Textes liturgiques (année C) : Ac 3, 1-10 ; Ps 18A (19) ; Ga 1, 11-20 ; Jn 21, 15-19
L’époque contemporaine a été marquée par la présence de grands Papes. Rappelons-nous Léon XIII que Thérèse de Lisieux décrivait en ces termes lors de son pèlerinage à Rome en novembre 1887 : « Le bon Pape est si vieux qu’on dirait qu’il est mort, je ne me le serais jamais figuré comme cela, il ne peut dire presque rien » (LT 36, 20 novembre 1887). Il y a eu Pie XI – le pape de l’Action catholique et des missions, qui ordonne les premiers évêques chinois et béatifie, puis canonise l’irrévérencieuse Thérèse comme « l’étoile de son pontificat ». Puis en 1927 il déclare l’amie fraternelle du père Adolphe Roulland, missionnaire au Sutchuen « la Patronne, à titre spécial, de tous les Missionnaires, hommes et femmes, et aussi des Missions existant dans tout l’univers, leur Patronne principale à l’égal de Saint François Xavier. » Pie XII dont Golda Meir, cofondatrice de l’Etat d’Israël, déclare à sa mort : « Pendant la décennie de terreur nazie, quand notre peuple subit un martyre terrible, la voix du pape s’est élevée pour condamner les persécuteurs. Nous pleurons un grand serviteur de la paix ». Les saints papes Pie X, le Pontife de l’Eucharistie et du catéchisme des enfants, dont « l’humilité semblait fraterniser avec grandeur, l’austérité avec douceur, la simple piété avec une profonde doctrine » (Homélie de la canonisation par Pie XII), Jean XXIII et Paul VI, les papes du deuxième concile œcuménique du Vatican, le bienheureux pape du sourire Jean Paul Ier et saint Jean Paul II, qui lança les Journées mondiales de la jeunesse et les Rencontres mondiales des familles ; puis à l’aube du nouveau millénaire le pape Benoît XVI, homme de science théologique et de courage apostolique, le pape François dont le cœur battait au rythme du Sacré-Cœur de Jésus jusque dans les périphéries d’un monde indifférent, celui, disait-il, « des fausses nouvelles empoisonnées, superficielles et violentes ». De grands papes ! Mais quel contraste aussi entre toutes ces personnalités ! On peut en dire autant des apôtres Pierre et Paul.
Pierre, nous dit saint Luc dans le livre des Actes, fait partie des « hommes sans culture, des simples particuliers » (Ac 4,13), bref un homme ordinaire. Paul, c’est le génie pastoral et théologique. L’un, la tradition, l’autre le progrès. La prudence d’un côté, l’audace de l’autre. Le regard vers le passé et les yeux tournés vers l’avenir. L’homme tenté par la rigidité et la sécurité de la lettre, et l’autre passionné par la souplesse et les risques de l’Esprit. Tous deux ont manifesté leur courage dans la fidélité jusqu’au don de leur vie. En ces deux hommes si différents, l’Église reconnaît combien elle-même ne peut qu’être tiraillée par l’ancien et le nouveau, la prudence et l’urgence, mais toujours pour que « le genre humain tout entier constitue un seul peuple de Dieu, quand tous ceux qui participent à la nature humaine, une fois qu’ils auront été régénérés dans le Christ par le St Esprit, et reflétant ensemble la gloire de Dieu, pourront dire : "Notre Père" » (Décret sur l’activité missionnaire de l’Église, Ad Gentes 7). Si nous leur associons Thérèse, quel est le trait commun de ces trois saints ? Bien sûr, leur désir d’annoncer Jésus. « Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile » s’écrie Paul (1Co 9,16). « Il nous est impossible de nous taire sur ce que nous avons vu et entendu », affirme Pierre (Ac 4,20). Thérèse n’est pas en reste, qui voulait « en même temps annoncer l’évangile dans les cinq parties du monde » (Ms B 3).
Un autre trait les unit : c’est l’expérience de la miséricorde. Je m’appuie sur une homélie de saint Bernard qui applique aux deux apôtres les paroles du Siracide : « Ce sont des hommes de miséricorde, dont les bienfaits ne tombent pas dans l’oubli ; les biens qu’ils ont laissés à leur postérité subsistent toujours » (Si 44,10-11). Saint Bernard explique : « Oui, on peut bien les appeler des hommes de miséricorde : parce qu’ils ont obtenu miséricorde pour eux-mêmes, parce qu’ils sont pleins de miséricorde, et que c’est dans sa miséricorde que Dieu nous les a donnés. Voyez, en effet, quelle miséricorde ils ont obtenu. Si vous interrogez saint Paul sur ce point, il vous dira de lui-même : « J’étais autrefois blasphémateur, persécuteur, violent. Mais il m’a été fait miséricorde ». En effet, qui ne sait tout le mal qu’il a fait aux chrétiens de Jérusalem et même dans la Judée toute entière ? Pour ce qui est du bienheureux Pierre, j’ai une autre chose à vous dire, mais une chose d’autant plus sublime qu’elle est unique. En effet, si Paul a péché, il l’a fait sans le savoir, car il n’avait pas la foi ; Pierre au contraire avait les yeux grand ouverts au moment de sa chute. Mais « là où la faute a abondé, la grâce a surabondé ». Si saint Pierre a pu s’élever à un tel degré de sainteté après avoir fait une chute si lourde, qui pourra désormais désespérer, pour peu qu’il veuille lui aussi sortir de ses péchés ? Vous avez entendu quelle miséricorde les apôtres ont obtenue, et désormais personne parmi vous ne sera accablé de ses fautes passées plus qu’il ne faut. Si tu as péché, Paul n’a-t-il pas péché davantage ? Si tu as fait une chute, Pierre n’en a-t-il pas fait une plus profonde que toi ? Or, l’un et l’autre, en faisant pénitence, non seulement ont obtenu le salut mais sont devenus de grands saints, sont même devenus les ministres du salut, les maîtres de la sainteté. Fais donc de même, mon frère, car c’est pour toi que l’Écriture les appelle « des hommes de miséricorde ». »
Redécouvrons notre vocation chrétienne comme « mystère de miséricorde ». Toute vocation dans l’Eglise est une surabondance de miséricorde. Pierre en prend plus vivement conscience dans son dialogue avec Jésus après la résurrection. « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? ». Celui qui est interpellé est celui-là même qui quelques jours plus tôt a nié à trois reprises le connaître : « Seigneur, tu sais tout : je t’aime. » (Jn 21,15) N’est-ce pas aussi au cœur d’une expérience de miséricorde que naît la vocation de Paul ? Personne n’a ressenti autant que lui la gratuité du choix du Christ. « Jésus notre Seigneur, m’a estimé digne de confiance lorsqu’il m’a chargé du ministère, moi qui étais autrefois blasphémateur, persécuteur, violent. Mais il m’a été fait miséricorde, car j’avais agi par ignorance, n’ayant pas encore la foi… Le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs ; et moi, je suis le premier des pécheurs. Mais s’il m’a été fait miséricorde, c’est afin qu’en moi le premier, le Christ Jésus montre toute sa patience, pour donner un exemple à ceux qui devaient croire en lui, en vue de la vie éternelle. » (1 Tm 1,12-13.15-16)
Au seuil du 20e siècle, une petite Carmélite a reçu cette mission toute particulière de sonder les profondeurs de l’Amour miséricordieux : « A moi Il a donné sa Miséricorde infinie et c’est à travers elle que je contemple et adore les autres perfections Divines !… Il me semble que l’Amour me pénètre et m’environne, il me semble qu’à chaque instant cet Amour Miséricordieux me renouvelle, purifie mon âme et n’y laisse aucune trace de péché. » (Ms A 83v° et 84r°) Oui, nous avons beaucoup à apprendre de Pierre et de Paul. Nous avons beaucoup à recevoir par la prière de Thérèse. Que cette Eucharistie nous transforme en hommes et femmes de la divine Miséricorde.
