Homélie d’Avon : Marie Mère de Dieu

AVEC MARIE, MÈRE DE DIEU, “GARDER LA PAROLE DANS NOTREUR

Frères et Sœurs,

En ce premier jour de l’année 2009, l’Église nous invite à célébrer Marie, Mère de Dieu, et Mère de l’Église comme nous le rappellera la prière après la communion. Marie, Mère de Dieu : ce titre donné à Marie, nous oriente vers la venue de la chair du Verbe de Dieu, de la deuxième personne de la Sainte Trinité. Il y a huit jours, dans la nuit du 24 décembre, nous fêtions Noël, l’Incarnation du Fils de Dieu. Et l’Église nous a proposé d’en faire mémoire pendant huit jours. En cette fête de Marie, Mère de Dieu, s’achève l’Octave de Noël. Une octave, c’est sept jours plus un. C’est-à-dire le rythme de notre vie humaine, des semaines qui se succèdent et qui forment une année. Mais une octave, c’est une semaine plus un jour – et ici le premier de l’année 2009 – comme pour signifier qu’avec la venue du Verbe de Dieu dans la chair, « les temps sont accomplis » comme l’affirme saint Paul dans la seconde lecture de ce jour. Par l’Incarnation du Verbe, l’éternité de Dieu rejoint notre temps, notre histoire… Saurons-nous au cours du temps qui nous sera offert tout au long de cette nouvelle année, rejoindre l’éternité de Dieu ? Accueillir son Alliance et en vivre ?

L’évangile proclamé en ce jour est la continuité exacte de celui qui a été proclamé dans la nuit de Noël. L’annonce a été faite aux bergers et ils sont venus voir ce qui leur avait été annoncé. Une annonce qui fait d’eux des missionnaires : « Ils racontèrent ce qui leur avait été annoncé au sujet de cet enfant. » Si la Bonne Nouvelle nous est adressée c’est pour que nous l’accueillions et que nous la propagions, même si cela suscite l’étonnement, comme le rapporte saint Luc.

Au cœur de ce passage bien agité, avec la venue des bergers, leur récit, leur départ dans l’action de grâce et la louange, il y a comme un grand calme : « Marie retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur. » Arrêtons-nous un instant, frères et sœurs, et contemplons Marie, en ce jour où nous la fêtons comme Mère de Dieu. Une traduction plus proche du texte grec dirait : « Marie gardait avec soin toutes les choses dites et les retenaient dans son cœur. » Le mot traduit par “méditer” ou “retenir” est “συμβάλλω” (sumballo) dont le sens premier est “se rencontrer avec” ou “jeter ensemble” et qui a donné le mot symbole. J’aimerai proposer comme traduction, même si cela semble en peu barbare à nos oreille : « Marie gardait avec soin les paroles et les symbolisait dans son cœur. »

Il faut entendre cela avec la compréhension du symbole dans l’Antiquité. Le symbole était une pièce de terre cuite que l’on rompait lors d’un pacte par exemple et chacun en gardait un morceau et quand plus tard, un émissaire venait, il était porteur de l’un des morceaux et si ce morceau collait à celui qui avait été conservé l’émissaire était reconnu comme envoyé par celui avec qui l’on avait fait le pacte. Avec cette image, j’aime à penser que Marie symbolisait dans son cœur ; c’est-à-dire qu’elle rapprochait deux éléments : d’une part la Parole de Dieu, d’autre part les événements qu’elle vivait. Symboliser Parole de Dieu et événements pour qu’ils s’éclairent réciproquement. Nous sommes peut-être habitués déjà à éclairer les événements de nos vies par la Parole de Dieu. Mais savons-nous approfondir la Parole de Dieu à la lumière des événements ? Il doit y avoir entre les deux une réciprocité, un va-et-vient qui donne toute sa force à la Parole divine et tout son sérieux aux événements humains. Cela suppose de prendre le temps de la méditation. Pour pouvoir “symboliser” Paroles de Dieu et événements, il nous faut, à l’exemple de Marie, apprendre à « garder la Parole. »

La Règle du Carmel nous invite à « méditer jour et nuit la Parole de Dieu. » La petite Thérèse écrit à sa sœur Céline, le 7 juillet 1894 : « Garder la parole de Jésus, voilà l’unique condition de notre bonheur, la preuve de notre amour pour Lui. Mais qu’est-ce donc que cette parole ?… Il me semble que la parole de Jésus, c’est Lui-même… Lui Jésus, le Verbe, la Parole de Dieu !… » (LT 165)

“Garder la Parole comme unique condition de notre bonheur”… Pour que cette année 2009 soit pour chacun et chacune de nous une année de grâce, il nous faut garder la Parole. Cette Parole qui n’est autre que Jésus lui-même, cette Parole qui est agissante en nous les croyants.

Dans la Dernière Retraite, Élisabeth de la Trinité écrivait : « Sa parole, dit saint Paul, est vivante et efficace, et plus pénétrante qu’aucun glaive à deux tranchants : elle atteint jusqu’à la division de l’âme et de l’esprit, jusque dans les jointures et dans les moelles. » C’est donc elle directement, qui achèvera le travail du dépouillement dans l’âme ; car elle a ceci de propre et de particulier, c’est qu’elle opère et qu’elle crée ce qu’elle fait entendre, pourvu toutefois que l’âme consente à se laisser faire. » (DR n° 27)

Oui, la Parole opère en nous ce dessein d’amour divin qu’elle déploie à nos yeux ; à condition toutefois que nous nous laissions faire. Cela requiert de notre part un consentement. Consentir, c’est un des verbes les plus importants pour la vie spirituelle et pour la vie humaine. Consentir : c’est-à-dire reconnaître le réel. Si nous ne consentons pas à ce que nous sommes, à ce qui est, nous vivons dans le virtuel et nous n’avons prise sur rien. Si nous consentons – et cela peut être l’objet d’un véritable combat spirituel – alors nous sommes dans le réel et nous pouvons engager notre liberté, notre volonté et laisser la Parole accomplir son œuvre en nous.

Dans ces magnifiques Romances, saint Jean de la Croix écrit en parlant de la Vierge Marie : « Par le consentement de celle-ci Le mystère s’accomplissait Dans lequel la Trinité De chair le Verbe revêtait. » (Romance 8 : de l’Incarnation suite)

Consentir, cela permet à la Parole, au Verbe de Dieu de s’incarner en nous. Saint Ambroise écrivait avec audace : « Tout âme qui croit, conçoit et engendre la Parole de Dieu. » Cet engendrement s’est accompli en Marie parce qu’elle a cru et parce qu’elle a consenti à l’œuvre en elle de l’Esprit.

Élisabeth de la Trinité, après nous avoir invités à consentir, poursuit : « Mais ce n’est pas tout de l’entendre, cette parole, il faut la garder. » (DR n° 28)

Alors, frères et sœurs, au seuil de cette année nouvelle, soyons des hommes et des femmes qui sachent garder la Parole en leur cœur et nous pourrons mettre ensemble, “symboliser”, éclairer l’un par l’autre la Parole de Dieu et les événements que nous vivrons.

Il est de tradition de faire des vœux en ce début d’année. Permettez-moi, pour vous présenter les miens, de faire à nouveau appel à Élisabeth de la Trinité qui écrivait : « Chaque incident, chaque événement, chaque souffrance comme chaque joie est un sacrement qui donne Dieu. » (Le Ciel dans la Foi, n° 10) Qu’il en soit ainsi, pour chacun et chacune d’entre nous tout au long de cette année 2009.

Amen.

Fr Didier-Marie Golay, ocd