas de mains pour saisir Dieu, et tout repose sur sa parole, que personne ne peut faire taire ni réinventer. La foi reste difficile, même lorsqu’elle est pleinement filiale. L’espérance, elle aussi, crucifie l’homme dans sa volonté d’autonomie et de puissance : nous savons où Dieu nous mène à long terme, mais à court terme, c’est parfois le brouillard ou la nuit. Il faut discerner, il faut oser, il faut vouloir pour aujourd’hui et demain.

Dieu nous déloge aussi de toute fausse sécurité par la mission prophétique qu’il nous confie. Rappelons-nous l’expérience douloureuse d’Amos le prophète : parce qu’il était du Sud on ne voulait pas l’entendre dans le Nord ; parce qu’il rappelait les exigences de l’Alliance (exigences personnelles et sociales), il s’attirait la haine des gens en place et des fonctionnaires de la religion étatisée ; parce qu’il refusait les slogans à la mode, on l’a chassé définitivement : « Va-t-en d’ici avec tes visions ».

Rien de sécurisant non plus dans le style que Jésus inculque à ses missionnaires : « il les envoie deux par deux », donc il leur faudra dès le départ accepter le compagnonnage et le travail d’équipe ; « ils ne doivent rien emporter pour la route », pas de provision, même de sac pour les mettre, pas de caisse spéciale ni d’argent caché, et le strict minimum pour l’habillement. Qu’ils aient simplement un bâton pour la marche et des sandales pratiques. Le missionnaire du Christ, c’est un homme léger, qui refuse le confort parce qu’il n’a pas le temps de s’installer ; c’est un homme pressé, parce qu’il est porteur pour le monde d’un message de conversion. C’est donc un homme, un croyant, qui a accepté pour toujours la loi de l’exode.

Ainsi, une fois de plus, au moment d’offrir à Dieu, par son Christ, l’hostie vivante que nous sommes, la parole de Dieu nous ramène face au paradoxe chrétien : la foi est une sécurité, mais uniquement pour ceux qui acceptent l’aventure avec Dieu ; le projet de Dieu nous assure la paix, mais le repos ne nous sera donné qu’au-delà de la mort ; le Christ est un Rocher, mais l’eau n’en jaillit que pour un peuple en marche.