Sainte Thérèse de Lisieux, maîtresse de vie spirituelle

lecture de sa correspondance

Faire un chemin spirituel à partir de la correspondance de Thérèse de Lisieux

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A - Enfance de Thérèse.

Prenons d’abord le temps de découvrir Thérèse avant de se plonger dans la lecture de sa correspondance au début de "son combat de géant", c’est-à-dire après la grâce de guérison de Noël 1886. C’est la période où elle va commencer à prendre sa vie en main, progressivement et où sa correspondance va nous interpeler.

2I - Thérèse d’Alençon et de Semallé.2

Thérèse de Lisieux nous intéresse à plus d’un titre, en effet si elle a été canonisée, si elle est devenue patronne des missions, si elle a été proclamée docteur de l’Église à la suite du jubilé de l’an 2000, si elle parcourt le monde en ses reliques, Thérèse a d’abord eu une vie ordinaire, une vie qui nous rejoint tous par bien des points. Avant d’être Thérèse de l’enfant Jésus et de la sainte face, elle a d’abord été la petite Thérèse d’Alençon, c’est à dire Thérèse Martin. Elle est née le jeudi 2 janvier 1873 à 23h30. Zélie, sa mère a 42 ans. C’est la cinquième fille du couple Martin, mais elle risque de suivre la voie de ses frères et sœurs morts prématurément. Zélie a eu neuf enfants au total dont quatre sont morts en bas âge [1]

Elle est donc angoissée sur le sort de Thérèse qui a un début d’entérite : « Je suis inquiète au sujet de ma petite Thérèse ; elle a une oppression depuis… Mon Dieu, si je perdais cette enfant, que j’aurais de chagrin ! et mon mari l’adore !… C’est incroyable tous les sacrifices qu’il fait pour elle, et de jour et de nuit. » [2]

La mort possible plane sur le foyer car Thérèse ne peut plus s’alimenter au sein de Zélie. L’entérite dure du 17 janv. au 29 mars [3] mais Thérèse est sauvée de la maladie par la nourrice Rosalie Taillée [4] chez qui elle es mise en nourrice du 18 mars 73 au 2 avril 74 (15 mois) à Semallé dans la campagne de l’Orne [5] Thérèse d’Alençon deviendra ainsi Thérèse de Semallé pendant quinze mois. Puis retrouvera la vie familiale en avril 74.

« C’est une petite fille extrêmement éveillée nous dit sa mère : "Elle gazouille du matin au soir : elle nous chante de petites chansons, mais il faut être habitué pour les comprendre ; elle est très intelligente et fait sa prière comme un petit ange, c’est idéal !" [6] “Je crois que Thérèse veut devenir savante, car depuis trois jours elle me poursuit sans cesse pour que je lui apprenne à lire. Avant-hier, j’ai donc pris un alphabet et je me suis amusée à lui montrer les lettres, tout en croyant bien que c’était inutile. Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque, le lendemain, je l’ai vu arriver avec son livre, me lisant, sans faire une seule faute, toutes les lettres que je lui désignais au hasard. Elle a vraiment une facilité incroyable cette petite ; je crois que dans six mois elle saura lire couramment, car elle est d’une intelligence extrêmement précoce. » [7]

Mais elle a aussi un tempérament très vif et colérique ainsi que beaucoup d’amour propre, et fond de coquetterie :« "Céline qui s’amuse avec la petite au jeu de cube, elles se disputent de temps en temps, Céline cède pour avoir une perle à sa couronne. Je suis obligée de corriger ce pauvre bébé qui se met dans des furies épouvantables ; quand les choses ne vont pas à son idée, elle se roule par terre comme une désespérée croyant que tout est perdu, il y a des moments où c’est plus fort qu’elle, elle en est suffoquée. C’est une enfant bien nerveuse, elle est cependant bien mignonne et très intelligente, elle se rappelle tout"…. Il est un autre défaut que j’avais (étant éveillée) et dont Maman ne parle pas dans ses lettres, c’était un grand amour-propre. Je ne vais vous en donner que deux exemples afin de ne pas rendre mon récit trop long. - Un jour Maman me dit - "Ma petite Thérèse, si tu veux baiser la terre, je vais te donner un sou." Un sou, c’était pour moi toute une richesse ; pour le gagner je n’avais pas besoin d’abaisser ma grandeur car ma petite taille ne mettait pas une grande distance entre moi et la terre, cependant ma fierté se révolta à la pensée de baiser la terre, me tenant bien droite, je dis à Maman - "Oh ! non, ma petite Mère, j’aime mieux ne pas avoir de sou !… Une autre fois nous devions aller à Grogny chez Madame Monnier. Maman dit à Marie de me mettre ma jolie robe bleu Ciel, garnie de dentelles, mais de ne pas me laisser les bras nus, afin que le Soleil ne les brunisse pas. Je me laissai habiller avec l’indifférence que devaient avoir les enfants de mon âge, mais intérieurement je pensais que j’aurais été bien plus gentille avec mes petits bras nus. » [8].

2II - Les bras de sa maman.2

« Avec une nature comme la mienne, si j’avais été élevée par des Parents sans vertu ou même si comme Céline j’avais été gâtée par Louise je serais devenue bien méchante et peut-être me serais perdue… Mais Jésus veillait sur sa petite fiancée, Il a voulu que tout tourne à son bien, même ses défauts qui, réprimés de bonne heure, lui ont servi à grandir dans la perfection,… Comme j’avais de l’amour-propre et aussi l’amour du bien, aussitôt que j’ai commencé penser sérieusement (ce que j’ai fait bien petite) il suffisait qu’on me dise qu’une chose n’était pas bien, pour que je n’aie pas envie de me le faire répéter deux fois… » [9] Elle est donc bien consciente de l’ambiguïté de son tempérament. Elle a eu besoin qu’on l’aide à canaliser son énergie. Tout n’est pas possible, tout n’est pas permis. La question est de savoir comment inculquer ce sens du bien, la vie du Ciel, à une enfant avec la souplesse et la fermeté nécessaire.

Dans une société où nous avons tendance à perdre le sens des valeurs, et tout simplement le sens de la vie, il est bon de se laisser interroger par l’éducation de Thérèse. Elle a une énorme énergie qui peut jouer contre ou pour elle, mais il a fallu à Zélie beaucoup de tact et de patience pour aider Thérèse à se trouver. Le tempérament fougueux de Thérèse est l’expression d’un désir de vivre, mais prise par ses pulsions de tout ordre, elle se perd elle-même. Elle dit qu’il lui a fallu des parents vertueux pour l’aider à se trouver, à orienter cette énergie de vie. Or, c’est dire que ses parents avaient eux aussi intégré l’amour du bien, la vie d’amour en intimité avec Dieu, qu’ils savaient quel était le bon chemin. Dit autrement, ils avaient confiance dans les valeurs qu’ils portaient. Ayant trouvé leur propre voie, ils ont pu aider Thérèse à grandir dans la confiance en ouvrant ses désirs infinis vers Celui qui peut les nourrir : « Je voudrais que tu la voies réciter de petites fables, jamais je n’ai rien vu de si gentil, elle trouve toute seule l’expression qu’il faut donner et le ton, mais c’est surtout quand elle dit : "Petit enfant à tête blonde, où crois–tu donc qu’est le bon Dieu ?" Quand elle en est à : "Il est là-haut dans le Ciel bleu", elle tourne son regard en haut avec une expression angélique ; on ne se lasse pas de le lui faire dire tant c’est beau, il y a quelque chose de si céleste dans son regard qu’on en est ravi !… »

C’est cela qui est important car nous sommes tous traversés par des énergies dont nous ne savons parfois que faire. Ainsi va la vie que parfois ces pulsions de vie sont réfrénées, voire inhibées ou anesthésiées. Elles peuvent alors se changer en pulsions de mort et nous détruire peu à peu. Alors qu’elles ont une valeur infinie. Elles nous parlent, nous appellent à cette dimension intérieure à nous même, divine. L’âme est semblable à un fleuve. Si le fleuve a des rives bien délimitées, alors il peut suivre son cours et aller jusqu’à la mer. S’il y a un barrage, c’est tout son énergie qui est bloquée et forme un lac. Si les rives ne sont pas assez puissantes pour le contenir alors le fleuve déborde et devient marécage. La liberté du fleuve, sa majesté, ne se découvrent qu’entre deux rives, sans rien pour en freiner ou limiter le débit. Nous trouverons quelque chose de ces altérations chez Thérèse après la mort de sa mère. Elle ne sera plus elle-même. Mais, nous-mêmes ? Qu’est-ce qui nous empêche de couler l’eau de nos vies, librement, avec toute l’intensité de nos désirs ?

2III - Vers quel Dieu ?Lisons cette anecdote sur Thérèse que sa mère nous laisse.2

« La petite Thérèse me demandait l’autre jour si elle irait au Ciel. Je lui ai dit que oui, si elle était bien sage ; elle me répond : Oui, mais si je n’étais pas mignonne, j’irais dans l’enfer… mais moi je sais bien ce que je ferais, je m’envolerais avec toi qui serais au Ciel, comment que le Bon Dieu ferait pour me prendre ?… tu me tiendrais bien fort dans tes bras .J’ai vu dans ses yeux qu’elle croyait positivement que le Bon Dieu ne lui pouvait rien si elle était dans les bras de sa mère… » [10] Cette lettre nous laisse avec plusieurs réflexions. D’abord la confiance en l’amour de sa mère qui ne l’abandonnerait pas aux mains de Dieu. Pour aller au ciel, il faut être mignonne, gentille, sinon c’est l’enfer. Mais l’amour de sa mère serait plus forte que la justice du "Bon Dieu". Quelle vision de Dieu a-t-elle donc ? Du "Bon-Dieu" ? Qui est-il ? Et qui est sa mère ? Il y a comme un mélange entre le bon Dieu et le Dieu d’amour. En tous cas, il semble loin dans le ciel… et sa mère tout proche…

Très tôt Thérèse à le désir du Ciel, mais un ciel qu’il faudra gagner, qu’il faudra mériter à coup de pratiques, parce que le Ciel est bien haut… Ce sera l’une des traces de l’éducation de Pauline envers Thérèse, mais c’est aussi une couleur du temps. Dieu y est surtout perçu, approché, par le biais de sa justice. C’est un Dieu dont la justice est atteinte par le péché des hommes et sa colère doit être satisfaite par un jugement rigoureux ou compensée par le sacrifice des âmes. Le Ciel "s’achète" par la pratique des vertus. La mère de Thérèse écrit : « Jusqu’à Thérèse qui veut parfois se mêler de faire des pratiques… » [11] « Mais le plus curieux encore, c’est de voir Thérèse mettre la main cent fois par jour dans sa petite poche pour tirer une perle à son chapelet, toutes les fois qu’elle fait un sacrifice ». [12]

Notons cependant que Thérèse fera tout cela avec tout son cœur, non par contrainte. Elle est comme attirée du plus profond d’elle par l’amour qu’elle a de Jésus et ne veut pas lui faire de peine. Ces toutes premières années passent rapidement jusqu’à l’âge de quatre ans. "Que j’étais heureuse à cet âge, déjà je commençais à jouir de la vie, la vertu avait pour moi des charmes et j’étais, il me semble, dans les mêmes dispositions où je me trouve maintenant [13] ayant déjà un grand empire sur mes actions. - Ah ! comme elles ont passé rapidement les années ensoleillées de ma petite enfance, mais quelle douce empreinte elles ont laissée en mon âme !" [14].

2IV - La mort de sa maman.2

Sa mère est atteinte d’un cancer du sein consulte le Dr Notta à Lisieux en décembre 1876, mais il est trop tard pour opérer. et se cache parfois pour hurler sa souffrance et puis ce sera l’issue de la maladie le 28 août 1877. Avec ce décès débutera une période sombre pour Thérèse jusqu’à Noël 1886. Pendant ces neuf années, elle qui était plutôt expansive et gaie, deviendra introvertie, menée par son hypersensibilité.

Il semble important de relire avec Thérèse ce qu’elle exprime des funérailles de sa maman :« La cérémonie touchante de l’extrême-onction s’est aussi imprimée en mon âme ; je vois encore la place où j’étais à côté de Céline, toutes les cinq nous étions par rang d’âge et ce pauvre petit Père était là aussi qui sanglotait… Le jour ou le lendemain du départ de Maman, il me prit dans ses bras en me disant : Viens embrasser une dernière fois ta pauvre petite Mère. Et moi sans rien dire, j’approchai mes lèvres du front de ma Mère chérie… Je ne me souviens pas d’avoir beaucoup pleuré, je ne parlais à personne des sentiments profonds que je ressentais… Je regardais et j’écoutais en silence… personne n’avait le temps de s’occuper de moi aussi je voyais bien des choses qu’on aurait voulu me cacher ; une fois, je me trouvai en face du couvercle du cercueil… je m’arrêtai longtemps à le considérer, jamais je n’en avais vu, cependant je comprenais… j’étais si petite que malgré la taille peu élevée de Maman, j’étais obligée de lever la tête pour voir le haut et il me paraissait bien grand… bien triste… Quinze ans plus tard, je me trouvai devant un autre cercueil, celui de Mère Geneviève, il était de la même grandeur que celui de maman et je me crus encore aux jours de mon enfance !… Tous mes souvenirs revinrent en foule, c’était bien la même petite Thérèse qui regardait, mais elle avait grandi et le cercueil lui paraissait petit, elle n’avait plus besoin de lever la tête pour le voir ; elle ne la levait plus que pour contempler le Ciel qui lui paraissait bien joyeux, car toutes ses épreuves avaient pris fin et l’hiver de son âme était passé pour toujours… » [15]

Voici quelques lignes qui laissent à penser et comment Thérèse de façon lapidaire exprime ses émotions. Jusqu’où peut-on lire entre les lignes sans trop inventer ? Car cette épreuve est trop importante dans la vie de Thérèse pour que l’on ne s’y arrête pas…

Elle est petite devant le cercueil, devant la mort et devaient lui remonter à l’esprit les souhaits qu’elle exprimait quelques temps auparavant à sa maman : je voudrais que tu meures…", et son souhait vient de se réaliser !!! Il n’y a pas de trace écrite sur les liens entre cette prière d’enfant et la mort de la mère, mais cela a bien pu jouer et tourner en culpabilité. Elle dit aussi : "je me réfugierai dans tes bras et le bon Dieu ne pourra me prendre…" Or elle voit là la distance, la séparation que la mort opère entre les âmes. Thérèse est là, seule, personne ne fait attention à elle et elle observe. Sa mère ne sera plus là pour la protéger de ses péchés face au "Bon Dieu" et la mort lui paraît triste. Elle est trop petite pour traverser l’épreuve de la séparation, du deuil. Qu’a-t-elle vue qu’on aurait voulu lui cacher ? Le fleuve dont on parlait précédemment s’arrête ici devant un barrage et pour plusieurs années : " Je ne me souviens pas d’avoir beaucoup pleuré, je ne parlais à personne des sentiments profonds que je ressentais… Je regardais et j’écoutais en silence… personne n’avait le temps de s’occuper de moi aussi je voyais bien des choses qu’on aurait voulu me cacher…" Toute l’impétuosité qu’elle manifestait, tant en colères qu’en expressions affectueuses va se trouver bloquée comme devant un mur infranchissable et se retournera contre elle en une hypersensibilité émotive et maladive. Le sentiment de culpabilité qu’elle a peut être éprouvé en ces instants va tourner en force d’autodestruction. Ce n’est plus le cercueil qu’elle contemplera quinze années plus tard en levant la tête, mais le Ciel. Elle n’a plus la mort devant elle lorsqu’elle lève la tête, mais le Ciel.

"Si tu savais combien la petite Orpheline de la Bérésina (1v ) t’aime ! mais non cela ne te sera connu qu’au Ciel.(…) et puis quel guide pour nous faire visiter les merveilles du Ciel !… Je pense que beaucoup de saints auront dans leur nimbe une croix byzantine. Il n y aura que des sarcophages que nous ne verrons pas, car au Ciel il n y aura plus de tombeaux." [16] Elle a dépassé cette épreuve de la mort et son regard peut librement contempler la joie du Ciel. Mais entre temps…

2V - Une éducation religieuse sévère qui va accroitre les scrupules.2

Le 8 mai 1884 jour de la première communion de Thérèse et profession de Seigneur Agnès au Carmel est un jour important qui montre combien malgré ses déboires, Thérèse est unie de cœur à l’amour de Jésus, à la volonté de Dieu sur elle. Elle a 22 ans lorsqu’elle écrit ses souvenirs et c’est en pleine conscience de la portée des mots qu’elle écrit : « Ah ! qu’il fut doux le premier baiser de Jésus à mon âme ! Ce fut un baiser d’amour, je me sentais aimée, et je disais aussi : " Je vous aime, je me donne à vous pour toujours." Il n’y eut pas de demandes, pas de luttes, de sacrifices, depuis longtemps, Jésus et la pauvre petite Thérèse s’étaient regardés et s’étaient compris… Ce jour-là ce n’était plus un regard, mais une fusion, ils n’étaient plus deux, Thérèse avait disparu, comme la goutte d’eau qui se perd au sein de l’océan. Jésus restait seul, Il était le maître, le Roi. Thérèse ne lui avait-elle pas demandé de lui ôter sa liberté, car sa liberté lui faisait peur, elle se sentait si faible, si fragile que pour jamais elle voulait s’unir à la Force Divine !… » [17]

Nous avons là les prémices de ce qui se passera deux ans plus tard à Noël 86. Les épreuves qu’elle traverse lui montrent le fond de sa misère et sa fragilité et que livrée à ses propres forces, malgré son énergie, elle ne peut dépasser ses limites. D’autant que la morale du temps se charge de maintenir les âmes sous une chape de plomb.

Sa première communion fut une rémission qui dura jusqu’à la retraite de l’année suivante où elle s’enferma dans une grave crise de scrupules. Dans une âme aussi fragile que la sienne et pleine de délicatesse, la spiritualité de l’époque n’était pas faite pour l’épanouir. Le Dieu qui est présenté à Thérèse est un Dieu justicier, qui a en horreur le péché et qui le puni. Livré à la seule justice divine, le sort de l’homme devrait être la damnation pure et simple. Mais Dieu se choisit des âmes pour qu’elles puissent contrebalancer le péché des hommes, des âmes qui s’offrent en holocauste à la justice divine pour que Dieu épanche sa colère sur elles… Dans ses notes de première communion, Thérèse écrit : "Ce soir l’instruction était sur l’enfer ; Monsieur l’Abbé nous a présenté les tortures qu’on souffre en enfer ; il nous a dit que de notre première communion allait dépendre si nous allons au ciel ou en enfer."

Plus tard une de ses sœurs religieuse lui confiera :« J’ai grand peur du jugement au moment de ma mort, car on nous répète sans cesse que Dieu trouve des taches dans ses anges » et qu’Il « jugera les justices mêmes » [18]

Ou bien une autre religieuse : « J’avais une frayeur extrême des jugements de Dieu et, malgré tout ce qu’elle pouvait me dire, rien ne la dissipait. Je lui posai un jour cette objection : On nous répète sans cesse que Dieu trouve des taches dans ses anges, comment voulez-vous que je ne tremble pas, moi qui suis l’imperfection même ? » [19]

Durant la retraite de seconde communion Thérèse écrit : "Ce que M. l’abbé nous a dit était très effrayant ; il nous a parlé du péché mortel, il nous a dépeint l’état de l’âme en péché en morte et combien Dieu la hait."

Voilà l’ambiance de l’époque chargée de la peur du jugement de Dieu et voilà dans quelle atmosphère doit se débattre Thérèse avec sa délicatesse d’âme qui touche au scrupule et cela va se retourner contre elle : « L’année qui suivit ma première Communion se passa presque tout entière sans épreuves intérieures pour mon âme, ce fut pendant ma retraite de seconde Communion que je me vis assaillie par la terrible maladie des scrupules (12 ans)… Il faut avoir passé par ce martyre pour le bien comprendre : dire ce que j’ai souffert pendant un an et demi, me serait impossible… Toutes mes pensées et mes actions les plus simples devenaient pour moi un sujet de trouble ; je n’avais de repos qu’en les disant à Marie, ce qui me coûtait beaucoup, car je me croyais obligée de lui dire les pensées extravagantes que j’avais d’elle-même. Aussitôt que mon fardeau était déposé, je goûtais un instant de paix, mais cette paix passait comme un éclair et bientôt mon martyre recommençait ».

"Au mot scrupule, le Grand Larousse du XIXe siècle note en 1875 : "se dit particulièrement des craintes inspirées par une conscience très délicate ou mal éclairée qui exagère le mal ou le fait voir là où il n’est pas." …La théologie traditionnelle le définit comme une incapacité maladive d’arriver à la certitude morale, donc de pouvoir s’engager dans un choix. La personne est prisonnière de ses craintes et tombe dans une grande angoisse." [20]. La souffrance et la solitude sont là au rendez-vous et comme beaucoup d’entre nous, malgré les soins et les attentions des autres on a tendance à se refermer, à se replier sur soi. On parle, mais pas de soi, on essaye de se ‘débrouiller‘ seul et on serre les dents. Les désirs sont là, mais impossible de faire le pas pour les réaliser, ce qui rajoute à la tension interne. Derrière le barrage qui empêche les désirs de s’exprimer, le fleuve se gonfle et devient lac. Mais ce qui est voulu pour l’eau afin d’en convertir l’énergie en électricité, n’est pas bon pour l’âme. Il faudra d’ailleurs pour elle aussi que cette énergie comprimée trouve une issue. Ne pouvant passer par la voie naturelle, elle trouvera d’autres passages. C’est le sens des scrupules, de la culpabilité qui en naît, des pleurs dus à sa sensibilité excessive et de la maladie qui va l’atteindre plus tard.

Thérèse a quelque chose dans sa relation qui a été altéré et mal assumé. Et cela se répétera de façon cruelle avec le départ de sa sœur Pauline le 2/10/82 pour le Carmel. Le choc est rude pour Thérèse qui voit là disparaître sa mère de substitution. Thérèse va alors être atteinte d’une maladie nerveuse pendant un mois et demi. La blessure est profonde avec une forte somatisation et il y faudra l’intervention miraculeuse de Marie, grâce à la prière de ses soeurs.

2VI - Le Ciel s’ouvre à nouveau.2

Puis quelques années plus tard : "Lorsque Marie entra au Carmel [21], j’étais encore bien scrupuleuse. Ne pouvant plus me confier à elle je me tournai du côté des Cieux. Ce fut aux quatre petits anges qui m’avaient précédée là-haut que je m’adressai, car je pensais que ces âmes innocentes n’ayant jamais connu les troubles ni la crainte devaient avoir pitié de leur pauvre petite sœur qui souffrait sur la terre. Je leur parlai avec une simplicité d’enfant, leur faisant remarquer qu’étant la dernière de la famille, j’avais toujours été la plus aimée, la plus comblée des tendresses de mes sœurs, que s’ils étaient restés sur la terre ils m’auraient sans doute aussi donné des preuves d’affection… Leur départ pour le Ciel ne me paraissait pas une raison de m’oublier, au contraire se trouvant à même de puiser dans les trésors Divins, ils devaient y prendre pour moi la paix et me montrer ainsi qu’au Ciel on sait encore aimer !… La réponse ne se fit pas attendre, bientôt la paix vint inonder mon âme de ses flots délicieux et je compris que si j’étais aimée sur la terre, je l’étais aussi dans le Ciel…" [22]

Thérèse aura la chance d’avoir Marie pour confidente et elle pourra dire un peu de ce qui l’habite, surtout quand elle va traverser une violente crise de scrupules, mais rien n’y fera. Elle restera clouée à son hypersensibilité. A sa façon, elle est enfermée avec elle-même.

Or Marie restant la dernière confidente entre le 15/10/86 au Carmel et Thérèse se sent très seule d’où l’idée de s’adresser à ses frères et sœurs qui l’ont précédée au Ciel… C’est un pari audacieux, mais qui raisonne très fort dans son cœur. Et c’est une interpellation pour chacun d’entre-nous qui avons tendance à vivre dans un monde clos sur lui-même. Mais elle ne recherche rien d’extraordinaire et d’ailleurs seule une paix profonde l’envahie. Mais c’est bien le seul critère intéressant et qui montre la présence de Dieu, car où est Dieu là est la paix.

C’est ainsi qu’on pourrait dire que le Ciel s’ouvre progressivement pour Thérèse en plusieurs étapes :Il y a eu la première communion au cours de laquelle Jésus descend dans son âme, ce qui provoque une année de rémission de ses scrupules.

Puis il y a la prière à ses "anges" dans le Ciel. Ici, elle prend conscience que l’espace n’est pas vide entre le Ciel et elle. On lui répond. Mais au lieu de s’adresser directement à Jésus, elle sent la nécessité de prendre contact avec des intermédiaires, comme s’ils étaient plus proches d’elle, comme s’il elle avait besoin de combler un fossé entre elle et Dieu, un peu comme lorsqu’elle était dans les bras de sa maman avant le décès. Et à ce propos, pourquoi écrit-elle « et me montrer qu’au Ciel on sait encore aimer » ? Que vient faire ce encore ?

Viendra, peut de temps après, sa grande guérison de Noël 86 où c’est Jésus qui descend lui-même vers elle. Elle expérimentera que Dieu n’est pas là haut, qu’il n’est plus là haut, mais qu’il vient jusqu’à elle et que c’est Jésus qui comble lui-même la distance entre le Ciel et elle. En se faisant faible à son tour, en devenant enfant à la crèche, il prend sur lui la faiblesse de l’humanité qu’il assume. A la crèche, il se fait faible pour rendre fortes les âmes. Ce n’est pas le Dieu justicier qui est abondamment dépeint dans les sermons d’alors, c’est un Dieu d’amour qui se révèle à elle, un Dieu qui se fait proche.

N’y a pas dans cette expérience de la faiblesse de Dieu le point de départ de son propre chemin spirituel et apostolique ? Devant ce Dieu qui s’abaisse par amour pour elle, elle apprend à accueillir sa propre faiblesse, à consentir à rester faible à son tour pour se revêtir de la force de Dieu : « J’étais vraiment insupportable par ma trop grande sensibilité, ainsi, s’il m’arrivait de faire involontairement une petite peine à une personne que j’aimais, au lieu de prendre le dessus et de ne pas pleurer, ce qui augmentait ma faute au lieu de la diminuer je pleurais comme une Madeleine et lorsque je commençais à me consoler de la chose en elle-même, je pleurais d’avoir pleuré… Tous les raisonnements étaient inutiles et je ne pouvais arriver à me corriger de ce vilain défaut. Je ne sais comment je me berçais de la douce pensée d’entrer au Carmel, étant encore dans les langes de l’enfance !… Il fallut que le Bon Dieu fasse un petit miracle pour me faire grandir en un moment et ce miracle il le fit au jour inoubliable de Noël, en cette nuit lumineuse qui éclaire les délices de la Trinité Sainte , Jésus le doux petit Enfant d’une heure, changea la nuit de mon âme en torrents de lumière… Ps 138,12 en cette nuit où Il se fit faible et souffrant pour mon amour, Il me rendit forte et courageuse, Il me revêtit de ses armes Ep 6,11 et depuis cette nuit bénie, je ne fus vaincue en aucun combat, mais au contraire je marchai de victoires en victoires et commençai pour ainsi dire "une course de géant !…" » [23].

Et cependant, à sa communion elle avait déjà fait l’expérience de cette présence de Jésus. Elle a reçue Dieu en son cœur et avec Dieu le sentiment de la présence de sa mère, mais cela n’a pas suffit. C’est noter que pour elle comme pour chacun d’entre nous, il faut du temps pour guérir de ses blessures, même si Dieu intervient. La guérison des blessures de l’âme lorsqu’elles sont profondes ne se fait pas en un instant. Dieu agit par touches successives jusqu’à guérir le fond de l’être. Il faut noter que la guérison n’enlève pas la trace des blessures, mais elle manifeste qu’il n’y a plus de pus, d’infection dans la plaie et que celle-ci peut se refermer sans danger. Jésus n’apparaît-il pas avec la trace de ses plaies lorsqu’il apparaît aux apôtres ?

Thérèse est très unie à Dieu lors de sa première communion et cependant il lui faudra attendre la grâce de Noël 86 pour se relever et commencer à mener sa propre vie. Commencer seulement, car le chemin sera encore long avant qu’elle ne prenne la vie, qu’elle ne s’engage dans la vie à son propre compte, ce qu’elle décrira dans le manuscrit B. Relisons une partie de cette grâce de Noël : "En cette nuit de lumière commença la troisième période de ma vie, la plus belle de toutes, la plus remplie des grâces du Ciel… En un instant l’ouvrage que je n’avais pu faire en 10 ans, Jésus le fit se contentant de ma bonne volonté qui jamais ne me fit défaut. Comme ses apôtres, je pouvais Lui dire : "Seigneur, j’ai pêché toute la nuit sans rien prendre." Plus miséricordieux encore pour moi qu’Il ne le fut pour ses disciples, Jésus prit Lui-même le filet, le jeta et le retira rempli de poissons… Il fit de moi un pêcheur d’âmes, je sentis un grand désir de travailler à la conversion des pécheurs, désir que je n’avais senti aussi vivement… Je sentis en un mot la charité entrer dans mon cœur, le besoin de m’oublier pour faire plaisir et depuis lors je fus heureuse !… Un Dimanche (juillet 87) en regardant une photographie de Notre Seigneur en Croix, je fus frappée par le sang qui tombait d’une de ses mains Divines, j’éprouvai une grande peine en pensant que ce sang tombait à terre sans que personne s’empresse de le recueillir, et je résolus de me tenir en esprit au pied de Croix pour recevoir la Divine rosée qui en découlait, comprenant qu’il me faudrait ensuite la répandre sur les âmes… Le cri de Jésus sur la Croix retentissait aussi continuellement dans mon cœur : "J’ai soif !". Ces paroles allumaient en moi une ardeur inconnue et très vive… Je voulais donner à boire à mon Bien-Aimé et je me sentais moi-même dévorée de la soif des âmes… Ce n’était pas encore les âmes de prêtres qui m’attiraient, mais celles des grands pécheurs, je brûlais du désir de les arracher aux flammes éternelles…" [24].

2VII - L’irruption de Jésus dans la vie de Thérèse.2

Elle qui se sentait abandonnée peut-être par sa mère, en tout cas ‘écrasée‘ par la mort et seule, puis abandonnée par ses soeurs, voilà que Jésus fait irruption dans sa vie, lui le maître de la vie. Et c’est la Vie qui déborde en elle comme un fleuve car sa vie Thérèse la reçoit de quelqu’un d’autre, parce qu’elle accepte de la recevoir de quelqu’un d’autre. Et c’est là le miracle. C’est l’aventure chrétienne qui est de s’ouvrir à la présence du Dieu Vivant dans le cœur comme le souligne Jean : « 11 Et voici ce témoignage : c’est que Dieu nous a donné la vie éternelle et que cette vie est dans son Fils. 12 Qui a le Fils a la vie ; qui n’a pas le Fils n’a pas la vie. 13 Je vous ai écrit ces choses, à vous qui croyez au nom du Fils de Dieu, pour que vous sachiez que vous avez la vie éternelle. » [25]

Mais cette vie peut se communiquer avec une intensité particulière : Voici ce que décrit Edith Stein : « Il existe un état de repos en Dieu, de totale suspension de toute activité mentale (…) où on l’on abandonne tout son avenir à la volonté divine (…). Peut être ai-je éprouvé cet état après une expérience qui, ayant dépassé mes forces, consuma complètement ma vitalité spirituelle et m’ôta toute énergie (…) Et tandis que je m’abandonnait à ce sentiment, voici que je suis peu à peu remplie d’une vie nouvelle et d’un désir d’agir sans aucun effort volontaire de ma part. Cet afflux vital semble venir d’une activité et d’une force qui n’est pas mienne et qui produit son effet en moi sans faire violence à mon énergie. » [26]

Et voici un autre témoignage : « La deuxième étape fut de sentir se développer en moi l’amour infini, non pas comme quelque chose de statique, mais comme une force vivante qui vous pousse en avant, tellement puissante qu’on éprouve le besoin de l’épancher sans cesse sur d’autres. Cette force d’amour est un don de l’Esprit Saint qu’on reçoit en partage parce qu’on vit de la vie de Dieu, dans ce double courant d’amour qui unit le Père et le Fils. » [27]

Il est fondamental de prendre conscience qu’on n’a pas la vie par soi-même, mais qu’on est dépendant des autres. Il y le parcours humain qui va de l’enfance vers la vie d’adulte, parcours pendant lequel la personne doit vivre de sa propre vie et prendre de la distance avec les parents. C’est la découverte de l’autonomie affective. C’est un temps de maturation nécessaire, qui vient à la suite de l’adolescence. Mais ce parcours ne se fait pas toujours sans ambiguïté car en découvrant son autonomie, le danger serait de croire que l’on peut vivre seul et d’identifier cela à la liberté. Or telle n’est pas la dynamique spirituelle, ni non plus la dynamique humaine dans la rencontre amoureuse.

Il y a ce mouvement de libération par rapport à la vie de la famille dans laquelle on a été élevé, et l’on essaye par soi-même de trouver la vie, la lumière. Libérés de ces attaches, le cœur peut s’engager dans une vie relationnelle autre qui peut aller jusqu’à la découverte de l’amour partagé. C’est un chemin d’ouverture du cœur, de la découverte de la vie du cœur et que cette vie se découvre dans la relation aux autres. Parfois cela peut aller jusqu’à la découverte que Dieu, que la relation à Dieu peut se vivre sur ce même registre. Et c’est cette vie qui fait irruption dans la vie de Thérèse. Dieu s’abaisse jusqu’à elle et vient la délivrer d’elle-même, ni le Ciel, ni Dieu dans le Ciel ne sont trop hauts, puisqu’ils se font proche en l’incarnation du Christ.

C’est dans cette relation que s’expérimente le sens profond de la liberté. Ce n’est pas de faire ce que l’on veut qui rend libre, c’est de découvrir que l’on est aimé, que la vérité est dans cette découverte. Ainsi la liberté se vit dans une relation.

Alors, Thérèse, désencombrée d’elle-même, le cœur libéré, peut s’avancer dans sa vie en s’occupant des autres. Du coup elle peut être heureuse. Elle qui est un être de relation trouve la liberté et la joie parce qu’elle a pu s’ouvrir à une relation plus fondamentale et plus profonde que toutes les autres. Elle s’ouvre à cet espace au fond d’elle-même où Dieu réside, plus fort que la mort. Jésus faible a rejoint Thérèse faible et l’a rendu forte. Du coup elle retrouve identité et sens à sa vie.

L’enfance de Thérèse nous pose plusieurs questions :

- Thérèse n’a pas été épargnée et est sortie de l’enfance le cœur meurtri et l’éducation de son temps n’a fait que renforcer sa fragilité. Sa vie peut a son tour nous interroger et l’on peut se demander où nous en sommes de nos blessures, de ce qui encombre notre vie qu’on sent en soit mais dont on ne sait pas toujours parler ? Qu’est-ce qui fait que nous ne sommes pas celui ou celle-là que l’on voudrait ?

- Thérèse désire le Ciel. Malgré les forces négatives qui la traversent, elle laisse son désir monter en elle, bien qu’elle se sente impuissante à le réaliser. Où en sommes-nous de nos désirs ? Les avons-nous toujours présents à nos yeux ou bien les avons-nous cachés, enfouis, devant tant de forces contraires en notre vie ? Qu’est-ce qui fait sens en ma vie ? Qu’est-ce qui fait sens dans la vie de ce jeune anonyme dont voici le témoignage : “Quand je déprime, je pleure un bon coup. Ce qui me fatigue le plus, c’est l’impression que rien ne change, que tout le monde fait toujours la même chose sans savoir où cela mène.“ ? Thérèse a été comme ensevelie dans le tombeau avec sa mère, comme écrasée, comme si la mort pour quelques années avait pris le dessus, comme si elle n’avait plus de force vitale. Il y a des forces négatives qui nous assaillent, mais devant ces forces où nous sommes nous réfugiés ? Et du coup les questions sur Dieu se sont-elles posées, ce Dieu qui reste silencieux dans les moments difficiles de ma vie, de la vie du monde, devant la souffrance des hommes ? Dieu où est-il ? Qui est-il ?

Thérèse s’est trouvée plongée dans des crises de scrupule, elle a été prise par la culpabilité, mais moi ? Thérèse a retrouvé la vie et la joie quand Dieu est entré de façon particulière dans sa vie, quand l’amour est entré dans son cœur. Là elle a commencé à découvrir le sens de son existence et commencer un combat de géant. Du coup comment est-ce que je perçois mon activité dans le monde comme par exemple : se faire par soi-même pour pouvoir se donner aux autres et entrer dans la vie comme un conquérant ; ou bien recevoir la vie d’un autre et partager ce don aux autres, (ce que vivra Thérèse après la grâce de Noël). Qui a-t-il de différent dans ces deux approches ?

Par un autre biais nous pouvons aussi à la suite de Thérèse nous demander ce qui, voire qui, a conditionné notre vie et pour cela, retrouvons Pauline pour voir combien son influence [28] a été profonde sur Thérèse : " J’étais bien fière de mes deux grandes sœurs, mais celle qui était mon idéal d’enfant, c’était Pauline… Lorsque je commençais à parler et que Maman me demandait : - "A quoi penses-tu ?" la réponse était invariable - "A Pauline !…" Une autre fois, je faisais aller mon petit doigt sur les carreaux et je disais - "J’écris : Pauline ! …" Souvent j’entendais dire que bien sûr Pauline serait religieuse, alors sans trop savoir ce que c’était, je pensais :" Moi aussi je serai religieuse." C’est là un de premiers souvenirs et depuis, jamais je n’ai changé de résolution !… Ce fut vous ma Mère chérie, que Jésus choisit pour me fiancer à Lui, vous n’étiez pas alors auprès de moi, mais déjà un lien s’était formé entre nos âmes… vous étiez mon idéal, je voulais être semblable à vous et c’est votre exemple qui dès l’âge de deux ans m’entraîna vers l’Époux des vierges…" [29]

Il faut dire que Pauline avait un certain ascendant dans la famille, surtout après la mort de Zélie, auquel Louis lui-même devait concéder : " Je regarde comme une vraie grâce d’avoir été habituée par vous, ma Mère chérie, à surmonter mes frayeurs, parfois vous m’envoyiez seule le soir chercher un objet dans une chambre éloignée, si je n’avais pas été si bien dirigée je serais devenue très peureuse, au lieu que maintenant je suis vraiment difficile à effrayer… Je me demande parfois comment vous avez pu m’élever avec tant d’amour et de délicatesse sans me gâter, car il est vrai que vous ne me passiez pas une seule imperfection, jamais vous ne me faisiez de reproche sans sujet, mais jamais vous ne reveniez sur une chose que vous aviez décidée, je le savais si bien que je n’aurais pas pu ni voulu faire un pas si vous me l’aviez défendu, papa lui-même était obligé de se conformer à votre volonté, sans le consentement de Pauline je n’allais pas me promener et quand Papa me disait de venir je répondais : "Pauline ne veut pas ;" alors il venait demander ma grâce, quelquefois pour lui faire plaisir Pauline disait oui, mais la petite Thérèse voyait bien à son air que ce n’était pas de bon cœur, elle se mettait à pleurer sans accepter de consolations jusqu’à ce que Pauline dise oui et l’embrasse de bon cœur !" [30]

Durant ce bref parcours, nous avons découvert plusieurs visages de Thérèse de la petite Thérèse Martin à la Thérèse de Sémalé et d’Alençon, la fille de Zélie. Puis à la mort de sa mère Thérèse deviendra un peu plus la fille de Louis, son père, et la Thérèse d’Agnès, sa sœur et mère d’adoption. Nous entrevoyons avec la grâce de Noël Thérèse de l’enfant Jésus, mais qui reste encore très dépendante d’Agnès. Qu’il sera long le chemin avant qu’elle ne devienne Thérèse de l’enfant Jésus et de la Sainte Face ! Il lui faudra du temps pour découvrir son identité profonde ! Mais nous ? Nous sommes tous issus d’une famille avec tout un patrimoine génétique et humain qui coule dans notre sang. Enfants de nos parents nous le sommes par les caractères génétiques que nous avons reçus d’eux et de plus loin qu’eux. L’on sait qu’il y a des caractères qui ne s’extériorisent que plusieurs générations après. C’est dire que nous sommes fils non seulement de nos parents, mais aussi de nos grands ou arrière-grands-parents. De même, nous avons été élevés dans un contexte familial riche de toute une histoire, de grandeurs et d’obscurités. Or, cela aussi se transmet, soit par les coutumes ancestrales, par la culture, les projets familiaux, mais aussi par toute une zone relationnelle qui n’est pas dite, venue à la conscience. L’inconscient aussi se transmet et ce n’est pas parce qu’il n’est pas dit, qu’il n’a pas de poids ! Il y a des silence familiaux lourds de sens… C’est ainsi que nous sommes les enfants de nos parents, mais parfois plus de nos grands ou arrières grands-parents. Nous sommes aussi les fruits d’une culture, d’une société. Et dans toute cette programmation qui sommes-nous réellement ? Allons-nous prendre un jour la vie à notre propre compte ?

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B - Thérèse commence à prendre la vie à son propre compte.

2I - Faire la volonté de Dieu.2

La grâce de Noël a relancé Thérèse, elle a retrouvé l’énergie qu’elle avait perdue à quatre ans et demi. Forte de cette toute première audace, elle se lance à la conquête du Carmel alors qu’elle n’a que quatorze ans. Il lui faut bien sûr avoir l’autorisation, non seulement des carmélites, mais aussi du supérieur du Carmel, le chanoine Delatroëtte. Ce qui ne va pas aller de soi. Devant la réponse négative de celui-ci, Thérèse en compagnie de son père ira rencontrer l’évêque. Celui-ci ne fera rien sans l’avis du chanoine… Il lui faudra alors frapper plus haut Un voyage à Rome ayant été prévu, Pauline lui suggère d’en appeler à l’autorisation du pape. Elle n’est vraiment plus la petite fille introvertie, qui ne pouvait supporter la solitude de l’internat après le départ de Céline et que l’on protégeait d’une manière excessive aux Buissonets. Maintenant elle est prête à dépasser sa sensibilité pour partir à la conquête du monde, du moins de Rome et aller jusqu’au bout de son appel, de son désir.

Là est la santé retrouvée de Thérèse : suivre l’appel de son cœur, de son intuition et aller jusqu’au bout de ses possibilités humaines, malgré les handicaps dus à sa personnalité bien scrupuleuse. Elle est à l’écoute des désirs de son cœur et elle arrive à les laisser "parler" et agir en elle. Elle commence à prendre la vie à son propre compte, à être actrice de sa vie.

Regardons ensemble maintenant quelques lettres qu’elle a échangées en cette circonstance et laissons nous interroger par sa vie. [31]

Commençons par entrer dans les sentiments de Thérèse. Elle écrit à Mme Guérin de Milan : « Nous avons reçu toutes les lettres du Carmel, il ne s’en est pas trouvé d’égarée. Je ferai ce que Pauline me dit dans sa lettre, je ne sais comment je m’y prendrai pour parler au Pape. Vraiment si le Bon Dieu ne se chargeait pas de tout, je ne sais comment je ferais. Mais j’ai une si grande confiance en lui qu’il ne pourra pas m’abandonner, je remets tout entre ses mains. Nous ne savons pas encore le jour de l’audience. Il paraît que pour parler à tout le monde le St Père passe devant les fidèles mais je ne crois pas qu’il s’arrête ; malgré tout je suis bien résolue à lui parler car, avant que Pauline m’ait écrit, j’y pensais mais je me disais que si le Bon Dieu voulait que je parle au Pape, il me le ferait bien savoir… » [32].

Thérèse on le voit est résolue, bien qu’elle ait besoin de se sentir confirmée dans son choix et la lettre de Pauline vient pour l’encourager. Thérèse y voit donc la volonté de Dieu et bien souvent c’est par Pauline qu’elle s’exprime. Or l’entrevue avec le Pape s’est male passée…

« Ma chère petite Pauline, (LT 36 20 nov 87) Le bon Dieu me fait passer par bien des épreuves avant de me faire entrer au Carmel. Je vais te raconter comment la visite du Pape s’est passée. Oh ! Pauline, si tu avais pu lire dans mon cœur tu y aurais vu une grande confiance ; je crois que j’ai fait ce que le Bon Dieu voulait de moi, maintenant il ne me reste plus qu’à prier. Monseigneur n’était pas là, M. Révérony [33] le remplaçait ; pour te faire une idée de l’audience il aurait fallu que tu sois là. Le Pape était assis sur une grande chaise très haute. M. Révérony était tout auprès de lui, il regardait les pèlerins qui passaient devant le Pape après lui avoir embrassé le pied, puis il disait un mot de quelques-uns. Tu penses comme mon cœur battait fort en voyant mon tour arriver, mais je ne voulais pas m’en retourner sans avoir parlé au Pape. J’ai dit ce que tu me disais dans ta lettre, mais pas tout car M. Révérony ne m’en a pas donné le temps, il a dit aussitôt : Très Saint Père, c’est une enfant qui veut entrer au Carmel à quinze ans, mais ses supérieurs s’en occupent en ce moment. (Le bon Pape est si vieux qu’on dirait qu’il est mort, je ne me le serais jamais figuré comme cela, il ne peut dire presque rien, c’est M. Révérony qui parle). J’aurais voulu pouvoir expliquer mon affaire mais il n’y a pas eu moyen. Le Saint-Père m’a dit simplement : Si le bon Dieu veut vous entrerez. Puis on m’a fait passer dans une autre salle. Oh ! Pauline, je ne puis te dire ce que j’ai ressenti, j’étais comme anéantie, je me sentais abandonnée, et puis je suis si loin, si loin… Je pleurerais bien en écrivant cette lettre, j’ai le cœur bien gros. Cependant le Bon Dieu ne peut pas me donner des épreuves qui sont au-dessus de mes forces [34] . Il m’a donné le courage de supporter cette épreuve, oh ! elle est bien grande… Mais Pauline, je suis la petite Balle de l’Enfant Jésus ; s’il veut briser son jouet il est bien libre, oui je veux bien tout ce qu’il veut. » [35].

Thérèse a fait ce qui lui semblait être la volonté de Dieu et elle a engagé toute son énergie, toute sa volonté. Devant la réponse du pape, elle a senti tout s’écrouler. Face à l’échec, sans autres ressources possibles, elle trouve encore la force de consentir à l’évènement bien que cette épreuve soit grande : “Oui, je veux bien tout ce qu’il veut.“ “Oh ! Pauline, si tu avais pu lire dans mon cœur tu y aurais vu une grande confiance“ Ici se pose la question de la volonté de Dieu. Qu’en pense notre regard contemporain ? Nous même, comment la percevons-nous ?

Un premier constat, Dieu n’est pas visible à nos regards, il habite une lumière inaccessible [36]. Il faut donc dire que la volonté de Dieu ne nous est pas directement accessible comme si nous étions dans un face à face avec lui, comme si nous étions en relation directe avec lui. La volonté de Dieu ne peut nous être présente que par la médiation des personnes, des évènements et de notre intuition.

D’autre part le Dieu auquel on se réfère n’est pas un Dieu qui habiterait dans les nuages et qui nous manipulerait avec des ficelles comme on le fait d’un pantin. Dieu habite le cœur de l’homme. C’est donc à la foi par la médiation des autres au travers lesquels il agit que j’aurai accès à sa volonté et par les appels qu’il peut faire sentir dans mon cœur et qui s’expriment, se font sentir par des désirs, par un éveil de la conscience. Dieu m’anime par des désirs qui montent du plus profond de moi-même jusqu’à la conscience.

Ainsi Thérèse à senti qu’il était juste qu’elle aille jusqu’à Rome voir le Pape et lui faire sa demande pour entrer au Carmel. Elle était en accord avec sa conscience au plus profond d’elle-même et encouragée par ses sœurs, surtout Pauline, elle fait le pas.

2II - Que peut signifier l’échec après un discernement pourtant bien mené ?2

Si Thérèse après des hésitations a fini par adresser la parole au pape, si elle fait le pas, c’est bien en espérant une réponse positive, une issue. Or l’engagement tourne au désastre, alors quel est le sens du discernement, d’autant que cet échec aurait bien pu faire vaciller la foi de Thérèse. Le discernement vise à poser un acte juste, mais est-ce pour autant que la décision lorsque elle est positive tourne à la réussite ? L’acte peut être juste et pourtant être voué à l’échec, du moins à vues humaines. D’autre part, dire que c’est Dieu qui l’a conduit là pour la faire échouer et vérifier la qualité de sa foi, serait faire porter à Dieu des responsabilités tout humaines. Ce n’est pas Dieu qui a dit non, ce sont les hommes qui ont différé. Dieu se remet dans les mains de l’homme et si les hommes font défaut lui demeure fidèle. [37].

La question devant cette épreuve, comme devant toutes épreuves, c’est de donner sens à quelque chose d’absurde qui arrive et qui peut submerger. Devant l’épreuve, souvent soudaine, on est saisi par l’incohérence, il faut souvent du temps pour se « ressaisir ». Comment se sortir d’une épreuve dans laquelle on semble être innocent et à laquelle Dieu semble nous avoir acculés ? Une réaction spontanée : « Mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu ?! »

Or Dieu paraît silencieux. Silencieux avec nous comme avec Thérèse. C’est elle qui interprète et donne sens. C’est elle qui questionne les événements pour y trouver la main de Dieu. Elle a fait tout son possible pour hâter son entrée au Carmel, maintenant elle n’a plus qu’à prier. Le mot confiance est important dans cette aventure. Thérèse est obligée de faire un grand effort sur elle-même pour faire sa demande au pape, elle a l’audace de la jeunesse, c’est certain, mais cela exige d’elle beaucoup d’énergie. Cette demande n’est pas le fruit de sa volonté propre. Si elle a cette intuition dans le cœur, elle demande un signe et ce signe, c’est Pauline qui le lui donne. Aussi, c’est dans la confiance qu’elle se lance dans l’aventure. C’est dans la confiance aussi qu’elle vit l’échec apparent. Elle a fait ce qu’elle a pu, au Seigneur maintenant de jouer. [38] Il y a un combat entre la volonté volontariste, et Thérèse n’en est pas exempte, qui aurait refusé l’échec, et la volonté abandonnée entre les mains de Dieu. L’épreuve aurait pu tourner au drame pour la foi de Thérèse. En effet, les signes qu’elle-même demandait et qui l’ont engagée dans la confiance, auraient pu jouer contre elle à l’heure de l’échec, contre sa confiance en Dieu. Si Dieu est avec elle, pourquoi l’entrevue avec le pape se solde-t-elle par un échec ? Dieu était-il bien là ? Dieu existe-t-il réellement ? L’épreuve de la foi est là, toute proche. Malgré tout, Thérèse réagit par la confiance. Par delà tout raisonnement, elle se fie en Dieu, c’est cela la foi justement. C’est un véritable travail de dépassement de sa volonté propre. Ballottée, elle l’est, elle ne sait plus où elle est et au lieu de désespérer et de tout remettre en question et Dieu avec, elle s’abandonne. Nous verrons qu’elle vivra encore dans cette dynamique lorsqu’un peu plus tard, ayant toutes les autorisations pour entrer au Carmel, ce sera celui-ci qui la fera attendre… Thérèse veut entrer au Carmel, mais devant la difficulté de la tâche, elle doit s’abandonner entre les mains de Jésus. Puisque Thérèse cherche à faire la volonté de Dieu, et qu’elle demande un signe, qu’elle sache aussi reconnaître cet autre signe venant de la bouche du pape lui-même. “Si le bon Dieu veut vous entrerez !".

Elle doit laisser son désir s’éveiller et grandir et en même temps attendre. Dans ce paradoxe, c’est l’espérance de Thérèse qui est purifiée, ainsi que sa volonté propre.

Nos critères habituels d’échec ou de réussite sont vite dépassés quand il s’agit de l’œuvre de Dieu dans une vie ! « Patience, patience, patience dans l’azur / Chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr… » [39] On peut noter aussi que Thérèse a un instinct de vie très sain, et qu’elle sait écouter [40]. Dans sa lettre à Pauline, elle exprime son malheur mais elle ne s’y complaît pas, et elle insère de bonnes pincées d’humour !

2III - L’amour de Dieu.2

Il y a un autre aspect que souligne cette réflexion sur la volonté de Dieu que nous venons de faire, c’est celui de la purification que l’amour opère : Dieu doit être aimé pour lui-même et ce qu’il attend de la part de Thérèse, c’est la gratuité. C’est le sens de la lettre que Pauline, en son langage un peu difficile pour notre époque, envoie à Thérèse. Cela nous montre aussi comment, très tôt, Thérèse a été façonnée par Pauline.

« Mais il ne veut rien, il ne désire rien, il ne demande rien que son petit jouet : Thérésita de l’Enfant Jésus… Avec sa petite balle chérie il sèche toutes ses larmes ! Quand il s’endort elle est là près de lui, toujours sa petite main la presse sur son cœur, toujours il la regarde, toujours… Mais mon petit Jésus, qu’avez-vous donc fait aujourd’hui de votre petite balle ? Comment, vous qui l’aimez tant, l’avoir ainsi percée ? Regardez, elle ne va plus rebondir, vous ne pourrez plus vous amuser, mais c’est votre faute. - Ce que j’ai fait de ma petite balle, ah ! répond le Divin Enfant, c’est tout simple, j’ai voulu voir ce qu’il y a dedans !….. - Et qu’avez-vous vu mon Jésus ? - J’ai vu, j’ai entendu un soupir, et ce soupir m’a dit : Jésus, je t’aime. Non jamais ma petite balle ne m’avait fait tant de plaisir, jamais ; je l’ai déjà piquée plusieurs fois et à chaque fois c’était un doux zéphir qui caressait mes boucles blondes ; aujourd’hui j’ai fait un trou plus grand et j’ai appris que ma petite balle n’était gonflée que de mon amour. J’ai appris qu’elle veut bien souffrir pour moi, j’ai appris qu’elle ne désire que moi, enfin j’ai tout appris !… A présent je vais la raccommoder et voici comment je vais faire ! Je vais la prendre dans mes deux petites mains et souffler dedans bien fort. Puis pour la fermer je ne vais pas faire autre chose que de déposer un baiser sur le trou que j’ai fait. Ce baiser sera le cachet de mon cœur, personne ne le pourra briser, personne… Oh ! que je suis content ! que j’aime ma petite balle ! je puis la percer, je puis en faire tout ce que je veux et toujours elle répète : Jésus je t’aime ! Jésus je t’aime ! Jouir, souffrir, souffrir encore ! tout ce que tu voudras mon petit Jésus chéri. O ma Thérèse chérie n’es-tu pas fière, n’es-tu pas heureuse de la préférence marquée que Jésus te témoigne. Aussi jeune, à 15 ans, il te trouve digne déjà de porter sa croix, il te trouve digne de souffrir ! Quel honneur pour toi ! Si tu savais ce que ces épreuves font avancer ton âme dans la voie de la Sainteté ! Tu veux être sainte, grande sainte, sois tranquille Jésus le veut aussi, il en donne la preuve aujourd’hui. » [41] C’est à la petite Thérèse de l’enfant Jésus et de Pauline que nous avons à faire ! Une petite Thérèse qui est encore à la recherche d’elle-même, qui est encore sous la coupe de Pauline. Mais prenons garde où nous-mêmes mettons le pas et ne nous trompons pas de Dieu !

La façon dont Pauline lui répond la place sur un sentier très étroit, et nous avec. Il faut faire attention aux mots car on pourrait se demander à quel Dieu nous avons à faire. Est-ce un Dieu qui joue avec nous comme un petit chat avec sa souris ? Où bien comme l’enfant avec son Yo-yo ? C’est Pauline qui parle ici et qui façonne et conduit Thérèse pour l’aider à se dépasser. Elle le fait avec affection et tendresse, mais aussi avec la fermeté d’une éducatrice. Mais c’est Pauline qui parle à la place de Dieu ! Ne nous trompons pas ! Dieu est du côté de celui qui souffre et l’Évangile nous le rappelle suffisamment ! Jésus est là aux côtés des Pèlerins d’Emmaüs [42], il marche à leurs pas, entre dans leur souffrance et lui donne sens. Mais il ne joue pas avec eux pour s’amuser à voir ce qu’il y a en eux.

Par contre il veut faire cheminer l’homme et le rendre capable de recevoir son amour, sa présence. Tout le Premier Testament témoigne de ce désir de Dieu à notre égard et de la lente marche de l’humanité. Et ce cheminement vers la Terre Promise, qui peut passer par un grand détour dans le désert, nous sommes amenés à le réaliser d’une manière ou d’une autre dans notre vie… et pas à pas à découvrir un peu plus qui est le Seigneur, et cet amour étonnant qu’il nous voue.

L’épreuve est là qui purifie ou émonde l’homme comme le sarment pour qu’il porte plus de fruit. Dieu peut se servir des épreuves qui nous viennent des hommes, de leur cœur endurci, pour nous faire grandir. Pour cela il a besoin de notre entière coopération. Il agit avec nous comme avec Marie, mais c’est lui qui passe devant sur le chemin de la souffrance où les hommes l’attendent pour le crucifier car ce sont eux qui le font ainsi souffrir… Alors ne soyons pas dupes du langage de l’époque. Thérèse a à trouver son chemin dans toutes ces méandres. La partie n’est pas facile pour elle non plus !

Dieu ne souhaite pas en soi que l’on souffre. On peut aussi relire avec St Jacques au chapitre 1 « 13 Que nul, s’il est éprouvé, ne dise : "C’est Dieu qui m’éprouve." Dieu en effet n’éprouve pas le mal, il n’éprouve non plus personne. 14 Mais chacun est éprouvé par sa propre convoitise qui l’attire et le leurre. 15 Puis la convoitise, ayant conçu, donne naissance au péché, et le péché, parvenu à son terme, enfante la mort. 16 Ne vous égarez pas, mes frères bien-aimés : 17 tout don excellent, toute donation parfaite vient d’en haut et descend du Père des lumières, chez qui n’existe aucun changement, ni l’ombre d’une variation. 18 Il a voulu nous enfanter par une parole de vérité, pour que nous soyons comme les prémices de ses créatures. » La souffrance fait partie de notre condition humaine et Dieu vient l’assumer avec nous en Jésus. Ce qu’il souhaite, c’est que nous nous engagions dans une relation de confiance avec lui pour que nous puissions, avec lui, traverser nos épreuves et en faire des chemins de vie.

Il y a trop souvent, et plus ou moins consciemment, cette idée en nous : « La souffrance est bonne ( cf Céline) car notre nature est mauvaise et la justice de Dieu est à craindre ! On subit car on n’a pas assimilé la relation de confiance basée sur l’idée que Dieu nous aime et ne veut que notre bien………. Et notre bonheur !

Or il faut nous convaincre que notre nature n’est pas mauvaise, car nous avons eu parfois l’expérience d’un regard qui juge et condamne, mais faible, pécheresse. On laisse alors la porte ouverte à la miséricorde. C’est ce que nous montre Thérèse. Il faut le souligner et le souligner : nous ne sommes pas pécheurs, mais nous avons péché, nous péchons. Mais notre être profond est fait à l’image de Dieu, il est bon. Notre être profond est fait pour recevoir la lumière de Dieu, son Amour, sa Tendresse.

2IV - Purifier l’amour.2

En écho à la lettre joyeuse de Céline qui ouvre quelques espoirs quant à l’entrée de Thérèse au Carmel (LD du 23 novembre 87), reçue à Lisieux ce vendredi 25 Pauline répond le même jour à Thérèse : « Petit Jouet de Jésus, Tu vois que j’avais bien raison en pensant que Jésus allait raccommoder sa petite balle ! Je ne me serais jamais attendue qu’il l’eût fait si bien et si promptement. Rappelle-toi, ma chérie, que les heures désespérées sont toujours les heures de Dieu’. C’est quand il n’y a plus aucun espoir, quand tout semble perdu que Jésus endormi se réveille et commande en Maître aux vents et à la tempête. Oui, petite amie intime du Divin Enfant, oui, tu es bien sa petite balle, abandonne-toi pour toujours entre ses mains. Tu souffriras bien dans ta vie, ton cœur est particulièrement fait pour souffrir, mais quand Jésus est là, quand c’est lui-même qui envoie sa petite balle au milieu des épines, les épines se changent en fleur. Prions, prions… l’Enfant Jésus s’occupe en ce moment de sa petite balle raccommodée par son baiser divin. Il a l’air vraiment de viser le Carmel pour l’y envoyer d’un seul coup et la faire rebondir dans sa crèche pour y demeurer toujours. Disons-lui a chaque instant : Que votre volonté soit faite ! Disons-lui : Jésus, arrangez toutes choses pour que votre petite balle soit bien envoyée où vous voulez, à l’heure que vous le voulez et comme vous le voulez, ne lui permettez pas de s’échapper de vos petites mains malgré vous. Chérie de mon cœur, je sais bien que tu penses tout cela. Oh ! que Jésus t’aime, et sais-tu pourquoi je crois plus que jamais à son appel divin ? C’est parce que tu as souffert… sans la croix, on n’est sûr de rien, sans la croix c’est l’humain, le vulgaire, sans la croix Jésus n’est pas là. Mais, console-toi, ta vocation est marquée de ce signe sacré. L’Enfant Jésus dans sa pauvre crèche ne soupirait qu’après la croix, ne rêvait que la croix et il a raconté son rêve à sa Thérésita chérie. Ta petite Confidente qui a plus souffert encore que toi pour toi. » [43]

Il est important d’entrer dans l’univers de Thérèse et de percevoir, un peu, comment elle a été guidée sur les chemins de la spiritualité et comment peu à peu elle s’est émancipée de son milieu" pour découvrir sa propre doctrine, sa propre voie, assumer totalement sa vie, son choix de vie, sous le regard de Dieu et de ses sœurs. C’est pourquoi il est important de suivre les échanges épistolaires qui se font entre Thérèse, Pauline, Céline. Ici, c’est par une main de maître que Pauline l’encourage, la conforte sur son chemin spirituel et qu’elle l’axe le parcours dans une vie d’union à Dieu. Nous avons pu percevoir que tout ce que Pauline écrit n’est pas forcément juste au niveau théologique, mais il y a quelque chose de fort dans son intuition d’accompagnatrice et cette lettre nous le manifeste. Elle renvoie Thérèse à l’épisode de l’Évangile où Jésus dort dans la barque malgré la tempête. [44] Les apôtres, croyant tout perdu, le réveillent. N’oublions pas cette citation car elle reviendra quelques années plus tard sous la plume de Thérèse, mais modifiée : alors Thérèse ne voudra pas réveiller Jésus pour lui permettre de se reposer en son cœur… Elle se présentera comme un tabernacle dans lequel Jésus peut venir se reposer, ou il peut a son tour être consolé sans chercher à consoler l’âme dans laquelle il dort…

Pauline conduit Thérèse sur le chemin de la vie spirituelle en l’invitant à grandir dans la foi, dans la confiance, dans un mouvement d’abandon de sa destinée entre les mains de Jésus. De son côté, elle a fait ce qu’elle a pu, maintenant c’est à Jésus de mener les événements. Thérèse doit s’unir à Jésus au delà de ses propres sentiments. Elle s’est beaucoup livrée, battue, pour entrer au Carmel. Alors que toutes les portes se ferment, c’est maintenant le temps de l’attente, de l’espérance.

Elle veut entrer au Carmel pour être unie à Jésus, et cette union se prépare dès maintenant au sein même de l’adversité. Après avoir tout engager, il lui faut maintenant lâcher prise, laisser sa volonté propre pour entrer dans la volonté de Dieu. C’est un vrai labeur, c’est une vraie conquête sur soi, c’est une vraie mort à sa volonté propre pour se placer dans le cœur de Dieu, s’ouvrir à la volonté d’un autre. C’est là que réside la vocation profonde de chaque âme. Il y a souvent confusion entre la volonté propre, pleine d’amour propre, et la volonté de Dieu. Il s’agit encore une foi de purifier l’amour, d’apprendre à aimer l’autre pour lui-même, et non, sous le couvert des intentions les plus pieuses se rechercher soi-même. La pureté de l’amour de Dieu et des âmes pousse la purification jusque là.

C’est pour cela que Pauline termine avec justesse sa lettre par une confession. Pourquoi Thérèse veut-elle entrer au Carmel si jeune ? Beaucoup de réactions de sa part pourraient incliner nos esprits à penser que c’est pour rejoindre sa sœur et sa mère d’adoption. Rappelons-nous que Thérèse en octobre 85, elle a donc douze ans et demi, ne pourra rester seule en classe, sans la présence de Céline. Elle ne tiendra que six mois [45] . Elle est d’une extrême fragilité affective. Rappelons nous nous le cri de Thérèse juste après la mort de sa mère (Céline s’étant jetée dans les bras de Marie) : "Eh bien ! moi, c’est Pauline qui sera Maman !" [46] et que la vocation de Thérèse pour le Carmel remonte à l’été 82 alors qu’elle apprend par surprise le départ de Pauline pour le Carmel [47]. Elle dit elle-même qu’elle ne savait pas ce qu’était le Carmel, mais que Pauline sa seconde mère allait la quitter pour y entrer…

Même si elle ajoute au même endroit :« Je me souviendrai toujours, ma Mère chérie, avec quelle tendresse vous m’avez consolée… Puis vous m’avez expliqué la vie du Carmel qui me sembla bien belle, en repassant dans mon esprit tout ce que vous m’aviez dit, je sentis que le Carmel était le désert où le Bon Dieu voulait que j’aille aussi me cacher… Je le sentis avec tant de force qu’il n’y eut pas le moindre doute dans mon cœur, ce n’était pas un rêve d’enfant qui se laisse entraîner, mais la certitude d’un appel Divin ; je voulais aller au Carmel non pour Pauline mais pour Jésus seul… »

Alors l’épreuve que Thérèse traverse est importante. Importante pour Pauline, et importante pour Thérèse. Elle vient vérifier le désir de Thérèse. Pour qui souhaite-t-elle rentrer ? Pourquoi ?

L’épreuve est souffrance. Cette souffrance-ci n’est pas écrasante. Il y a des épreuves que la vie fait traverser et qui sont trop fortes, par exemple la mort de Zélie Martin [48]. Il faudra des années à Thérèse pour s’en remettre et un « miracle », une intervention particulièrement marquée de Dieu. Ici, l’épreuve est salutaire et Pauline joue son rôle de mère et d’éducatrice pour aider Thérèse à dépasser son échec. A la mort de sa maman, Thérèse est enfermée dans son silence, et se trouve seule devant la mort. Ici, elle écrit se confie et peut trouver sens à ce qu’elle traverse. Elle est dans les mains de Jésus et c’est pour être purifiée et recevoir encore plus d’amour. Elle n’est plus seule pour traverser la vie et ses épreuves, Jésus, à la grâce de Noël s’est fait faible pour lui donner sa force. Là elle comprend beaucoup de choses en peu de temps."Il fallut que le Bon Dieu fasse un petit miracle pour me faire grandir en un moment et ce miracle il le fit au jour inoubliable de Noël, 179 en cette nuit lumineuse qui éclaire les délices de la Trinité Sainte 180 , Jésus le doux petit Enfant d’une heure, changea la nuit de mon âme en torrents de lumière… en cette nuit où Il se fit faible et souffrant pour mon amour, Il me rendit forte et courageuse, Il me revêtit de ses armes 181 et depuis cette nuit bénie, je ne fus vaincue en aucun combat, mais au contraire je marchai de victoires en victoires 182 et commençai pour ainsi dire "une course de géant 183 La source de mes larmes fut tarie et ne s’ouvrit depuis que rarement et difficilement ce qui justifia cette parole qui m’avait été dite : "Tu pleures tant dans ton enfance que plus tard tu n’auras plus de larmes à verser !…"

Ce fut le 25 décembre 1886 que je reçus la grâce de sortir de l’enfance, en un mot la grâce de ma complète conversion. Nous revenions de la messe de minuit où j’avais eu le bonheur de recevoir le Dieu fort et puissant. [49] "

" En cette nuit de lumière commença la troisième période de ma vie, 185 la plus belle de toutes, la plus remplie des grâces du Ciel… En un instant l’ouvrage que je n’avais pu faire en 10 ans, Jésus le fit se contentant de ma bonne volonté qui jamais ne me fit défaut. Comme ses apôtres, je pouvais Lui dire : "Seigneur, j’ai pêché toute la nuit sans rien prendre." Plus miséricordieux encore pour moi qu’Il ne le fut pour ses disciples, Jésus prit Lui-même le filet, le jeta et le retira rempli de poissons… Il fit de moi un pêcheur d’âmes, je sentis un grand désir de travailler à la conversion des pécheurs, désir que je n’avais senti aussi vivement… Je sentis en un mot la charité entrer dans mon cœur, le besoin de m’oublier pour faire plaisir 186 et depuis lors je fus heureuse !… Un Dimanche 187 en regardant une photographie de Notre Seigneur en Croix, je fus frappée par le sang qui tombait d’une de ses mains Divines, j’éprouvai une grande peine en pensant que ce sang tombait à terre sans que personne s’empresse de le recueillir, et je résolus de me tenir en esprit au pied de Croix pour recevoir la Divine rosée 188 qui en découlait, comprenant qu’il me faudrait ensuite la répandre sur les âmes… Le cri de Jésus sur la Croix retentissait aussi continuellement dans mon cœur : "J’ai soif !" 189 Ces paroles allumaient en moi une ardeur inconnue et très vive… Je voulais donner à boire à mon Bien-Aimé et je me sentais moi-même dévorée de la soif des âmes… Ce n’était pas encore les âmes de prêtres 190 qui m’attiraient, mais celles des grands pécheurs, je brûlais du désir de les arracher aux flammes éternelles… "

A partir de cette période, la vie de Thérèse nous échappe pour une part. Qui pourra de l’intérieur comprendre cette emprise de Dieu dans le cœur de Thérèse ? Nous ne pouvons que constater la force qui s’empare d’elle. Et cependant, elle reste en partie avec ses scrupules dont elle ne sera guérie totalement que plus tard, en 91, par le P. Alexis Prou, qui va la lancer sur les flots de la confiance et de l’Amour. Il faut le répéter, Dieu n’est pas un magicien. S’il entre avec force dans une âme pour l’embellir, il respecte cependant la nature et compose avec elle.

Thérèse, bien que sous l’emprise de l’Esprit Saint, reste encore quelques temps marquée par son trouble. La guérison n’est pas là où on la croit. Elle est dans l’alliance possible entre Dieu et l’âme lorsque celle-ci accepte de lui laisser la place, lorsque celle-ci est vaincue et accepte que la Vie d’un autre entre en elle. C’est un peu l’enjeu du combat de Jacob. Jacob est brouillé avec son frère et doit de nouveau le retrouver. Il fait passer devant lui ses troupeaux et ses gens, probablement pour amadouer son frère, puis traverse à son tour le gué du fleuve, seul. Là un homme lutte contre lui, toute la nuit et doit le frapper à la hanche pour rompre le combat. Jacob sort de son combat vainqueur, mais boiteux. Il en sort différent, doté d’un nouveau nom, c’est un autre homme, plus fragile et plus grand, capable de rencontrer son frère. [50] Dans cet affrontement contre Dieu et contre lui-même sans doute, Jacob sort vulnérable, mais fort de l’expérience nouvelle de cette rencontre.

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C - Sauver les âmes.

2I - Le port se fait attendre : souffrir pour Jésus.2

Thérèse passe Noël 1887 aux Buissonnets : la réponse de Bayeux n’est pas arrivée… « Cette épreuve fut bien grande pour ma foi. » (MsA, 67v.) Le plaisir d’étrenner « un joli chapeau bleu, orné d’une colombe » (CSG p. 24) ou les délicatesses de Céline (MsA 68r, LC 96) ne sauraient compenser cette déception. Les carmélites lui réservent « une bien douce consolation » en lui chantant un cantique composé par sœur Agnès de Jésus, sur le thème de la petite balle (MsA, 68r).

Le 28 décembre, Mère Marie de Gonzague reçoit de Mgr Hugonin l’autorisation d’admettre l’aspirante sans délai. Thérèse en est informée le 1er janvier. Mais « cette fois c’était l’arche sainte qui refusait son entrée à la pauvre petite colombe… » [51] . Par une volte face déconcertante, « Sœur Agnès de Jésus tout à coup n’a plus voulu qu’elle entre avant Pâques à cause du carême. (…) Monsieur Martin était très mécontent de cette décision de sa Pauline. »

Thérèse réagit avec générosité. Elle doit pousser le lâcher prise encore plus loin et vraiment vivre dans l’abandon. Elle reprend ses leçons hebdomadaires chez Mme Papinau [52] . Surtout, elle comprend « le prix du temps » et lui fait rendre son maximum par la fidélité aux petites choses » [53]

C’est dans cette disposition qu’elle écrit : « Ma chère petite Pauline, J’aurais bien voulu t’écrire tout de suite pour te remercier de ta lettre mais cela m’a été impossible, il a fallu que j’attende à aujourd’hui. O Pauline, c’est bien vrai qu’il faut que la goutte de fiel soit mêlée à tous les calices, mais je trouve que les épreuves aident beaucoup à se détacher de la terre, elles font regarder plus haut que ce monde. Ici-bas, rien ne peut nous satisfaire, on ne peut goûter un peu de repos qu’en étant prête à faire la volonté du Bon Dieu. Ma petite nacelle a bien du mal à arriver au port, depuis longtemps j’aperçois le rivage et toujours je m’en trouve éloignée ; mais c’est Jésus qui guide mon petit navire, et je suis sûre que le jour où il le voudra il pourra le faire aborder heureusement au port. O Pauline, quand Jésus m’aura déposée sur le rivage béni du Carmel je veux me donner tout entière à lui, je ne veux plus vivre que pour lui. Oh non, je ne craindrai pas ses coups, car, même dans les souffrances les plus amères, on sent toujours que c’est sa douce main qui frappe, je l’ai bien senti à Rome au moment même où j’aurais cru que la terre aurait pu manquer sous mes pas. Je ne désire qu’une chose quand je serai au Carmel, c’est de toujours souffrir pour Jésus. La vie passe si vite que vraiment il vaut mieux avoir une très belle couronne et un peu de mal que d’en avoir une ordinaire sans mal. Et puis, pour une souffrance supportée avec joie, quand je pense que pendant toute l’éternité on aimera mieux le Bon Dieu ! Puis en souffrant on peut sauver les âmes. Ah ! Pauline, si au moment de ma mort je pouvais avoir une âme à offrir à Jésus, que je serais heureuse ! Il y aurait une âme qui serait arrachée au feu de l’enfer et qui bénirait Dieu toute l’éternité. Ma petite sœur chérie, je vois que je ne t’ai pas encore parlé de ta lettre, qui m’a fait pourtant bien plaisir. O Pauline, je suis bien heureuse que le Bon Dieu m’ait donné une sœur comme toi, j’espère que tu prieras pour ta pauvre petite fille afin qu’elle corresponde aux grâces que Jésus veut bien lui faire ; elle a grand besoin de ton aide car elle est bien peu ce qu’elle voudrait être. » [54].

Bien que trois mois séparent cette lettre du 25 novembre 87 [55], elles sont très liées dans la dynamique. Thérèse a subi de multiples contretemps jusqu’à l’ajournement de son entrée au Carmel. Et voici sa réaction généreuse : « Je trouve que les épreuves aident beaucoup à se détacher de la terre, elles font regarder plus haut que ce monde. Ici-bas, rien ne peut nous satisfaire, on ne peut goûter un peu de repos qu’en étant prête à faire la volonté du Bon Dieu. ».

Voilà le sens des épreuves pour Thérèse. Elles ne sont pas là comme des obstacles, des empêchements, mais comme des instruments placés là pour libérer le cœur. Le repos ne se trouve pas pour elle dans les plaisirs et les joies de ce monde, mais dans l’abandon à la volonté de Dieu, que cela soit souffrance, comme joie. Il y a là, dans cette dynamique, tout l’espace entre le choix de sa propre volonté et celle de Dieu. Thérèse, sur le conseil de sa sœur, a fait ce qu’elle a pu, et elle s’est engagée de toute sa volonté. Maintenant, elle est semblable au navire qui « a du mal à arriver au port », elle sait où il se trouve, mais il ne dépend pas d’elle de pouvoir y entrer, il lui faut s’abandonner, consentir librement à ce qui la dépasse.

Un énorme travail de purification s’est opéré en Thérèse, très volontaire, sachant ce qu’elle voulait. Une autre dynamique est à l’œuvre maintenant. La réalité est là qui résiste, mais son désir de vocation n’est pas ébranlé. Malgré les coups et sa volonté propre, elle n’éprouve aucune rébellion. C’est déjà une certaine forme d’humilité que de ne pas se rebeller contre les événements de la vie et tout recevoir de Dieu, le malheur comme le bonheur. L’énergie qu’elle aurait pu investir dans la révolte, elle l’oriente, confiante, dans une dynamique apostolique. Elle est déjà dans cette dynamique de la vie théologale, dans cette dynamique de l’union totale à Dieu pour sauver les âmes. Tout sert à Thérèse désormais, le bonheur comme le malheur. Elle est là au pied de la croix pour sauver les âmes et répandre sur elles le sang de Jésus [56] . Elle est là dans les mains de son Seigneur, abandonnée et consentante à tout ce qui lui arrive pour l’offrir à Jésus.

Il y a quelque chose qui nous gêne cependant et provoque probablement en nous un mal être dans cette lettre, c’est son rapport à la souffrance. Comment peut-elle aimer la souffrance ? N’y a-t-il pas une dérive malsaine, comme une sorte de masochisme ? Et la façon dont elle parle de Dieu, de « sa douce main qui frappe » ne porte-t-elle pas une certaine vision d’un Dieu sadique ? Dieu serait-il responsable de ce qui se passe ? des souffrances de Thérèse ? Comment le comprendre ? Quand elle dit « je désire », « j’aime souffrir » faut-il voir le sens premier que nous donnons à ces mots ?

Thérèse souffre pour Jésus, pour le consoler, pour être auprès de lui. Tout est converti en acte d’offrande, mais exige d’abord de sa part un grand acte de foi. De plus, dans cette offrande, il y a un dépassement d’elle-même, de sa sensibilité maladive. Thérèse est sur la pente ascendante du don de soi et continue sur la lancée de Noël 86… Elle n’est plus enfermée sur elle-même, mais trouve la force pour se dépasser. Un religieux, vers la fin de sa vie, alors qu’il était atteint d’un zona facial, maladie qui est assez douloureuse, répondait : "à quoi pourrait servir la vie si l’on ne pouvait croître en amour". Par cela, il disait la façon dont il assumait sa souffrance en la dépassant par l’offrande de lui-même. C’est alors que l’âme grandit.

Face à la souffrance (et ne pensons pas immédiatement à la souffrance paroxystique, mais regardons notre quotidien), lorsqu’elle ne peut être maîtrisée, quelle attitude avoir ? Se révolter, cela ne l’empêchera pas d’agir et l’on est en danger de se refermer sur soi, s’aigrir. Composer avec elle, l’accepter ? Cela peut ouvrir la voie à une autre dimension et rendre plus proche de nos frères en humanité… Mais il y a plus avec Thérèse, c’est l’offrir en communion avec l’humanité entière pour sauver les âmes, comme Jésus s’est lui-même offert sur la croix.

Par elle-même la souffrance est absurde et elle vient détruire la création. Et Jésus vient soigner les malades, les délivrer de leur souffrance. Il envoie ses disciples continuer son œuvre. La souffrance par elle-même n’est pas bénie de Dieu puisqu’il vient nous en libérer. Cela n’empêche que tout le monde a ou aura à faire avec la souffrance. S’il faut la combattre, il n’en est pas moins vrai qu’elle doit être traversée car la guérison ne sera jamais immédiate. Or Thérèse trouve là le moyen de conquérir son âme, de dépasser son trouble intérieur, vaincre sa sensibilité. Elle fait feu de tout bois, comme l’on dit, pour vivre son apostolat et porter la souffrance de ses frères en humanité,… et veut du bois pour le feu. Thérèse accueille ce qui lui est donné, elle ne crée pas elle-même de souffrance inutile (ça ressort plus clairement à la fin de sa vie [57], elle se démarque même d’une « culture » ambiante). Mais il y a une autre dimension, celle de ses désirs, et là elle n’hésite pas à dire à son Seigneur qu’elle est prête à tout souffrir pour lui, c’est la simple expression de son amour… la souffrance ou la mort consenties, cela n’a-t-il pas toujours fait partie du langage de l’amour ? Le désir d’un amour qui dure toujours n’est-il pas inscrit dans le cœur de tout homme ? Thérèse, c’est Jésus qu’elle aime !

Je n’ai pu trouver nulle créature Qui m’aimât toujours, sans jamais mourir Il me faut un Dieu prenant ma nature Devenant mon frère et pouvant souffrir ! [58] Ce qui s’ouvre à elle dans la foi va plus loin encore : à travers ses souffrances, à travers l’intime de son cœur, Thérèse a rencontré Jésus dans son offrande au Père, et elle sait quelque chose du chemin qu’il a ouvert sur la Croix pour la vie de tous les hommes…

Il faut faire attention à cette dimension de la souffrance qui recherchée pour elle-même est plus proche de la fragilité psychologique que de la sainteté. Ici comme partout dans la vie spirituelle, les actes doivent être ordonnés à une plus grande charité. A quoi bon souffrir si c’est pour ne pas savoir s’aimer, ni du coup savoir aimer son prochain et Dieu en tout être humain ? A quoi bon souffrir si c’est pour entrer dans une sorte de compétition avec soi-même, en se mirant dans une sorte de complaisance narcissique, et se demandant jusqu’où pouvoir se dépasser ? Comme certains grands sportifs… Mais où se situe cette ouverture à plus de compassion pour les hommes ? Chez Thérèse tout est orienté vers un plus grand amour, pour sauver des âmes, pour consoler Jésus… Evidemment le sentier sur lequel elle marche serait étroit si elle s’y avançait toute seule, ce serait bravoure, or tel n’est pas son cas [59] : « Je n’ai nullement peur des derniers combats ni des souffrances, si grandes qu’elles soient, de la maladie. Le bon Dieu m’a a toujours secourue ; il m’a aidée et conduite par la main dès ma plus tendre enfance… je compte sur lui. Je suis assurée qu’il me continuera son secours jusqu’à la fin. ».

Il y a des « terres » où il serait présomptueux et dangereux de s’aventurer seul.. Cependant la fin de la lettre : « elle est bien peu ce qu’elle voudrait être » en dit bien long sur ses difficultés. Tout cela ne doit pas se faire sans combat… et sans échecs ! Mais avec Thérèse tout est repris dans l’offrande d’elle-même.

2II - Du jardin protégé des Buissonnets au port du Carmel.2

Après l’entrée au carmel elle écrit à sa sœur Marie : « Vous qui êtes un AIGLE appelé à planer dans les hauteurs et à fixer le soleil priez pour le petit roseau 4 si faible qui est dans le fond de la vallée, le moindre souffle le fait plier. » [60]

Écrits suggestifs. Thérèse entre au carmel, mais si elle y retrouve ses sœurs, ce n’est plus les Buissonets. Là, elle était dans un lieu clos, où elle était la petite reine et, jusqu’à une certaine période, vers ses treize ans, un peu même une poupée dont on s’occupait et que l’on choyait [61]. Elle entre au Carmel, c’est-à-dire un autre monde clos. La clôture n’est pas là pour se protéger du monde en se mettant à part. Non, la vie religieuse n’est pas une protection, mais elle est une plongée dans les "histoires humaines" et ses propres histoires. C’est une autre sorte de combat avec l’ange d’où l’être humain sort boiteux, mais béni de Dieu. Il en sort plus vulnérable dans sa vie humaine, mais plus fort de la vie de Dieu. Si du moins l’âme joue le jeu de la vie religieuse. Car en tout lieux il y a maintes occasions de fuir, de se fuir, même sous le couvert des plus beaux principes.

Thérèse entre là comme dans une fournaise. C’est-à-dire qu’elle rencontre des personnes différentes d’elles sur tous les points. Dans la vie religieuse, c’est surtout la rencontre de l’autre qui constitue le fond de l’ascèse, du travail sur soi. C’est la rencontre de l’autre avec une culture, des habitudes, des fragilités humaines tout aussi importantes que les miennes, mais différentes et pas forcément complémentaires. Cette rencontre est source de richesses à tous les niveaux et permet de s’ouvrir à des mondes nouveaux. Mais c’est au prix de l’Evangile, de la suite du Christ qui m’apprend à dépasser mes failles et m’ouvre à l’amour fraternel. C’est donc source de travail sur soi, de dépassement de ses propres sentiments, assurances, certitudes. Cela invite à se libérer de son égocentrisme, une « mort à soi » pour entrer dans la terre de l’autre… et la terre de l’Autre.

Les épreuves ne lui sont pas épargnées et elles touchent Thérèse là où elle est le plus sensible, dans les relations avec ses sœurs avec qui elle doit arriver à se resituer. Elle n’est plus la petite fille des Buissonnets, le bébé que l’on protège, mais elle est cette combattante qui veut grandir et accéder à la maturité humaine et plus encore à la maturité spirituelle : « A force de vous voir recommencer presque tous les soirs la même chose, cela finit par me miner de chagrin et c’est pour cela que je pleure puisque vous ne m’écoutez plus jamais. » ou bien « Tout ce que je puis vous dire, c’est que vous me faites bien de la peine. Ah ! quand je pense que vous me refusez de prendre cette heure de repos (…) Moi qui ne peux plus rien vous donner comme je le faisais chez nous quand je vous sentais fatiguée (…) Mais puisque vous ne voulez rien faire de ce que je vous dis, moi qui vous aime tant, eh bien, faites comme vous voudrez sur tout. J’ai le cœur bien gros. » [62].

On devine la pression psychologique que de telles relations peuvent exercer dans un milieu confiné. Et bien Thérèse réussit à résister et surtout à s’affirmer dans son indépendance. Mais cela n’a pas dû être facile. Là, la sensibilité de Thérèse est éprouvée et d’une façon particulière puisqu’elle change complètement de milieu et qu’elle a tout à apprendre. Là, dans cette purification de sa sensibilité, elle a de quoi à offrir au Seigneur, de quoi s’unir à lui dans sa passion pour tout transformer en charité. Elle n’a jamais travaillé, et elle a tout à apprendre, ce qui parfois peut toucher la patience d’autre religieuse qui ont d’autres vécus et les pousser à des réactions d’agacement. Ah les piqûres d’épingles gémit Thérèse ! : « Oui, je les désire, ces angoisses du cœur, ces coups d’épingles dont parle l’agneau ; qu’importe au petit roseau de plier. il n’a pas peur de se rompre, car il a été planté au bord des eaux ; au (1v ) lieu d aller toucher la terre quand il plie il ne rencontre qu’une onde bienfaisante qui le fortifie et lui fait désirer qu’un autre orage vienne à passer sur sa frêle tête. C’est sa faiblesse qui fait toute sa confiance il ne saurait se briser puisque quelque chose qui lui arrive, il ne veut voir que la douce main de son Jésus. Quelquefois les petits coups de vent sont plus insupportables au roseau que les grandes tempêtes, car alors il va se retremper dans son ruisseau chéri, mais les petits coups de vent ne le font pas plier assez bas ce sont les piqûres d’épingles.. Mais rien de trop à souffrir pour conquérir la palme… » [63]

Il n’y a dans ce quotidien rien d’extraordinaire et chacun de nous peut le vivre, le vit dans son travail, dans son foyer, dans sa communauté où nous pouvons rencontrer des relations difficiles à assumer. On peut être tour à tour blessant et blessé. Ce qui n’est pas ordinaire, c’est la façon dont elle tourne tout cela en offrande, sans repli sur elle-même. C’est là qu’elle est d’une grande santé. Pour le dire autrement, "elle ne se fait pas de nœuds" ! Avec une sensibilité comme la sienne, sa fragilité humaine, elle aurait eu tout pour s’enfermer dans ses blessures, dans ce qui aurait pu être blessant pour elle. Non, il y a une force en elle qui la fait déborder et se mettre aux pieds du Crucifié et s’unir à sa passion et à sa force de résurrection à partir du quotidien de sa vie.

Dans cette lettre, Thérèse nous renvoie à une autre réalité de son quotidien qui rejoint ce que nous vivons tous. Comme elle, il nous est souvent plus facile de traverser une tempête, que de vivre les contrariétés quotidiennes de notre vie. Lorsque l’épreuve est grande, nous sommes souvent dépassés et cherchons le secours ailleurs. Avec Thérèse, c’est aux pieds de Jésus. Mais dans les épreuves plus banales, nous sommes souvent seuls dans le combat, et cela peu en être d’autant plus dangereux. A la longue, et s’y l’on n’y prend gard, l’édifice peut se rompre…

Avant la grâce de Noël, Thérèse se serait effondrée, maintenant, elle parcourt un combat de géant, mais d’une façon inaperçue, dans le quotidien de sa vie de carmélite. C’est un combat contre elle-même qui se vit là, très profondément, contre sa sensibilité, contre ses scrupules. Mais c’est aussi un des enjeux de notre vie spirituelle, de celle de chaque chrétien. La plus grande des victoires n’est pas de gagner une guerre, ou une médaille olympique, mais de se vaincre, de grandir en charité, c’est ce que nous montre Thérèse. Elle est là, dans son carmel et vit au milieu de personnes qu’elle n’a pas choisies et qui sont parfois une épreuve difficile à supporter pour sa nature sensible. Thérèse a grandi dans un milieu protégé, dans une certaine finesse de vie. Au couvent, elle rencontre des religieuses qui ont un autre vécu, qui ont une certaine rudesse d’esprit ou de tempérament. Elle rencontre des personnes qui ont dû très tôt apprendre à travailler de leurs mains, ce que ne sait pas faire Thérèse. Elle est donc dans un milieu où elle doit faire face à de multiples nouveautés qu’elle doit découvrir ce qui lui procure souffrance voire humiliations.

 [64] : « Petit agneau chéri de Jésus, Merci !… Si vous saviez comme votre petit mot me fait plaisir !… Demandez à Jésus que je sois bien généreuse pendant ma retraite, il me crible de piqûres d’épingles, la pauvre petite balle n’en peut plus, de toutes parts elle a de tout petits trous qui la font plus souffrir que si elle n’en avait qu’un grand !… Rien auprès de Jésus, sécheresse !… Sommeil !… Mais au moins c’est le silence !… le silence fait du bien à l’âme… Mais les créatures, oh ! les créatures !… La petite balle en tressaille !… Comprenez le jouet de Jésus !… Quand c’est le doux ami qui pique lui-même sa balle, la souffrance n’est que douceur, sa main est si douce !… Mais les créatures !… Celles qui m’entourent sont bien bonnes, mais (1v ) il y a je ne sais quoi qui me repousse !… Je ne puis vous faire d’explication, comprenez votre petite âme. Je suis pourtant bien heureuse, heureuse de souffrir ce que Jésus veut que je souffre, si il ne pique pas directement sa petite balle, c’est bien lui qui conduit la main qui la pique. Puisque Jésus veut dormir pourquoi l’en empêcherais-je ? je suis trop heureuse qu’il ne se gêne pas avec moi, il me montre que je ne suis pas une étrangère. » [65]

Elle ne cherche pas à dire qu’elle a raison ni à prouver que l’autre a tort, elle ne raconte pas d’histoires non plus, ça l’a blessée, ce sont des « piqûres d’épingle », elle accueille la réalité douloureuse, ne se referme pas pour autant… On ne peux pas s’empêcher de penser au Christ Roi se laissant déposséder par les hommes et glorifié par Dieu : l’attitude de Thérèse dès ici-bas lui gagne l’amitié de ses sœurs et ouvre un chemin de paix…

Pauline voyait juste en lui écrivant : « Tu souffriras bien dans ta vie, ton cœur est particulièrement fait pour souffrir, mais quand Jésus est là, quand c’est lui-même qui envoie sa petite balle au milieu des épines, les épines se changent en fleur… » Les fleurs symbolisent la paix et la joie profondes du cœur au sein même des épreuves.

2III - Il fit de moi un pêcheur d’âmes.2

Jésus ne regarde pas à la grandeur des actions mais à l’amour qui les produit. Avec sa sœur Céline c’est l’épreuve de la séparation. Elles étaient devenues sœur d’âme et marchaient main dans la main à la suite du Christ et puis Thérèse se trouve maintenant "loin". Céline éprouve la solitude et doit affronter de multiples soucis .

« Bonne Fête !… Quel chagrin pour ta pauvre Céline de ne pouvoir te la souhaiter comme les autres années. Je ne puis me faire à être séparée de toi, hier j’ai versé des larmes bien amères aux pieds de Jésus… Oui je pleure souvent, moi qu autrefois, jamais ne versais de larmes, elles sont maintenant toujours prêtes à couler et je crois que plus cela va plus je sens notre séparation. Je me trouve sans appui, sans conseil. Quelle conformité de pensées, d’affections, quels doux épanchements nous avions ensemble et tout cela est passé ! Ici je n’ai pas de soutiens… Thérèse ! Est-ce ainsi qu’on souhaite une fête ! Ne t’afflige pas de mes plaintes, Jésus est là ! Il doit me tenir lieu de tout. Quand il est absent, c’est alors qu’il faut dire avec St François Xavier : "l’absence de la Croix, c’est l’absence de la vie." Ou bien encore : "Ne cessez pas un instant de souffrir et vous ne cesserez pas un instant d’aimer. » [66]

Ce que nous apercevons d’abord, c’est la dépression traversée par Céline. Elle doit vivre le deuil de ses relations avec sa sœur. Ainsi encore dans cette lettre : « Ma Thérèse, en ton absence tout ici est exil ; de plus en plus je souffre de notre séparation, souvent je me retiens pour ne pas pleurer… » [67] et Céline confiera plus tard : « la maladie de notre cher petit Père s’aggravant de jour en jour, je passais par beaucoup d’émotions et de souffrances intimes. » [68] Et l’on peut penser que Thérèse a pu partager les mêmes sentiments même si nous n’en avons pas de trace écrite.

D’autre part nous découvrons leur univers spirituel ouvert à la passion de Jésus. Pour être près de Jésus et c’est un thème de l’époque, il faut souffrir, il faut (ce n’est pas dans cette lettre) mériter, gagner son Ciel. Il y a quelque chose de dur dans la résignation de Céline, comme s’il fallait tenir « à coup de poigne ». Regardons la réponse de Thérèse : « Ma Céline chérie. C’est donc demain le jour de ta fête ! 1 oh ! que je voudrais être la première à te la souhaiter ! si cela n’est pas possible. du moins je puis le faire dans mon cœur. Pour ta fête, que veux-tu que je t’offre ? si je m’écoutais je demanderais à Jésus de m’envoyer tous les chagrins, toutes les tristesses, les ennuis de la vie de ma Céline chérie, mais vois-tu, je ne m’écoute pas car j’aurais peur que (1v ) Jésus me dise que je suis une égoïste : je voudrais qu’il me donne tout ce qu’il a de meilleur sans en laisser un peu pour sa petite fiancée qu’il aime tant. C’est pour lui prouver son amour qu’il lui fait sentir la séparation 2 aussi je ne peux demander cela à Jésus. Et puis il est si riche, si riche. qu’il a bien de quoi nous enrichir toutes les deux.. Quand on pense que si le bon Dieu nous donnait l’univers tout entier, avec tous ses trésors cela ne serait pas comparable à la plus légère souffrance. Quelle grâce quand le matin nous ne nous sentons aucun courage, aucune force pour pratiquer la vertu, c’est alors le moment de mettre la cognée à la racine de l’arbre ; 3 au lieu de perdre son temps à ramasser quelques petites paillettes, on puise dans (2r ) les diamants. quel profit à la fin du jour… il est vrai que quelquefois nous dédaignons pendant quelques instants d’amasser nos trésors, c’est alors le moment difficile, on est tenté de laisser tout là, mais dans un acte d’amour même pas senti, tout est réparé et au-delà, Jésus sourit. il nous aide sans en avoir l’air. et les larmes que lui font verser les méchants sont essuyées par notre pauvre et faible petit amour. L’amour peut tout faire, les choses les plus impossibles ne lui semblent pas difficiles. 4 Jésus ne regarde pas autant à la grandeur des actions ni même à leur difficulté qu’à l’amour qui fait faire ces actes… » [69].

Thérèse place sa sœur au pied de la croix, elle ne fait aucune analyse des sentiments de Céline. Elle l’invite à se dépasser dans l’offrande d’elle-même mais avec plus de souplesse tout en maintenant une certaine énergie. Son style peut nous déplaire, voire nous faire un peu peur, mais il vaut la peine de relire cette lettre avec un peu de distance et nous la verrons sous un autre jour, plein d’espérance et nous la trouverons accessible.

Il est vrai que nous aurions d’autres façons d’aborder le problème de la séparation. Mais Thérèse vit de sa grâce de Noël 86 : « Comme ses apôtres, je pouvais Lui dire : "Seigneur, j’ai pêché toute la nuit sans rien prendre." Lc 5,4-10 Plus miséricordieux encore pour moi qu’Il ne le fut pour ses disciples, Jésus prit Lui-même le filet, le jeta et le retira rempli de poissons… Il fit de moi un pêcheur d’âmes, je sentis un grand désir de travailler à la conversion des pécheurs, désir que je n’avais senti aussi vivement… Je sentis en un mot la charité entrer dans mon cœur, le besoin de m’oublier pour faire plaisir 186 et depuis lors je fus heureuse !… Un Dimanche 187 en regardant une photographie de Notre Seigneur en Croix, je fus frappée par le sang qui tombait d’une de ses mains Divines, j’éprouvai une grande peine en pensant que ce sang tombait à terre sans que personne s’empresse de le recueillir, et je résolus de me tenir en esprit au pied de Croix pour recevoir la Divine rosée 188 qui en découlait, comprenant qu’il me faudrait ensuite la répandre sur les âmes… Le cri de Jésus sur la Croix retentissait aussi continuellement dans mon cœur : "J’ai soif !" Jn 19,28 189 Ces paroles allumaient en moi une ardeur inconnue et très vive… Je voulais donner à boire à mon Bien-Aimé et je me sentais moi-même dévorée de la soif des âmes… Ce n’était pas encore les âmes de prêtres 190 qui m’attiraient, mais celles des grands pécheurs, je brûlais du désir de les arracher aux flammes éternelles… » [70].

Thérèse est là en toute sa vie, désormais. Elle invite Céline à participer au même dynamisme et tout ce qui lui arrive est aussitôt placé aux pieds du Seigneur. C’est de cette façon qu’elle conçoit son activité d’apôtre et de pécheur d’âme en participant à la passion de Jésus. On perçoit que Céline peine un peu à suivre avec la même ardeur Thérèse. Elle est prise par la tristesse de la séparation et a du mal à assumer la solitude qu’elle traverse.

Ce chemin de solitude Jésus le fera également faire à sa mère. Il lui demandera de prendre de la distance, lui fera comprendre qu’il n’est pas que son fils. Au recouvrement au Temple lorsqu’il s’étonne de la frayeur de Joseph et de Marie après trois jours de fugue et qu’ils le retrouvent tranquillement installé avec les docteurs de la loi : je dois être avec mon Père. A plusieurs reprises dans l’Evangile Jésus met de la distance, une forme de séparation, entre sa mère et lui. Ce n’est pas par ingratitude, c’est par souci de clarté dans la relation. Jésus n’est pas pour Marie seulement, il est pour l’humanité.

Entre Thérèse et Céline, il en est peut être un peu ainsi et leur relation si intime va devoir se purifier. Il ne s’agit pas de renoncer à toute relation, mais seulement de les purifier pour qu’elles puissent être plus profonde. Ce qu’ajoute Thérèse, c’est que dans ce chemin elle peut s’unir à Jésus et vivre ses souffrances en se dépassant, en dépassant sa tristesse pour l’offrir au Seigneur et coopérer ainsi au salut des âmes. Il ne s’agit pas de s’engager dans des actes héroïques, mais en fait de consentir au réel, de profiter des aléas de la vie pour les transformer en acte d’offrande. C’est en fait, d’une façon indirecte à un chemin d’incarnation qu’elle invite. Au lieu de fuir la réalité, par cet acte d’offrande, elle invite à assumer chaque instant de la vie, mais d’une vie non plus centrée sur soi, ses plaisirs, mais offerte. C’est à un décentrement de soi-même que pousse Thérèse et en cela il y a de la santé car c’est un vrai courant de vie qui s’ouvre alors en elle et par elle… Comme si désormais le don de Dieu pouvait affluer en elle et se donner à travers elle ? Quel est alors pour nous le sens de l’Incarnation ?

Par cet accueil des souffrances Thérèse montre qu’elle n’est pas insensible, mais que loin de se durcir son cœur reste très présent au monde, à ce qui l’entoure. Ce n’est pas parce qu’elle souffre avec intensité que son cœur se durcit, qu’elle se recroqueville sur elle-même. Non, sa façon de communier par ce qu’elle vit aux souffrances du Christ l’aide à rester humaine, à accueillir sa sensibilité. Mais ce n’est pas une sensibilité lovée sur elle-même. Elle est vécue au pied de la croix en un geste de partage et d’offrande. Elle est vécue au pied de la croix en un geste de communion à l’humanité par Jésus. C’est ce qu’elle vivra au cours d’un des évènements les plus douloureux de sa vie et de la vie de ses sœurs avec la maladie de son père.

2IV - Sa plus grande souffrance.2

Pour sentir cela, il faut sentir toute l’affection qu’elle lui porte : « Quand je pense toi mon petit Père chéri je pense naturellement au bon Dieu, car il me semble qu’il est impossible de voir quelqu’un de plus saint que toi sur la terre. Plus je vais, mon petit Père chéri, plus je t’aime, je ne sais pas comment cela se fait, mais c’est la vérité, je me demande ce que cela sera à la fin de (2v ) ma vie…. Jésus le Roi du Ciel, en me prenant pour lui, ne m’a pas enlevée à mon saint Roi de la terre, oh ! non, toujours, si mon petit Père chéri le veut bien et ne m’en trouve pas trop indigne, je resterai : La Reine à Papa. La perle fine t’embrasse bien fort. Adieu et à bientôt mon Roi chéri… ».

Or, en juin 88 M.Martin commence à donner des signes de faiblesses, il fugue quatre jours. Sa disparition met en émoi toute la petite troupe des sœurs Martin et Mme Guérin écrit : « Calmez donc votre grande douleur, je vous en prie, je regrette que vous ayez vu la dépêche de ce matin, puisqu’elle vous a fait tant de mal. Je me suis consultée un instant, mais je me suis dit que vous alliez prier encore davantage, si vous le pouvez et alors je l’ai envoyée. Mais je vous en prie, ne poussez pas les choses encore à l’excès… » [71].

Une grave rechute se produit à Honfleur le 31 octobre 88 et Céline écrit le jour même à ses sœurs : « Non, point de paroles, point d’expression pour redire nos angoisses et nos déchirements… Ce n’est pas un glaive mais mille qui viennent avec leur dard empoisonné s’enfoncer l’un après l’autre dans la plaie béante de mon cœur…Oh que papa me fait pitié, je vois qu’il souffre beaucoup » [72].

Souffrances qui trouveront échos tout particulièrement dans le cœur de Thérèse. Il faut ici oser lire la lettre de "consolation" que lui envoie sa sœur aînée, Sr Marie des Anges : « …J’ai senti de suite hier à l’avant chœur qu’un glaive de douleur avait transpercé votre pauvre cœur !… Il faut espérer conte toute espérance et prier Celui qui peut tout, il est si bon notre Jésus même lorsqu’il nous éprouve ! Oh ! Comme il aime en ce moment sa petite fiancée chérie ; pour être caché il ne la guette que mieux, et son œil divin autant que son cœur Sacré ne perds aucune de ses angoisses qui la font tant mériter. La toilette de noce n’était pas assez belle… Jésus est un époux de sang… laissez l’Enfant Jésus jouer avec sa balle si chère, souriez lui encore, souriez lui toujours, aimez-le d’autant plus qu’il vous fera plus souffrir… » [73].

Nous sommes là immergés dans la spiritualité de l’époque et ce langage peut nous heurter à juste titre. Comment pourrions-nous écrire ce genre de lignes ? La souffrance reste un mystère, elle n’en demeure pas moins absurde et rendre Dieu responsable de ce genre d’épreuve est scandaleux. Comme s’il voulait notre souffrance, comme s’il prenait plaisir à notre souffrance ! Ce n’est pas une petite balle qu’est Thérèse, mais la souris dans les griffes d’un chat !…

Mais que fait-on du crucifié ? Que fait-on de celui qui n’a pas arrêté de soulager la souffrance de ses frères ? Où trouve-t-on que Jésus bénisse la souffrance ? Autre chose est d’assumer la souffrance traversée, autre chose d’offrir cette souffrance et de communier à la souffrance de l’humanité. Il faut reprendre les Évangiles pour y percevoir que Dieu lui-même est atteint dans nos souffrances humaines, le premier atteint. Nulle part nous le voyons jouir ou prendre plaisir à nos souffrances. Ce qui le fait souffrir et qui va l’amener sur la croix, c’est l’affrontement à nos humanités blessées, fermées, repliées sur elles-mêmes. Et c’est aussi cela qui nous fait souffrir et bien souvent nous crucifie nous aussi. Et que fait Dieu alors ? Il marche avec nous et voudrait nous aider à traverser les épreuves pour en faire, non pas des impasses, mais les ouvrir en chemins de vie. Car l’épreuve qui détruit ne peut être voulue par Dieu. Ce qu’il veut c’est que l’épreuve une fois traversée ouvre nos cœurs à plus d’humilité, d’humanité, de compassion, d’abandon. Ce qu’il veut c’est que nous entrions dans une foi plus pure avec lui, une communion plus grande à son désir d’aider l’humanité.

C’est avec ces précautions là que l’on peut aussi lire la lettre "d’encouragement" de Thérèse à son Père : « Mon petit Père chéri, Ta Reine pense continuellement à toi, et elle prie toute la journée pour son Roi. Je suis bien heureuse dans le doux nid du Carmel et ne désire plus rien sur la terre, excepté de voir mon Roi chéri tout à fait guéri, mais je sais bien pourquoi le bon Dieu nous envoie cette épreuve, c’est pour que nous gagnions le (1v ) beau Ciel il sait que notre Père chéri est tout ce que nous aimons le plus sur la terre mais il sait bien aussi qu’il faut souffrir pour gagner la vie éternelle, et c’est pour cela qu’il nous éprouve dans tout ce que nous avons de plus cher. » [74].

Il y a quelque chose de surnaturel avec l’épreuve de M. Martin et de la façon dont Thérèse y participe car toute petite elle avait été avertie en songe de ce qui allait se passer et comme préparée à cette épreuve. Relisons ce long passage de ses souvenirs qu’elle partage dans le Ms A : [75].

« Papa était en voyage depuis plusieurs jours, il devait encore s’en écouler deux avant son retour. Il pouvait être deux ou trois heures de l’après-midi, le soleil brillait d’un vif éclat et toute la nature semblait en fête. Je me trouvais seule à la fenêtre d’une mansarde donnant sur le grand jardin, je regardais devant moi, l’esprit occupé de pensées riantes, quand je vis devant la buanderie qui se trouvait juste en face, un homme vêtu absolument comme Papa, ayant la même taille et la même démarche, seulement il était beaucoup plus courbé… Sa tête était couverte 69 d’une espèce de tablier de couleur indécise en sorte que je ne pus voir son visage. Il portait un chapeau semblable à ceux de Papa. Je le vis s’avancer d’un pas régulier, longeant mon petit jardin… Aussitôt un sentiment de frayeur surnaturelle envahit mon âme, mais en un instant je réfléchis que sans doute Papa était de retour et qu’il se cachait afin de me surprendre, alors j’appelai bien haut d’une voix tremblante d’émotion : - "Papa, Papa !…" Mais le mystérieux personnage ne paraissant pas m’entendre, continua sa marche régulière sans même se détourner, le suivant des yeux je le vis se diriger vers le bosquet qui coupait la grande allée en deux, je m’attendais à le voir reparaître de l’autre côté des grands arbres, mais la vision prophétique s’était évanouie !… Tout ceci ne dura qu’un instant, mais se grava si profondément en mon cœur qu’aujourd’hui, après 15 ans… le souvenir m’en est aussi présent que si la vision était encore devant mes yeux… Marie était avec vous, ma Mère, dans une chambre communiquant avec celle où je me trouvais, m’entendant appeler Papa, elle ressentit une impression de frayeur, sentant, m’a-t-elle dit depuis, qu’il devait se passer quelque chose d’extraordinaire, sans me laisser voir son émotion elle accourut auprès de moi, me demandant ce qui me prenait d’appeler Papa qui était à Alençon, je racontai alors ce que je venais de voir. Pour me rassurer Marie me dit que c’était sans doute Victoire qui pour me faire peur s’était caché la tête avec son tablier, mais interrogée Victoire assura n’avoir pas quitté sa cuisine, d’ailleurs, j’étais bien sûre d’avoir vu un homme et que cet homme avait la tournure de Papa, alors nous allâmes toutes les trois derrière le massif d’arbres, mais n’ayant trouvé aucune marque indiquant le passage de quelqu’un, vous m’avez dit de ne plus penser à cela… Ne plus y penser n’était pas en mon pouvoir, bien souvent mon imagination me représenta la scène mystérieuse que j’avais vue… bien souvent j’ai cherché à lever le voile qui m’en dérobait le sens, car j’en gardai au fond du cœur la conviction intime, cette vision avait un sens qui devait m’être révélé un jour… Ce jour s’est fait longtemps attendre mais après 14 ans le Bon Dieu a lui-même déchiré le voile mystérieux. Etant en licence avec Sr Marie du Sacré Cœur, nous parlions comme toujours des choses de l’autre vie et de nos souvenirs d’enfance, quand je lui rappelai la vision que j’avais eue à l’age de 6 à 7 ans, tout à coup en rapportant les détails de cette scène étrange, nous comprîmes en même temps ce qu’elle signifiait… C’était bien Papa que j’avais vu, s’avançant courbé par l’âge… C’était bien lui portant sur son visage vénérable, sur sa tête blanchie, le signe de sa glorieuse épreuve… 70 Comme la Face Adorable de Jésus qui fut voilée pendant sa passion, Lc 22,64 ; Mt 25,21 ainsi la face de son fidèle serviteur devait être voilée aux jours de ses douleurs, afin de pouvoir rayonner dans la Céleste Patrie auprès de son Seigneur, le Verbe Éternel… Jn 1,1 [76] C’est du sein de cette gloire ineffable, alors qu’il régnait dans le Ciel, que notre Père chéri nous a obtenu la grâce de comprendre la vision que sa petite reine avait eue à un âge où l’illusion n’est pas à craindre ! C’est du sein de la gloire qu’il nous a obtenu cette douce consolation de comprendre que 10 ans avant notre grande épreuve le Bon Dieu nous la montrait déjà, comme un Père fait entrevoir à ses enfants l’avenir glorieux qu’il leur prépare et se complaît à considérer d’avance les richesses sans prix qui doivent être leur partage… Ah ! pourquoi est-ce à moi que le Bon Dieu a donné cette lumière ? pourquoi a-t-il montré à une enfant si petite une chose qu’elle ne pouvait comprendre, une chose qui, si elle l’avait comprise, l’aurait fait mourir de douleur, pourquoi ?… C’est là un de ces mystères que sans doute nous comprendrons dans le Ciel et qui fera notre éternelle admiration !…Que le Bon Dieu est bon !… comme il proportionne les épreuves aux forces qu’Il nous donne. Jamais comme je viens de le dire je n’aurais pu supporter même la pensée des peines amères que l’avenir me réservait… Je ne pouvais pas même penser sans frémir que Papa pouvait mourir… Une fois il était monté sur le haut d’une échelle et comme je restais juste dessous il me cria : "Eloigne-toi paup’tit, si je tombe je vais t’écraser." En entendant cela je ressentis une révolte intérieure, au lieu de m’éloigner je me collai contre l’échelle en pensant : "Au moins si Papa tombe, je ne vais pas avoir la douleur de le voir mourir, puisque je vais mourir avec lui !" Je ne puis dire ce que j’aimais Papa, tout en lui me causait de l’admiration… ».

Le rapport à la souffrance, à l’épreuve n’est pas chose aisée. Faut-il voir ici comme une délicatesse du Seigneur pour préparer le cœur de Thérèse à quelque chose qui lui aurait été insurmontable ? C’est ainsi que nous oriente Thérèse et du coup cela nous invite à relire notre vie à notre tour pour y déceler la présence de Dieu dans les événements difficiles que nous avons traversés…

Le 10 janvier 89 Thérèse fait son entrée au noviciat et M. Martin a pu être présent. « Il fit l’admiration de tout le monde… Mais sa gloire d’un jour fut suivie d’une passion douloureuse… » [77] Le 12 février 89, M. Martin devra être hospitalisé enmaison de santé au Bon Sauveur de Caen (3000 malades plus ou moins fous). Il y restera trois ans.. Il avait des hallucinations jusqu’à prendre un revolver et menacer même Céline. A l’époque on ne savait pas diagnostiquer l’artériosclérose cérébrale. Ce sera une grande souffrance pour la famille, d’autant qu’on en rend Thérèse responsable à Lisieux par son entrée au Carmel. [78].

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D - Quelle joie ineffable de porter nos croix faiblement.

2I - "tu n’es pas un soldat mais un général.2

"Dans cette relecture du parcours des aléas de la vie de Thérèse, nous pouvons faire halte avec une lettre que Mère Marie de Gonzague lui adresse fin 88 : « Mon grain de sable chéri a ri de mon gros lot du panama comparé à sa petite humiliation… il faut que mon ange chéri sache bien que Jésus ne tient pas tant à la valeur, à la grandeur, à la grosseur du don qu’on Lui offre, qu’à la manière de lui offrir le présent : une toute petite humiliation bien reçue, acceptée avec joie, vaut plus au cœur de Jésus que toutes les plus grandes croix du monde, si il se niche dans leur acceptation un peu de recherche de soi-même, un petit grain de vanité, un tantinet d’amour propre, un iota de quelque chose indigne du cœur de Jésus !… » [79].

Voilà quelques mots bien venus et qui nous remettent dans l’axe de la spiritualité. C’est l’expérience du cœur humain et de ses ambiguïtés qui font écrire la prieure. On peut se rechercher en toute chose, même dans les plus grands sacrifices, les plus grandes souffrances. Et que font les sportifs de haut niveau ? Car pour atteindre les sommets, il faut beaucoup souffrir… On peut se faire pendre sur la croix par amour propre. On peut "jouer" le rôle de la victime, ou bien y trouver une façon de se mettre à la première place, au centre des regards ou des discussions, etc. . Or la suite du Christ est un autre chemin. Cette suite du Christ amène en fait à découvrir notre humanité profonde purifiée de tout retour sur soi, ouverte à un engagement pur. C’est à l’amour pur qu’il nous entraîne, à l’amour gratuit. Le message est clair pour Thérèse plongée avec ses sœurs en plein désarroi. Car elle souffre avec toute sa sensibilité.

On lit dans les notes de la Correspondance Générale : « Thérèse n’ignore pas que, dans Lisieux, d’aucuns la rendent responsable du malheur de son père, ébranlé par les départs successifs de ses filles pour le couvent. Sa souffrance est d’une acuité telle que, pendant un an, les noms de "père" ou de "papa" n’apparaissent plus que rarement dans la correspondance. Dans ces conjonctures, son courage force l’admiration de la communauté. Une sœur Aimée de Jésus, peu encline au lyrisme, le soulignera : "Sa force fut héroïque pendant l’épreuve de la maladie de son vénérable père, par son admirable soumission, et par son exactitude à se rendre aux exercices de Communauté, au moment où ses sœurs étaient absentes ; et elle nous parlait avec une sérénité parfaite, tandis que de grosses larmes qui lui échappaient montraient bien qu’elle n’était pas insensible à ces souffrances." » [80].

Et la lettre de fin janvier à Céline pour l’encourager à traverser l’épreuve en témoigne [81] . Une lettre pleine de poigne, pleine d’énergie combative qui se termine par : "tu n’es pas un soldat mais un général".

« Oui, chérie de mon cœur, Jésus est là avec sa croix ! 1 Privilégiée de son amour il veut te rendre semblable à lui, pourquoi t’effrayer de ne pas pouvoir porter cette croix sans faiblir ? Jésus sur la route du Calvaire est bien tombé trois fois et toi, pauvre petite enfant, tu ne serais pas semblable à ton époux, tu ne voudrais pas tomber 100 fois s’il le faut pour lui prouver ton amour en te relevant avec plus de force qu’avant ta chute ! Céline, il faut que Jésus t’aime d’un amour particulier pour t’éprouver ainsi. Sais-tu bien que j’en suis presque jalouse ? A ceux qui aiment plus il en donne plus, à ceux qui aiment moins il en donne moins !… 2 Mais tu ne sens pas ton amour pour ton époux, tu voudrais que ton cœur soit une flamme qui monte vers lui sans la plus légère fumée, 3 fais bien attention que la fumée qui t’environne n’est que pour toi ; pour t’ôter toute la vue de ton amour pour Jésus, la flamme n’est vue que de lui seul, au moins alors il l’a tout entière, car pour peu qu’il nous la montre un peu, vite l’amour-propre vient comme un fatal vent qui éteint tout !… (…) 4 Que nous font, à nous, les choses de cette terre… Serait-ce notre patrie que ce limon si peu digne d’une âme immortelle et que nous importe que de chétifs hommes coupent les moisissures qui poussent sur ce limon, plus notre cœur est au Ciel, moins nous sentons ces piqûres d’épingles… 5 Mais ne crois pas que ce ne soit une grâce et une grande de les sentir car alors notre vie est un martyre et un jour Jésus nous donnera la palme. Souffrir et être méprisé ! 6 quelle amertume mais quelle gloire ! Voilà la devise du Lys-Immortelle !… ».

Voilà une lettre bien impressionnante ! Il faudrait la prendre en son entier pour en percevoir tous les aspects. A chacun d’en faire sa nourriture, si du moins le message qu’elle porte n’est pas trop exigeant…

Thérèse a conscience que l’union à Jésus ne se fait pas que sur la montagne du Thabor, là où les apôtres sont pris dans la gloire de Jésus. C’est notre désir à tous de trouver le bonheur, la béatitude sans fin. Nous allons à Jésus pour y découvrir son amour, sa tendresse, pour trouver la vie en notre cœur. C’est une phase importante de la vie spirituelle. C’est le temps où le Fils Prodigue se blottit dans les bras du Père, temps de restauration et découverte du bonheur d’être enfant de Dieu, d’être promis à la vie éternelle. Puis Jésus percevant le temps où l’âme est suffisamment fortifiée l’invite à le suivre, à coopérer à son œuvre de rédemption. Il la prend par la main et l’invite à la suivre sur une autre montagne, celle du calvaire. Une montagne plus modeste que celle du Thabor, mais plus importante, un passage nécessaire à l’œuvre du salut en nous et pour l’humanité. L’union à Jésus ne se fait pas que dans la gloire, elle se fait aussi dans la communion à sa passion. Encore ne faut-il pas ici faire une fixation sur la souffrance. C’est au quotidien de nos vies que Jésus nous renvoie et nous attend. Il nous invite à y prendre notre croix, c’est-à-dire à l’assumer dans un amour plus grand comme un chemin de sanctification. C’est cela que Thérèse reprend en s’adressant à sa sœur Céline. Elle l’invite à sa façon à accepter d’accompagner leur père jusque dans la maladie jusqu’à cet hôpital, à aller jusqu’à accepter de le voir souffrir malgré la souffrance que cela lui impose. Il ne suffit pas de vibrer d’amour pour aimer Jésus, pour aimer ses frères ou sœurs. La flamme qui monte vers le Ciel sans la légère fumée est celle de l’amour senti. Mais à cette flamme se mêle la fumée de la souffrance qui vient faire oublier la force de la flamme, la souffrance prenant toute la place. Eh bien Thérèse encourage sa sœur à rester là, à se consumer là. Ici point de retour sur soi, point d’amour-propre. C’est le temps où Jésus est aimé pour lui-même.

Attention, dans cette suite de Jésus, rien d’extraordinaire. Ce que Thérèse et ses sœurs traversent c’est le lot de tout un chacun, un lot qui se conjugue avec autant de possibilités que d’expériences familiales, où nous sommes reliés à nos prochains non sans douleur. C’est la vie de tous les jours que Thérèse nous invite à transfigurer, à vivre dans l’union à Jésus. Au lieu d’être enfermés dans l’impasse de nos souffrances, Thérèse nous invite à les assumer et à les déposer au pied de la croix de Jésus. Rien de plus, rien d’impossible. S’il y a une distance entre ce que vit Thérèse et ce que nous vivons, c’est d’abord au niveau de l’intensité. Mais rien de rigide ici car les échecs et les chutes sur ce chemin sont assumés dans la Tendresse de Jésus. Celui-ci se contente de notre bonne volonté. Il ne faudrait par faire dans cette expérience la part de l’amour propre. Il ne s’agit pas de se transformer en super héros. Ce que Jésus attend surtout de notre part et dans toutes nos œuvres, c’est l’humilité. Autre différence, c’est la façon dont Thérèse est orientée par l’amour de Jésus. Elle vit sur terre, assume ses tâches, mais chez elle tout est orienté par l’union à Jésus sur la croix, par sa vocation apostolique qui est née à la suite de la guérison de Noël 86.

Comme cela a déjà été évoqué, ce que doivent endurer Thérèse et ses sœurs, ce sont aussi les commérages de quelques personnes de Lisieux qui considèrent que si monsieur Martin est malade, c’est de la faute de ses filles et surtout de Thérèse : elle n’aurait pas dû partir au Carmel. Thérèse en ressent du mépris. Eh bien au lieu de le refouler ou bien de le retourner en violence et de mépriser à son tour ceux qui la jugent, elle réussit, unie à Jésus, à affronter la réalité et à traverser cette épreuve dans la paix. C’est d’abord pour une guerre contre elle-même qu’elle est invitée à se lever. Et c’est bien la plus terrible des guerres. Lisons ce magnifique témoignage du patriarche Athénagoras [82] : « Et les pauvres en esprit ? Ce sont ceux qui ont cessé de voir dans leur moi le centre du monde — que ce moi soit individuel ou collectif — pour le voir en Dieu et dans le prochain. Ils se dépossèdent de tout, d’eux-mêmes à la limite. Et ils reçoivent à chaque instant leur existence de Dieu, comme une grâce. Où encore, laissez-moi employer le vocabulaire de la guerre. J’aime ce vocabulaire : j’ai fait la guerre, j’attaque, c’est ainsi que j’essaie de vivre. Mais je fais la guerre à moi-même, pour me désarmer. Pour lutter efficacement contre la guerre, contre le mal, il faut savoir intérioriser la guerre pour vaincre en soi le mal. Il faut mener la guerre la plus dure, qui est la guerre contre soi-même. Et là, il y a beaucoup de nationalisme ! Il faut arriver à se désarmer. J’ai mené cette guerre. Pendant des années et des années. Elle a été terrible. Mais maintenant, je suis désarmé. Je n’ai plus peur de rien, car « l’amour chasse la peur ». Je suis désarmé de la volonté d’avoir raison, de me justifier en disqualifiant les autres. Je ne suis plus sur mes gardes, jalousement crispé sur mes richesses. J’accueille et je partage. Je ne tiens pas particulièrement à mes idées, à mes projets. Si l’on m’en présente de meilleurs, je les accepte sans regret. Ou plutôt, non pas meilleurs, mais bons. Vous le savez, j’ai renoncé au comparatif… Ce qui est bon, le vrai, réel, où que ce soit, est toujours pour moi le meilleur. C’est pourquoi je n’ai plus peur. Quand on n’a plus rien, on n’a plus peur : "Qui nous séparera de l’amour du Christ ?" »

Voilà où nous conduit Thérèse et un peu plus loin encore car dans son offrande, elle s’unit à Jésus sur la croix dans son offrande rédemptrice. Unies à Jésus, nos souffrances, si petites soient-elles peuvent aider nos frères en allégeant les leurs.

2II - Souffrir en paix.2

La lettre suivante est de la même veine. Thérèse y insiste sur l’importance de la faiblesse dans cette suite du Christ : « Quel bonheur que cela coûte… Quelle joie ineffable de porter nos croix faiblement. Le Lys-Immortelle a-t-il compris le pauvre grain de sable ?(…) Le grain de sable veut se mettre à l’œuvre, sans joie, sans courage, sans force, et c’est tous ces titres qui lui faciliteront l’entreprise, il veut travailler par Amour. »

Invitation pour nous à comprendre qu’il ne s’agit pas d’être surhumain sur ce chemin là. Chacun a son lot d’épreuves. Thérèse invite simplement à les accueillir comme elles se présentent, sans chercher quelque retour d’amour propre ou de consolation. C’est la petitesse qui plait à Jésus, non l’exploit. Pourquoi ? C’est que cette « petitesse » n’est pas pour nous rabaisser, nous annihiler, mais elle nous ouvre à la réalité de notre relation à notre origine, à Celui qui est la vie en plénitude. Cette petitesse accepte de dépendre de Celui qui est à l’origine de toute chose. Elle est en fait pour une exaltation de notre vie car elle est en fait une ouverture et une participation à la vraie Vie.

Dans cette énergie dont fait preuve Thérèse, cette volonté farouche d’être avec Jésus sur la croix, plus loin que la désolation ou la souffrance, on sent la vie de Jésus en elle. L’énergie qui anime Thérèse vient d’ailleurs. Et l’on peut entendre à la suite de St Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi. Je n’annule pas le don de Dieu : car si la justice vient de la loi, c’est donc que le Christ est mort pour rien. » [83].

Et Céline de répondre : « … Je ne veux pas que tu t’appelles le petit grain de sable, parce que ce n’est pas vrai. Si tu persistes à te nommer ainsi, donne-moi alors le nom d’atome imperceptible et les choses seront justes. Moi, je viens toujours après toi : je suis un autre toi-même, mais toi tu es la réalité tandis que moi je ne suis que ton ombre. » [84].

Elle a bien conscience d’être dépassée par sa sœur et que quelque chose a changé depuis le temps où elles étaient toutes les deux ensemble aux Buissonets. La lettre du 15 mars [85] revient sur cet aspect. Thérèse invite Céline à être l’ombre non d’elle-même, mais de Jésus. Elle ne s’attribue rien et fait bien attention à placer sa sœur dans une dimension spirituelle orientée vers le Christ, sans chercher à s’interposer. Il est à noter que pour la première fois, elle signe son courrier avec la mention de la Ste Face.

Si les filles Martin souffrent de la maladie de leur père, elles ne sont pas les seules. Il semble que se dégage de lui une telle bonté qu’elle ne laisse pas le personnel soignant indifférent : « Sr Costard soigne papa absolument comme s’il était son père, hier elle pleurait en me donnant les nouvelles : "Voyez-vous, disait-elle, c’est déchirant de voir ce beau patriarche dans un pareil état, nous en sommes tristes, profondément peinées et notre personnel en est dans la consternation ; depuis le peu de temps qu’il est ici il a su se faire aimer, et puis, il a quelque chose de si vénérable ! Il porte sur lui un cachet pas ordinaire… On voit que c’est une épreuve, cela ne lui va pas d’avoir cette maladie et ce n’en est que plus pénible : » [86]

Animée de cette vie divine coulant dans les veines, la lettre du 4 avril montre Thérèse touchée par la dimension de la paix dans la souffrance : « Souffrons en paix… 2 J’avoue que ce mot de paix me semblait un peu fort, l’autre jour en y réfléchissant, j’ai trouvé le secret de souffrir en paix… Qui dit paix ne dit pas joie, ou du moins joie sentie… Pour souffrir en paix, il suffit de bien vouloir tout ce que Jésus veut… Pour être l’épouse de Jésus, il faut ressembler à Jésus, Jésus est tout sanglant. 3 Il est couronné d’épines !… » [87].

On l’entend bien dans ce qu’elle décrit que le terme de paix est un peu fort, mais du moins, il n’y a pas de révolte et c’est ce qui procure une forme de paix. Thérèse, comme ses sœurs, souffre dans le cœur, mais pour Thérèse au moins, cette souffrance est accueillie, acceptée. Elle reste souffrance et elle fait mal, mais Thérèse consent à cette épreuve en la dépassant par l’offrande d’elle-même. Il y a toujours chez elle ce dépassement dans la foi qui la rend présente à Jésus sur la croix. Avec lui elle veut porter la souffrance des hommes. Avec lui elle veut souffrir pour alléger la peine des hommes. Là où est Jésus, elle veut aussi être. « Bien que désirant le martyre, Soeur Thérèse ne cherchait pas la souffrance pour la souffrance ; elle l’aimait parce qu’elle lui était un moyen de prouver à Jésus son amour, comme Notre-Seigneur désirait son baptême de sang pour nous donner un témoignage du sien, le redoutant tout à la fois, selon sa nature humaine. De plus, lorsqu’elle exprime à Dieu son désir de souffrir beaucoup pour Lui, elle subordonne toujours cette prière aux desseins de la Providence sur elle. Et même à la fin de sa vie, cette disposition d’abandon total au bon plaisir divin avait pris dans son âme une influence prédominante qui lui faisait dire : Je ne désire plus ni la souffrance ni la mort et cependant je les chéris toutes deux. Aujourd’hui, c’est l’abandon seul qui me guide, je ne sais plus rien demander avec ardeur, excepté l’accomplissement parfait de la volonté de Dieu sur mon âme. » [88]

Il est important de noter que Thérèse ne va pas au devant de la souffrance, elle apprend à accueillir ce qui lui vient sans le redouter. Il y a un réalisme chez elle qui est très sain(t) comme nous l’avons déjà noté. Elle accueille les événements comme venant de Dieu, comme issus de sa Providence et la souffrance qu’elle doit traverser trouve ainsi son sens. Dieu ne la fait pas souffrir par plaisir, mais pour un bien plus grand. C’est ainsi qu’elle arrive à dépasser le scandale du mal et de la souffrance et à le traverser dans la confiance. C’est là qu’il y a quelque chose en elle, une force en elle qui dépasse le commun des hommes. Ce qui lui arrive est donc bon pour elle, pour sa mission. Tous les événements difficiles qu’elle traverse sont autant de moyens de s’associer à son Bien Aimé mort par amour pour elle. Saisie par cet amour de Jésus, prise dans les torrents de sa Miséricorde, elle ne veut qu’une chose, c’est mourir à son tour pour ce Dieu qui s’est fait faible un soir de Noël et qui l’a rendu forte. Ce n’est pas un désir doloriste qui la meut, mais bien le désir d’incarner tous les événements de sa vie comme autant de signes de l’amour de Dieu sur elle. Elle apprend à vivre les événements dans l’instant où ils se proposent restant tout entière présente, sans chercher à se protéger. Sa sensibilité délicate en est souvent blessée surtout dans les relations au carmel, mais elle accueille tout sans rien fuir. C’est à un réalisme de l’incarnation qu’elle nous convie. Au lieu de se mettre à fuir par la peur, par l’angoisse provoquée par la peur, au lieu de fuir par le rêve. Au lieu de se rétracter, de se crisper pour protéger sa sensibilité, elle accueille les événements de la vie tels qu’ils se présentent et elle les assume, comme sans doute, la Vierge Marie, sans rien opposer. Elle consent à la réalité de la vie qui lui est proposée comme un chemin divin, comme un chemin de sainteté. Non seulement, elle consent, mais elle y est active, coopérante, lorsqu’elle s’unit, à partir des événements qu’elle vit, à la passion du Christ et dans cette période, à la face souffrante de Jésus. Elle commence à signer ses lettres ainsi : "Thérèse de l’Enfant Jésus de la Ste Face".

Est-ce anodin si c’est à cette période de sa vie qu’elle est particulièrement touchée par la face de Jésus ? [89] Il y a l’image de la Ste Face propagée par le carmel de Tour, mais il y a une autre face blessée qui marque au fer rouge son cœur, celle de son père. Elle y voit peut être comme en une icône, la face de Jésus humilié, délaissé.

Thérèse se montre comme piquée à vif en sa sensibilité dans différents aspects de sa vie (maladie du père, accusations des gens de Lisieux en lien avec le père, relations au Carmel), mais si elle souffre par tous les pores de son être c’est comme un Général à la bataille. Elle a suffisamment de force pour se battre. Mais en s’approchant de Thérèse par le biais de la souffrance, nous sommes placés comme Moïse devant le "Buisson ardent", il nous faut nous déchausser de notre savoir et de nos prétentions et avancer sur cet espace avec une crainte religieuse, chargée de respect.

La dimension de la souffrance chez Thérèse est très présente et elle nous impressionne tant que plusieurs fois nous pourrions être tentés de passer outre à la lecture de sa correspondance. La souffrance en soi est un sujet difficile, mais on ne peut faire l’économie de cette dimension chez Thérèse. C’est un sujet qu’il faut aborder avec beaucoup d’humilité car seul celui qui souffre a le droit d’en parler, et justement en ces années 88 et 89, elle traverse une des ses plus grandes épreuves. Aussi nous nous mettons à l’école de Thérèse, non pas pour cerner le mystère de la souffrance en soi, en faire une réflexion métaphysique, mais pour rencontrer Thérèse dans son amour de Jésus, pour rencontrer Thérèse dans sa vie de foi et dans sa mission particulière. Elle dit à maintes reprises que Jésus ne saurait mettre en son cœur des désirs qu’il ne pourrait exaucer, eh bien Thérèse a désiré souffrir… « J’ai trouvé le bonheur et la joie sur la terre, mais uniquement dans la souffrance, car j’ai beaucoup souffert ici-bas ; il faudra le faire savoir aux âmes… Depuis ma première Communion, depuis que j’avais demandé à Jésus de changer pour moi en amertume toutes les consolations de la terre, j’avais un perpétuel désir de souffrir. Je ne pensais pas cependant à en faire ma joie ; c’est une grâce qui ne m’a été accordée que plus tard. Jusque là c’était comme une étincelle cachée sous la cendre, et comme les fleurs d’un arbre qui doivent devenir des fruits en leur temps. » [90]

Ou bien cette lettre à Céline aux débuts de la maladie de M. Martin : « Dieu tournerait le monde pour trouver la souffrance afin de la donner à une âme sur laquelle son DIVIN regard s’est fixé avec un amour indicible !… 4 Que nous font, à nous, les choses de cette terre… Serait-ce notre patrie que ce limon si peu digne d’une âme immortelle et que nous importe que de chétifs hommes coupent les moisissures qui poussent sur ce limon, plus notre cœur est au Ciel, moins nous sentons ces piqûres d’épingles… 5 Mais ne crois pas que ce ne soit une grâce et une grande de les sentir car alors notre vie est un martyre et un jour Jésus nous donnera la palme. Souffrir et être méprisé ! 6 quelle amertume mais quelle gloire ! Voilà la devise du Lys-Immortelle !… Nulle autre ne saurait lui convenir. Mon cœur te suit dans la noble tâche que Jésus t’a confiée. Tu n’es pas Soldat mais Général… Souffrir et encore et toujours… Mais tout passe. » [91] [92].

2III - Si tu savais ma misère !2

La lecture de la lettre suivante [93] nous emmène un peu plus loin, essayons de nous y attarder car elle nous propose deux dimensions qui vont ensemble, celle de la souffrance et celle de la faiblesse, cet autre thème important chez Thérèse : « Ah ! Laissons-nous dorer par le Soleil de son amour… ce soleil est brûlant… consumons-nous d’amour !… St François de Sales dit : " Quand le feu de l’amour est dans un cœur tous les meubles volent par les fenêtres." 2 Oh ! ne laissons rien… rien dans notre cœur que Jésus !… Ne croyons pas pouvoir aimer sans souffrir ; sans souffrir beaucoup… notre pauvre nature est là ! et elle n’y est pas pour rien !… C’est notre richesse, notre gagne-pain !… Elle est si précieuse que Jésus est venu sur la terre exprès pour la posséder. (2r ) Souffrons avec amertume, sans courage !… "Jésus a souffert avec tristesse ! Sans tristesse est-ce que l’âme souffrirait !…" 3 Et nous voudrions souffrir généreusement, grandement !… Céline ! Quelle illusion !… Nous voudrions ne jamais tomber ?… Qu’importe, mon Jésus, si je tombe à chaque instant, je vois par là ma faiblesse et c’est pour moi un grand gain… Vous voyez par là ce que je puis faire et maintenant vous serez plus tenté de me porter en vos bras. Si vous ne le faites pas, c’est que cela vous plaît de me voir par terre… alors je ne vais pas m’inquiéter, mais toujours je tendrai vers vous des bras suppliants et pleins d’amour !… Je ne puis croire que vous m’abandonniez !… (2v ) " Les Saints lorsqu’ils étaient aux pieds de Notre Seigneur, c’est alors qu’ils rencontraient leurs croix " !… 4 Céline chérie, doux écho de mon âme !.. Si tu connaissais ma misère !… oh ! si tu savais… La Sainteté ne consiste pas à dire de belles choses, elle ne consiste pas même à les penser, à les sentir !… elle consiste à souffrir et à souffrir de tout. " La Sainteté ! il faut la conquérir à la pointe de l’épée, il faut souffrir… il faut agoniser !… " 5 Un jour viendra où les ombres disparaîtront, alors il ne restera plus que la joie, l’ivresse… Profitons de notre unique moment de souffrance !… ne voyons que chaque instant !… un instant c’est un trésor… Un seul acte d’amour nous fera mieux connaître Jésus… il nous rapprochera de Lui pendant toute l’éternité !… ».

Il y a deux parties dans ce texte. Dans la première Thérèse associe la souffrance à l’amour, ce qu’elle souffre, elle le transforme en amour. Dans un premier temps il y a une dimension passive, le soleil de l’amour est dans le cœur et il brûle tout et ce soleil expulse tous les meubles du cœur, tout ce qui n’est pas lui. C’est bien l’œuvre de Dieu dans le cœur.

Mais il n’a pas la suavité, ni la jouissance que l’âme attendrait. Ce sont les meubles qui sont expulsés, il y a une purification. C’est ainsi qu’elle écrivait précédemment à Céline [94] : « Mais tu ne sens pas ton amour pour ton époux, tu voudrais que ton cœur soit une flamme qui monte vers lui sans la plus légère fumée, 3 fais bien attention que la fumée qui t’environne n’est que pour toi ; pour t’ôter toute la vue de ton amour pour Jésus, la flamme n’est vue que de lui seul, au moins alors il l’a tout entière, car pour peu qu’il nous la montre un peu, vite l’amour-propre vient comme un fatal vent qui éteint tout ! ». L’aspect actif correspond à l’accueil de cette brûlure dans le cœur, de cette souffrance et c’est en quoi consiste l’amour de la part de l’âme. Encore une fois dans cette expérience, Thérèse reste bien vivante et sensible et c’est cela même qui l’aide à accueillir les épreuves. Elle a encore du scrupule dans son rapport au corps, elle fait de sa sensibilité, cette sensibilité dont elle était l’esclave naguère, un lieu d’union au Christ, un foyer ardent pour son amour. Ce dont elle souffre, léger ou violent, elle l’accueille, elle le vit, mais non pour elle-même, pour se rapprocher de Jésus, et en se rapprochant de son Dieu elle se rapproche des âmes. Thérèse, depuis la grâce de Noël, s’ouvre à la relation aux autres, mais, pour cela elle doit traverser l’écran de sa sensibilité. C’est là qu’elle souffre et la souffrance viendra l’aider à dépasser cette sensibilité trop aliénante.

« Plus notre cœur est au Ciel, moins nous sentons ces piqûres d’épingles… 5 Mais ne crois pas que ce ne soit une grâce et une grande de les sentir car alors notre vie est un martyre et un jour Jésus nous donnera la palme. Souffrir et être méprisé ! 6 quelle amertume mais quelle gloire ! Voilà la devise du Lys-Immortelle ! » [95].

Loin de Thérèse les grandes idées, les idées généreuses et inaccessibles car avec la souffrance, Thérèse fait l’expérience de la limite, de sa petitesse, c’est la seconde partie du texte. Or l’épreuve de l’échec, c’est soit de tourner en culpabilité, de se trouver nul, incapable soit de faire l’expérience de la solitude, de l’abandon. Et les deux aspects peuvent s’induire l’un l’autre…

Thérèse montre là paradoxalement sa force. Cette force n’est pas de réussir dans l’épreuve, elle n’est pas d’être une super femme, une grande sainte, infaillible. Elle est justement de consentir à la réalité. Et devant l’épreuve, la réalité, c’est qu’on peut se laisser vaincre et souvent. Et bien elle consent à cela, mais en recherchant à se relever chaque foi. Sa force vient justement de sa foi, de sa confiance, de son espérance. Si elle demeure perdue au milieu de sa faiblesse, et si le Seigneur l’y laisse, elle vit cela comme un désir de Dieu pour elle et elle garde confiance. Il y a dans cet abandon un plus grand bien à trouver que de se trouver dans les hauteurs inaccessibles de la sainteté perçue comme une infaillibilité, une toute puissance.

Cet abandon ne nous place-t-il pas dans notre vérité la plus vive ? Nous ne sommes pas tout puissants, mais nous sommes bien mieux que ça, nous sommes enfants de Dieu ! Cet abandon nous place au cœur de la Bonne Nouvelle de la révélation… Enfants de Dieu, si nous accueillons notre dépendance, nous ne nous limitons pas, bien au contraire, nous nous ouvrons à l’infini, c’est un chemin de vérité et de vie. Mais il faut bien entendre ces mots de "dépendance", "d’abandon" (car il ne s’agit pas de perdre sa responsabilité), le malin se plaît à emmêler ou à corrompre ou à banaliser le langage (cf le mot amour)… Dans cette "dépendance" Thérèse a découvert sa liberté profonde. Quel paradoxe que de découvrir la liberté dans une relation ! Mais n’est-ce pas l’amour qui rend libre ? Dans sa faiblesse, dans son abandon, Thérèse reste tournée vers le Seigneur, oublieuse d’elle-même. C’est dans son obstination à croire en l’amour de Dieu pour elle dans la joie comme dans l’épreuve que réside sa grandeur. Elle fait écho à la lettre de St Paul aux Romains : 8:35-39 « Qui nous séparera de l’amour du Christ ? la tribulation, l’angoisse, la persécution, la faim, la nudité, les périls, le glaive ? selon le mot de l’Écriture : À cause de toi, l’on nous met à mort tout le long du jour ; nous avons passé pour des brebis d’abattoir. Mais en tout cela nous sommes les grands vainqueurs par celui qui nous a aimés. Oui, j’en ai l’assurance, ni mort ni vie, ni anges ni principautés, ni présent ni avenir, ni puissances, ni hauteur ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur. ».

La faiblesse ou l’abandon de Thérèse ne sont que relatifs, regardons comment elle les vit et rejoignons ici un commentaire de Sr Marie de la Trinité [96] : « Ce qu’elle appelait sa Petite Voie d’enfance spirituelle était le sujet continuel de nos entretiens. « Les privilèges de Jésus sont pour les tout petits, me répétait-elle. » Elle ne tarissait pas sur la confiance, l’abandon, la simplicité, la droiture, l’humilité du petit enfant et me le proposait toujours comme modèle. Un jour, que je lui manifestai mon désir d’avoir plus de force et d’énergie pour pratiquer la vertu, elle reprit : « Et si le bon Dieu vous veut faible et impuissante comme une enfant, croyez-vous que vous aurez moins de mérite ?… Consentez donc à trébucher à chaque pas, à tomber même, à porter vos croix faiblement, aimez votre impuissance ; votre âme en retirera plus de profit que si, portée par la grâce, vous accomplissiez avec élan des actions héroïques qui rempliraient votre âme de satisfaction personnelle et d’orgueil. ».

Je me décourageais à la vue de mes imperfections, Sr Thérèse de l’Enfant-Jésus me dit : « Vous me faites penser au tout petit enfant qui commence à se tenir debout, mais ne sait pas encore marcher. Voulant absolument atteindre le haut d’un escalier pour retrouver sa maman, il lève son petit pied afin de monter la 1re marche. Peine inutile ! Il retombe toujours sans pouvoir avancer. Eh bien, [Carnet Rouge 85] consentez à être ce petit enfant ; par la pratique de toutes les vertus, levez toujours votre petit pied pour gravir l’escalier de la sainteté. Vous n’arriverez même pas à monter la première marche, mais le bon Dieu ne demande de vous que la bonne volonté. Du haut de cet escalier, il vous regarde avec amour. Bientôt, vaincu par vos efforts inutiles, il descendra lui-même, et, vous prenant dans ses bras, vous emportera pour toujours dans son Royaume où vous ne le quitterez plus. Mais si vous cessez de lever votre petit pied, il vous laissera longtemps sur la terre. ».

« Une autre fois où je m’attristais encore de mes défaillances, elle me dit : « Vous voilà encore sortie de la Petite Voie ! La peine qui abat et décourage vient de l’amour propre, la peine surnaturelle relève le courage, donne un nouvel élan pour le bien ; on est heureux de se sentir faible et misérable, parce que plus on le reconnaît humblement, attendant tout gratuitement du bon Dieu sans aucun mérite de notre part, [Carnet Rouge 86] plus le bon Dieu s’abaisse vers nous pour nous combler de ses dons avec magnificence. ».

« Elle me dit encore : Le bon Dieu m’a fait comprendre que le seul moyen de faire de rapides progrès dans la voie de l’amour, c’est de rester toute petite ; aussi maintenant je chante avec N.P. St Jean de la Croix :« Et m’abaissant si bas, si bas,Je m’élevai si haut, si haut, Que je pus atteindre mon but ! ».

Le but de Thérèse, c’est d’atteindre le Ciel et pour s’élever si haut, elle apprend à se faire petite, malléable dans les mains du Seigneur. C’est ce que montre l’image du grain de sable [97], de la balle ou du roseau [98] qui ploie. Cependant son regard, malgré toutes les épreuves, reste fixé vers le Ciel dont Jésus est le Roi « Jésus le Roi du Ciel, en me prenant pour lui, ne m’a pas enlevée à mon saint Roi de la terre… » [99] « Oh ! Oui ne soyons qu’un avec Jésus, méprisons tout ce qui passe, nos pensées doivent se porter au Ciel puisque c’est là la demeure de Jésus. » [100].

2IV - Tournée vers le Ciel.2

C’est vers le Ciel que Thérèse tend de toute son énergie dans les périodes les plus sombres de sa vie, c’est-à-dire l’internement de son père. « Plus qu’un jour et je serai la Fiancée de Jésus, quelle grâce !… Que faire pour le remercier, pour me rendre moins indigne d’une telle faveur ?… Oh ! La patrie… la patrie !… 1 Que j’ai soif du Ciel là où l’on aimera Jésus sans réserve !… Mais il faut souffrir et pleurer pour y arriver… » [101].

« La vie passe… L’éternité s’avance à grands pas… Bientôt nous vivrons de la vie même de Jésus… après avoir été abreuvées à la source de toutes les amertumes, nous serons déifiées à la source même de toutes les joies, de tous les délices… Bientôt, petite Soeur, d’un seul regard nous pourrons comprendre ce qui se passe dans l’intime de notre être !… La figure de ce monde passe… Bientôt nous verrons de nouveaux cieux, un Soleil plus radieux éclairera de ses splendeurs des mers éthérées, des horizons infinis !… 2 L’immensité sera notre domaine… nous ne serons plus prisonnières sur cette terre d’exil… tout sera passe !… Avec notre époux céleste nous voguerons sur des lacs sans rivage… l’infini n’a ni bornes ni fond, ni rivage !… 3 « Courage, Jésus entend « jusqu’au dernier écho de notre douleur. 5 Nos harpes sont en ce moment suspendues aux saules qui bordent le fleuve de Babylone… mais, au jour de notre délivrance, quelles harmonies ne ferons-nous pas entendre…avec quelle joie nous ferons vibrer toutes les cordes de nos instruments ! (…) Oh ! Le Ciel, le Ciel ! Quand y serons-nous ? » [102].

« Oh ! quelle joie, marchons en paix en regardant le Ciel, l’unique but de nos travaux. [103]

Et plus son père est atteint dans la maladie, plus son cœur vibre à l’unisson, tout entière présente. Elle est comme Marie au pied de la croix, impuissante mais présente jusqu’à ce que son cœur soit percé d’un glaive. Elle aussi est atteinte d’un « grand coup » et elle chante le Ciel avec sa sœur Céline : « Mon âme ne te quitte pas… elle souffre l’exil 1 avec toi ! .. Oh ! qu’il en coûte de vivre, de rester sur cette terre d’amertume et d’angoisse… Mais demain… dans une heure, nous serons au port, quel bonheur ! Ah ! qu’il fera bon contempler Jésus face à face pendant toute l’éternité ! toujours toujours plus d’amour, toujours des joies plus enivrantes… un bonheur sans nuage !… Comment donc Jésus a-t-il fait pour détacher ainsi nos âmes de tout le créé ? Ah ! il a frappé un grand coup… mais c’est un coup d’amour. » [104]

Et oui, Thérèse est atteinte là où elle aime le plus et elle communie à la passion de son père. Avec lui elle vit une passion d’amour et se laisse cribler. Elle est forte de l’amour de Jésus pour elle et veut profiter de tous les instants pour lui redonner son amour. Cet amour abolit la distance et elle passe d’un Dieu tout-puissant à un Dieu qui se laisse aimer. « Dieu est admirable, mais surtout il est aimable, aimons-le donc… » Cette ouverture était déjà amorcée à la grâce de Noël, lorsqu’il s’est fait proche d’elle par amour. Dans ce XIXe siècle Dieu était mis à distance, loin dans le ciel et étranger en quelque sorte au sort des hommes. Dans cette période où l’on exaltait les affres de l’enfer [105] plutôt que l’amour de Dieu, où il fallait sacrifier à la justice divine, Thérèse ouvre une large trouée. Elle ose le chemin de la confiance en découvrant un Dieu aimable qui a besoin d’être consolé. On croit sentir en cette lettre la tension intérieure qu’elle subit entre les prédications apocalyptiques de son temps qui manifeste la justice de Dieu assouvie par la souffrance de l’homme et ce qu’elle a entrevu de l’amour de Jésus depuis Noël 1886 : « tendons la main pour saisir la palme et si nous aimons beaucoup, si nous aimons Jésus avec passion, il ne sera pas assez cruel pour nous laisser longtemps en cette terre d’exil… ».

Que signifie "pas assez cruel" ? Elle est touchée par l’amour de Jésus. Le don qu’elle fait d’elle-même est un don gratuit, elle ne cherche pas la douceur de l’amour en cette terre, elle ne se recherche pas dans la douceur de l’amour, mais elle cherche à faire plaisir à Jésus : « aimons-le assez pour souffrir pour lui tout ce qu’il voudra, même les peines de l’âme, les aridités, les angoisses, les froideurs apparentes… ah ! c’est là un grand amour d’aimer Jésus sans sentir la douceur de cet amour… c’est là un martyre… Et bien ! mourons Martyres. Oh ! ma Céline… le doux écho de mon âme, comprends-tu ?… le martyre ignoré, connu de Dieu seul, que l’œil de la créature ne peut découvrir, martyre sans honneur, sans triomphe… Voilà l’amour poussé jusqu’à l’héroïsme… » Thérèse est bien le chantre de l’amour gratuit qui n’a d’autre justification que d’aimer, que de se donner. Mais ce n’est pas à fond perdu car ce qui l’anime toujours, c’est l’espérance du Ciel. Le chemin pour Thérèse est de travailler ici bas pour obtenir la palme de la récompense au Ciel. Elle n’a pas encore le désir de "passer son Ciel à faire du bien sur la terre" [106]. Elle est encore, par son éducation, axée sur les mérites : « Mais un jour le Dieu reconnaissant s’écriera : " Maintenant mon tour. " 2 Oh ! que verrons-nous alors ?… Qu’est-ce qu c’est que cette vie qui n’aura plus de fin ?… Dieu sera l’âme de notre âme… mystère insondable… L’œil de l’homme n’a point vu la lumière incréée son oreille n’a pas entendu les incomparables harmonies et son cœur ne peut pressentir ce que Dieu réserve à ceux qu’il aime. ».

Thérèse fera plus tard un pas supplémentaire : affirme qu’elle ira au Ciel les mains vides. La lettre suivante ne fait que creuser ce désir de consoler Jésus. Thérèse est devant un Dieu qui pleure d’être ignoré et elle n’a de souci du coup que de lui présenter des âmes, mais aussi d’être unie à lui pour toujours. Elle exprime là une force et une détermination sans faille, comme s’il y avait une vague de fond qui la portait en des zones difficiles d’accès pour nous. Ce qui est inusité, c’est sa capacité de rester debout dans la souffrance et de la traverser en se dépassant dans l’offrande d’elle-même, dans un acte de foi et d’espérance peu communs. C’est difficile de vivre avec cette acuité dans la foi, sans se révolter. Cependant, la souffrance que traverse Thérèse n’a rien d’extraordinaire et beaucoup d’hommes et de femmes traversent des événements similaires ou même plus dramatiques. Au fond, quel est celui ou celle d’entre-nous qui échappe à la souffrance ? Ce qui est extraordinaire c’est l’intensité avec laquelle Thérèse la traverse demeurant dans l’acceptation, sans révolte, dans l’offrande même, en communion avec la souffrance d’autres âmes. Thérèse n’est plus centrée sur elle-même depuis la grâce de Noël. Elle est libérée d’elle-même y compris dans la souffrance qui l’atteint au plus profond. C’est comme un grand coup qui la réveille et l’ouvre à la vie divine, à l’amour de Dieu pour les hommes. Elle entreprend là un grand virage qui l’amène aux pieds d’un Dieu vulnérable que le cœur de l’homme a le pouvoir de consoler. Paradoxe, dans cette découverte Thérèse devient à son tour vulnérable et cesse de s’arquebouter sur la pratique des "mérites" pour obtenir le Ciel. Dans l’abaissement de Jésus à Noël et dans cette Face dont la dévotion est en pleine expansion, elle a découvert un immense trésor. Alors, comme l’homme de l’évangile, elle a tout vendu pour acheter le champ, pour en avoir la jouissance. Mais elle voudrait aussi en partager la découverte et faire aimer ce Dieu qui se révèle à son amour, ce Dieu qui est plus aimable qu’admirable.

Etre comptée pour rien, disparaître, c’est sa façon de vendre ses biens [107] : « …que le grain de sable soit toujours à sa place c’est-à-dire sous les pieds de tous, que personne ne pense à lui, que son existence soit pour ainsi dire ignorée, le grain de sable ne désire pas d’être humilié, c’est encore trop glorieux puisqu’on serait obligé de s’occuper de lui, il ne désire qu’une chose, être oublié, compté pour rien !… 2 Mais il désire être vu de Jésus, si les regards des créatures ne peuvent s’abaisser jusqu’à lui que du moins la face ensanglantée de Jésus 3 se tourne vers lui… Il ne désire qu’un regard, un seul regard !… S’il était possible à un grain de sable de consoler Jésus, d’essuyer ses larmes, 4 comme il en est un qui voudrait le faire… Que Jésus prenne le pauvre grain de sable et qu’il le cache dans sa Face adorable… Ps 30,21 là le pauvre atome n’aura plus rien à craindre, il sera sûr de ne plus pécher !… [108] (2r ) Le grain de sable veut à tout prix sauver des âmes… il faut que Jésus lui accorde cette grâce ; petite Véronique, demandez cette grâce à la Face lumineuse de Jésus !… Oui la Face de Jésus est lumineuse mais si, au milieu des blessures et des larmes elle est déjà si belle, que sera-ce donc quand nous la verrons dans le Ciel ? Oh ! le ciel… le Ciel… Oui, pour voir un jour la Face de Jésus, pour contempler éternellement (12v ) la merveilleuse beauté de Jésus, le pauvre grain de sable désire être méprisé sur la terre !… Agneau chéri, demandez à Jésus que son grain de sable se dépêche de sauver beaucoup d’âmes en peu de temps pour voler plus promptement vers sa Face chérie !… Je souffre !… mais l’espoir de la Patrie me donne du courage, bientôt nous serons au Ciel… Là il n’y aura plus de jour ni de nuit mais la Face de Jésus fera régner une lumière sans égale !… ».

Monsieur Martin, ce père adoré, s’enfonce peu à peu dans le silence de sa maladie et les communications deviennent de plus en plus difficiles, voire impossibles. Oui, c’est un grand coup qui a été frappé là et qui détache Thérèse et l’ouvre à une autre relation plus pure avec Dieu, car il est, seul, à l’origine de nos vies. Nous avons une origine biologique, fruit de la rencontre de deux personnes ; nous avons une origine familiale qui nous inscrit dans une longue lignée, mais par le baptême, nous avons à découvrir notre origine première et finale, celle d’enfants de Dieu. Cela suppose que nous fassions tout un chemin pour accéder à cette profondeur de notre existence. Et ce chemin se trouve encombré de multiples obstacles, de confusions de toutes sortes. L’accès au réel de notre existence se fera donc par des prises de conscience, plus ou moins douloureuses, qui provoqueront en nous de la souffrance. Il nous est pénible, difficile de passer à un autre niveau de conscience, d’accéder à cette autre forme de relation car elle se parcourt par la foi, c’est-à-dire par un saut dans l’inconnu. Il y a comme un arrachement à vivre pour entrer dans cette filiation, un peu sans doute comme le bébé qui doit sortir du ventre de sa mère pour s’ouvrir à une autre réalité et pour cela il doit consentir à sortir, à quitter ce qu’il connaît pour entrer dans un monde nouveau. L’entrée dans la vie spirituelle est un véritable enfantement pour y découvrir la présence de Dieu Père en nos vies, en nos cœurs, pour y découvrir la vie de notre vie : « Notre jour de l’an est bien triste cette année… c’est le cœur rempli de souvenirs que je vais veiller en attendant minuit… Je me rappelle tout… maintenant nous sommes orphelines 2 mais nous pouvons dire avec amour " Notre Père qui êtes aux Cieux ". Oui, il nous reste encore l’unique tout de nos âmes ! » [109].

Et l’on retrouve encore trace de cette épreuve, de cette purification dans sa relation à son père en septembre 90 lors de sa prise de voile, alors qu’elle espérait la présence de son père [110] : « La prudence humaine au contraire tremble à chaque pas et n’ose pour ainsi dire poser le pied, aussi le Bon Dieu qui voulait m’éprouver se servit-Il d’elle comme d’un instrument docile et le jour de mes noces je fus vraiment orpheline, n’ayant plus de Père sur la terre mais pouvant regarder le Ciel avec confiance et dire en toute vérité : "Notre Père qui êtes aux Cieux." »

Devenir enfants de Dieu suppose que l’on s’ouvre à cette relation filiale avec Dieu. S’ouvrir à la relation avec quelqu’un nous engage à un partage, à donner à l’autre et à recevoir de lui. C’est dire que nous avons à grandir dans la confiance en cette relation, c’est à dire aussi que ce chemin va nous rendre vulnérables car donner ou recevoir n’est pour nous jamais évident. Nous nous sommes en effet tellement protégés, ou habitués à nous protéger !

Il nous faut donc apprendre à notre tour à devenir enfant de Dieu, dépendant de lui pour le tout de notre vie. Cet apprentissage nous emmène dans un combat contre nous-même contre nos penchants les plus archaïques, mais aussi contre tous les obstacles intérieurs qui nous empêchent de trouver le chemin de notre cœur, qui sèment le trouble dans nos esprits, qui nous paralysent parfois comme nous allons le découvrir plus avant.

2V - Directrice d’âme.2

Nous continuons notre route avec Thérèse qui volontiers se changera en directrice d’âme avec sa cousine Marie Guérin. Celle-ci lui confie ses tourments qui lui viennent de ses scrupules alimentés par ses séjours parisiens. Certaines images sensuelles provoquent une sorte de fascination sur son imagination. Elle a l’impression d’être souillée intérieurement par ce qu’elle voit et qu’elle imagine par la suite. Elle se trouve du coup dans une tension intérieure, prise entre le scrupule qui requiert la pureté du cœur pour s’approcher du Seigneur et le désir de communier [111] : « Ma Thérèse chérie, Je viens encore te tourmenter, et je sais d’avance que tu ne vas pas être contente de moi, mais que veux-tu, je souffre tant que cela me fait du bien de verser toutes mes peines dans ton cœur. Paris n’est pas fait pour guérir les scrupuleux, je ne sais plus où tourner mes regards ; si je fuis une nudité j’en rencontre une autre et ainsi de suite toute la journée, c’est à en mourir de chagrin ; il me semble que c’est par curiosité, il faut que je regarde partout, il me semble que c’est pour voir du mal. Je ne sais si tu vas me comprendre, j’en ai tant dans ma pauvre tête que je ne sais le débrouiller. Le démon ne manque pas non plus de me rappeler toutes ces vilaines choses que j’ai vues dans la journée et c’est un autre sujet de tourment. Comment veux-tu que je fasse la Ste Communion demain et vendredi ; je suis obligée de m’en abstenir, c’est la plus grande épreuve, jamais je n’avais ressenti autant d’amour pour la communion ; je sens que je serais inondée de consolations, je me sentirais fortifiée si je pouvais avoir le bon Dieu dans mon cœur ; autrement il est si vide mon pauvre cœur, il est rempli de tristesse, rien ne peut me distraire. Oh ! Quelle ville que ce Paris, on est bien plus heureux dans la petite maison de la rue Condorcet. Sais-tu où je ressens le plus de bonheur ? c’est lorsque je suis à l’église, au moins là je puis reposer mes yeux sur le tabernacle, je sens que je suis dans mon centre, tout le reste n’est pas fait pour moi ; je ne sais comment on peut vivre ici, pour moi c’est un véritable enfer. ».

Thérèse lui répond le lendemain [112] : « Tu as bien fait de m’écrire, j’ai tout compris… tout tout tout !… 1 Tu n’as pas fait l’ombre du mal, je sais si bien ce que sont ces sortes de tentation que je puis te l’assurer sans crainte, d’ailleurs Jésus me le dit au fond du cœur… Il faut mépriser toutes ces tentations, n’y faire aucune attention. Faut-il te confier une chose qui m’a fait beaucoup de peine ?… C’est que ma petite Marie a laissé ses communions… le jour de l’Ascension 2 et le dernier jour du mois de Marie !… Oh ! Que cela fait de peine à Jésus !… Il faut que le démon soit bien fin pour tromper ainsi une âme !… 3 mais ne sais-tu pas, ma chérie, que c’est là tout le but de ses désirs. Il sait bien, le perfide, qu’il ne peut faire pécher une âme qui voudrait être toute à Jésus, (1v) aussi n’essaye-t-il que de le lui faire croire. C’est déjà beaucoup pour lui de mettre le trouble dans cette âme, mais pour sa rage il faut autre chose, il veut priver Jésus d’un tabernacle aimé, ne pouvant entrer dans ce sanctuaire, il veut du moins qu’il demeure vide et sans maître !… Hélas ! que deviendra ce pauvre cœur ?… Quand le diable a réussi à éloigner une âme de la Ste Communion il a tout gagné… Et Jésus pleure !… O ma chérie, pense donc que Jésus est là dans le tabernacle exprès pour toi, pour toi seule, il brûle du désir d’entrer dans ton cœur… va, n’écoute pas le démon, moque-toi de lui et va sans crainte recevoir le Jésus de la paix et de l’amour !… Mais je t’entends dire : " Thérèse dit cela parce qu’elle ne sait pas… elle ne sait pas comme je le fais bien exprès.. cela m’amuse… et puis je ne puis communier, puisque je crois faire un sacrilège, etc., etc., etc. Si, ta pauvre petite Thérèse sait bien, (2r ) je te dis qu’elle devine tout, elle t’assure que tu peux aller sans crainte recevoir ton seul ami véritable… Elle aussi a passé par le martyre du scrupule 4 mais Jésus lui a fait la grâce de communier quand même, alors même qu’elle croyait avoir fait de grands péchés… eh bien ! je t’assure qu’elle a reconnu que c’était le seul moyen de se débarrasser du démon, car quand il voit qu’il perd son temps il vous laisse tranquille !… Non, il est impossible qu’un cœur " qui ne se repose qu’à la vue du tabernacle " offense Jésus au point de ne pouvoir le recevoir. Ce qui offense Jésus, ce qui le blesse au cœur c’est le manque de confiance ! (…) Ton cœur est fait pour aimer Jésus, pour l’aimer passionnément, prie bien afin que les plus belles années de ta vie ne se passent pas en craintes chimériques. Nous n’avons que les courts instants de notre vie pour aimer Jésus, le diable le sait bien aussi tâche-t-il de la consumer en travaux inutiles… Petite soeur chérie, communie souvent, bien souvent… Voilà le seul remède si tu veux guérir, Jésus n’a pas mis pour rien cet attrait dans ton âme. »

Ainsi dans sa réponse Thérèse opère un déplacement. A Marie qui se faisait du scrupule de son attachement à certaines images obscènes, malgré son désir de Dieu, Thérèse réplique que le réel problème est son manque de confiance en l’amour de Jésus. Marie est troublée par son imagination, mais surtout par le scrupule. On peut dire qu’elle est comme Pierre dans l’évangile qui devant les vents contraire et les vagues prend peur et se met à couler alors que ses premiers pas hors de la barque et marchant vers Jésus avaient été concluant [113]. Il lui avait suffit de se laisser troubler pour perdre Jésus de vue et couler. Ce qui arrive à Marie en est une bonne illustration.

Nous avons vu au début de notre parcourt combien Thérèse avait elle-même été marquée par la plaie des scrupules et son impuissance dans les tenailles de cette maladie. Aussi, c’est à partir de sa propre expérience qu’elle essaie de lancer Marie sur les voies de la confiance. Et si elle cherche le salut, c’est dans l’eucharistie qu’elle le trouvera. La pureté n’est pas une œuvre humaine, elle se reçoit de Dieu lui-même, et ce ne sont pas nos pensées qui l’effrayent, lui font du mal, mais nos troubles qui nous éloignent de son amour sauveur. Or il a besoin qu’on lui fasse confiance.

L’évangile de St Luc au chapitre 19 nous oriente en ce sens. Il se termine par ce verset si fort : « je suis venu chercher et sauver ce qui est perdu ». C’est donc vers Jésus qu’avec Thérèse nous sommes invités à nous tourner, au sein même de nos scrupules ou de nos culpabilités les plus grandes. C’est que nos scrupules ou sentiments de culpabilité sont une façon pour nous d’essayer de nous justifier à nos propres yeux, de réparer par nous-mêmes une action qui a mal abouti. Ainsi nous reconstruisons notre monde en rappelant à notre esprit et de façon répétitive les gestes ratés, ou les désirs non réalisés, mal réalisés. Cela ressemble à un disque rayé qui n’arrête pas de jouer le même air. Or nous ne faisons alors que de nous enfoncer un peu plus dans notre misère alors qu’il suffit de tourner nos regards vers celui qui est la source de la vie, de la lumière. C’est en regardant vers la lumière, sa lumière, que notre cœur peu à peu resplendira. Et pour cela il faut consentir à lâcher nos soucis, donc en quelque sorte à se quitter, se perdre de vue. C’est l’amour de Dieu seul qui nous justifie, non nos actes ou nos remords. Dans nos auto-justifications s’exprime un désir de nous sauver nous-mêmes qui loin de nous guérir creuse la morsure du mal.

Thérèse nous propose à la suite de l’évangile de passer à un autre registre et de chercher la guérison à nos maux intérieurs par l’eucharistie, c’est-à-dire par la quête d’un surcroît d’amour là où les ténèbres envahissaient tout.

L’important sur ce chemin est d’arriver à changer intérieurement de préoccupation, de souci, se perdre de vue pour se tourner vers Celui qui est la seule vraie lumière, la seule source de vie. Comme si tout notre travail pouvait consister à faire le vide de nos pensées, à ne pas nous laisser envahir par elles pour être ouverts à la grâce. Pouvoir accueillir le silence, entrer dans le silence intérieur, c’est une hygiène, une santé de l’âme. Ce n’est ni une perte de temps, ni une perte de notre être, mais l’ouverture de notre espace intérieur et en même temps une libération. Nous n’avons pas à faire face, dans nos sociétés occidentales, à un esclavage corporel, mais à une forme beaucoup subtile l’aliénation. C’est notre pensée qui est touchée, atteinte, blessée. Nous avons à nous ouvrir à une autre forme de libération et à créer autour de nous et en nous des espaces de silence, de liberté. Nous avons à retrouver notre beauté originelle, mais cela ne peut se faire qu’en nous ouvrant à Celui qui peut la recréer en nous. Nous quitter ici, c’est nous libérer de nous-même, de nos pensées trop encombrantes et qui finissent par nous étouffer. Le Ps 33 (34), vv 4-6 nous conforte sur ce chemin en nous invitant à nous tourner vers le Seigneur sans chercher aucune autre justification que la quête de sa beauté, de sa face : « J’ai cherché le Seigneur, et il m’a répondu ; Il m’a délivré de toutes mes frayeurs. Quand on tourne vers lui les regards, on est rayonnant de joie, Et le visage ne se couvre pas de honte. Quand un pauvre crie, le Seigneur entend, Et il le sauve de toutes ses détresses. ».

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E - Profitons des plus cours instants.

2I - Cette année a été bonne pour le Ciel.2

C’est la fin de l’année 1889. Thérèse laisse son cœur s’épancher sur ce qu’elle a vécu depuis janvier. Elle médite sur le passé de cette année difficile tant dans sa vie religieuse que dans les relations avec sa famille et surtout avec son père. Elle songe à cette année, année de purification dans ses relations et surtout avec ce père qu’elle aime beaucoup. Dans la lettre qui précède celle que nous allons regarder maintenant, elle note [114] : « …c’est au soir de cette année que je me sens portée à jeter un regard sur le passé et sur l’avenir ; en considérant le temps qui vient de s’écouler, je me sens portée à remercier le bon Dieu, car si sa main nous a présenté un calice d’amertume, son cœur divin a su nous soutenir dans l’épreuve et il nous a donné la force nécessaire pour boire son calice jusqu’à la lie… Le premier jour de l’an est pour moi un monde de souvenirs… Je vois encore Papa nous comblant de ses caresses… Il était si bon !… Mais pourquoi rappeler ces souvenirs ? Ce Père chéri a reçu la récompense de ses vertus, Dieu lui a envoyé une épreuve digne de lui. »

Ce qui revient avec force et qui l’a surtout marquée c’est la maladie de son père. Et elle le redit encore un peu plus tard, mais avec un autre accent, alors qu’elle envoie un petit mot à Céline pour son anniversaire [115] : « En voyant l’image de la Ste Face [116], les larmes me sont venues dans les yeux, n’est-ce pas l’image de notre famille ? oui, notre famille est une branche de lis et le Lis sans nom 2 réside au milieu, il y réside en roi et il nous fait partager les honneurs de sa royauté, son sang divin arrose nos corolles, et ses épines en nous déchirant laissent exhaler le parfum de notre amour. Adieu Céline, on vient rompre mon entretien, comprends tout. »

Thérèse souffre, son cœur est déchiré, elle offre ce cœur qui saigne en témoignage d’amour. C’est dans ce cœur qui saigne, qui consent à saigner, que réside son activité la plus grande. Le poète allemand Rilke écrit [117] : « Ce que nous éprouvons pour le printemps, Dieu ne le voit passer sur la terre que comme un fuyant et petit sourire. Il semble alors que la terre se souvienne de quelque chose ; en été elle parlera à tous, jusqu’à ce qu’elle se fasse plus sage, dans le grand silence de l’automne, par quoi elle se confie aux solitaires. Tous les printemps que vous et moi réunis, avons vécus, ne suffisent pas à combler une seconde de Dieu. Le printemps, pour que Dieu le remarque, ne doit pas rester dans les arbres et dans les prés. Il faut qu’il devienne en quelque manière puissant au cœur des hommes, car il se déroule alors, non pas dans le temps, mais dans l’éternité et en présence de Dieu. » (trad. Maurice Betz) »

Nous retrouvons cela exprimé autrement chez Thérèse [118] : « L’année qui vient de s’écouler a été bonne, oui elle a été précieuse pour le ciel, puisse celle qui va suivre lui ressembler !… Céline, je ne suis pas étonnée de te voir dans le lit après une pareille année, à la fin d’un jour comme celui-là il y a de quoi se reposer… ! Comprends-tu ?… Peut-être l’année qui va commencer sera-t-elle la dernière !!! Ah ! profitons, profitons des (2r ) plus courts instants, faisons comme les avares, soyons jalouses des plus petites choses pour le bien-Aimé !… Notre jour de l’an est bien triste cette année… c’est le cœur rempli de souvenirs que je vais veiller en attendant minuit… Je me rappelle tout… maintenant nous sommes orphelines 2 mais nous pouvons dire avec amour " Notre Père qui êtes aux Cieux ". Mt 6,9 Oui, il nous reste encore l’unique tout de nos âmes ! (2v ) Encore une année de passée !… Céline ! elle est passée, passée, elle ne reviendra jamais ; comme cette année a passé notre vie aussi passera et bientôt nous dirons :" Elle est passée ", ne perdons pas notre temps, bientôt l’éternité luira pour nous !… Céline, si tu veux, convertissons les âmes, il faut que cette année nous fassions beaucoup de prêtres qui sachent aimer Jésus !… qui le touchent avec la même délicatesse que Marie le touchait dans son berceau !… ».

Son cœur saigne quand elle revoit cette année écoulée et pourtant elle est sans regret, comme l’artisan qui contemple son travail avec satisfaction une fois l’œuvre achevée. Elle est là toute disponible aux instants qui lui sont donnés. Elle est disponible à vivre les instants quotidiens parce qu’elle est disponible en son cœur, parce qu’elle est dans son centre, au centre de sa vocation et peut donc laisser aller toute son énergie unifiée sans perdre de temps en regrets, en étant prise par ses propres conflits, doutes. Elle est entrée au Carmel, elle a fait profession, tout cela parce qu’elle a senti cet appel intérieur à suivre Jésus, à coopérer avec lui au salut des âmes. Aussi elle ne passe pas de temps à s’étonner de ce qu’elle rencontre, à regretter le passé, mais elle avance, plus, elle fonce et ce côté intrépide est inscrit sur son visage, surtout le visage où à quinze ans elle s’est fait un chignon pour se vieillir un peu.

Thérèse, à la suite de Jésus choisit sa vie maintenant, elle prend sa destinée en main au lieu de la subir. Bien sûr, les événements qu’elle traverse, elle ne les choisit pas, les affrontements avec certaines de ses sœurs, la maladie du père, tout ce qui constitue ses journées, elle le subit, comme chacun de nous nos journées. Or, ce qui lui arrive, elle choisit de l’assumer, de l’investir avec toute la force de son amour. Voilà l’important et elle le peut d’autant plus qu’elle sait investir chacun de ses instants pour en faire un chemin de vie pour elle, comme pour le travail qu’elle s’est fixé, la vocation qui lui est apparue, dans la1uelle elle souhaite s’engager, qui est le salut des âmes. Les instants de ses journées, elle les remplit d’un poids d’éternité où tout a sens. Thérèse se bat pour la vie. Son parcours, malgré tous les obstacles, elle le rempli, l’assume, le traverse avec une formidable espérance par delà réussite humaine ou échec. Elle vise plus loin.

Pour nous, il s’agit de nous interroger. Non pas pour savoir comment imiter Thérèse, si l’envie nous en prenait, mais pour nous laisser interroger par notre vie : faire comme elle un point en regardant en arrière et nous demander où nous en sommes. Où en sommes nous de cette vie qui nous prend et que l’on n’a pas toujours choisie ? Quel sens lui donnons-nous ? Nous traversons tous des moments difficiles, des épreuves, autant d’obstacles qui nous freinent, qui ralentissent le cours de notre vie, parfois qui la rendent absurde. Comment le parcours de Thérèse peut-il nous éclairer pour redonner sens, voire fécondité à notre vie par delà nos réussites ou nos échecs ?

Il semble que Thérèse vienne interroger notre société trop axée sur l’efficacité matérielle, le rendement, car elle ne se pose pas cette question. Ce n’est pas dans cette optique qu’elle vit. Ce qui donne sens à la vie pour elle, c’est regarder Jésus, c’est le suivre, c’est de communier à ses souffrance et de s’unir à lui, à sa passion d’amour. Chacun de ses instants est habité par ce souci d’être présente à Jésus, sa façon à elle, c’est de chercher à le consoler, de participer à ses souffrances pour enfanter des âmes. En trouvant la voix du Carmel, Thérèse n’a pas pris un chemin de garage pour se protéger, pour fuir le monde. Dans la communauté qu’elle a rejoint, c’est toute la vie humaine qu’elle trouve avec ses joies, mais aussi ses vicissitudes, et tout cela sans un univers confiné où tout prend plus d’intensité, avec en plus les problèmes familiaux à supporter, impuissante. On pourrait croire de l’extérieur que ses journées, tout remplies qu’elles soient de tâches diverses, sont inutiles. Et c’est là justement que Thérèse nous interroge dans notre quotidien. Il y a le travail que l’on fait, les loisirs que l’on se donne, que l’on prend, mais de quoi est habité notre vie ? De quelle espérance ?

Pour Thérèse l’espérance qui l’habite, c’est de faire connaître Jésus, comme elle l’a connu en cette nuit de Noël. Le Dieu enfant l’a sortie de son désespoir. Alors elle sera proche par sa vie de tous les désespoirs humains pour qui elle intercédera auprès de Jésus. Quelque soit les événements traversés, elle les remplira de sa présence, de sa présence à elle, et de celle Jésus. C’est ainsi qu’elle nous montre le poids infini de chacune de nos vies qui peut se remplir à leur tour d’éternité.

Thérèse est une éveillée, une éveillé de la vie, à la vie, éveillée de la sagesse divine puisqu’elle plonge son regard dans le cœur de Dieu, en Jésus. Elle nous montre que tout est question de regard comme le souligne une autre femme, Simone Veil : « Une des vérités capitale du christianisme, aujourd’hui méconnue de tous, est que le regard est ce qui sauve.“ C’est dans ce regard d’émerveillement et de tendresse que nous ressuscitons à chaque instant dans le cœur de Dieu et que Dieu naît dans notre cœur et dans celui de nos frères. “Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait, c’est-à-dire : devenez ce qu’est Dieu !“ Car “le Ciel on n’y entre pas, on le devient“ dans ce regard d’éternité qui nous donne de voir la beauté du monde dans la lumière de la beauté de Dieu. Nous sommes appelés à être ce qu’il est : comme le Père n’est regard que pour le Fils, comme le Fils n’est regard que pour le Père, comme l’Esprit Saint qui n’est qu’une respiration d’amour à l’aspiration du Père et du Fils. » [119]

Si ton œil est simple, dit l’Evangile, tout ton corps sera dans la lumière. C’est cette simplicité du regard qui est la source de la perfection humaine. Puisse son témoignage nous éveiller à notre tour mais selon cette autre sagesse que l’on trouve chez Marie Noëlle concernant la sainteté « Comme je suis contente que Dieu ne soit pas un Saint ! Si un Saint avait créé le monde, il aurait créé la colombe, il n’aurait pas créé le serpent. Il aurait créé la colombe ?… Il ne l’aurait pas créé “mâle et femelle”, il n’aurait pas osé créer l’Amour, il n’aurait pas osé créer le Printemps qui trouble toute chair au monde. Et toutes les fleurs auraient été blanches. Dieu soit loué ! Dieu en a fait de toutes les couleurs. Dieu n’est pas un Saint. Dans son œuvre hardie, Il ne s’est pas soucié des disciplines et de l’édification des Saints et s’Il était homme au lieu d’être Dieu, Il aurait encouru la censure des Saints… J’entends Bossuet : “Otez ce parfum qui damne, ôtez cette fleur…” Pourtant, Vous êtes Saint, ô mon Dieu, Saint qui sanctifiez le Saint, mais Vous êtes aussi Créateur qui fécondez l’Artiste. Autre est la grâce de l’Artiste, autre est la grâce du Saint et pourtant elles sont la même : le don de Vous, ô mon Dieu, de Vous si grand que partent de Vous et mènent à Vous ces voies de sainteté et de beauté qui semble-t-il, s’opposent. Et c’est votre grandeur qui me rassure et m’empêche de trembler quand les Saints me troublent en réduisant tous les chemins à leur seule route. Ne crains pas. Sois parfaite de ton mieux, ô mon âme ; non comme tel ou tel homme est parfait, mais comme toi-même dois l’être, selon toi-même. [120] “Toutes les perfections sont en Dieu : la leur, la tienne. Monte par ton chemin à toi, monte ! »

A nous de trouver notre voie car nous ne sommes pas Thérèse, mais en ouvrant notre regard vers le Seigneur et en lui demandant de nous éveiller comme il l’a fait de Thérèse.

2II - Tourner le regard vers Dieu : l’ouverture du désir.2

Et c’est ce que nous retrouvons maintenant, mais avec d’autres harmoniques, avec cette autre lettre [121] : « Petit agneau chéri, mon cœur vous suit dans la solitude, vous savez "alouette légère" que vous avez un fil à la patte, et si haut que vous montiez il faudra entraîner votre fardeau… mais un grain de sable n’est pas lourd, et puis il sera plus léger si vous le demandez à Jésus… Oh ! comme il désire d’être réduit à rien, d’être inconnu de toutes les créatures, pauvre petit, il ne désire plus rien, rien que l’oubli… 2 non pas les mépris, les injures, ce serait trop glorieux pour un grain de sable. Si on le méprisait, il faudrait bien le voir. (v ) Mais l’oubli !… Oui je désire d’être oubliée, et non seulement des créatures mais aussi de moi-même, je voudrais être tellement réduite au néant que je n’aie aucun désir… La gloire de mon Jésus, voilà tout ; pour la mienne, je la lui abandonne, et s’il semble m’oublier, eh bien ! il est libre, puisque je ne suis plus à moi, mais à lui… Il se lassera plus vite de me faire attendre que moi de l’attendre !… 3 Agneau chéri, comprenez-vous ? (…) Dites à Jésus de me regarder, (…) Agneau chéri, n’oubliez pas je grain de sable !… ».

Il semble que l’oubli dont elle parle par rapport aux créatures, ou à elle-même, concerne ce silence intérieur dans lequel l’âme se refait, se trouve en communion avec le plus intime d’elle-même là où Dieu demeure, mais où il est oublié. Or pour cela il faut se quitter, quitter tout retour sur soi, et quitter le vacarme que font les créatures en notre esprit et qui rompt le silence. Elle veut être tout à Jésus, et pour son regard être perdue de tout le créé. Si elle parle d’anéantissement, ce n’est pas pour disparaître, mais pour être proche de Jésus et de le consoler de l’oubli des créatures. C’est son amour et sa gloire qu’elle cherche.

Thérèse fait l’éloge de l’oubli, du désir d’être oubliée mais elle commence et termine sa lettre par une demande de ne pas être oubliée de sa sœur et d’être regardée de Jésus !…Lettre apparemment contradictoire dans les termes, mais non dans la dynamique. Jésus a posé son regard sur Thérèse d’une façon particulière le soir de Noël 86 et l’a relevée et en a fait une autre femme, une femme pleine d’énergie combative, une femme animée d’un grand désir, aimer Jésus et le faire aimer. Il ne faut pas être tributaire de son vocabulaire mais prendre conscience de ce qui est en jeu dans le travail intérieur de son âme et de ce qui est en jeu pour chacun d’entre nous. Thérèse s’est en quelque sorte convertie ce soir là et dans cette conversion elle a eu la force de se détourner d’elle-même, de ne plus se regarder.

Nous sommes en danger avec nous-même lorsque nous livrons notre mental à tous ses désirs, à toutes ses pensées, lorsque la mémoire blessée l’anime de tous ses phantasmes, scrupules. Que de bruit sont-ils remplis !

Thérèse souhaite être libérée de tout ce qui l’encombre pour laisser la place à Dieu seul. A Dieu seul ? Oui, mais pas sans les êtres qu’elle aime, pas sans son père, pas sans Agnès ici et pas sans Céline surtout comme elle l’indique à plusieurs reprises, comme ci-dessous dans la lettre 127. Elle éprouvera même une jalousie sacrée lorsqu’elle verra Céline indécise et se laisser aller peut être au mariage.

Thérèse veut être oubliée et surtout d’elle-même, elle voudrait entrer dans un profond silence intérieur. Ainsi cette conversion du regard qui s’opère en elle en cette nuit de Noël ne part pas seulement un sentiment moral de culpabilité : "Seigneur prend pitié de moi car je suis un pauvre pécheur". En rester là serait stérile. Il faut aller plus loin et prendre conscience de ce qui fondamentalement nous habite, et fait que nous sommes image de Dieu. Cette conversion du regard part d’un désir beaucoup plus profond. « C’est la conscience de notre désir insatiable, de ce désir qui est en nous comme un vide devenant appel, comme le creux d’une plénitude inconnue : ‘Le cœur de l’homme, disant Nicolas Cabasilas, à été créé assez grand pour contenir Dieu lui-même’. Et tant qu’il ne contient pas l’Incréé mais se tourne vers des réalités créées qu’il absolutise, c’est le néant qui jaillit, car l’homme est une béance, un néant qui veut se remplir de Dieu. Le repentir, c’est de devenir consciemment ‘homme de désir’. Et simultanément de comprendre le caractère dérisoire de ‘ce monde’, c’est-à-dire ce filet de passions dans lequel l’humanité voudrait capturer la création en oubliant le Créateur ; le caractère dérisoire de mon personnage (ou mes) sur le grand théâtre de ce monde’. » [122].

Ce regard qui a relevé Thérèse, loin de la limiter, a fait d’elle un être de désir. Car fondamentalement nous sommes des êtres de désir, mais investissant notre regard en des choses limitées du monde ou de notre "nombril", de notre petit moi, nous limitons ce désir. De fait il n’est jamais totalement rassasié. Le cœur de l’homme a toujours envie de plus, de mieux. Et c’est sa grandeur. L’homme est un être de désir et ce désir est infini. Il est l’espace et la prière en même temps vers ce Dieu infini qui seul peut correspondre à ce désir. Et c’est en même temps l’appel de Dieu au fond du cœur de l’homme. Il y a là deux infinis qui sont appelés à se rencontrer. Le péché pour l’homme, c’est de ne pas oser désirer d’avantage et de ne pas oser se tourner vers ce Dieu qui seul pourra combler son cœur.

Car c’est vers Dieu seul qu’il faut orienter nos désirs, les ouvrir plus loin encore car c’est là que nous rejoignons notre identité divine et la lettre suivante nous le rappelle « Céline, tu dois être bien heureuse de contempler la belle nature, les montagnes… les rivières argentées, tout cela est si grandiose, si bien fait pour élever nos âmes… Ah ! petite soeur, détachons-nous de la terre, volons sur la montagne de l’amour où se trouve le beau Lys de nos âmes… Détachons-nous (2r ) des consolations de Jésus, pour nous attacher à Lui !… Et la Ste Vierge ! Ah ! Céline, cache-toi bien à l’ombre de son manteau virginal afin qu’elle te virginise !… La pureté c’est si beau, si blanc !… Bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu !… Mt 5,8 Oui, ils le verront même sur la terre, où rien n’est pur, mais où toutes les créatures deviennent limpides quand elles sont vues à travers la Face du plus beau et du plus blanc des Lys !… » [123].

Si la création est une œuvre du créateur, elle porte les cœurs vers Celui qui l’a créée et c’est vers lui qu’il est bon d’ouvrir notre regard. C’est l’image du don et du donateur qui est rappelée et une invitation à purifier notre regard et avec lui notre cœur. Car c’est au donateur qu’il faut élever le cœur pour que l’amour soit pur. C’est comme une invitation à ne jamais nous contenter de ce que l’on perçoit, mais à partir du don reçu, élever la conscience vers celui qui est l’origine de tout le créé et donc plus beau encore. Peut être y a-t-il une réminiscence des premières strophes du Cantique Spirituel de Jean de la Croix dans ces quelques lignes. Loin d’être négatives elles ouvrent au contraire une espérance sur la création transfigurée parce qu’elle est vue avec le regard de Dieu. C’est en fait un chemin d’ouverture du cœur à l’infini de la création d’une part, et d’autre part et surtout, une ouverture du cœur vers Celui dont nous sommes l’image. Thérèse est ouverte totalement vers cette dimension et c’est ce qui lui donne son audace et ce qui lui permet d’écrire dans la même lettre ces lignes : « pour moi je ne te dirai pas (2v ) de viser à sa sainteté séraphique, mais bien d’être parfaite comme ton Père céleste est parfait !… 2 Mt 5,48 Ah ! Céline, nos désirs infinis 3 ne sont donc ni des rêves ni des chimères puisque Jésus nous a lui-même fait ce commandement !… »

Cette présence du désir chez Thérèse semble être le moteur de son dynamisme, même si elle a dû lutter contre les opinions de ses confesseurs qui la trouvait trop téméraires : « "Mon Père, je veux devenir une sainte, je veux aimer le bon Dieu autant que Ste Thérèse", dit-elle à un prédicateur. – "Quel orgueil et quelle présomption ! lui fut-il répondu. Bornez-vous à corriger vos défauts, à ne plus offenser le bon Dieu, à faire chaque jour de petits progrès dans la vertu et modérez vos désirs téméraires." - " Mais mon Père, je ne trouve pas que ce soient des désirs téméraires. Je puis bien aspirer à la sainteté, même à une sainteté plus élevée,si je le veux, que celle de Ste Thérèse, puisque Notre Seigneur a dit : "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. " Voyez, mon Père comme le champ est vaste, et il me semble que j’ai le droit d’y courir ! » [124].

On à ce propos dans Procès Apostolique 1233 : « Il me paraît impossible de pousser plus loin qu’elle ne le faisait la confiance en Dieu. Elle aimait à répéter qu’on obtient de Dieu autant qu’on en espère. Elle me disait aussi qu’elle sentait en elle des désirs infinis d’aimer le bon Dieu, de le glorifier et de le faire aimer, et qu’elle espérait fermement qu’ils seraient tous réalisés et au-delà ; que c’était méconnaître la bonté infinie de Dieu que de restreindre ses désirs et ses espérances. « Mes désirs infinis disait elle sont ma richesse, et pour moi se réalisera la parole de Jésus : ’ A celui qui a on donnera et il abondera’ (Mt. 13,12) »

Il y désir et désir, mais pour aussi extravagants qu’ils soient, ils révèlent souvent une partie profonde de notre être qu’il s’agit de savoir déchiffrer. Mais comme les déchiffrer si on ne les laisse pas monter, puis s’exprimer ? Or bien souvent par peur d’être incompris, de la façon extravagante dont ils s’expriment, ils sont censurés, refoulés. La culture ambiante est là aussi qui joue son rôle de censure, ainsi que l’éducation. Et le fond du désir de Thérèse est d’aimer et de faire aimer Jésus, c’est comme cela qu’elle conçoit sa vie au carmel et qu’elle l’exprime toujours dans la même lettre : « Céline, ne trouves-tu pas que sur la terre il ne nous reste rien ! Jésus veut nous faire boire son calice jusqu’à la lie en laissant notre cher petit là-bas, Mt 20,22-23 ah ! ne lui refusons rien, il a tant besoin d’amour et il est si altéré qu’il attend de nous la goutte d’eau qui doit le rafraîchir !…Ah ! donnons sans compter,(2v) un jour il saura dire :" maintenant mon tour. " ».

2III - Les beautés cachées de Jésus.2

Voici une lettre importante pour essayer de comprendre la spiritualité de Thérèse [125] : « Je t’envoie une feuille qui en dit bien long à mon âme. Céline, il y a si longtemps… et déjà l’âme du prophète Isaïe se plongeait comme la nôtre dans les beautés cachées de Jésus… Ah ! Céline, quand je lis ces choses je me demande ce qu’est le temps ?… Le temps, ce n’est qu’un mirage, un rêve… déjà Dieu nous voit dans la gloire ; il jouit de notre béatitude éternelle !… Ah ! que cette pensée fait de bien à mon âme, je comprends alors pourquoi il ne marchande pas avec nous… Il sent que nous le comprenons, et il nous traite comme ses amis, comme ses épouses les plus chères… Céline, puisque Jésus a été " seul à fouler le vin " qu’il nous donne à boire, à notre tour ne refusons pas de porter des vêtements teints (1v ) de sang… Is 63,3 foulons pour Jésus un vin nouveau qui le désaltère, qui lui rende amour pour amour, ah ! ne gardons pas une seule goutte du vin que nous pouvons lui donner… Is 63,5 alors, regardant autour de Lui il verra que nous venons pour lui aider !… Son visage était comme caché !… Is 53,3 Céline, il l’est encore aujourd’hui, car qui est-ce qui comprend les larmes de Jésus ?… Céline chérie, faisons dans notre cœur un petit tabernacle où Jésus puisse se réfugier, alors Il sera consolé et Il oubliera ce que nous ne pouvons oublier : "L’ingratitude des âmes qui l’abandonnent dans un tabernacle désert !… " 2 " Ouvre-moi, ma soeur, mon épouse, car ma face est pleine de rosée et mes cheveux des gouttes de la nuit " (cant. des Can.) Ct 5,2 voilà ce que Jésus nous dit à l’âme quand il est abandonné et oublié !… Céline, l’oubli, il me semble que c’est ce qui lui fait le plus de peine !… Papa !… ah ! Céline je ne puis te dire tout ce que je pense, ce serait trop long, et comment dire des choses que la pensée même peut à peine traduire, des profondeurs qui sont dans les abîmes les plus intimes de l’âme !… Jésus nous a envoyé la croix la mieux choisie qu’il a pu inventer dans son amour immense… comment nous plaindre quand lui-même a été considéré comme un homme frappé de Dieu et humilié !… Le divin charme, 3 Is 53,4 charme mon âme et la console merveilleusement, à chaque instant du jour ! ah les larmes de Jésus quels sourires !… »

Thérèse se plonge dans les « beautés cachées de Jésus » et elle met en valeur cette phrase d’une façon particulière dans la lettre. Les citations d’Isaïe l’aide à exprimer ce qu’elle contemple du mystère de Jésus. Par delà l’aspect physique, elle s’attache à pénétrer ce qu’il a pu ressentir dans son cœur, à ses larmes et ce qu’elles traduisent de ses sentiments. Le visage de Jésus est caché encore aujourd’hui car il n’y a personne qui comprenne les larmes de Jésus. Il est oublié et c’est ce qui le peine le plus. C’est ainsi que Thérèse résonne à la lecture de la lettre de Céline. Céline lui parlait de Jésus Ostie abandonné dans un tabernacle poussiéreux et délabré, oublié. Aussi, elle veut faire de son cœur un tabernacle où il puisse se réfugier, être consolé de l’ingratitude humaine. Non Jésus n’est pas seul à fouler le vin, puisqu’il y a Thérèse, elle veut avec lui fouler un vin nouveau.

Alors elle se tourne vers ce qui la fait le plus souffrir actuellement et c’est la maladie de son père et l’humiliation qui rejaillit sur les sœurs, comme si Jésus était à l’œuvre dans la maladie de leur père : « Papa !… ah ! Céline je ne puis te dire tout ce que je pense, ce serait trop long, et comment dire des choses que la pensée même peut à peine traduire, des profondeurs qui sont dans les abîmes les plus intimes de l’âme !… Jésus nous a envoyé la croix la mieux choisie qu’il a pu inventer dans son amour immense… comment nous plaindre quand lui-même a été considéré comme un homme frappé de Dieu et humilié !… Le divin charme, 3 Is 53,4 charme mon âme et la console merveilleusement, à chaque instant du jour ! ah les larmes de Jésus quels sourires !… »

Mais est-ce Jésus qui est l’auteur de la maladie de M Martin ? Thérèse introduit d’abord sa lettre par une réflexion sur le temps à un double niveau. Déjà Isaïe, il y a près de 2500 ans contemplait les beautés cachées de Jésus, comme elle aujourd’hui. Le temps n’est rien donc, mais l’éternité : « Déjà Dieu nous voit dans la gloire, il jouit de notre béatitude éternelle. » C’est une clé de lecture qui permet à Thérèse de trouver force et appuis devant sa souffrance présente causée par la maladie de son père. Thérèse ne semble pas entrer dans les idées de l’époque sur l’enfer et le purgatoire ; l’amour ne bannit-il pas la crainte ? Elle se voit déjà en Dieu, ce Dieu heureux de notre bonheur éternel. Dieu est vu positivement, comme le Dieu de la joie, du bonheur. Sous cette lumière le temps n’est qu’un mirage. Il passe et avec lui ses vicissitudes. Alors Thérèse comprend l’action de Dieu envers elle et sa famille. Thérèse voit maintenant toute chose à la lumière de l’éternité. Elle ne reste pas de plein pied avec l’événement, ici la maladie du père. Elle peut donc relire ce qui lui arrive sous un aspect positif. Puisqu’il en est ainsi, que Dieu l’aime, que tout cela passera, comment, dès lors, se positionner intérieurement face aux événements douloureux de sa vie ? Comment les interpréter à la lumière de la foi ?

Elle s’aide pour cela des textes de l’A.T. lus à l’Office des nocturnes : Is 53,1-5 et 63, 1-2, 5 et leur réponds. Ces versets du livre d’Isaïe parlent du serviteur souffrant, de sa solitude. Elle cite aussi Jean de la Croix qui va beaucoup l’inspirer pendant cette période. Elle se voit dans l’éternité épouse de Jésus bien que n’ayant pas encore fait sa profession. Aussi, elle vit ses épreuves comme une part aux souffrances du Christ. Jésus est seul dans son tourment, Jésus est seul a porter le poids des fautes des hommes. Il est donc important que ceux qui partagent sa vie soient présents avec lui dans ses épreuves. Plus, c’est un signe de confiance de la part de Jésus que faire partager sa passion aux âmes. Jésus nous aime jusqu’à donner sa vie pour nous, aimons-le jusque là, alors il ne se sentira plus seul. Ainsi aimer Jésus, c’est, quoiqu’il arrive à Thérèse, lui faire confiance en toute circonstance et tenir bon malgré les épreuves. Jésus lui-même n’a-t-il pas frémi devant ce qui l’attendait au jardin des Oliviers ? Plus positivement, c’est accepter les événements de la vie, non comme fatalité, mais, dans ces événements, accepter de communier, d’avoir part aux souffrances du Christ, au lieu de se laisser terrasser, anéantir par eux.

Ainsi quand l’épreuve arrive, il s’agit de l’accepter comme venant de sa main, comme une proposition de sa part pour l’aider, le consoler. C’est là qu’il faut faire très attention à ce que l’on met sous les mots et ne pas transformer Dieu en un Dieu sadique. Trop souvent on entend dire que c’est Dieu qui m’envoie telle épreuve, or nous le répète St Jacques 1,1-17 « Dieu n’éprouve pas par le mal et tout don de valeur vient de Dieu en qui il n’y a point d’obscurité. » C’est l’image que nous pouvons avoir de Dieu qui est en cause, or Dieu est bon, en lui est la source de la Vie, non de la mort et de tout ce qui tourne autour. Dieu est créateur et dans ce mot on perçoit toute la dynamique de vie qu’il porte. En lui la mort n’existe pas. Quand Dieu regarde l’homme, c’est pour mettre en lui la vie, sa Vie. Au livre de la Genèse, lorsque Dieu regarde sa création au soir du sixième jour, il s’exclame et dit en regardant le couple qu’il vient de créer, « cela est très bon ». Dieu regarde avec son regard plein de bonté, de beauté, de vie et c’est cette vie qu’il souhaite partager à l’être humain.

Ce qui est enjeu dans ce que relate Thérèse, c’est notre liberté, notre collaboration consciente au dessin de salut de Dieu sur nous et sur l’humanité. La souffrance et le mal sont là qui nous atteignent, avec leur poids d’absurdité qui terrasse. Il s’agit de transformer l’absurde de nos vies, car la souffrance reste absurde, en l’ouvrant à l’amour de Jésus crucifié. Sur la croix Dieu se sert de l’absurde qui nous écrase pour l’ouvrir en chemin de vie. Par sa croix, Jésus nous aide à traverser la souffrance que nous pouvons rencontrer dans nos vies en étant vainqueurs, non terrassés. Il s’agit de plus de transformer cet absurde en instrument de compassion et de salut pour nous-mêmes et nos frères en humanité. Là est le difficile, là est la vie théologale. Ce simple regard de foi demande beaucoup d’effort et d’oubli de soi pour être plus en Jésus qu’en soi-même alors même que l’épreuve envahit ou blesse.

Dire dès lors, comme Thérèse, dire que Jésus lui a envoyé la croix la mieux choisie, c’est prendre position intérieure pour reconnaître en cet événement de la maladie du père un moyen de mieux communier aux souffrance du Christ, de mieux s’unir à lui qui souffert sur la terre pour l’humanité tout en étant incompris des hommes, de ceux-là même qu’il venait sauver. Ce n’est pas Dieu qui est responsable de la maladie du père, ni d’aucune souffrance humaine. Thérèse est seulement tributaire du langage de son époque, mais sa santé spirituelle lui permet de ne pas tomber dans des erreurs dommageables, voir dramatiques. Ce n’est pas pour rien qu’elle refusera de sacrifier à un Dieu de justice, au sens juridique du terme, pour s’offrir de tout son être à un Dieu de miséricorde. La justice prendra elle-même toute sa force lorsqu’elle sera lue à travers ce filtre de la miséricorde de Dieu, voir la fin du MsA.

Thérèse aime Jésus passionnément et veut faire de son cœur un lieu où il puisse se reposer. Elle est tout en lui.. « ah les larmes de Jésus quels sourires ! » et du coup elle relativise ses larmes à elle…

2IV - La paix et le repos du cœur.2

Le 25 juillet 1890 Marie Guérin écrit à Thérèse du château de La Musse : « … Te dire, chère petite sœur, toutes les tentations que j’éprouve depuis que je suis ici ; je suis poursuivie par les mauvaises pensées, c’est un combat de tous les instants ; aussi n’ai je pas de bonheur dans mes communions, mes actions de grâces sont tièdes, je ne sens pas d’amour pour le bon Dieu. La méditation est pourtant pour moi un moment de délices, je passerais mes journées dans cet exercice ; c’est une preuve de plus que je n’avance pas en vertu, I’oraison sans mortification est comme un corps sans âme ! J’aime à respirer un air plus pur que celui de la terre, mais pour en retirer du fruit, il n’en est rien ; il est vrai pourtant que dans mes élévations je me sens embrasée d’amour, mais une fois retournée au combat la force m’abandonne, et il ne peut y avoir de fruit sans travail. Bien souvent je me pose cette question : qu’ai je à offrir au bon Dieu aujourd’hui ? Toujours rien ou presque rien, quelquefois de petits efforts. Ma Thérèse chérie, toi qui as tant d’ardeur au service du bon Dieu, apprends à ta petite sœur à y marcher avec courage. Je ne fais guère que de naître à la vie spirituelle, qu’ai je fait pendant vingt années ?… Je me suis laissée vivre comme les mondains et le bon Dieu a été oublié. Maintenant j’ai un grand désir de l’aimer, mais il faut que ce désir fructifie ; c’est au Carmel que j’ai appris à faire mes premiers pas, sera-ce là que je ferai mes derniers ?… Que je le voudrais !…. Comment veux-tu que le bon Dieu appelle à Lui une enfant qui ne cherche pas à procurer sa gloire ? si j’avais p1us de volonté est-ce que cette seule pensée ne me donnerait pas plus d’ardeur à me vaincre ; il faut donc que je sois une âme tout à fait tiède et lâche ? Si tu savais ce que cette pensée me fait de peine parce que je sens que je suis cette âme si faible. C’est pour la troisième fois que je me remets à ma lettre, en trois jours différents. Aujourd’hui dans une de mes promenades, j’ai rencontré toute une fourmilière. Ces petites bêtes m’ont donné beaucoup à penser et m’ont servi de modèle. Je les ai vues aller et venir avec ardeur au travail et je me suis fait cette réflexion : Quel est le but et la récompense de leurs efforts ? Elles n’en ont pas et moi qui ai un Maître divin à aimer et à servir, je reste inactive. La leçon des fourmis m’a été profitable, j’ai passé une journée bénie, aussi ce soir suis je heureuse. Dis à ma mère chérie que j’ai une petite cellule pour moi toute seule, je m’y plais beaucoup ; d’abord j’ai une vue splendide, ce qui ne nuit pas aux élévations de l’âme, et puis j’aime tant la solitude, n’est-ce pas là, plus que partout ailleurs, que l’union de l’âme avec Dieu devient plus intime. Malheureusement de ce côté je suis un peu privée, il ne m’est pas permis de me retirer dans ma chambrette autant que je le désirerais, une demi-heure au plus le soir et c’est tout. »

Et Thérèse lui répond le 27 juillet [126] : « …Marie, si tu n’es rien il ne faut pas oublier que Jésus est tout, aussi il faut perdre ton petit rien dans son infini tout et ne plus penser qu’à ce tout uniquement aimable… 1 Il ne faut pas désirer non plus de voir le fruit recueilli de tes efforts ; Jésus se plaît à garder pour lui seul ces petits riens qui le consolent… Tu te trompes, ma chérie, si tu crois que ta petite Thérèse marche toujours avec ardeur dans le chemin de la vertu, elle est faible et bien faible, tous les jours elle en fait une nouvelle expérience, mais Marie, Jésus se plaît à lui enseigner comme à st Paul la science de se glorifier dans ses infirmités, 2Co 12,5 c’est une grande grâce que celle-là et je prie Jésus de te l’enseigner, car là seulement se trouve la paix et le repos du cœur, quand on se voit si misérable on ne veut plus se considérer et on ne regarde que l’unique Bien-Aimé !… Ma chère petite Marie, pour moi je ne connais pas d’autre moyen pour arriver à la perception que " L’amour "… Aimer, comme notre cœur est bien fait pour cela !… Parfois je cherche un autre mot pour exprimer l’amour, mais sur la terre d’exil les paroles sont impuissantes à rendre toutes les vibrations de l’âme, aussi il faut s’en tenir à ce mot unique : " Aimer !… " Mais à qui notre pauvre cœur affamé d’Amour le prodiguera-t-il ?… Ah ! qui sera assez grand pour cela… un être humain pourra-t-il le comprendre… et surtout saura-t-il le rendre ?… Marie, il n’y a qu’un être qui puisse comprendre la profondeur de ce mot:Aimer !… Il n’y a que notre Jésus qui sache nous rendre infiniment plus que nous lui donnons… Marie du St Sacrement !… ton nom te dit ta mission… Consoler Jésus, le faire aimer des âmes… Jésus est malade 2 et il faut remarquer que la maladie de l’amour ne se guérit que par l’amour !… 3 Marie, donne bien tout ton cœur à Jésus, il en a soif, il en est affamé, ton cœur, voilà ce qu’il ambitionne au point que pour l’avoir pour Lui, il consent à loger sous un réduit sale et obscur !… »

Dans cette lettre il y a une dialectique du rien et du tout articulée différemment sur plusieurs paragraphes : - perdre son rien dans le tout de Jésus. Marie Guérin se trouve trop « tiède et lâche ». Thérèse va se servir de cela pour aider Marie à se dépasser, en s’oubliant et passant de sa misère à Jésus qui est tout, en noyant son petit rien dans le tout de Jésus. Il lui faut aller dans cet oubli jusqu’à ne pas se retourner sur soi pour contempler le « fruit recueilli de ses efforts ». - accepter de se voir misérable pour ne plus chercher à se considérer et ne chercher de la joie que dans le Bien-Aimé, « là seulement se trouve la paix et le repos du cœur ». Il y a là une clé de lecture intéressante pour comprendre comment Thérèse vit de l’intuition de St Paul : se glorifier dans ses infirmités.

En tout cela Thérèse invite Marie à se quitter, à ne plus faire de retour sur elle-même, pour se tourner vers Jésus seul et recevoir tout de lui. Elle l’invite à ne pas mettre sa joie dans ses conquêtes sur elle-même, mais au contraire à s’appuyer sur ses infirmités pour les offrir à Jésus. Elle l’invite à se perdre jusque là. Mais dans cette perte, elle l’invite à s’accepter dans la réalité de ce qu’elle est, non pas à se projeter sur une sainteté illusoire et fantasmée source de culpabilité. Le dépassement de soi se fait non dans une conquête pour atteindre une infaillibilité, une perfection sans faille, bien bétonnée, mais dans l’ouverture de sa misère à la tendresse de Jésus, dans la perte de soi dans ce regard aimant. Là se trouve la force pour avancer et se vaincre.

- le cœur humain est trop petit pour comprendre ce que le verbe Aimer veut dire. Seul Jésus le peut et l’âme ne peut que participer à ce mystère. Thérèse ne voit qu’une façon de répondre à cet amour de Dieu pour elle en le « consolant » des ingratitudes humaines.

- Jésus qui est tout, s’abaisse jusqu’à sa créature, qui est la pauvreté même, jusqu’à loger dans son cœur comme en un réduit sale et obscure pour que ce cœur soit à Lui.

« Ah ! comment ne pas aimer un ami qui se réduit à une si extrême indigence, comment oser alléguer encore sa pauvreté quand Jésus se rend semblable à sa Fiancée… Il était riche et il s’est fait pauvre pour unir sa pauvreté à la pauvreté de Marie du St Sacrement… Quel mystère d’amour. »

Ce n’est pas sans rappeler le geste du père [127] de l’enfant prodigue qui voyant de loin son fils revenir court et s’abaisse jusqu’à lui pour le prendre avec tendresse en ses bras.

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[1Le mariage des parents eut lieu le 12 juillet 1858. De ce mariage naquirent neuf enfants : 1 Marie Louise, 22 février 1860 ; 2 Marie Pauline, 7 septembre 1861 ; 3 Marie Léonie, 3 juin 1863, religieuse de la Visitation de Caen ; 4 Marie Hélène, 13 octobre 1864, morte à l’âge de cinq ans et demi ; 5 Marie Joseph Louis, 20 septembre 1866, mort à l’âge de cinq mois ; 6 Marie Joseph Jean-Baptiste, 19 décembre 1867, mort à l’âge de huit mois ; 7 Marie Céline, 28 avril 1869 ; 8 Marie Mélanie Thérèse, 16 août 1870, morte à l’âge de deux mois ; 9 Marie Françoise Thérèse, 2 janvier 1873

[2(C.G. 1125 du 12 nov 76).

[3(CG 1103-1107 de 1873) lire lettre du 16 mars 1873

[4CG 1105

[5CG 1107-1111

[6CG 1113 du 8 nov 74

[7C.G. 1120 du 28 déc. 75

[8MsA 8

[9MsA 8 r et v

[10Lettre à Pauline 5 déc 1875

[11MsA 8

[12note 120 Histoire d’une âme

[13Elle a 22 ans lorsqu’elle commence à écrire le Manuscrit A

[14Manuscrit A Folio 11 Verso

[15MsA Folio 12 V

[16Lettres de Ste Thérèse 46, 29 avril 88

[17MsA 35r

[18Carnet Rouge n° 52, déposition de Sr Marie de la Trinité et de la Ste Face

[19Conseils et souvenir de Seigneur Marie de la Trinité, « se présenter devant Dieu les mains vides »

[20J.F. Six, Thérèse de Lisieux, son combat spirituel, sa voie, p.16, Seuil 1998

[21Le 15 octobre 86

[22MsA 44r

[23Manuscrit A 44

[24Manuscrit A 45

[251 Jn5, 11-13

[26De la personne, p 91

[27Camille C., Henri Caffarel, édit du Feu Nouveau, 1982, p 260

[28pour le grain de sable voir CG LT45 note d

[29MsA 6r

[30MsA 19r

[31Nous quittons la relecture qu’elle fait de sa vie dans le Ms A pour nous intéresser à sa progression humaine et spirituelle au fil des lettres écrites. Il pourra être bon cependant de garder le Manuscrit A à porter de mains afin d’entrer plus avant dans toutes les finesses de sa pensée.

[32LT 32 A Mme Guérin. 14 novembre 1887

[33Vicaire général de l’évèque Mgr Hugonin

[341 Co 10,13

[35voir le récit MsA 63r

[361 Tm 6,16

[371 Co 10,13

[38nous avons déjà présent quelques éléments qui se retrouveront dans sa doctrine, éléments d’engagements personnels, indispensables, mais insuffisants associés à la confiance et l’abandon à Dieu.

[39Paul Valéry, dans le poème « Palme »

[40cf. le refus du lait de sa maman

[41De sœur Agnès de Jésus à Thérèse. LC 66 23 novembre 1887 réponse à LT 36

[42Luc 24,13

[43LC 69 vendredi 25 novembre

[44Mt 8,23

[45MsA 39

[46Manuscrit A 13

[47MsA 25v

[48cf. ci-dessus « la mort de sa maman »

[49Thérèse ne dit que cela de la messe et pas : où il y avait eu de beaux chants, beaucoup de monde, un sermon je ne sais comment etc…

[50Gn 32,23

[51Notes de la Correspondance Générale P. 333. et MsA 68

[52LC 63d

[53MsA 68v

[54LT 43B A sœur Agnès de Jésus.18 (?) mars 1888

[55LC 69 cf. ci-dessus « purifier l’amour »

[56MsA 45v

[57Elle me raconta comment elle avait porté longtemps sa petite croix de fer et qu’elle en avait été malade. Elle me dit que ce n’était pas la volonté du bon Dieu sur elle ni sur nous qu’on se jette à de grandes mortifications, que cela lui en avait donné la preuve. (Carnet Jaune 727) La Révérende Mère Agnès de Jésus a témoigné au Procès canonique (cf. Sum. $ 630) que « pendant le repos qu’elle dut prendre ensuite, le bon Dieu lui fit comprendre que si elle avait été malade pour si peu de chose, c’était signe que là n’était pas sa voie ni celle des « petites âmes » qui devaient marcher à sa suite dans la même voie d’enfance, où rien ne sort de l’ordinaire ». (C.S. de Sr Geneviève. - )

[58(Poésies 23)

[59Carnets Jaunes 527,3

[60LT 49 à Sr Marie du Sacré Cœur, 12-20 mai 88. Thérèse est entré le 9 avril 88

[61MsA 39v

[62LC 122 et 123 avec Marie du Sacré Cœur

[63LT 55 , 5 juillet 88

[64Soeur Saint-Vincent-de-Paul multipliait les réflexions piquantes à l’endroit de Thérèse qui se contentait de répondre par un sourire. Voir LT 76

[65LT 74 à Sr Agnès de Jésus (Pauline) au cours de sa première retrait

[66LC 88, 14 octobre 88

[67LC 96 du 24 décembre 88

[68Note g de LC 96

[69LT 65 20 octobre 88

[70MsA 45v

[71LD 26 Juin 88

[72CG note de LC 92

[73LC 92 2 novembre 88

[74LT 68 à M. Martin du 25 novembre 88

[75Manuscrit A Folio 20 Recto

[76Manuscrit A Folio 21 Recto

[77MsA 72r et 73r

[78Lire introduction CG T1 p 451

[79LC 95 vers le 13 décembre 88

[80CG p 450

[81LT 81 A Céline. 23-25 (?) janvier 1889, même ton pour LT 82 A Céline. 28 février 1889

[82Dialogue avec le patriarche Athënagoras. Par Olivier Clément.

[83Ga 2,20

[84LD 1er mars 89

[85LT 86

[86LD 4 mars 89

[87LT 87

[88CS sr Geneviève sur la souffrance

[89Influence de la carmélite de Tour, Sr Marie de Saint-Pierre, et de la dévotion à la Sainte-Face telle que la propageait l’Oratoire de Tour

[90Carnet Jaune 731 parole 13

[91Lettres de Ste Thérèse 81, 23 janv 89

[92Il semble que Thérèse soit l’héritière de Thérèse d’Avila qui invite à rester auprès du Crucifié, mais aussi de Jean de la Croix notamment à ce qu’il écrit au paragraphe 24 du commentaire de la seconde strophe de la poésie Vive Flamme…

[93LT 89 du 26 avril 89

[94LT 81

[95LT 81 déjà citée

[96Carnet Rouge 84 et suivant

[97LT 45 note d

[98LT 54 note g

[99Lettres de Ste Thérèse 58, 31 juillet 88

[100Lettres de Ste Thérèse 65, 20 oct 88

[101Lettres de Ste Thérèse 79, 8 janv 89

[102Lettres de Ste Thérèse 85, 12 mars 89

[103Lettres de Ste Thérèse 90, 27 avr 89

[104LT 94 14 juillet 89

[105CG note e) LT 94 p 495

[106voir LT 254

[107Lt 95 juillet ou août 89, à Sr Agnès

[108est-ce en lien avec ses crises de scrupules ? voir LC 117 du P. Pichon du 4 oct 89« je vous défend au nom de Dieu de mettre en question votre état de grâce… »

[109LT 101 du 31 déc 89

[110Manuscrit A 75 et LT 120

[111LC 113 du 29 mai 89

[112LT 92 du 30 mai 89

[113Mt 14,30

[114LT 100 à M et Mme Guérin, 30 déc 89

[115LT 102 à Céline 27 avril 90

[116La miniature sur parchemin peinte par soeur Agnès à l’intention de Céline : un voile de Véronique soutenu par une branche de neuf lys

[117Dans le conte sur Michel-Ange, Celui qui écoutait les pierres

[118Lettres de Ste Thérèse 101 31 déc 90 à Céline

[119Oraison sur la vie, naissance de Dieu en l’homme chez Zundel, François Darbois, Anne Sigier, 1997, p 153

[120cfr poésie Notes Intimes M. Noëlle, Stock, 1988 p 160

[121LT 103 - de Thérèse à Sr Agnès de Jésus - 4 (?) mai 90

[122Olivier Clément, Questions sur l’homme, p. 22-24.

[123LT 105 du 10 mai 1890 à Céline lors de son voyage à Lourde avec Léonie et la famille Guérin (LC 127 note d)

[124CG p 533 note h de LT 107

[125LT 108 - de Thérèse à Céline - 18 juillet 90

[126LT 109

[127Luc 15,20