Homélie d’Avon : 14e Dimanche T.O.

Frères et Sœurs, La page d’Évangile que nous venons d’entendre, nous donne d’entrer plus profondément dans le mystère de la Révélation Chrétienne.

Tout d’abord, cet Évangile s’ouvre sur la prière de Jésus. Sous l’action de l’Esprit Saint, Jésus exulte de joie, il loue le Père et cette prière est bien une révélation pour nous. En effet, Jésus précise à qui il s’adresse : « Père, Seigneur du ciel et de la terre. » Jésus confesse que Dieu est “Père” avec tout ce que cela signifie de proximité, de tendresse. Mais en même temps, il rappelle qu’il est “Seigneur du ciel et de la terre”. Par ces mots, il évoque l’acte créateur et la radicale transcendance de Dieu par rapport à sa création et à ses créatures. Il est bien « l’au-delà de tout » que chantait magnifiquement saint Grégoire de Naziance. Proximité d’un Père et transcendance d’un Créateur, il nous faut tenir ensemble ces deux dimensions, ces deux réalités paradoxales qui disent ensemble l’être de Dieu. Un Dieu qui est tout autre, mais qui se fait tout proche.

Jésus poursuit sa prière : « Ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tous petits. » Ici, la traduction liturgique n’est pas heureuse car elle semble faire deux catégories de personnes : d’un côté les sages et les savants, auxquels toute révélation serait impossible, de l’autre les petits qui peuvent accueillir la révélation. Or nous savons bien qu’il existe des savants, des chercheurs qui sont aussi des hommes de foi et qui s’engagent véritablement comme chrétiens au sein même de leur profession. Il serait préférable de traduire par « ce que tu as caché à des sages et à des savants tu l’as révélé à des tout-petits. » Ce qui est derrière cette phrase de Jésus, c’est la liberté souveraine de Dieu de se révéler à qui il veut, quand il veut, par le moyen qu’il veut. C’est Dieu qui se communique. C’est Dieu qui se révèle. Il n’est pas au bout de nos raisonnements humains ; il n’est pas au bout de nos calculs ; il n’est pas au bout de nos expériences fussent-elles spirituelles. Dieu se communique librement et gratuitement à qui il veut. Et Jésus nous l’enseigne ici. Car « tout lui a été confié par le Père ». Ce Père avec qui il vit en intime et profonde communion.

« Personne ne connaît le Fils, sinon le Père et personne ne connaît le Père, sinon le Fils. » Deux phrases extraordinaires qui manifestent la relation profonde et intime qui existe de toute éternité entre le Père et le Fils. De toute éternité, le Père engendre son Fils et lui donne tout ce qu’il a et tout ce qu’il est pour que le Fils existe. Le Fils, de toute éternité, se reçoit de son Père et il redonne à son Père tout ce qu’il a et tout ce qu’il est pour que son Père soit Père. Nous sommes entraînés par ces simples versets dans l’inimité profonde de l’Être divin. Dans l’intimité même de la Trinité Sainte, puisque cette connaissance mutuelle, cet amour – pourrions-nous dire – qui va du Père vers le Fils et qui reflue du Fils vers le Père, c’est l’Esprit Saint, la troisième personne de la Trinité. Nous sommes là au bord du mystère de la vie intratrinitaire et nous ne pouvons que balbutier. Cette circulation d’amour entre le Père et le Fils, entre le Fils et le Père, n’est pas close sur elle-même puisque Jésus poursuit en disant : « et celui à qui le Fils veut le révéler. »

Lui, Jésus, par son Incarnation Rédemptrice, par sa Sainte Humanité, nous donne de pouvoir entrer peu à peu dans le mystère de la vie trinitaire ; de pouvoir y entrer en en faisant l’expérience à travers la vie liturgique et sacramentelle. Quand nous communions au corps et au sang du Christ, nous participons, nous sommes rendus participants de la vie trinitaire et c’est bien le Fils qui nous y introduit. D’ailleurs il poursuit : « Venez à moi, vous tous… »

Parfois certains commentateurs distinguent deux parties dans cet évangile, mais il me semble que cette parole « Venez à moi… » se greffe sur la parole qui précède et la prolonge : « celui à qui le Fils veut le révéler. »

Jésus veut révéler le Père, c’est pour cela qu’il a pris chair de notre chair, mais pour qu’il puisse nous le révéler, encore faut-il que nous venions à lui ! Encore faut-il que nous devenions des disciples ! Que nous acceptions de recevoir son joug !

Dans la littérature juive, le joug désigne l’enseignement d’un rabbi. Jésus nous invite à prendre sur nous son joug, c’est-à-dire son enseignement. Il précise qu’il est « doux et humble de cœur ». Il n’est pas comme ses rabbis dont il parlera dans un autre passage de l’évangile selon saint Matthieu, qui imposent un joug qu’ils ne remuent même pas du petit doigt. (cf. Mt, 23, 4.) Le joug que Jésus veut nous donner est un joug facile à porter, un fardeau léger car il s’enracine dans l’Amour.

Dans ce passage d’Évangile, Jésus se manifeste comme le médiateur, comme celui dont l’enseignement nous révèle le Père. Un enseignement qui n’est pas seulement un enseignement oral, mais ses gestes, son comportement, sa vie, son être tout entier sont un enseignement.

Jésus nous enseigne, nous invite, à entrer dans l’intimité d’un Dieu qui est notre Créateur, mais qui par décret d’amour veut devenir pour chacune et chacun d’entre nous un Père tendre et miséricordieux.

Nous pouvons rendre grâces, frères et sœurs, au cœur de cette Eucharistie, comme Jésus rend grâces dans cet évangile, pour la Bonne Nouvelle qui nous est ainsi annoncée.

Nous pouvons reprendre à notre compte la célèbre phrase de saint Augustin : « Tu nous as fait pour toi, Seigneur et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi. »

Ayons une conscience toujours plus vive que Dieu nous a créés pour devenir ses enfants biens aimés. Que nous trouvions notre véritable repos, le centre de notre être, en venant à Jésus qui lui-même par la puissance de l’Esprit Saint nous introduit dans l’intimité du Père.

Alors par nos paroles, plus encore par nos actes, mieux encore par notre être, nous pourrons laisser rayonner au cœur du monde la source qui nous fait vivre, la source de la vie pour tous les hommes : la connaissance du Père à laquelle nous introduit le Fils dans le souffle de l’Esprit.

Amen

Fr. Didier-Marie Golay, ocd