Toussaint 2007 ; Matthieu 5,1-12

Heureux, tel est, me semble-t-il, le mot qui condense toute la réalité de la Toussaint. Heureuse la multitude des Saints décrite par le livre de l’Apocalypse ; elle s’émerveille sans fin de la vie qu’elle reçoit de Dieu et de l’Agneau. Heureux aussi sommes nous puisque le Père nous a aimés au point de nous appeler ses enfants, et la première lettre de Jean de surenchérir en disant et nous le sommes déjà ! La liturgie de ce jour nous donne donc de célébrer le bonheur des Saints pour mieux nous faire percevoir à quoi nous sommes appelés, mais aussi pour nous donner de prendre conscience de ce qui nous est déjà donné. Heureux sommes-nous d’avoir entendu l’appel de Dieu en Jésus-Christ et heureux serons-nous quand cet appel s’accomplira en Christ dans la communion de tous les Saints.

L’Évangile de cette fête déploie cette dynamique de bonheur entre la terre et le ciel, entre la vie présente et celle du Royaume à venir selon une trajectoire qui part de nous, puis nous oriente vers les autres pour s’achever en Christ.

La première béatitude sur la pauvreté de cœur est le fondement de toutes les autres. La pauvreté du cœur renvoie à la nature même de l’amour comme décentrement de soi, comme détachement de soi. Un cœur pauvre, c’est un cœur qui ne se complait pas en lui-même, qui est pleinement tourné vers l’autre, désireux de son bien et de son bonheur. Un cœur pauvre, c’est un cœur qui ne tire pas orgueil des dons qu’il a reçu de Dieu, mais les met joyeusement au service de son prochain ; oui, heureux les cœurs pauvres, car ils vivent déjà de l’amour du Christ, lui le pauvre par excellence, entièrement ouvert au don que Dieu lui fait, totalement disponible aux hommes vers lesquels son Père l’envoie manifester cet amour.

Cette béatitude fondamentale est au présent, car elle est déjà actuelle dans la grâce du Christ. Les deux béatitudes suivantes en sont comme la conséquence immédiate : la douceur et les larmes. Elles concernent essentiellement encore le pauvre de cœur et sont assorties d’une promesse pour la vie future. La douceur est positive en elle-même pour celui qui en vit, mais elle n’apporte pourtant pas que des consolations : elle débouche aussi sur des épreuves dont témoignent les larmes de celles et ceux qui demeurent vulnérables face à la souffrance du monde.

Puis viennent cinq béatitudes qui orientent vers les autres ; ce sont des valeurs morales que toute personne de bonne volonté peut vivre en faveur de son prochain sans être nécessairement disciple de Jésus : la faim et la soif de justice, la miséricorde, la pureté de cœur qui n’est autre que ce désir sincère du bonheur de l’autre, la paix et enfin la persécution pour la justice. La question de la justice encadre donc ce groupe de béatitudes ; c’est un combat vécu dans l’espérance, car la faim et la soif de justice ne seront pas rassasiées ici-bas ; bien au contraire, tout combat pour la justice peut conduire à subir la persécution. Cependant cette béatitude de ceux qui sont persécutés pour la justice est au présent comme celle de la pauvreté de cœur, car aller jusque-là dans le don de soi-même, c’est vivre déjà la réalité du Royaume.

Enfin la neuvième et dernière béatitude traite encore de persécution, mais cette fois en relation explicite avec la personne de Jésus. Le décentrement par excellence est celui qui nous donne d’exister pour le Christ : le Christ est l’orientation ultime, car en lui s’accomplit en plénitude toute existence humaine. Il nous montre le chemin des béatitudes et il en est l’accomplissement dans le Royaume de Dieu. Il vit divinement de ce bonheur d’exister pour l’autre, d’exister pour Dieu ; il n’y a pas en effet de plénitude d’être plus grande que celle-là ; elle sera notre jubilation éternelle. Ainsi la pauvreté du cœur n’est pas capitulation face à l’exigence d’être soi en vérité. Bien au contraire, il faut exister pleinement pour vivre une telle liberté, une telle capacité à se tourner vers autrui. Être pauvre de cœur est le fruit de la souveraine liberté de l’amour que Dieu nous donne en son Fils. Une telle béatitude est déjà la sainteté, car elle est confiance sans limite envers Dieu.

Cette sainteté nous la célébrons en cette multitude qui connaît la joie éternelle de la relation, de la communion dans l’Esprit Saint. Exister pour Dieu et être ainsi ensemble sa joie éternelle, c’est en effet la vie de l’Esprit, la jubilation éternelle d’un Père infiniment heureux de cette multitude.

Fr. Olivier-Marie Rousseau, o.c.d.