Du juge inique au Père miséricordieux [Ho 29°dim TO - Année C]

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année C) : Ex 17, 8-13 ; Ps 120 (121) ; 2 Tm 3, 14 – 4, 2 ; Lc 18, 1-8

Avez-vous déjà rencontré des difficultés avec votre connexion Internet et contacté un service client ? Souvent, on tombe sur un répondeur automatique qui propose diverses options : « Appuyez sur 1 pour les factures, sur 2 pour les contrats, sur 3 pour une assistance avec un conseillé... » Puis vient l’attente, accompagnée d’une musique qui tourne en boucle. Il arrive qu’après cinq ou dix minutes, pour les plus impatients, et 20 minutes pour les plus patients, on raccroche pour réessayer plus tard. Et, avec de la persévérance, après de multiples essaies, on finit par obtenir une réponse et une solution, dans le meilleur des cas. Il peut parfois sembler que la prière ressemble à cette expérience. Dieu paraît-il distant ou difficile à joindre ? Est-il toujours prêt à nous écouter ? L’Évangile de ce jour, chez saint Luc, nous rapporte un enseignement précieux de Jésus. Le premier verset du chapitre 18 résume l’essentiel : prier avec constance, sans se décourager, pour mieux connaître le vrai visage de Dieu. En examinant la parabole, nous pouvons nous identifier à cette veuve confrontée à l’injustice, quand nos droits sont ignorés ou que nos épreuves semblent passer inaperçues, y compris aux yeux de Dieu. N’avons-nous pas tendance à voir Dieu comme un interlocuteur distant, trop occupé pour nos préoccupations quotidiennes ?

Cependant, pour bien comprendre ce que Jésus nous dit, relevons deux points clés. D’abord, ce juge inique de la parabole est à l’opposé du juge idéal qui est décrit dans l’Écriture, en effet, nous lisons une description tout autre : « Faites attention à votre manière d’agir, car ce n’est pas pour les hommes que vous prononcerez des jugements, c’est pour le Seigneur… Il n’y a chez le Seigneur notre Dieu ni injustice, ni favoritisme, ni acceptation de pots-de-vin » (2 Chroniques 19, 5-7). Ensuite, l’accent est mis non sur l’injustice subie par la veuve, mais sur sa détermination à réclamer justice malgré les obstacles. Qu’elle est en définitive l’enseignement de cette parabole ? Jésus nous assure que notre relation avec Dieu le Père est bien différente de celle de la veuve avec ce juge sans scrupules. Il ne s’agit pas de comparer Dieu à un être indifférent, une sorte de démiurge [1] à la Grecque, qu’il faudrait importuner pour obtenir une réponse. Nos souffrances, inhérentes à notre condition humaine, ne nous isolent pas comme cette veuve. Pourquoi ? Parce que Jésus, qui est vrai Dieu, a partagé et pleinement assumé notre existence humaine pour nous libérer du péché, nous sauver et nous permettre de vivre en enfants de Dieu.

Alors, pourquoi prier sans relâche ? Pour briser nos chaînes intérieures, pour nous affranchir de notre propre injustice intérieure : celle qui nous conduit à nous détourner de Dieu, à l’abandonner au profit d’idoles, comme cette image d’un juge inique. Face à la souffrance, nous nous interrogeons sur la liberté que Dieu nous accorde, préférant parfois un déterminisme sans choix. C’est pourquoi Jésus pose la question : « Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » (Lc 18, 8). Notre liberté peut nous mener à rejeter Dieu et à nous attacher à une vision de l’existence d’un Dieu qui n’est pas le Père que nous révèle Jésus.

Jésus nous invite à adresser notre prière au vrai Dieu, qui est Père, non à une représentation imaginaire folklorique, que nous nous forgeons et qui est assurément erronée. Souvent, nous posons des questions empreintes de doute : Pourquoi n’avons-nous pas de réponse après des mois ou des années de supplications orantes ? Pourquoi cette épreuve pour un proche, cette maladie, cette situation difficile ? Ces questions, que nous nous posons tous plus ou moins à un moment donné de notre vie, nous montre que nous avons une représentation déformée d’un Dieu qui est distant, qui nous éloigne de lui, plutôt que le visage aimant que Jésus nous présente et décrit.

Tout l’enjeu de cette parabole est de découvrir Dieu le Père à travers une prière persévérante et confiante. Prenons-en conscience : la prière est l’acte le plus élevée que l’homme puisse exprimer. Plus nous prions, plus nous sommes en relation avec Ce Dieu trois fois Saint, plus nous deviendrons humains [2] … Petite Thérèse l’a très bien compris, dans sa simplicité et sa profondeur l’exprimera ainsi : «  Pour moi, la prière est un élan du cœur, c’est un simple regard jeté vers le Ciel, c’est un cri de reconnaissance et d’amour au sein de l’épreuve comme au sein de la joie  » (Ms C, 25 r°). Thérèse nous enseigne la confiance. Ne nous laçons pas de prier car la confiance fait des miracles. [3]

Nous ne saurions trop espérer de Dieu, qui est à la fois miséricordieux et tout-puissant, nous recevrons de Lui précisément autant que nous en attendons et même plus, il dépasse même nos attentes. [4]

Thérèse nous rappelle que la prière n’est pas un verbiage, mais une découverte du Père qui adoucit les cœurs et les mœurs. Ainsi, nous écartons l’idée d’un Dieu à convaincre par insistance, ce qui contredirait le message évangélique.

En prenant chair et notre chair, Dieu en Jésus donne une occasion à l’humanité tout entière d’entrer en relation avec lui, mais est-ce que nous ferons cette démarche de foi ? Cette question est justement une invitation à mettre notre foi en ce Dieu-Père que nous révèle Jésus et qu’il ne cesse de nous décrire dans les évangiles…

En racontant cette parabole, Jésus nous invite à voir Dieu comme un Père qui prend soin de ses enfants. Écoutons ce que Jésus nous dit sur la bonté du Père : « Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est aux cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent ! » (Mt 7, 11) Oui «  Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! » (Lc 11, 13). Par notre baptême, nous n’avons pas reçu un esprit qui fait de nous des esclaves et nous ramène à la peur ; mais nous avons reçu un Esprit qui fait de nous des fils ; et c’est en lui que nous crions « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. (Cf. Rm 8, 15-16).

Cette compréhension du mystère de Dieu devrait nous inciter à prier davantage et à persévérer dans notre prière. Enfin, si vous, voulez comprendre plus profondément ce que nous venons de dire, vous pouvez relire le chapitre 8 de l’épitre au Romain de saint Paul, il n’y a que 39 versets. Tout y est synthétisé ! «  L’Esprit Saint, dira-t-il, vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intercède pour nous » (Rm 8, 26). Lorsque nous prions, évitons de multiplier les paroles comme les païens, pensant qu’un flot de mots forcera l’écoute de Dieu. Au contraire, inspirons-nous de l’enseignement de Petite Thérèse, qui s’enracine profondément dans les enseignements de Jésus, et qui nous invite à prier avec une confiance simple et audacieuse. Le Père, que Jésus révèle à Thomas en disant : « Celui qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14, 9), connaît nos besoins avant même que nous les exprimions (Mt 6, 7-8). Alors en ce dimanche, approchons-nous de Dieu-Père, contemplons son humilité en Jésus, avec un cœur confiant, comme des enfants aimés, certains qu’il nous entend toujours et que notre prière ne sera jamais vaine. Amen.

Fr. Jean-Sébastien de Notre-Dame du Sacré-Cœur, ocd

[1Démiurge signifie d’abord l’ouvrier, l’artisan ou l’architecte puis la divinité en tant qu’organisatrice du monde. Dans le néoplatonisme, il désigne un principe distinct de l’Un et du Nous, c’est l’âme universelle organisatrice du monde sensible.

[2Prier est profondément humain. Ne pas prier est inhumain. Notre existence perd sa juste direction si nous négligeons notre relation à Dieu. Mais ne nous trompons pas de prière. La prière n’est pas quelque chose à construire. La vraie prière est déjà présente en notre cœur. Au fond de notre âme de baptisés et de confirmés, il se passe un dialogue entre le Père et le Fils dans l’Esprit. Ce dialogue trinitaire est la prière originelle. Elle nous habite. Notre prière consiste en définitive à découvrir ce dialogue trinitaire, à l’écouter, à nous laisser envahir par cet échange des Trois au fond de notre cœur.

[3Cf. Derniers Entretiens, 11 juillet 1897 « On pourrait croire que c’est que c’est parce que je n’ai pas péché que j’ai une confiance si grande dans le bon Dieu, Dites bien, ma Mère, que, si j’avais commis tous les crimes possibles j’aurais toujours la même confiance, je sens que toute cette multitude d’offenses serait comme une goutte d’eau jetée dans un brasier ardent. Vous raconterez ensuite l’histoire de la pécheresse convertie qui est morte d’amour ; les âmes comprendront tout de suite, car c’est un exemple si frappant de ce que je voudrais dire, mais ces choses ne peuvent s’exprimer. »

[4MsC 3 r°-v° : « … l’ascenseur qui doit m’élever jusqu’au Ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ! Pour cela je n’ai pas besoin de grandir, au contraire il faut que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. O mon Dieu, vous avez dépassé mon attente et moi je veux chanter vos miséricordes. » et Pri 6 : « Son divin Fils, mon Époux Bien-Aimé, aux jours de sa vie mortelle, nous a dit : « Tout ce que vous demanderez à mon Père, en mon nom, il vous le donnera ! » (He 5,7 Jn 16,23) Je suis donc certaine que vous exaucerez mes désirs ; je le sais, ô mon Dieu ! (plus vous voulez donner, plus vous faites désirer). » // MsC 31 r°.

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