4e Dimanche de Carême, Jean 3,14-21

Accueillir la grâce de la miséricorde !

Dans notre cheminement vers Pâques, la liturgie de ce jour nous invite à accueillir la miséricorde du Seigneur qui nous rejoint pour éclairer notre vie. Avec Paul, nous confessons que Dieu est riche en miséricorde, et St Jean de préciser dans son Évangile en quoi consiste cette miséricorde : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils (…) pour que, par lui, le monde soit sauvé ». Et ce salut est relativement simple à accueillir puisque, comme pour le peuple d’Israël lors de leur traversée du désert, ceux qui avaient été mordus par les serpents devaient lever les yeux vers un serpent de bronze pour être sauvé, il suffit, nous dit Jésus, de lever les yeux vers le crucifié pour recevoir de lui la grâce du pardon.

Jeter un regard sur Jésus, cela peut sembler être un salut offert à bon marché. En effet, contrairement aux pharisiens, Jésus ne propose pas un salut au prix d’une observance scrupuleuse des préceptes, mais il invite tous ceux qui croient en lui, à accueillir gratuitement la vie nouvelle qu’il leur offre de la part du Père : « c’est par grâce que vous êtes sauvés, à cause de votre foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu ». En effet, personne ne peut être sauvé par la loi, car toute loi, que ce soit la loi juive ou aujourd’hui la loi de l’Eglise, toute loi ne fait que souligner notre incapacité humaine à répondre aux appels de Dieu. La loi, même la loi évangélique condamne en dénonçant le mal, notre péché, mais elle ne communique pas la vie. Car toute loi religieuse a pour fonction d’éclairer notre intelligence pour discerner le bien et le mal, mais la loi ne permet pas d’accomplir ce bien ou d’éviter ce mal, seule la lumière et la force de l’Esprit Saint nous le permet.

C’est pourquoi il nous faut replacer dans ce contexte théologique la polémique récente sur l’usage du préservatif dans la lutte contre le sida. Le Saint-Père nous rappelle l’objectif de la sainteté inscrite dans la loi évangélique, et plus particulièrement l’objectif d’une sexualité vécue dans le mariage pour être une image de l’amour trinitaire. Mais cet objectif n’est pas avant tout une obligation morale à réaliser absolument aujourd’hui, c’est d’abord une vocation pour l’amour conjugal avec une visée spirituelle. Comprendre les propos de Benoît XVI comme une obligation morale absolue, c’est déformé ses propos. Le Saint-Père rappelle la loi évangélique c’est-à-dire un objectif de sainteté qui se réalise dans la force de l’Esprit Saint. C’est pourquoi, si on ne peut réaliser concrètement cet objectif, alors c’est une obligation morale de ne pas rajouter le mal au mal. C’est-à-dire que c’est une obligation morale pour ceux qui ne peuvent pas être continents que de prendre tous les moyens possibles pour ne pas propager de maladie. Cependant, il me semble que tout homme de bonne volonté reconnaitra que le mieux est de vivre une sexualité vraiment humaine et responsable qui ne soit pas d’abord la satisfaction de pulsion, mais la célébration corporelle d’un amour partagé.

Nous connaissons bien la sentence de saint Paul, « la lettre tue, mais l’Esprit donne la vie » et saint Thomas d’Aquin commente cette sentence en disant : « Par lettre, on entend toute loi écrite qui demeure en dehors de l’homme, même les préceptes moraux contenus dans l’Évangile ; aussi, même la lettre de l’Évangile tuerait, ceci ne s’y ajoutait pas, à l’intérieur, la grâce de la foi qui guérit » (S. Th I-IIae, q.106, a.2). Nous sommes sauvés par cette foi confiante et amoureuse envers Jésus qui nous permet de recevoir l’Esprit Saint, car l’Esprit Saint non seulement illumine mais aussi renforce notre cœur pour lui permettre de produire de vrais fruits de justice.

Nous devenons des justes par cette grâce de Dieu déversée en nous par la foi et célébrée dans les sacrements. L’Esprit Saint peut alors accomplir en nous une œuvre de recréation pour façonner l’homme nouveau à l’image du Christ Jésus. Par la foi, en accueillant l’Esprit Saint, reçu au baptême et dont la présence est renouvelée à chaque eucharistie et à chaque confession, nous participons à la vie divine. Et par la suite, cette vie divine, qui nous anime au plus intime de nous-mêmes, tend à se manifester à l’extérieur. Il s’agit de rayonner l’amour de l’Esprit Saint présent en nous. L’évangile nous explique cette dynamique du salut en reconnaissant que « celui qui agit selon la vérité vient à la lumière, afin que ses œuvres soient reconnues comme des œuvres de Dieu ». C’est ainsi que les grands saints ont pu faire de grandes choses en toute humilité en reconnaissant qu’à travers eux, c’était en fait l’œuvre de Dieu qui se réalisait.

Et la première étape pour entrer dans cette dynamique du salut offert en Jésus-Christ, c’est de reconnaître que nous sommes blessés, meurtris. Comment désirer le salut, si nous ne nous sentons pas d’une certaine manière perdue ? À la suite du peuple hébreu dans sa pérégrination au désert, la première étape de notre expérience spirituelle sera la reconnaissance de notre incapacité à réaliser le bien désiré, de constater une certaine emprise du mal. De là, se creuse en nous comme un creux, il se déploie comme un espace, où la grâce de Dieu peut alors habiter. Et en ce temps de carême, nous sommes invités à recevoir la miséricorde en confessant notre misère. Nous pouvons alors percevoir la célébration du sacrement de réconciliation non pas comme une séance de culpabilisation, mais comme le lieu où je célèbre d’abord la miséricorde de Dieu qui me rejoint. Je demande la lumière du Seigneur pour faire œuvre de vérité dans ma vie, j’implore sa force pour me permettre de réaliser ce bien que je désire.

Qu’en ce temps de carême, le Seigneur nous fasse la grâce de vivre l’expérience de sa miséricorde, qu’en reconnaissant notre faiblesse, il nous donne de goûter la douceur et la force de son Esprit. Qu’en faisant œuvre de vérité dans nos vies, nous venions à la lumière, pour que nos vies rayonnent de cette douce présence de l’Esprit qui nous habite.

Fr. Antoine-Marie Leduc, o.c.d.