Homélie d’Avon : 1er Dimanche de Carême A

La tentation, la parole pervertie, mensongère, la déconstruction de l’humain, la menace du non-sens et de la mort, voilà ce qui fait suite immédiatement au baptême de Jésus : « Alors Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le démon. » Pour comprendre cette étrange initiative de l’Esprit consistant à conduire Jésus au désert, il faut donc nous rappeler le verset qui précède immédiatement notre texte : « Et des cieux une voix disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui, j’ai mis tout mon amour. » Jésus, rempli de l’Esprit Saint, a entendu la voix de Dieu proclamer l’amour infini qu’il lui porte. Mais comment un homme véritable peut-il entendre une telle parole ? Comment un être peut-il consciemment recevoir la Parole divine lorsque celle-ci lui déclare un amour infini ?

Le récit du baptême de Jésus ne donne pas de solution à ce problème : Jésus ne répond rien à la communication de cet amour unique du Père à son égard. Il ne dispose d’aucune parole humaine capable de correspondre adéquatement à cet amour divin. Il reste sans parole et s’enfuit au désert. L’Evangéliste y voit l’action de l’Esprit conduisant Jésus au lieu de la solitude, du dépouillement, de la précarité afin qu’une parole véritablement humaine puisse naître après que la révélation divine ait plongé cet homme dans un silence abyssal. Mais cet abîme sera-t-il celui de la vie ou de la mort, de la vérité ou du mensonge, de la liberté ou de l’esclavage ?

Voici que la faille ouverte sur la profondeur infinie fait naître l’angoissante question d’une existence possible : si je suis Fils de Dieu, qui m’empêche de changer ces pierres en pain et d’assurer ma sécurité matérielle ? Si je suis Fils de Dieu, qui m’empêche de braver une mort qui n’aura sur moi aucun pouvoir ? Si je suis Fils de Dieu qui m’empêche de saisir la toute puissance terrestre qui s’offre à mon regard ? Sempiternelle angoisse de l’humain face à la contradiction de sa vocation divine : si je suis aimé, infiniment aimé, pourquoi la faim, la faiblesse et la mort ? Il fallait que ces questions surgissent pour que Jésus puisse parler à son tour. Il fallait que ces fantasmes le submergent pour que sa liberté d’homme soit pleinement engagée dans le combat de la foi. Il fallait que son esprit connaisse le vertige d’une jouissance illimitée pour devenir filialement responsable de sa confiance en l’amour du Père.

Mais comment Jésus retrouve-t-il le chemin de cette liberté filiale, sinon en se fondant lui-même sur la Parole du Père. A trois reprises, il traverse l’épreuve en proclamant ce qui est écrit, cette Parole divine véridique, sans mensonge, ce roc de la vérité qui est fidélité de l’amour à jamais ? : « Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » (Dt 8,3) « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur, ton Dieu. » (Dt 6,16) « C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras et c’est lui seul que tu adoreras. » (Dt 6,13) Avec ces trois extraits de la Parole de Dieu, Jésus se fonde sur la Loi de vie et la promesse de salut transmises à Israël. Fils de l’homme, il répond par la Parole révélée à son peuple à cet Amour infini dont il est l’unique objet comme Fils bien-aimé du Père. Au désert, Jésus a ainsi assumé son humanité à travers une parole libre, véridique et donnée : parole libre face à Dieu parce qu’il a refusé l’idolâtrie, parole véridique au regard de lui-même car il assumé la précarité de sa condition humaine, parole véritablement donnée car il a renoncé à toute forme de relation aux autres fondée sur le pouvoir. Jésus peut à présent annoncer la parole qui libère et humanise. Jésus est lui-même cette Parole du Père affinée à l’épreuve du désert dans la pleine liberté d’un homme devenu adulte.

L’Esprit nous pousse nous aussi frères et sœurs au désert pour naître à la Parole pure de tout mensonge, de toute volonté de pouvoir et de toute idolâtrie. En ce temps de conversion, ayons tout particulièrement le désir d’être des témoins de la parole sans laquelle il n’y pas d’humanité possible. Notre parole est-elle véridique au regard de ce que nous sommes, c’est à dire fondée sur l’espérance ? Notre parole est-elle libre dans la prière, c’est-à-dire fondée sur la confiance ? Notre parole est-elle offerte dans la relation aux autres, c’est-à-dire fondée sur la charité ? Que la grâce de ce temps de pénitence nous convertisse à une parole véridique, libre et donnée, c’est-à dire humaine à l’image de Jésus, Parole éternelle du Père.

fr. Olivier Rousseau, ocd