Homélie de la Toussaint : notre identité filiale

donnée au couvent d’Avon

Solennité de Tous les Saints

Textes liturgiques : Ap 7,2-14 ; Ps 23 ; 1Jn 3,1-3 ; Mt 5,1-12

Quels sont donc nos sentiments en cette fête de Tous les Saints ? Joie de célébrer la sainteté de tant de nos frères et sœurs, tristesse de ne pas encore être ce que nous sommes appelés à devenir ? Saint Jean, dans la 2e lecture nous dévoile cet horizon entre espérance et frustration : « dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. » La vie chrétienne est toujours un entre-deux entre le don déjà fait par Dieu de sa sainteté et le temps qu’il nous faut, celui de notre vie, pour pleinement l’accueillir et devenir saints comme Lui est saint. Mais en quoi consiste exactement la sainteté ? De nouveau, saint Jean nous met sur la piste : être saint, c’est vivre en profondeur de notre identité d’enfants de Dieu. Plus nous nous exercerons à vivre de cette identité dès maintenant, plus nous serons prêts pour le grand passage qui nous placera dans la vie de ressuscités. Alors « nous serons semblables à Dieu car nous le verrons tel qu’il est. » Nous deviendrons en effet pleinement ce que nous avons cherché à être, les enfants du Père. Nous verrons Dieu dans son Fils et tout ce que nous contemplerons s’imprimera en nous : nous deviendrons enfants de Dieu par le Fils dans la lumière de l’Esprit. Voilà la sainteté promise : vivre la vie même de Dieu par et avec Jésus.

ToussaintTel est le terme de notre route et nous avons bien besoin d’une vie pour nous y préparer. Apprendre un peu plus chaque jour à vivre en enfants de Dieu. Cette compréhension de la sainteté n’est pas théorique mais incarnée : elle ne se comprend qu’en méditant la vie de Jésus. La sainteté n’est pas une perfection morale inatteignable et désespérante ; c’est la participation à la vie même de Jésus dès aujourd’hui. Dieu seul est saint et seul Jésus est appelé dans les évangiles le « Saint de Dieu » (Mc 1,24). Et pourquoi Jésus est-il saint ? Parce qu’il est le Fils de Dieu, parce que toute sa vie ne se comprend que dans cette identité qui informe ses sentiments, ses pensées et son agir. Il n’y a rien dans l’humanité de Jésus qui échappe à son être de fils. Absolument rien. Jésus se reçoit totalement de Dieu et fait passer tout ce qu’il vit de joyeux et de douloureux dans sa relation au Père, dans leur Esprit commun. Il n’y a pas un moment de sa vie où le Christ met sa relation au Père entre parenthèses pour vivre une vie indépendante et faire enfin ce qui lui passe par la tête, comme nous le faisons en nous trompant de chemin. La sainteté à laquelle nous sommes tous appelés, c’est de vivre de la vie même de Dieu en Jésus, donc de vivre en enfants de Dieu comme lui.

Comme lui : il s’agit bien d’imiter le Christ. Pas d’autre chemin vers la sainteté. Tous les saints canonisés le sont en tant qu’ils sont des reflets de la vie de Jésus à chaque époque, dans la diversité de leurs appels, de leurs histoires et de leurs personnalités. Chacun d’eux diffracte avec ses propres couleurs l’unique lumière du Christ, lumière du monde. Il en est de même pour tous les autres saints à la vie cachée : leur vie est toute filiale, toute emplie des sentiments du Fils. Peut-être contrairement à nous, eux ont compris ce que signifie imiter le Christ. Nous ne sommes pas appelés à faire du copier-coller : si Dieu a créé notre intelligence, c’est pour nous en servir et pouvoir inventer avec l’Esprit Saint ce qui convient en chaque situation. Le chrétien n’est pas un reproducteur servile du passé ; mais il sait méditer ce passé pour s’en inspirer pour aujourd’hui en discernant ce qui est bon. Les saints n’ont pas imité la contingence des actions de Jésus, ce qui était daté, lié à une culture et à un temps. Ils ont évidemment médité ces actions mais ils sont allés à la source pour atteindre comme dit saint Paul « les sentiments qui sont dans le Christ Jésus » (Ph 2,5). Ce sont les sentiments du Fils. Voilà le cœur de la sainteté qu’il faut faire nôtre : chercher à connaître l’identité filiale de Jésus et la faire nôtre. Scruter son mystère dans les évangiles et dans la vie des saints pour trouver notre propre chemin de fils et de filles de Dieu.

Notre sainteté est une invention à faire ; elle est à créer chaque jour par le don de l’Esprit car seuls « ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu sont enfants de Dieu. » (Rm 8,14) Plus nous apprenons à connaître Jésus, plus nous découvrons notre propre mystère, notre identité cachée. Seul le Fils Unique nous aide à devenirs aussi des enfants uniques du Père, des êtres qui ont découvert la liberté des enfants de Dieu, capables d’ouvrir de nouveaux chemins de sainteté à chaque époque. Cette sainteté est bien une vie pleinement humaine mais qui est vécue au sein de la Trinité sainte ; c’est une communion fraternelle avec Jésus qui nous dévoile le visage de notre Père et nous aide à nous laisser guider par l’Esprit d’amour. La vie divine nous humanise ! Si les béatitudes nous sont données en ce jour de la Toussaint, ce n’est pas comme un programme moral au-dessus de nos forces. C’est un portrait, celui de Jésus, pauvre de cœur, affligé, doux, affamé de justice, miséricordieux, au cœur pur, artisan de paix, persécuté pour la justice. Tel est le portrait du Fils qui nous est proposé pour qu’il devienne le nôtre, non par notre propre force mais par le don de l’Esprit qui fera en nous beaucoup plus que ce que nous pouvons imaginer.

Devenir saint est impossible tout seul car cela ne se réalise que par le Christ et en lui. Cela passe par notre engagement concret pour nous approcher de lui dans la prière, pour le connaître dans les Ecritures, pour nous inspirer de sa vie comme tous ceux qui nous ont précédés. Moins nous fréquentons Jésus, plus nous aurons une idée déformée de la sainteté, avec des accents moralisateurs  ; nous deviendrons alors des pharisiens ou des désespérés de la sainteté. Mais si nous nous mettons à l’école du bon Jésus, nous marcherons sur un chemin de miséricorde car le Cœur du Fils est miséricordieux ; la sainteté partagée au sein de la Trinité, c’est leur Amour miséricordieux qui se déverse sur tous ceux qui n’ont pas peur de le demander et de l’accueillir ; sur tous ceux qui entrevoient la sainteté non comme une possession mais comme une grande pauvreté capable d’accueillir et de donner sans rien calculer. La joie de Dieu est celle des pauvres, ceux qui n’ont que Lui mais qui justement ont compris que Dieu seul suffit pour combler une vie. Puisse cette joie des saints devenir aussi la nôtre. Amen.

fr. Jean-Alexandre de l’Agneau, ocd (Couvent d’Avon)