18e Dimanche T.O. ; Jean 6,24-35

La nourriture qui demeure

Comme à son habitude, saint Jean fait passer sous des mots tout simples un enseignement très profond sur la personne de Jésus et sur son œuvre.

Jésus vient de nourrir cinq mille personnes dans le désert avec cinq pains d’orge, le casse-croûte d’un gamin prévoyant. Le lendemain, les foules se mettent à sa recherche, et Jésus, une fois rejoint, entame un dialogue dont saint Jean a retenu trois thèmes principaux :

  • les signes opérés par Jésus,
  • l’œuvre de Dieu,
  • le pain venu du ciel.

C’est à dessein que saint Jean emploie le mot « signe » à propos des miracles de Jésus.

Pour les autres évangélistes, les miracles de Jésus sont surtout des actes de puissance qui marquent l’irruption du règne de Dieu dans l’histoire des hommes. Par ses miracles, Jésus inaugure sur la terre la réalisation décisive de la volonté de Dieu : ce sont autant de victoires sur le faux prince de ce monde.

Pour saint Jean, le but des miracles de Jésus est de révéler qui il est : l’Envoyé de Dieu, le Fils de Dieu prononçant sur terre les paroles de Dieu même et accomplissant son œuvre parmi les hommes. Ainsi les miracles pointent toujours directement sur la personne de Jésus ; ils provoquent les hommes à croire, à espérer, en Jésus Fils de Dieu ; ils appellent les hommes à se tourner vers lui pour être sauvés, et c’est pourquoi Jean les appelle des signes, des actes qui « font signe ».

Face aux signes accomplis par Jésus, ses contemporains réagissent très différemment. Certains, sans contester les guérisons opérées par lui, refusent absolument tout acte de foi en sa personne. C’est le cas du grand prêtre Caïphe. D’autres en restent trop au stade de l’étonnement. Ils voient dans les signes du Nazaréen uniquement des prodiges, et ils restent à mi-chemin de la vraie foi. Ils admettent bien que Dieu a donné à ce Jésus des pouvoirs extraordinaires ; mais ils voient en lui un prophète, rien de plus. C’est le cas de la plupart des gens qui voulaient rattraper Jésus le lendemain de la multiplication des pains, et Jésus le leur dit clairement : « Vous me cherchez, non parce que vous avez [vraiment] vu [et compris] mes signes, non parce que je vous pose une question vitale, mais parce que vous avez mangé du pain à satiété ». Il y a enfin la réaction de ceux et de celles qui perçoivent la portée des signes du Maître. Ils parviennent à croire en Jésus, à reconnaître qui il est : non seulement un rabbi dont la parole bouleverse les cœurs, non seulement un homme qui réalise des prodiges étonnants, mais celui qui vit une relation unique avec Dieu qui l’a envoyé, celui qui peut dire : « Le Père et moi, nous sommes un », celui qui manifeste sur terre la gloire même de Dieu, parce qu’il rend visibles sa sainteté, sa puissance et son amour.

Le deuxième thème du dialogue, les œuvres de Dieu, est en prise directe sur cette théologie des signes de Jésus.

« Que nous faut-il faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? », demandent les gens. Que faut-il entreprendre ? que faut-il organiser ? quelles œuvres faut-il aligner ? Et Jésus répond : « L’œuvre de Dieu, c’est de croire en celui qu’il a envoyé. » Croire est une œuvre ; c’est même la seule œuvre importante, car si la foi en Jésus est enracinée dans le cœur d’un homme, les œuvres suivront.

Croire, c’est « l’œuvre de Dieu », d’abord parce que c’est l’œuvre de base que Dieu attend de nous, et ensuite parce que c’est se soumettre à l’œuvre de Dieu, c’est entrer dans le travail qu’il accomplit par son Christ.

Nous voilà donc ramenés à la personne de Jésus et à son mystère. Jésus, pour nous, n’est pas seulement un splendide idéal d’homme donné à ses frères, pas seulement le Galiléen dont les paraboles continuent de nous émouvoir : il est celui que le Père a « marqué de son sceau », le seul qui puisse nous donner « la nourriture qui demeure en vie éternelle », le seul qui puisse nous faire traverser la mort, parce qu’il est Fils, un avec le Père, et avec lui maître de la vie.

Mais nous sommes lents à faire confiance, et nous gardons toujours au cœur un reste de soupçon à l’é-gard de ce qui vient de Dieu, comme les auditeurs de Jésus qui lui demandent des assurances supplémentaires : « Quel signe fais-tu, pour que nous le voyions et puissions te croire ? » Dans le désert, Moïse donnait la manne tous les jours pour le peuple tout entier. Voilà des gestes bien tangibles, qui accréditaient sa mission ! « Mais toi, quelle est ton œuvre ? Si tu te proclames l’envoyé de Dieu, fais d’abord aussi bien que Moïse ! »

Jésus, calmement, explique la portée exacte du texte de l’Exode. « Vous vous référez à Moïse ; vous dites : Moïse, lui, nous a donné le pain venu du ciel ! » - « Erreur : ce n’était pas Moïse ; c’est Dieu, c’est mon Père qui vous le donnait. Et non seulement mon Père vous a donné, mais il vous donne aujourd’hui le pain du ciel. Encore faut-il que vous le reconnaissiez : le pain de Dieu, celui qui seul peut donner la vie au monde, c’est moi ! »

Et Jésus s’explique longuement, dans un discours sur le pain de vie, dont nous ne lisons aujourd’hui que la première phrase : « C’est moi qui suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura plus faim ; celui qui croit en moi jamais n’aura soif. »

Jésus est pain de vie, à un premier niveau, parce que sa parole nourrit notre foi et notre espérance, et parce qu’il est à lui seul la révélation du Père, qui comble en l’homme toute soif d’aimer et d’être aimé.

Il est pain de vie, à un autre niveau, parce qu’il se donne en nourriture dans l’Eucharistie sous les signes inattendus du pain et du vin.

Nous sommes bien loin du pain à satiété, bien loin de la manne périssable. Les gens de Galilée réclamaient de Jésus des prodiges plus grands et plus durables que ceux de Moïse. Jésus ne répond pas au niveau du prodige : il laisse à ses disciples les signes nouveaux de la nouvelle Alliance, où déjà tout est donné pour ceux qui acceptent de croire.

À notre tour nous attendons parfois du Christ des assurances immédiates. Nous voudrions qu’il soit facile à rejoindre par l’intelligence et par le cœur, qu’il nous apporte des évidences et des joies, qu’il épouse notre style et prouve avec éclat son efficacité au plan des nourritures ou des réussites terrestres.

Mais Jésus n’accepte pas les surenchères que nous lui proposons ; il ne veut pas emporter notre adhésion par une escalade dans le prodigieux. Les signes nouveaux qu’il nous propose sont tirés de notre vie de tous les jours. Il prend du pain sur nos tables, et il dit : « Ceci est mon corps livré pour vous. Je suis le Pain de la vie. L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en moi ».

Fr. Jean-Christian Lévêque