Homélie d’Avon 30e Dimanche T.O.

AIMER DIEU ET LE PROCHAIN

Ex 22, 20-26 ; I Th 1, 5-10 ; Mt 22, 34-40.

Frères et Sœurs,

La semaine dernière, vous vous en souvenez, les pharisiens essayaient de “coincer” Jésus à partir de la question de savoir s’il fallait payer ou non l’impôt à l’Empereur (Cf. Mt, 22, 15-21 ; 29e T.O.). Dans l’Évangile selon saint Matthieu, suivait une polémique avec les Sadducéens au sujet de la Résurrection des morts (Cf. Mt 22, 23-33).

Ainsi nous comprenons mieux le début de l’Évangile de ce jour : « Les Pharisiens apprenant que Jésus avait fermé la bouche aux sadducéens se réunirent. » Les Pharisiens reprennent la main si l’on peut dire et cherchent à tendre un nouveau piège à Jésus. « Quel est le plus grand commandement ? »

Cette question était récurrente chez les juifs. En effet, les juifs minutieux recensent 613 commandements dans la Loi, dans la Torah. Il y a 365 prescriptions négatives, “ne pas faire”, et 248 commandements où il s’agit de “faire”. Devant ce foisonnement de prescriptions légales, certains s’interrogeaient sur leur hiérarchisation. Pouvait-on faire une sorte de classement entre eux ? Pouvait-on finalement réduire la Loi, la Torah à quelques commandements, voire même à un seul ? Vécus intensément, ces commandements, ou cet unique précepte permettrait de vivre et de pratiquer toute la Torah, sans se casser la tête avec 613 prescriptions.

Cette question alimentait la discussion entre les Rabbis et nous la retrouvons tout au long de la marche du Peuple de la Première Alliance, du Peuple d’Israël. En l’an 250 de notre ère environ, Rabbi Simlai disait : « Six cent treize commandements furent prescrits par Moïse sur le Sinaï ;

Vint David qui les ramena à onze ; (Il s’agit des versets 2 à 5 du psaume 14(15), “Seigneur qui séjournera sous ta tente ? Celui qui se conduit parfaitement, qui agit avec justice, qui dit la vérité selon son cœur, qui met un frein à sa langue, ne fait pas de tort à son frère, n’outrage pas son prochain, à ses yeux le réprouvé est méprisable, mais il honore les fidèles du Seigneur ; s’il a juré à ses dépens, il ne reprend pas sa parole ; il prête son argent sans intérêt, n’accepte rien qui nuise à l’innocent ; qui fait ainsi demeure inébranlable.”)

Isaïe le prophète les ramena à six ; (Is 33, 14-15 : “Qui de nous tiendra devant un feu dévorant : celui qui se conduit avec justice et parle loyalement, qui refuse un gain extorqué et repousse de la main le pot-de-vin, qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre les propos sanguinaires et ferme les yeux pour ne pas voir le mal. Celui là habitera dans les hauteurs.”)

Michée les ramena à trois ; (Mi 6, 8 : “On t’a fait connaître homme ce qui est bien : rien d’autre que pratiquer la justice, aimer la miséricorde et marcher humblement avec ton Dieu.”)

Amos les ramena à deux ; (Am 5,4 : “Cherchez-moi et vivez.”)

Habacuc les ramena à un seul. » (Ha 2, 4 : “Le juste vit par sa fidélité.”)

Avec Rabbi Simlai, nous avons parcouru tous les livres de la Première Alliance pour arriver à une simplification progressive du nombre des commandements.

Face à cette question de la hiérarchie des commandements, Jésus donne une réponse à la fois originale et traditionnelle. Comme un bon Rabbi et un bon scribe, il tire « de son trésor du neuf et de l’ancien » (Cf. Mt 13, 51). Sa réponse est traditionnelle, ancienne, en ce sens qu’il puise dans l’Écriture. Il cite en premier, le commandement de l’amour de Dieu qui est au cœur de l’interprétation de l’Alliance dans le livre du Deutéronome (Dt 6, 4). Puis il parle du commandement de l’amour du prochain qui est au cœur de la loi de sainteté du livre du Lévitique (Lv 19, 18). Mais Jésus fait œuvre d’interprétation et de nouveauté en choisissant précisément ces deux commandements et en les rapprochant, en les faisant aller de pair.

Il puise dans le trésor spirituel de la Première Alliance. Et nous voyons bien ici que nous ne pouvons pas opposer – comme certains le font parfois – le Dieu d’amour, qui serait le Dieu des chrétiens au Dieu vengeur qui serait le Dieu des juifs. Le Dieu d’Amour qu’annonce Jésus, il l’a découvert dans toute la tradition juive, dans la tradition de la Première Alliance dont nous héritons.

Mais Jésus élargit les dimensions de cet amour. L’amour de Dieu proclamé par Jésus devient amour filial dans lequel nous sommes invités à entrer ; que nous sommes invités à prendre à notre compte dans toutes les racines de notre être : corps, cœur et esprit. Il nous rappelle l’amour du prochain. En lui qui s’est fait solidaire de tous les hommes ; par son Incarnation, cet amour devient universel. L’amour que Jésus nous invite à aimer, c’est l’amour selon le cœur de Dieu ; il vient élargir nos cœurs aux dimensions du sien.

Jésus nous dit : « Tu aimeras ». C’est un commandement, c’est une demande ; nous pourrions dire également que c’est une promesse… « Tu aimeras », Dieu nous donne d’accomplir ce qu’il nous demande. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus avait découvert cela et elle nous le raconte dans le Manuscrit C : « Ah ! Seigneur, je sais que vous ne commandez rien d’impossible, vous connaissez mieux que moi ma faiblesse, mon imperfection, vous savez bien que jamais je ne pourrais aimer mes sœurs comme vous les aimez, si vous-même, ô mon Jésus ne les aimiez encore en moi. » (Ms C, 12v°) « Tu aimeras », c’est en fait Dieu qui donne à notre cœur la capacité d’aimer selon sa mesure à Lui.

Cette invitation à “aimer” a été sans cesse reprise dans la tradition chrétienne. Dans son commentaire de la première lettre de saint Jean, saint Augustin a une grande envolée lyrique dans son septième traité : « Voilà le court précepte qui t’est donné une fois pour toute : Aime, et ce que tu veux fais-le – Si tu te tais tais-toi par amour ; si tu parles, parles par amour ; si tu corriges, corriges par amour ; si tu pardonnes, pardonnes par amour ; aie au fond du cœur la racine de l’amour : de cette racine ne peut naître que le bien. » (Traité VII, § 8.)

Un amour qui est à la fois amour de Dieu et amour des hommes. C’est à dire un amour qui s’exprime dans une transcendance, dans une verticalité et dans une horizontalité. Un amour qui trace le signe de la Croix sur toutes nos relations. Or c’est bien sur la Croix que le Christ Jésus a montré qu’il aimait, jusqu’au bout, son Père et les hommes, au cœur de sa Passion. Il nous montre ainsi que la souffrance, que la douleur, ne sont pas des obstacles pour aimer. Nous pouvons aimer à travers toutes choses de cette dimension de l’amour.

Sainte Bernadette de Lourdes disait : « Je ne passerai pas un seul instant, que je ne le passe à aimer. » Mais Aimer vraiment, selon la définition que sainte Thérèse de Lisieux donne de l’amour : « Aimer c’est tout donner et se donner soi-même » (PN 54, strophe 22).

En accueillant dans cette Eucharistie, Celui qui est l’Amour, livrons-nous à Lui pour recevoir de lui la capacité d’Aimer d’un même amour, Dieu notre Père et les hommes, nos frères.

Amen.

Fr. Didier-Marie Golay, ocd