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Homélie 28° Dim. TO : le prix de la sagesse

Dimanche 11 octobre 2015 - 28° dimanche du Temps ordinaire

Textes liturgiques : Sg 7,7-11 ; Ps 89 ; He 4,12-13 ; Mc 10,17-30

Quel prix sommes-nous prêts à payer pour acquérir la sagesse ? Non pas pour devenir sages comme des images mais pour vivre d’une sagesse qui donne sens et beauté à notre existence ? Cette question est extrêmement actuelle : dans notre contexte sécularisé où toute référence aux religions et aux traditions du passé a été soigneusement retirée, l’homme contemporain se trouve bien démuni en ressources pour affronter les difficultés complexes de la vie humaine. Et il n’est pas étonnant de constater la résurgence d’une recherche de spiritualité et de sagesses de tous types comme des moyens qui permettent de bien vivre, de mener une vie bonne. On cherche du sens, on a un besoin urgent d’un savoir-vivre, d’une sagesse pratique. Voilà un grand défi pour l’évangélisation : comment présenter notre foi comme une réponse à cette quête de sagesse ? Comment proposer le christianisme comme un chemin éprouvé et toujours nouveau ? La condition fondamentale pour répondre à ces questions est bien sûr d’avoir déjà pratiqué nous-mêmes ce chemin et d’y être déjà fort engagé ! Car comme le dit la 1re lecture, on ne peut pas chercher la sagesse à moitié, comme un bien parmi d’autres ; elle ne s’acquiert pas comme les autres denrées de ce monde, à coup de carte bleue ou de pétition de principe.

perleQuel est le prix de la sagesse ? C’est la question de l’homme qui vient auprès de Jésus pour connaître le moyen d’acquérir la vie éternelle. Mais sa difficulté est qu’il ne met pas la sagesse au-dessus de tous ses biens. Il n’a pas encore découvert que la sagesse est incomparable, qu’elle ne se compare pas à tout le reste et qu’il est juste de tout perdre pour la gagner. Nous sommes ici à un point de conversion pour tout homme de bonne volonté : c’est le passage de la sagesse du monde à celle de la croix. Tout le monde veut être sage quand cela lui apporte quelque chose mais quand la sagesse suppose de perdre, de se dépouiller, ses adeptes disparaissent les uns après les autres. Ce passage est bien sûr une conversion puisqu’elle suppose de faire l’expérience que la vraie sagesse n’est pas un bien ou une chose ; elle est une personne, le Verbe incarné, la Sagesse de Dieu devenue humaine. Aussi cette sagesse ne s’acquiert pas, ne se possède pas. Il ne s’agit pas de l’acheter pour cumuler un bien de plus.

C’est l’inverse : il s’agit de lui faire de la place dans notre vie, de perdre, de laisser, de nous dépouiller pour lui appartenir. Tout quitter pour être de Jésus, pour recevoir son esprit de sagesse. Voilà pourquoi le vrai pauvre qui se fait disciple de Jésus devient riche et reçoit le multiple dès cette vie ; il quitte alors la sagesse incertaine du monde pour recevoir en héritage la sagesse de la croix, c’est-à-dire la science de l’amour. Voilà en quoi consiste la sagesse apportée par Jésus, incarnée dans la vie du Christ de la crèche à la croix : c’est l’amour qui donne sens et forme à l’existence et l’amour ne s’achète pas, ne se négocie pas, ne s’échange pas. Il se mendie, il suppose d’être disponible pour le recevoir en ayant renoncé à ce qui lui fait obstacle. Celui qui n’est pas prêt à perdre du confort ne peut pas comprendre ce qu’est l’amour de Jésus.

C’est précisément l’affirmation de sainte Thérèse d’Avila dans les 3es Demeures du Château intérieur. Dans ce chef d’œuvre de vie spirituelle, la Madre expose le cheminement du chrétien jusqu’à la sainteté à travers 7 demeures. Et la figure centrale de ces 3es Demeures est l’homme riche de l’évangile. Il est pour sainte Thérèse l’exemple type des personnes qui n’arrivent pas encore à entrer dans la sagesse de l’amour. Ce sont des personnes qui ont déjà une vie chrétienne engagée, comme le jeune homme riche qui vit les commandements ; et sainte Thérèse s’en félicite comme Jésus posa son regard sur l’homme et l’aima. En effet le Seigneur se réjouit de nos premiers engagements à sa suite et nous accueille avec bonté : cela doit nous encourager.

Mais Thérèse, en mère spirituelle expérimentée, repère le point de blocage de ces personnes : « il faut quelque chose de plus pour que Dieu soit maître absolu de cette âme. » (3es Demeures 1,6) Ce quelque chose de plus, c’est l’amour ; non pas l’amour sentiment ou en paroles mais en actes ; l’amour qui ose et prend des risques, l’amour qui s’expose et se donne. Thérèse dit en effet de ces âmes bloquées à cet endroit que ce sont des personnes « très réglées », « très mesurées ». Leur vie chrétienne est très prudente et très maîtrisée, régulière mais qui manque de grands désirs et d’audace. Bref, leur vie est trop raisonnable et n’est pas encore atteinte par la folie de l’amour, plus sage que la sagesse étroite du monde : « N’ayez pas peur qu’elles se tuent. Elles possèdent toute leur raison, et l’amour, chez elles, n’est pas assez fort pour la mettre en délire. » (3es Demeures 2,7) Or Thérèse a compris que pour être saint, il faut être amoureux ; sans l’amour, la vie chrétienne devient une vie moralement droite et louable mais marquée par l’orgueil et un certain narcissisme de pharisien. Les saints ont cet amour qui les entraîne au-delà de ce qui est convenable ou des bienpensances de tous types, y compris religieuses. Thérèse en appelle ici à nos désirs : que voulons-nous ? Marcher comme la tortue ou courir sur la voie de l’amour ?

« Quand nous marchons d’une manière si raisonnable, tout nous devient occasion de chute, parce que tout nous fait peur, et de là vient qu’on n’ose avancer. » (3es Demeures 2,8) Sainte Thérèse nous inviterait plutôt à prendre comme modèle de sagesse Marie-Madeleine, figure de l’amoureuse qui court vers son Bien-Aimé. Son amour est jugé déraisonnable par le monde et pourtant c’est bien elle qui a découvert la Sagesse ; en brisant le flacon de parfum, au grand scandale de Judas, elle a montré que la Sagesse qui est l’amour de Jésus n’a pas de prix (Jn 12,5). Pour recevoir pleinement cet amour, il faut être prêt à tout donner afin de tout recevoir : le prix de la sagesse, c’est notre oui, c’est le don de nous-mêmes à Jésus.

Face à cette exigence, admettons frères et sœurs que nous sommes bien encombrés de nos biens matériels et spirituels et que nous sommes semblables à cet homme riche. C’est pourquoi la Parole de Dieu est là pour démasquer nos apparences et trancher comme un glaive, dans le vif de nos compromis. Laissons-la agir sans peur puisqu’elle nous montre le chemin de la joie au lieu de celui de la tristesse de la richesse solitaire. Nous savons que l’Esprit Saint nous montrera en son temps quoi dire et quoi faire. La seule condition pour aller de l’avant, dirait sainte Thérèse, c’est de cultiver le désir de connaître la vraie sagesse, c’est choisir de devenir vraiment ami de Jésus. Si nous faisons attention à ces désirs, rien ne nous manquera sur la voie de la sagesse. Prions pour que l’Esprit Saint nous rende tels que ces désirs soient exaucés. Amen.

fr. Jean-Alexandre de l’Agneau, ocd (Couvent de Paris)