Epiphanie du Seigneur 2012

Frères et sœurs,

Noël d’Orient et Noël d’Occident, Epiphanie du 25 décembre et Epiphanie du 6 janvier (ou du dimanche apparenté), chacune de ces deux fêtes célèbre un même mystère, la Nativité du Seigneur, mais sous des angles différents du point de vue scripturaire, théologique et spirituel, ce qui en montre toute la richesse. Du point de vue des textes bibliques, Noël en Occident joue sur deux tableaux : la nativité chez Luc à la messe de la nuit et le prologue de saint Jean à la messe du Jour, ce qui donne déjà deux approches de Noël, sous la forme d’un récit (ce qui s’est passé) et sous la forme d’un poème (ce que cela signifie). En Orient, fêter l’Epiphanie, ce n’est pas seulement relire le récit des mages chez Matthieu comme nous venons de le faire, mais célébrer la manifestation du Seigneur, c’est-à-dire non seulement aux mages, mais aussi lors du Baptême du Christ et aux noces de Cana où s’accomplit, selon saint Jean, le premier des signes par lequel il « manifesta sa gloire ». « Nous célébrons trois mystères en ce jour » résume une grande antienne le soir de l’Epiphanie. Bref, Occident et Orient, diptyque et triptyque évangéliques, moutons et chameaux, bergers et mages, le mystère de la Nativité se laisse contempler et raconter de manières diversifiées. Du point de vue théologique, l’Occident a mis l’accent sur le Christ vrai Dieu et vrai homme, en s’étonnant de l’admirable échange entre l’Incarnation du Verbe et le salut de l’homme et de l’assomption, par Dieu, de notre pauvreté humaine. Qui donc est notre Dieu et indissociablement quelle est donc notre dignité humaine ? L’Orient, lui, a davantage médité le fait que Dieu se révèle universellement, c’est-à-dire que, même si le Christ est né dans un lieu et à une époque donnés, sa manifestation est destinée à tous, ce qu’exprime la recherche des mages qui sont des païens, ce que reprennent nos première et deuxième lectures, ainsi que notre oraison du jour : « aujourd’hui tu as révélé ton Fils unique aux nations ». D’un point de vue spirituel, que Dieu s’adresse à des bergers, des pauvres ne demandant rien et à des mages, des savants en pleine quête, montre que personne n’est exclue de Dieu, et que les manières de Dieu, qui sont toujours bonnes, sont diverses et adaptées à chacun. Tout homme est capable de Dieu et toute histoire humaine peut le rencontrer.

Concentrons-nous maintenant sur l’évangile des mages. Il dessine un chemin spirituel qui permettra de relire le nôtre ou d’accompagner celui d’autrui. J’en repère cinq moments décisifs, comme les sommets d’une étoile de David : chercher, rencontrer, être transformé, adorer et rentrer chez soi. D’abord et initialement, chercher et se mettre en route sont au départ de toute démarche spirituelle : pas de vie spirituelle sans désir ! Chacun le vit avec ses propres questions et ses moyens : ses goûts, ses talents, son histoire personnelle avec ses héritages et ses séquelles, son savoir, sa culture. Soyons fidèles, exigeants et courageux vis-à-vis de ces questions ! Deuxièmement et incontournablement, la vie spirituelle passe par la rencontre décisive avec Dieu, rencontre de l’Ecriture, rencontre du Christ qui l’accomplit. Dans l’itinéraire des mages, quand l’étoile s’éteint, l’Ecriture prend le relais : c’est par elle qu’ils découvriront le vrai chemin. Pas de vie spirituelle chrétienne sans une rencontre personnelle avec l’Ecriture. La rencontre avec le Christ est le sommet de notre passage, et en même temps, l’Enfant l’exprime, là où tout commence. Troisièmement et conséquemment, la vie spirituelle consiste à être transformé, à accueillir et à intégrer ces transformations. Chez les mages, la différence est notable entre ce qu’ils semblaient chercher et ce vers quoi ils arrivent : un petit enfant dans une simple maison, eux qui cherchaient le roi des juifs. De fait il l’est bien, mais si différent ! Ils quittent l’Orient pour rencontrer l’Orient de tout, se laissent guider par la lumière pour découvrir l’Astre illuminant tous les matins. Quel retournement ! Leur transformation se traduit par leur grande joie et par leur don (don de leurs dons mais plus profondément don d’eux-mêmes). Pas d’aventure spirituelle qui, d’une certaine manière, n’appauvrit, n’altère mais tout autant désaltère et enrichit… Le chemin différent qu’emprunteront les mages, exprime bien cette altération radicale. Au cœur de l’aventure spirituelle, l’adoration en est le sommet et le moteur. Elle exprime le grand saut, le grand passage, l’accueil du mystère au-delà de toutes nos motivations, questions et recherches, notre donation. Méditer sur les mages accroît notre sens de l’adoration de Dieu. Cinquièmement et finalement, le cheminement spirituel conduit à retourner chez soi car fondamentalement l’évangile se vit chez soi, même d’ailleurs quand on quitte tout au nom de l’évangile. La vie chrétienne n’est pas tant la recherche de l’extraordinaire (les mages ne sont pas magiques et l’astre n’est pas astrologique) que celle de la volonté du Seigneur. C’est en la faisant, que le Seigneur se donne : là est au fond l’extraordinaire chrétien, là est le salut !

Richesse de Noël et spiritualité de l’Epiphanie, je voudrais, maintenant et pour terminer, souligner que si nous célébrons le mystère selon lequel Dieu est manifesté aux païens, il nous faut percevoir la nécessité de l’annonce de l’évangile comme dit St Paul. La manifestation de Dieu est paradoxale : adressée à tous, elle est en même temps cachée, livrée à la foi des hommes. Les mages adorent le petit enfant, Hérode va chercher à l’anéantir, bien plus nombreux sont ceux qui l’ignorent. Mais l’Incarnation va jusque là : Dieu se confie à notre foi, à nos mains et à nos vies, à notre témoignage. On parle volontiers de « Nouvelle évangélisation ». Ce jour est l’occasion de l’accueillir comme une mission incombant à tous, ni comme un slogan de ralliement, ni comme l’obsession d’une certaine sensibilité ecclésiale, même si les diverses sensibilités concrétiseront différemment cette mission. Comprenons ce dont il s’agit. L’évangélisation sera toujours nouvelle car elle vient de Dieu, mais elle sera ce que nous en ferons. Elle requiert des témoins, qui à la fois, aiment notre époque et qui vivent la spiritualité pentagonale de l’Epiphanie, avec la ferveur et l’humilité que donne Dieu. Croyons que Dieu saura conduire chacun par son étoile, si nous laissons voir le petit Enfant et montrer le chemin. Là est aussi la joie de l’Epiphanie ! AMEN

F. Guillaume (Avon), 8 janvier 2012