Homélie d’Avon : Sainte Thérèse d’Avila

THÉRÈSE D’AVILA ET SAINT PAUL

Frères et sœurs,

Notre Mère sainte Thérèse de Jésus n’a jamais eu à sa disposition une Bible ou un Nouveau Testament. La publication et la lecture de la Bible dans une langue, autre que le latin, étaient interdites. L’intervention de l’Inquisition avait interrompu brutalement tout le développement d’un mouvement biblique qui voyait éclore traductions et commentaires.

Teresa ne connaissait pas le latin, elle ne pouvait donc s’approprier les textes dans la liturgie. Pourtant ses divers écrits contiennent plus de 500 citations bibliques de l’Écriture. Environ 200 de l’Ancien Testament et 300 du Nouveau Testament. Textes qu’elle cite souvent de mémoire.

Elle a eu accès aux Saintes Écritures par l’intermédiaire de ses “livres de prière” bien sûr. Éventuellement par les lettres de ses correspondants : dans la Relation 58, Teresa indique : « Une lettre de mon bon père [Jérôme Gratien] me tomba alors sous la main. J’y lus ces paroles de saint Paul. » (R 38, 1) Mais surtout par les nombreux auteurs spirituels dont elle s’est nourrie – Francisco de Osuna, Luis de Grenade, Jean d’Avila, etc – et qui, souvent, usaient et abusaient de citations de l’Écriture dans leurs écrits. Manière habile de contourner les prescriptions draconiennes de l’Inquisition et de permettre au peuple de Dieu d’avoir accès à la Parole. Elle indique, toujours dans la Relation 58 : « Le lendemain soir, je rencontrai dans une lecture une autre sentence de saint Paul et je commençai à goûter quelques consolations. » (R 38, 2)

Souvent Teresa cite de manière spontanée : « Je crois avoir lu quelque part, ou peut-être entendu dire, que notre vie est cachée en Jésus-Christ – ou en Dieu, ce qui est tout un – ou bien que Jésus-Christ est notre vie. Enfin que mon souvenir soit fidèle ou non, il importe peu pour le moment. » (5 D 2, 5) Nous reconnaissons ici une citation de la lettre de saint Paul aux Colossiens (3, 4). Teresa ne sait plus si elle l’a lue ou entendue, mais ce qui importe ici, c’est la citation pas la manière dont elle y a eu accès. Teresa va à l’essentiel.

Dans l’Écriture Sainte, saint Paul tient une bonne place, une large place. Dans l’ensemble des écrits de la Madre, nous trouvons une bonne soixantaine de citations des écrits pauliniens et une trentaine de fois, Teresa parle de l’Apôtre Paul.

Notons que c’est au cours de la fête des apôtres Pierre et Paul que le Seigneur lui apparaît. (cf. V 27, 2 ; 28,3) Saint Paul et saint Pierre sont ceux dont le Seigneur lui affirme qu’ils la « garderaient des illusions » (V 29, 5).

Elle se met à son écoute. À plusieurs reprises, elle note qu’elle garde en elle les paroles de l’Apôtre : « Il y a des jours où je songe une infinité de fois à la parole bien connue de saint Paul : ce n’est pas certes que j’en sois là, et pourtant il me semble que ce n’est plus moi qui vis, qui parle, qui ai une volonté, mais qu’il y a en moi quelqu’un qui me gouverne et me fortifie. » (R 3, 10) « Pendant quelque temps j’ai eu sans cesse présente à l’esprit cette parole de saint Paul : Je peux tout en Celui qui me rend fort [Ph 4, 13]. » (V 13, 3)

Elle s’appuie sur l’enseignement de Paul pour avancer sur le chemin de perfection et trouve dans ses paroles encouragements et consolation. À propos de I Co 10, 13, qui revient une dizaine de fois dans ses écrits et qui affirme que « Dieu est fidèle » et « qu’il ne tente pas au-delà de nos forces » . Elle affirme : « Cette parole me consola beaucoup. » (V 23, 15) ou encore « Ces paroles m’apportèrent un soulagement notable. » (R 38, 1)

Bien sûr, la citation de l’épître aux Galates : « Ce n’est plus moi qui vit c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20) revient plusieurs fois sous sa plume pour dire quelque chose de son expérience d’union avec le Christ. (Cf. V 6, 9 ; 18, 14. / R 3, 10. / R 56)

Il semble clair que Teresa n’a pas lu in extenso les écrits pauliniens, mais elle s’est fait – à travers ses diverses lectures ou ses accompagnements – une collection de textes qui demeurent dans son cœur et dans laquelle elle puise selon les besoins de ses écrits. Ainsi elle cite une dizaine de fois la lettre aux Philippiens : Ph 1, 21 : « Pour moi la vie, c’est le Christ » (VII D, 2, 5) Ph 1, 23 : « J’ai le désir d’être avec le Christ » (Cv 19, 11) Ph 3, 8 : « Je considère tout comme désavantageux » (VI D 4, 10) Ph 4, 13 : « Je peux tout en celui qui me rend fort » (V13, 3 ; 36, 10. / CE 72, 4 / L 41, 2)

Ces paroles de l’apôtre Paul, elle se les approprie car elles correspondent à ses propres sentiments et elles lui servent à exprimer ce qu’elle veut transmettre à ses filles. Mais elle recueille aussi les versets qui lui donne de contempler l’attitude du Verbe incarné : Ph 2, 7 : « Prenant la condition d’esclave » (F 5, 17) Ph 2, 8 : « Obéissant jusqu’à la mort » (F 5, 3 ; C 36, 5)

Teresa est à l’écoute de l’apôtre Paul, pas simplement par la lecture de ses écrits, mais aussi par la contemplation de son attitude de vie. Il est l’exemple qu’elle donne sans cesse à ses filles – rejoignant par là, une des intuitions de la Règle de saint Albert qui propose l’Apôtre Paul comme modèle aux frères ermites de la Bienheureuse Vierge Marie du Mont Carmel.

L’apôtre Paul est celui en qui « le feu de l’amour de Dieu était si ardent » (V 21, 7). Dans ce feu d’amour, Paul est associé à Marie-Madeleine. Cette association de Paul et de Marie-Madeleine se retrouve dans le Chemin de Perfection (Cv 40, 3) et dans le Château Intérieur (I D1, 3), Dieu faisant éclater sa puissance dans la vie de ces saints. Paul est encore le « glorieux saint qui avait le nom de Jésus constamment sur les lèvres » (V 22, 7).

Teresa contemple en saint Paul, celui qui imite la vie du Christ Jésus (cf. R 36, 2). Paul a pu supporter de grandes épreuves car il s’est approché le plus près possible du Mystère de Jésus-Christ, Notre Seigneur (VII D 4, 5).

Teresa entre dans une compréhension des écrits et de la vie de saint Paul. Elle s’identifie à lui tout en gardant une certaine distance : « Je pourrais, il me semble, dire comme saint Paul… » (V 6, 9) « Parfois aussi, je songeais à saint Paul, disant qu’il était crucifié au monde. Je ne dis pas que j’en sois là… » (V 20, 11) « Comme elle comprend saint Paul suppliant Dieu de l’en délivrer [de cette vie]… » (V 21, 6)

Avec son grand sens de l’humour, la Madre sourit d’elle-même en supposant une parole de son confesseur la comparant à saint Paul : « Ce n’était pas par humilité, me semble-t-il, mais par crainte qu’il ne se moque de moi et me dise : “Êtes-vous un saint Paul ou un saint Jérôme, pour contempler les choses du ciel ?” » (V 38, 1)

Teresa reconnait les grands désirs qui sont les siens dans ceux qu’exprimait l’Apôtre Paul. En conclusion laissons-là nous dire : « Ne rétrécissons pas nos désirs c’est d’une haute importance. Croyons fermement qu’avec le secours divin et des efforts nous pourrons arriver peu à peu - ce ne sera pas en un instant – là où sont parvenus tant de saints aidés par la grâce. […] Pendant quelque temps, j’ai eu sans cesse présente à l’esprit cette parole de saint Paul : “Je peux tout en Celui qui me rend fort”. » (V 13, 3)

Qu’à l’intercession de la Madre, que nous fêtons en ce jour, et par celle de saint Paul, en cette année jubilaire, nous avancions sur ce chemin de Vie, vers l’union toujours plus forte avec le Christ Jésus.

Fr. Didier-Marie GOLAY, ocd