Saint Jean de la Croix Poésie La Nuit Obscure

La Nuit Obscure

Commentaire de la poésie Nuit Obscure

 ;-) Pour écouter la poésie interprétée en espagnol : http://www.youtube.com/watch?v=snIo2FrBGXY

Pour une analyse de la poésie : http://www.iesnicolascopernico.org/Lengua/Comentex/Comentario%20de%20%20San%20Juan%20de%20la%20Cruz.doc

I Nuit/Noche oscura

1
"Dans une nuit obscure, | En una noche oscura
par un désir d’amour tout embrasée | con ansias en amores inflamada
Oh ! l’heureuse aventure ! | ¡oh dichosa ventura !
Je sortis sans être vue, | salí sin ser notada
Ma maison étant désormais apaisée. | estando ya mi casa sosegada,
2
Dans l’obscure et en sûreté, | a oscuras y segura
Par l’échelle secrète déguisée | por la secreta escala disfrazada,
Oh ! l’heureuse aventure ! | ¡oh dichosa ventura !
A l’obscure et en cachette, | a oscuras y en celada
Ma maison étant désormais apaisée./estando ya mi casa sosegada.
3
Au sein de la nuit bénie, | En la noche dichosa
En secret - car nul ne me voyait, | en secreto que nadie me veía
Ni moi je ne voyais rien | ni yo miraba cosa
Sans autre lueur ni guide | sin otra luz y guía
Hors celle qui brûlait en mon cœur | sino la que en el corazón ardía.
4
Et celle-ci me guidait, | Aquesta me guiaba
Plus sûre que celle du midi, | más cierto que la luz del mediodía
là où m’attendait | adonde me esperaba
Que je connaissais déjà, | quien yo bien me sabía
Sans que nul en ce lieu ne parût." | en sitio donde nadie aparecía.
5
O nuit qui m’a guidée ! | ¡Oh noche, que guiaste !
O nuit plus aimable que l’aurore ! | ¡Oh noche amable más que la alborada !
O nuit qui as uni | ¡Oh noche que juntaste
L’Aimé avec son aimée, | amado con amada,
L’aimée en son Aimé transformée | amada en el amado transformada !
6
Sur mon cœur couvert de fleurs, | En mi pecho florido,
Qui entier pour lui seul se gardait, | que entero para él solo se guardaba
Là il s’endormit | allí quedó dormido
Et moi je le caressais, | y yo le regalaba
Et l’éventail de cèdres aérait/y el ventalle de cedros aire daba.
7
L’air du créneau, | El aire de la almena
Quand moi j’écartais ses cheveux, | cuando yo sus cabellos esparcía
De sa main sereine, | con su mano serena
Au cou me blessait, | y en mi cuello hería
Et tous mes sens tenait en suspend. | y todos mis sentidos suspendía.
8
"Je me tins coi, dans l’oubli, | Quedéme y olvidéme
Le visage penché sur l’Aimé. | el rostro recliné sobre el amado ;
Tout cessa. Je m’abandonnai, | cesó todo, y dejéme
Abandonnant mon souci, | dejando mi cuidado
Parmi les lis, oublié. | entre las azucenas olvidado.

A la première lecture du livre de la Montée du Mt Carmel, on s’imagine un Jean de la Croix ascétique et austère voir castrateur tant il pousse la négation de soi loin, et bien des personnes referment les œuvres de ce saint. C’est faute d’en avoir fait une lecture profonde. Car tout autre nous apparaît l’homme. On le sent dans sa vie et dans ses poésies plein d’une grande sensibilité, voire sensualité, d’une grande délicatesse d’âme. Ce qui le porte, ce qui l’enflamme, c’est cet amour de Dieu. C’est cela qui l’a transformé, et c’est à cela qu’il nous convie. C’est à cette dilatation du cœur et par la suite du corps qu’il nous conduit, puisque, avec l’âme transformée par la présence de son hôte intérieur, le corps, avec tous ses sens, prend part de la béatitude.

Trois parties se dégagent à la lecture :

strophes 1-4  : l’évasion jusqu’à la rencontre de l’Aimé.
Deux sous-parties :
1-2 départ et marche solitaire et secrète dans la nuit, le cœur enflammé d’amour.
3-4 La nuit est totale et isole de tout contact. Seul guide et lumière : cet amour qui brûle au fond du cœur. Guide sûr au fond du cœur qui connaît le chemin
strophe 5 : bénédiction de cette nuit qui a permis l’union.
strophes 6-8 : l’abandon dans l’enlacement mutuel.
Deux sous-parties :
6-7 l’Aimé endormi dans les bras de l’aimée.
v8 l’aimée absorbée totalement par l’Aimé, abandonnant tout.

Propos du poème

C’est le renoncement à toute lumière qui permet à l’âme de se guider par amour uniquement. Cette nuit est dite "bienheureuse" parce que l’âme qui chante cela a traversé la nuit, elle est dans l’union. La nuit n’est bienheureuse qu’après coup. Car c’est cela que chante le poème, c’est l’union réalisée de l’âme avec Dieu. Après s’être détachée de beaucoup de choses, elle est entrée dans l’union, le repos, la jouissance, oubliant tout souci et toute peine.

lecture des strophes

strophes 1-2

"Dans une nuit obscure, | En una noche oscura
par un désir d’amour tout embrasée | con ansias en amores inflamada
Oh ! l’heureuse aventure ! | ¡oh dichosa ventura !
Je sortis sans être vue, | salí sin ser notada
Ma maison étant désormais apaisée. | estando ya mi casa sosegada,

Dans l’obscure et en sûreté, | a oscuras y segura
Par l’échelle secrète déguisée | por la secreta escala disfrazada,
Oh ! l’heureuse aventure ! | ¡oh dichosa ventura !
A l’obscur et en cachette, | a oscuras y en celada
Ma maison étant désormais apaisée./estando ya mi casa sosegada.

C’est le thème de la nuit qui va nous conduire, comme en un refrain. Elle se caractérise par une certaine densité soulignée par la redondance de la nuit par l’adjectif "obscur". Cette densité de la nuit marque les deux premières strophes et leur donne une épaisseur. Et cette obscurité est liée à la sûreté (v6), à la discrétion (v9). Elle permet à l’âme de sortir sans être vue, mais de qui ? Et c’est pour une heureuse aventure !
C’est la joie qui est marquée, mais comme après coup, par la répétition de l’exclamation « oh l’heureuse aventure ! ». (vv 3 et 8).
Au thème de la nuit obscure s’oppose celui du feu marqué par le « désir d’amour tout embrasée » Il y a de la nuit et aussi du feu ! Serait-ce que cette nuit obscure n’est pas si noire que cela ?
Un autre refrain ponctue et conclue ces deux premières strophes « Ma maison étant désormais apaisée », comme une sorte de constatation. Cette maison est celle de la sensualité qui jette l’âme hors d’elle-même et la disperse. Cette maison a besoin d’être apaisée par ce chemin nocturne de la foi. Dans ce chemin de la foi, les sens ne sont plus là pour conduire l’âme comme elle en avait l’habitude, ni la nourrir. C’est pour cela qu’elle est comme dans la nuit. Ce n’est donc pas n’importe quelle nuit. C’est la nuit de la foi qui engage ou ouvre en une heureuse aventure et qui permet à l’âme de se détacher de ses sens pour aller plus avant en elle-même.
On passe du thème de la nuit au thème de l’amour qui permet de sortir (v2), mais d’où ? De cette maison de la sensualité que nous venons de nommer.
Il y a une échelle secrète qui permet cette fuite. L’échelle de la contemplation que permet la foi et qui dégage l’âme de la sensualité et lui permet de se nourrir en Dieu même. Dieu est caché en secret dans l’âme, et elle se doit de se cacher elle-même en son secret pour y trouver Dieu. C’est ce que nous dit Jean de la Croix dans le commentaire de cette autre poésie qu’est le Cantique Spirituel.
On passe de la nuit à l’échelle secrète (Str 2) et de l’échelle secrète au secret (Str 3), comme si la nuit avait une profondeur. La nuit par elle-même isole, cache, mais c’est comme si quelque chose de plus secret encore s’y cachait. Cette nuit n’est pas vide, ni froide, elle est habitée par un désir d’amour, par une flamme (embrasée v2). Cette lueur qui brûle, c’est celle de l’amour, mais d’un amour plein de désir.
Dans la nuit, un personnage féminin s’échappe sans être vu pour aller rejoindre son amant.
L’âme recherche son Dieu.
Et si ce voyage se parcourt dans la nuit de la foi, c’est bien l’espérance qui met en route et c’est la flamme de l’amour qui donne l’impulsion, qui ouvre le désir.

Strophes 3-4

Au sein de la nuit bénie, | En la noche dichosa
En secret - car nul ne me voyait, | en secreto que nadie me veía
Ni moi je ne voyais rien | ni yo miraba cosa
Sans autre lueur ni guide | sin otra luz y guía
Hors celle qui brûlait en mon cœur | sino la que en el corazón ardía.

Et celle-ci me guidait, | Aquesta me guiaba
Plus sûre que celle du midi, | más cierto que la luz del mediodía
là où m’attendait | adonde me esperaba
Que je connaissais déjà, | quien yo bien me sabía
Sans que nul en ce lieu ne parût." | en sitio donde nadie parecía

Les deux strophes suivantes montrent le jeu des regards. Il suggère l’isolement progressif du protagoniste : « Nul ne me voyait, ni moi je ne voyais rien ».
Cela est permis car la nuit est obscure. La personne n’a plus conscience de rien, hormis la nuit (et c’est vers une autre nuit qu’elle se dirige !) et cependant une lumière brille dans son cœur et la guide comme le plus sûr des guides peut le faire. Dans cette nuit obscure il y a de la lumière ! Une lumière dont la particularité est de mettre dans la nuit. Une lumière qui ne brille pas n’importe où, c’est au cœur qu’elle se consume. Une lumière intérieure donc.
Et c’est cette flamme qui l’a introduite dans la nuit. Plus rien d’autre ne compte à un cœur qui aime. L’âme est introduite dans la nuit par cette flamme qui lui sert de guide. La flamme, ce désir, conduit à la nuit ! et continue d’éclairer le chemin… avec plus de sureté que la lumière naturelle. C’est donc un voyage particulier qui s’engage, non pas spatial, mais intérieur. La lumière illumine l’espace autour de nous, nous réchauffe, nous éclaire. En nous un autre soleil brille qui déjà s’était fait connaître à l’âme par son incarnation en l’homme Jésus. Mais c’est pour une aventure intérieure.
A remarquer cependant, que ce n’est pas tant la lumière de la flamme qui est mise en avant que la flamme qui brûle. Et c’est le cœur qui est sollicité, le cœur profond qui ne se touche que par la foi. En ce lieu mystérieux rien d’autre que cette flamme.

Cinquième strophe

O nuit qui m’a guidée ! | ¡Oh noche, que guiaste !
O nuit plus aimable que l’aurore ! | ¡Oh noche amable más que la alborada !
O nuit qui as uni | ¡Oh noche que juntaste
L’Aimé avec son aimée, | amado con amada,
L’aimée en son Aimé transformée | amada en el amado transformada !

Cette nuit a permis l’union, aussi est-elle exaltée par trois fois. Comme l’aurore annonce le jour nouveau, la pleine lumière, cette nuit a placé l’âme dans l’espérance. Elle a servi de guide, elle a permis l’union. C’est grâce à elle que la fuite a pu avoir lieu, que l’âme a pu s’échapper jusqu’à l’enlacement, l’étreinte paisible dans l’abandon total de soi-même. Au symbolisme nocturne de la nuit avec son aspect parfois pénible s’entremêle le symbolisme nuptial qui lui donne toutes ses virtualités. La nuit n’a pas été passive, elle a pris part à l’union.
Il y a la nuit et il y a l’amour ; l’amour qui met en route et qui permet de traverser la nuit. Et cette nuit a permis une mystérieuse alchimie, une transformation de l’âme, comme si elle n’était plus elle-même.
Cette strophe marque un passage, une transition. L’âme n’est plus en recherche, elle n’est plus active, l’union est réalisée. C’est comme si un projecteur s’allumait dans la nuit et nous montrait les amants sur leur couche.
Mais qui en réalité est moteur, qui induit toute l’action ?

Sixième strophe

Sur mon cœur couvert de fleurs, | En mi pecho florido,
Qui entier pour lui seul se gardait, | que entero para él solo se guardaba
Là il s’endormit | allí quedó dormido
Et moi je le caressais, | y yo le regalaba
Et l’éventail de cèdres aérait/y el ventalle de cedros aire daba.

Le personnage central est là dans le poème, à la fois présent et absent. Mais quand il apparaît, plus besoin de se cacher, plus peur d’être reconnue ; la nuit cesse, c’est la pleine lumière qui manifeste et met en valeur l’enlacement sur la couche. Pas d’érotisme, mais beaucoup de sensualité et de tendresse partagée, comme si la sensualité s’était purifiée et loin de pousser à la perversité, à la jouissance possessive, elle amenait à l’exaltation de l’âme dans l’ouverture d’elle-même à la présence de l’amant. Si l’aimé apparaît, c’est pour disparaître en même temps. Il n’apparaît que pour s’endormir ! Il reste présent dans l’abandon, mais ouvert sur une autre réalité. Et c’est encore lui dans son apparente absence qui conduit l’âme, la bien-aimée. Il dort, mais vers où le portent ses rêves ?
Beaucoup de tendresse.
Le cœur couvert de fleurs fait fonction d’un jardin offert au seul bien-aimé. L’âme s’avançait jusqu’ici en secret, en cachette, isolée de tout et d’elle-même, ici s’ouvre l’espace d’une relation, à découvert, mais pour un seul être. Et cette tendresse partagée exprime l’union de l’âme avec son Dieu, avec ce Dieu qui apparaît ici sous forme charnelle, corporelle. La sensualité y a sa part car la poésie est une forme d’expression sensible faite de sons, de gestes, de couleurs, d’émotions. Dieu vient toucher l’âme jusque dans ses sens pour l’entraîner à un niveau plus profond. Le cœur est touché et les sens ne la trouble plus, bien plus ils sont ordonnés, orienté totalement vers l’étreinte amoureuse. Car le corps prend sa part aux étreintes : la poitrine, le sein (el pecho), la main, le cou, les cheveux, le visage. Le corps n’est plus un obstacle à l’union divine, bien au contraire il y participe totalement. Il ne jouit plus pour lui-même, mais ses perceptions sont reçues totalement par l’esprit en lequel la jouissance se fait totale et sans limite. Mais il lui a d’abord fallu sortir de nuit, c’est-à-dire se purifier de sa façon désordonnée de jouir des choses de ce monde pour trouver la paix. Le sous-titre du poème est : “De l’âme qui se réjouit d’être arrivée au haut état de perfection, qui est l’union avec Dieu, par le chemin de la négation spirituelle“. C’est-à-dire que Dieu est perçu comme l’au-delà de tout désir, de toute expérience sensible, la visée de toute action.
C’est l’Aimé qui est abandonné dans les bras de l’aimée. Celle-ci lui apporte paix et fraîcheur.

Septième strophe

L’air du créneau, | El aire de la almena
Quand moi j’écartais ses cheveux, | cuando yo sus cabellos esparcía
De sa main sereine, | con su mano serena
Au cou me blessait, | y en mi cuello hería
Et tous mes sens tenait en suspens. | y todos mis sentidos suspendía.

Un autre monde s’ouvre, fait de délicatesse et de sérénité, comme la douceur de l’air peut caresser la peau et apporter bien-être. C’est l’air du créneau qui a une main, qui est personnifié. Une main comme de l’air et qui blesse en toute sérénité. Cet adjectif ajoute une certaine force à l’action. Pourquoi alors l’aimée en sort blessée ? Comme si l’attention était éveillée, en suspens, dans l’attente. Blessure d’amour qui tient l’âme éveillée à un amour plus grand peut-être.

Huitième Strophe

"Je me tins coi, dans l’oubli, | Quedéme y olvidéme
Le visage penché sur l’Aimé. | el rostro recliné sobre el amado ;
Tout cessa. Je m’abandonnai, | cesó todo, y dejéme
Abandonnant mon souci, | dejando mi cuidado
Parmi les lis, oublié. | entre las azucenas olvidado.

L’action se déroule aussitôt par la sortie dans la nuit jusqu’à l’exultation de la strophe 5, jusqu’à l’union des deux protagonistes. Suit la description de cette union où la scène semble restée vide, les corps sont là, enlacés, la conscience est ailleurs. Nous sommes emmenés en un au-delà du corps par une intimité grandissante, vers un autre monde, hors du temps, dégagés des soucis de celui-ci. Une porte s’ouvre vers un autre infini, vers l’extase de l’union amoureuse. Désormais les mots sont impuissants, à nous de suivre par la pensée et le désir. Car c’est cela que vise en nous Jean de la Croix : provoquer, éveiller le désir. Aussi fait-il plus suggérer que décrire.

Ce qui est premier, ce n’est pas l’ascèse, c’est l’amour de Dieu. L’ascèse vient par la suite comme une suite logique et c’est alors que l’on parle de nuit. Une mère de famille ne fait rien de plus pour son enfant, et cela ne lui coûte pas.
On ne peut se détacher des choses de ce monde que si le cœur est attiré, nourri à un autre niveau, de façon plus forte. Ce n’est pas d’abord en se coupant du monde qu’on trouve Dieu, mais c’est l’inverse. Lorsque le cœur aime, tout le reste est relativisé, et c’est pourquoi Jean de la Croix parle de la nuit. C’est comme si, vivant toujours dans le monde, l’âme n’y faisait plus attention. Elle marche comme si elle était dans la nuit, éclairée par une lumière intérieure qui lui voile toute autre chose. Son cœur seul la conduit vers la rencontre d’un personnage mystérieux dont le rôle semble être réduit au maximum. A peine apparaît-il qu’il s’endort ! Et cependant c’est lui qui induit en silence, indirectement, tout le dynamisme du poème. C’est vers lui que se dirige l’âme, sans trop savoir où elle va, et pourtant sûre de sa route. L’âme marche dans la nuit, c’est-à-dire dans la foi. Il y a une grande certitude dans la foi, et pourtant rien de palpable ni d’évident. Etant détachée des choses du monde, c’est la foi seule qui porte l’âme. L’âme est comme une personne qui ferme les yeux à ce qui l’entoure pour se faire attentive à ce monde plus subtil qui l’habite.