Saint Jean de la Croix poésie Vive Flamme

Vive Flamme

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1
Ô Flamme d’amour vive | ¡Oh llama de amor viva
Qui tendrement blesse | que tiernamente hieres
Mon âme au plus profond centre ! | de mi alma en el más profundo centro !
Puisque maintenant n’es plus tourment | Pues ya no eres esquiva
Achève maintenant si tu veux, | acaba ya si quieres,
Déchire la toile de cette douce rencontre ! | ¡rompe la tela de este dulce encuentro !

2
Ô cautère suave ! | ¡Oh cauterio süave !
Ô caressante plaie ! | ¡Oh regalada llaga !
Ô main agréable ! ô touche délicate | ¡Oh mano blanda ! ¡Oh toque delicado
Qui de vie éternelle a saveur | que a vida eterna sabe
Et toute dette paye ! | y toda deuda paga !
En tuant, mort en vie changeas. | Matando, muerte en vida has trocado.

3
O lampes de feu | ¡Oh lámparas de fuego
Dans lesquels éclats | en cuyos resplandores
Les profondes cavernes du sens, | las profundas cavernas del sentido,
Qui étaient obscures et aveugles, | que estaba oscuro y ciego,
Avec d’étranges habiletés- | con estraños primores
Chaleur et lumière ensemble donnent à son ami ! [ calor y luz dan junto a su querido !

4
Combien paisible et amoureux | ¡Cuán manso y amoroso
T’éveilles-tu en mon sein | recuerdas en mi seno
Où secrètement seul tu demeures, | donde secretamente solo moras,
Et en ton souffle savoureux | y en tu aspirar sabroso
De bien et de gloire remplis, | de bien y gloria lleno,
Combien délicatement tu rends amoureux ! | cuán delicadamente me enamoras !

Situation

Grenade, couvent des Martyrs, entre 1582 et 1584 (pour d’autres en 1584 ou 1585). Jean de la Croix était vicaire provincial des carmélites déchaussées d’Andalousie. La poésie fut écrite en quinze jours, à la demande d’Anne de Penalosa, une de ses filles spirituelles. Il y eu un peu après une seconde rédaction légèrement augmentée. Titre : « chant de l’âme dans l’union intime de Dieu ». Cinq années environ séparent la Flamme vive de la Nuit (avant fin 1578) et de la première version du Cantique. Selon Jean de la Croix, cette poésie s’inspire quant à sa structure d’une poésie de Garcilaso de la Vega, poésie II.

Beaucoup de métaphores ouvrent le champ de la lecture symbolique et permette de traduire quelque peu l’ineffable de l’expérience. « J’ai fait quelque difficulté, très noble et dévote Dame, de déclarer ces quatre couplets que vous m’avez demandés, parce que ce sont choses si intérieures et spirituelles, pour la déclaration desquelles toute sorte de langage est ordinairement court et défectueux - attendu que les choses de l’esprit sont par-dessus les sens et malaisément peut-on dire quelque chose de leur substance, - et aussi parce que personne ne peut parler, si ce n’est mal-à-propos, de l’intérieur de l’esprit, si ce n’est avec un esprit fort intérieur, et voyant ce peu qui était en moi, j’ai différé jusques à maintenant ! »

Structure

¡Oh lla−ma dea−mor vi−va 7 − iva a
que tier−na−men−te/hie−res 7 − eres b
de mi/al−maen el más pro−fun−do cen−tro ! 11 − entro C
Pues ya noe−res es−qui−va 7 − iva a
a−ca−ba ya si quie−res, 7 − eres b
¡rom−pe la te−la dees−te dul−ceen−cuen−tro ! 11 − entro C

¡Oh-lla-ma-de_am-or-vi-va 7 a
que-tier-na-men-te-hie-res 7 b
de-mi-al-ma_en-el-más-pro-fun-do-cen-tro ! 11 C
Pues-ya-no_e-res-es-qui-va 7 a
a-ca-ba-ya-si-quie-res, 7 b
¡rom-pe-la-te-la-de_es-te-dul-ce_en-cuen-tro ! 11 C

¡Oh-cau-te-rio-sü-a-ve ! 7 d
¡Oh-re-ga-la-da-lla-ga ! 7 e
¡Oh-ma-no-blan-da !_¡Oh-to-que-de-li-ca-do 11 F
que_a-vi-da_e-ter-na-sa-be 7 d
y-to-da-deu-da-pa-ga ! 7 e
Ma-tan-do,-muer-te_en-vi-da-has-tro-ca-do. 11 F

¡Oh-lám-pa-ras-de-fue-go 7g
en-cu-yos-res-plan-do-res 7 h
las-pro-fun-das-ca-ver-nas-del-sen-ti-do, 11 I
que_es-ta-ba-os-cu-ro_y-ciego, 7 g
con-es-tra-ños-pri-mo-res 7 h
co-lor-y-luz-dan-jun-to_a-su-que-ri-do ! 11 I

¡Cuán-man-so-y_a-mo-ro-so 7 j
re-cuer-das-en-mi-se-no 7 k
don-de-se-cre-ta-men-te-so-lo-mo-ras, 11 L
y_en-tu_as-pi-rar-sa-bro-so 7 j
de-bien-y-glo-ria-lle-no, 7 k
cuán-de-li-ca-da-men-te-me_e-na-mo-ras ! 11L

Quatre strophes de six versets. En chaque strophe les six vers s’accordent en rime, le quatrième avec le premier ; le cinquième avec le second, le sixième avec le troisième. Ce qui donne dans chaque strophe deux tercets rimant en abC, a’b’C’.

Deux vers à sept pieds se terminent par un vers à onze pieds en un mouvement ascendant pour retomber sur le premier vers du verset suivant et repartir dans le même mouvement. D’un tercet à l’autre, ce n’est pas simple répétition, mais complémentarité. La rime se donne au niveau de la strophe, et non au niveau simple du tercet ce qui l’ouvre à un autre univers.

Les trois premières strophes commencent par une exclamation : Verset 1 : « ô Flamme d’amour vive, » verset 7 : « ô cautère suave, » verset 13 : « ô lampes de feu. »

Dans la deuxième strophe, les versets 7-8-9 commencent aussi par une exclamation. Ils sont comme enchâssés par les exclamations des verset 1 et 13.

Le verset 19, à la quatrième strophe rompt le rythme. C’est toujours une exclamation, mais plus la même sonorité, « cuan » qui se répète à la fin de la strophe, enchâssant l’ensemble. Qui est le sujet de ce verset 19 ?

Première strophe :

Ô Flamme d’amour vive
Qui tendrement blesse
Mon âme au plus profond centre !
Puisque maintenant n’es plus tourment
Termine maintenant si tu veux,
Déchire la toile de cette douce rencontre !

Deux tercets. Le premier tercet est une exclamation, suivit au second tercet par une constatation se concluant en une demande. Le premier tercet ne compte qu’un verbe, les mots viennent surtout multiplier les qualificatifs de la flamme. Le deuxième tercet en compte quatre. Seul le dernier verbe donne un sens au mouvement (déchire) de la strophe. C’est la seule demande qui est formulée Il y a d’abord l’exclamation concernant l’effet de la flamme, puis comme s’appuyant sur cet acquis, la demande redouble apaisée, confiante et espérant. Un personnage apparaît (mon âme) qui est l’objet de la blessure. L’âme s’adresse à une flamme d’amour qui est personnifiée, sujette de l’action. Toutes les propriétés de la flamme, qui sont la chaleur et la lumière, sont utilisées. Elle a une certaine vivacité et cependant blesse tendrement l’âme au centre le plus profond. « Cette flamme d’amour est l’Esprit de son Époux, qui n’est autre que le Saint-Esprit, Lequel l’âme sent désormais en soi, non seulement comme un feu qui la tient consommée et transformée en son suave amour, mais aussi comme un feu qui, en outre, brûle en elle et jette flamme, ainsi que j’ai dit ; et chaque fois que cette flamme flamboie, elle baigne l’âme en gloire et la rafraîchit avec la trempe d’une vie divine. Et telle est l’opération du Saint-Esprit en l’âme transformée en amour. » [1] Une opposition apparaît entre la flamme qui est vive et qui est à la fois tendre. L’amour est vif, il blesse, mais c’est tendrement ! Nous sommes emmenés au centre de l’âme, le centre le plus profond, comme s’il y avait des degrés de profondeur, ou bien divers centres. Dans le commentaire Jean de la Croix écrit : « Il est bon aussi de noter que l’amour est l’inclination de l’âme et la force et la vertu qu’elle a pour aller à Dieu, parce que par l’amour l’âme s’unit à Dieu ; de sorte que tant plus il y aura de degré d’amour, tant plus l’âme pénètre en Dieu profondément et s’unit à Lui. D’où nous pouvons dire que tant plus de degrés d’amour l’âme peut avoir de Dieu, d’autant plus ses centres peuvent être en Dieu, les uns plus au centre que les autres, parce plus l’amour est fort plus il unit. C’est de cette façon que nous pouvons comprendre les nombreuses demeures que le fils de Dieu dit avoir dans la maison de son Père (Jn 14,2). » [2] C’est le centre le plus profond de l’âme qui est atteint, blessé.

« C’est la marque même de l’amour que de blesser avec tendresse… La blessure atteint et - ce faisant - dégage et révèle le centre le plus profond de l’âme. La flamme sans nulle rigueur est celle qui embrase sans consumer, comme au Buisson Ardent (Ex 3,2). C’est la figure même du paradoxe de l’amour qui entraîne la mort à soi-même en faisant naître à une vie nouvelle. » [3] « L’apport essentiel du premier chapitre est la mise en lumière du fond de l’âme qui est le lieu non localisable de l’impact de Dieu en elle. » [4] Cette action du feu se retrouve en diverse endroits des poésies. Dans la Nuit Obscure, il y a une lueur qui guide dans la nuit et qui brûle dans le cœur : "Dans une nuit obscure,
par un désir d’amour tout embrasée"

Dans le Ct B, 39 : “avec la flamme qui consume et point ne fait souffrir.“ « 14 Par la « flamme » elle entend ici l’amour de l’Esprit Saint. « Consommer » signifie ici achever et perfectionner. L’âme dit que le Bien-Aimé doit lui donner et qu’elle doit posséder, avec un amour consommé et parfait, toutes les choses dont elle a parlé dans ce couplet, toutes étant absorbées en même temps qu’elle dans cet amour parfait qui ne causera pas de peine. Elle dit cela pour faire comprendre l’entière perfection de cet amour. Celui-ci doit avoir deux propriétés : qu’il achève de transformer l’âme en Dieu, et aussi que l’embrasement et la transformation que cette flamme produit dans l’âme ne lui cause pas de peine, ce qui ne peut se produire que dans l’état béatifique où cette flamme est désormais amour suave. En effet dans la transformation de l’âme en flamme, il y a, de part et d’autre, conformité et jouissance bienheureuse et, par conséquent, la flamme ne cause aucune souffrance qui proviendrait de fluctuations diverses, comme cela arrivait avant que l’âme ne soit capable d’aimer parfaitement ».

C’est l’Esprit qui est à l’œuvre dans toute cette dynamique d’ouverture du cœur à Dieu et qui dégage peu à peu la structure profonde de l’homme image de Dieu. « La flamme signifie la présence inépuisable de Dieu nous attirant vers l’origine de notre vie qu’Il est en personne. Chez tous les spirituels, on retrouve la même distinction qu’il y a en l’homme un lieu de la présence de Dieu. La Bible le nomme “cœur“. Edith Stein n’a pas hésité à assimiler au cœur le centre le plus profond de l’âme. Certains parlent de la fine pointe de l’esprit, de la cime de l’esprit, du fond, de l’homme intérieur. Toutes ces images reviennent au même et désignent l’impact de la présence de Dieu en nous. Dans ce florilège, Jean de la Croix a d’abord l’originalité d’associer deux repères : le centre et la profondeur. Aussitôt dit, il corrige son image. Comme l’âme n’est pas matérielle, elle n’a ni pourtour ni centre, ni haut ni bas (1,10). Elle est tout d’une pièce si l’on peut dire, car elle est simple et spirituelle. En parlant du centre le plus profond de l’âme, Jean de la Croix fait allusion à la physique aristotélicienne. Le centre est le terme qu’un objet ou une personne atteignent à la fin de leur mouvement (1,11). Le centre est le terme de l’opération qui exprime la vie et l’être profond. Si nous jetons une pierre en l’air, elle arrivera au bout de quelques mètres à la surface du sol et s’y arrêtera. Mais si elle tombait dans un abîme, elle irait jusqu’au fond qui pourrait être le centre de la terre en vertu de la loi de la pesanteur. À travers cette figure, le centre ne consiste pas un lieu circonscriptible, mais plutôt le terme d’un dynamisme. Ainsi en va-t-il de l’âme et de son centre le plus profond. Parler du centre le plus profond de l’âme revient à définir la vie de l’homme comme un désir, une attirance. Cette perspective contemporaine était déjà celle d’Augustin : “Dans la vie de l’homme, le mouvement qui l’attire vers son centre profond est l’amour de Dieu.“ Jean de la Croix explique ce mouvement avec des images insistantes. Il parle de degrés dans l’amour de Dieu. Un degré d’amour nous permet de nous enfoncer dans un centre profond de l’âme. Avec deux ou trois degrés, nous parviendrons à un deuxième, voire à un troisième centre plus profond encore (1,13). Mais en fait, de ce centre profond il ne saurait y en avoir qu’un seul et unique qui nous attire de plus en plus au fil de notre existence. Même si Jean de la Croix présente la Vive Flamme comme un état d’union à Dieu, il y a toujours, à l’intérieur de cette stabilité, la possibilité d’un progrès dans l’amour et dans la simplification. La lumière est toujours un appel et un don pour un élan. Notre amour pour Dieu est une attirance qui ne demande qu’à grandir. Au terme de ce raisonnement, Jean de la Croix aboutit à une formule risquée et dynamisante : Le centre de l’âme c’est Dieu (1,12) Le centre de l’âme n’est pas seulement le lieu de l’habitation de Dieu, mais il est Dieu même. Nous sommes habités par quelqu’un qui est nous-mêmes davantage que nous-mêmes. Mais Dieu ne se confond pas avec nous. C’est le mystère de la relation de la créature au Créateur. Dieu est comme le soleil, source de la lumière, et l’âme est comme le cristal qui la reçoit et la diffuse. Dieu est la flamme et l’âme le charbon embrasé. Affirmer que Dieu est le centre de l’âme, c’est appeler à la purification. Le centre de l’âme est un espace vide, un noyau creux, une capacité d’accueil. L’âme peut être habité, si elle se rend disponible et ouverte. Pour être effectivement capacité d’accueil, elle doit être disposée à la présence de Dieu par le chemin des purifications pour que Dieu seul prenne toute la place dans le vide ménagé pour lui… Nommer Dieu le centre de l’âme, c’est souligner la nature et l’exigence du dynamisme qui attire l’homme vers son Créateur et Sauveur : l’amour qui est la vie de l’âme. L’âme est faite pour aimer Dieu. L’amour de Dieu est l’opération qui exprime et réalise sa vie. L’attirance de l’âme vers son centre se joue dans la qualité de son amour de Dieu : “(L’amour est) l’inclination, la force et la capacité que l’âme possède en elle-même pour aller à Dieu, puisque c’est par le moyen de l’amour que l’âme s’unit à Dieu.“ (1,13) L’autre figure que propose Jean de la Croix pour suggérer ce qu’est le centre de l’âme évoque au mieux l’amour qui est le dynamisme profond de notre quête de Dieu. Ce n’est plus la pierre attirée vers le cœur de la terre, mais c’est la flamme qui ne cesse de monter pour atteindre son centre (1,11 cf. 3,10 et 2N20,6). » [J.C. Sagne [pp 221-223]]

Cette flamme, vive au premier vers, était aussi tourment au vers quatre. Mais cela est passé, c’est maintenant le registre de la douceur. Tendresse qui se fait blessure (v 2) et qui appelle à la déchirure (v 6). L’intensité est appelée jusqu’à une rupture, comme si la douceur extrême pouvait déchirer sans souffrance. « Car le gémissement est inséparable de l’espérance ; c’était celui de l’Apôtre et des autres, si parfaits fussent-ils, quand il disait (Rm 8,23) : Nous-mêmes qui possédons les prémices de l’esprit, nous gémissons en nous-mêmes en attendant notre adoption de fils de Dieu. Tel est donc le gémissement que celui qui aime éprouve au plus profond de son cœur ; car, là où l’amour a blessé, la plaie gémit sans cesse vers Dieu dans l’épreuve de son absence, et plus encore quand l’Époux s’est éloigné après avoir gratifié l’âme de quelque faveur douce et savoureuse et qu’elle est restée soudain dans la solitude et l’aridité. » [5] Une demande lui est faite d’en finir avec cette souffrance, tout de suite, par deux fois. Mais c’est une demande abandonnée, « si tu veux », ce n’est pas la volonté propre qui s’impose. C’est une toile, comme lieu de la rencontre qu’il s’agit de déchirer. Là aussi, le jeu des oppositions est utilisé (oxymore : mots dont le sens est contradictoire) toile /rencontre pour marquer à la foi la proximité et la distance. La toile peut être le lieu d’une rencontre, mais montre surtout le seuil, l’obstacle. La véhémence du désir appelle son achèvement dans la rencontre, l’obstacle, la distance doit s’abolir.

« Dieu se communique à l’âme par ses dons mais en même temps se dérobe à ses prises dans son essence… la transcendance de l’essence divine empêche qu’elle soit jamais entièrement comprise par l’intelligence créée… la vie spirituelle apparaît ainsi comme une perpétuelle croissance, où l’âme qui cherche Dieu est à la fois sans cesse comblée à la mesure de sa capacité et assoiffée d’une plus pleine possession. Tous les paradoxes servent à exprimer cette expérience : ténèbres lumineuses, sobre ivresse… D’abord désespérée de ne pouvoir étreindre définitivement celui qu’elle aime, l’âme comprend peu à peu que c’est dans cette perpétuelle progression que réside vraiment pour elle l’union avec Lui » [6]. D’ou l’importance de la problématique du désir.

Nous sommes donc emmenés au plus profond de l’âme, vers le lieu d’une séparation par une toile. Une rencontre est attendue. Serait-ce avec la flamme ? Le symbolisme est celui de la flamme. La flamme brûle, consume, mais ici c’est sa vivacité, son aspect intense, qui sont mis en jeu. La flamme se fera ensuite tendre blessure et appellera une douce rencontre, comme s’il y avait eu un combat énergique dont l’issu aboutit apaisé. Et cependant on passe d’une blessure à une déchirure. Normalement le chirurgien vise à réduire la blessure, voire à la coudre pour qu’elle puisse cicatriser. La demande ici est faite de telle manière que cette blessure à l’inverse s’agrandisse en une déchirure, comme si le mal avait à s’étendre au lieu de se réduire. « Le désir de Dieu, le désir de l’amour qui cherche la rencontre de Dieu se réalise à travers une double approche, une double ébauche : celle de la foi et celle de l’amour. L’intuition sous-jacente de Jean de la Croix est que l’amour seul conduit à la pure foi. L’amour est un désir de réalisation, est le désir de la présence de l’autre. Or ce désir de la présence de Dieu est donné dans la foi. Dieu habite le cœur de l’homme sans que l’homme puisse le saisir ou le comprendre par un mouvement de conscience. La foi est la certitude de la présence de Dieu au fond de l’être. Cette certitude établit véritablement le contact. Elle reste voilée, impossible à mesurer, extrêmement ténue, mais elle nous ouvre réellement à la présence de Dieu. Pour répondre à ce désir d’amour, il faut s’établir dans ce que l’on peut appeler : « le mode de la rencontre » : la foi, la foi vécue comme un espace d’accueil, comme une ouverture du fond de l’être. Cette ouverture donne une connaissance, une lumière pour le cœur. L’ébauche de l’amour, que Jean de la Croix explicite ensuite dans son commentaire, s’atteint par le cœur. L’originalité du mouvement de l’amour est la ressemblance. L’amour nous donne la présence de Dieu, car il provoque une similitude entre la personne qui aime et ce qu’elle aime. L’amour est bel et bien une expérience de réalité, car il suscite une transformation, un changement de la personne. Il implique une impression, une inscription au fond du cœur. L’amour provoque une blessure, non pas au sens d’un dommage senti, mais une blessure qui est ouverture, espace ménagé pour l’autre. Le passage entre ces deux approches, celle de la foi et celle de l’amour se fait par le cœur. En fait Jean de la Croix joue avec un double langage. Celui du poème est intuitif et porte une note de cordialité et d’affection, celui du commentaire est nettement théologique et formel. Le langage du cœur est celui du poème ; c’est le langage du Cantique des Cantiques. L’intuition de Jean de la Croix est discrète mais pertinente : le cœur fait le passage, car il est en même temps le fond de la personnalité, la racine et la source pour la connaissance et la volonté. Le cœur fait l’unité profonde entre la connaissance et l’amour, car il ordonne la décision d’aimer. L’unité de l’homme passe par le cœur : l’unité de l’homme est passage. Au terme du commentaire de cette strophe 12 (12, 9, 1275) Jean de la Croix revient au seul critère de la proximité de Dieu : plus Dieu se fait proche, plus il donne une souffrance d’amour, celle de ne pas l’aimer assez. La réalité de l’approfondissement de l’amour se mesure à cette souffrance de ne pas aimer comme Dieu aime, de ne pas avoir une vie totalement simplifiée dans l’amour. Cette marque de Dieu, de sa présence proche est une expérience de pauvreté personnelle, d’ouverture et de désir, d’attirance plus forte que toutes les limites constatées et connues. Cette pauvreté n’est pas vécue comme un écrasement mais comme une ouverture, une espérance. » [7]

Deuxième strophe :

Ô cautère suave !
Ô caressante plaie !
Ô main agréable ! ô touche délicate
Qui de vie éternelle a saveur
Et toute dette paye !
En tuant, mort en vie changeas.

Dans la deuxième strophe, le premier tercet est marqué par des exclamations répétées qui expriment l’émerveillement. Elle joue avec l’utilisation des oxymores [8] pour exprimer l’action peu ordinaire de cette flamme, « ô cautère suave, ô caressante plaie ».

Le second tercet est uni au premier par la fin du troisième verset qui se prolonge jusqu’au cinquième. Le cautère est un instrument porté à haute température pour brûler des tissus et les aseptiser, or ce qui est source de douleur est maintenant perçu comme suave. Puis c’est la plaie qui devient caressante au lieu d’être irritée et douloureuse. Jean de la Croix attribue des métaphores :

  • celle du cautère suave comme allégorie de l’Esprit Saint,
  • de la caressante plaie comme allégorie du Fils,
  • de la main agréable comme allégorie du Père.

« Le cautère, c’est le Saint-Esprit, la main c’est le Père ; la touche, c’est le Fils. De sorte que l’âme en cet endroit magnifie le Père, le Fils et le Saint-Esprit, louant grandement trois grâces et bienfaits singuliers qu’ils font en elle, pour avoir changé sa mort en vie, en la transformant en Soi.

  • La première grâce est une blessure caressante, qu’elle attribue au Saint-Esprit ; c’est pourquoi elle l’appelle cautère délectable.
  • La seconde est un goût de la vie éternelle, qu’elle attribue au Fils ; et partant elle l’appelle touche délicate.
  • La troisième est de ce qu’Il la transforme en Soi, qui est la dette avec quoi elle demeure bien payée ; et cette grâce est attribuée au Père, et à cause de cela, elle l’appelle flatteuse main. Et bien qu’elle Les nomme ici toutes Trois à cause des diverses propriétés des effets, toutefois elle parle seulement à Une, quand elle dit : de la mort tu as fait la vie, parce que toutes Trois opèrent en Un, et ainsi elle attribue tout à Une et tout à Toutes. » [9]

Le cautère, la plaie, la main, le toucher. C’est la peau qui est attaquée. La main tient le cautère et aseptise la plaie par un toucher. Tout s’est transformé ici, la souffrance est transfigurée, et devient porteuse de plaisir extrême en douceur. C’est le côté excessif qui est manifesté ainsi pour marquer l’intensité de l’expérience. C’est d’une chirurgie dont il est question mais au lieu d’être souffrance, elle est devenue délicatesse… Paradoxe supplémentaire, c’est cette touche délicate du verset trois qui provoque la mort de la mort à la fin de la strophe ! C’est à tel point que cette expérience fait goûter la vie éternelle. Le registre du goût est ici sollicité. Du toucher on passe à la vie éternelle, mais c’est par une mort, la mort a été tuée ! Cette chirurgie est comme une ablation de la mort en l’âme ! Et c’est le même registre de la transfiguration qui est concerné. De même que le cautère se fait suave, la mort devient vie. Mais il y avait une dette, un arriéré qui a été payé par l’exquis de la flamme. L’amour efface toute dette…

Troisième strophe

O lampes de feu
Dans lesquels éclats
Les profondes cavernes du sens,
Qui étaient obscures et aveugles,
Avec d’étranges habiletés
Chaleur et lumière ensemble donnent à son ami !

Lampe, feu, éclats, profondes, obscures, aveugles, chaleur et lumière… Nous sommes emmenés d’un état à un autre pour une transfiguration de la sensibilité, de la capacité de sentir. Des lampes de feu sont interpellées. Elles viennent éclairer les cavernes des sens. C’est curieux, car nous ne percevons pas immédiatement nos sens, notre sensibilité comme un espace vide, ni comme un lieu obscure. C’est au contraire par nos sens que nous percevons la lumière ! De la lumière et du feu on passe au registre de la nuit et de la nuit à la chaleur et à la lumière. La nuit se trouve comme enchâssée entre les lampes de feu et la chaleur et lumière. Il y a comme une transmutation de la lampe par la nuit en lumière. Il y a une symétrie qui apparaît entre les versets 1 et 6, entre les versets 2 et 5, entre les versets 3 et 4 de telle sorte que l’on puisse les lire à la suite… Et du coup on en vient à se demander quel est le sujet du verset 6, est-ce que ce sont les lampes de feu du v 1 qui donnent chaleur et lumière, ou bien les profondes cavernes du v 3 ? Cette disposition de la strophe en chiasme semble mettre en évidence les versets 4-5 qui sont au centre. Dans le commentaire de cette strophe Jean de la Croix dira l’importance de ce passage dans l’obscurité de la dimension sensitive. Et l’on peut faire le lien, ici, avec la poésie « Nuit obscure » [10]. Les sens sont comme des cavernes qui étaient obscures et aveugles et deviennent sous l’action des lampes étrangement habiles si bien que ces cavernes donnent maintenant chaleur et lumière. De quels sens s’agit-il alors ? Jean de la Croix parlera des puissances de l’âme, à savoir, l’entendement, la mémoire, la volonté, qui doivent laisser place à la lumière divine en leur activités. Ces profondes cavernes ne pouvaient alors laisser passer cette lumière tout occupées par la lumière naturelle, par la compréhension du monde et des événements selon la lumière naturelle. Maintenant elles sont capables de percevoir selon Dieu. Un personnage fait irruption à la fin de cette strophe qui semble être le lieu de convergence de toute cette activité. Il vient en final, alors qu’il semble être le personnage central. Il est comme mis en lumière, manifesté par cette lumière surnaturelle qui émerge des cavernes. Qui est-il cet ami des cavernes du sens ?

Quatrième strophe :

Combien paisible et amoureux
T’éveilles-tu en mon sein
Où secrètement seul tu demeures,
Et en ton souffle savoureux
De bien et de gloire remplis,
Combien délicatement tu rends amoureux !

Il semble que l’on retrouve cette structure en chiasme (concentrique) de la strophe précédente. C’est ainsi que les vv 1-6, 2-5 et 3-4 se correspondent. L’indice est ici explicite avec un encadrement marqué au premier vers et au dernier : « combien…amoureux » ! Le verbe est au singulier, mais qui en est le sujet ? Est-ce l’ami du verset précédant, le chéri ? Mais c’est en secret, v 3 ! C’est en secret qu’il s’éveille dans « mon sein », au cœur. Le personnage du v 1 apparaît maintenant, médiatisé par le sein ! C’est le thème de l’intériorité des premiers vers de la strophe 1 qui est repris. C’est à l’intérieur que ce personnage s’éveille à l’amour, en secret. Une redondance : secrètement, seul. Secrètement pour marquer la délicatesse, la subtilité, de cet éveil ; seul pour noter la pureté de ce qui se passe là, aucun trouble n’est possible, pour marquer cette intimité aussi. Seule demeure la respiration de l’aimé et ce souffle, si délicat soit-il, est rempli de bien et de gloire. Délicatesse et puissance (vv 3-5) ici vont de pair, dans une force tranquille (v 1). L’ami s’éveille à l’amour dans un premier temps (v 1) et rend amoureuse l’âme (v 6). L’amour est à la fois paisible et délicat, mais aussi rempli de bien et de gloire. L’excès est dans l’ordre de la délicatesse !

« Les trois degrés des blessures d’amour : strophe 7 du Ct Spirituel. Le texte reprend un rythme ternaire, cher à Jean de la Croix ; il explicite en trois étapes quelle blessure provoque en nous la découverte du mystère de Jésus. La première étape est une atteinte provisoire : c’est un pressentiment de la présence de Dieu dans l’immensité de la création, cette blessure est légère et non définitive. La découverte des créatures spirituelles (les anges et les hommes) provoque ensuite une plaie d’amour qui est durable. Elle correspond à la contemplation du mystère de Jésus, Verbe Incarné. Il y a dans le texte une secrète dépendance du passage du Cantique où l’Époux dit à l’Épouse qu’elle a blessé son cœur (Ct 4, 9). Cette blessure d’amour, comme celle du cœur de Jésus, ne se referme plus. Catherine de Sienne l’appellera « le secret du cœur » : après la mort de Jésus, le cœur reste définitivement ouvert à l’infini ; il est le signe de l’amour infini de Jésus pour tous les hommes de tous les temps. Jean de la Croix nomme la troisième étape de la blessure d’amour une « agonie continuelle » La vie de cette âme est une agonie continuelle, jusqu’au jour où l’amour, lui portant un dernier coup, la transforme en amour, pour lui faire vivre une vie d’amour (7, 4, 1249). Il s’agit là d’une communion au mystère de Jésus en tant qu’Homme-Dieu : Jésus est en permanence sous le regard du Père, tourné vers la sainteté du Père. Par le fait même, le contraste entre la sainteté du Père et le péché des hommes, qui est le refus de l’amour filial, le place dans un état de souffrance d’amour continuelle. Thérèse d’ Avila dans son langage parlera de cette souffrance d’amour : elle consiste à mourir de ne pas mourir, à vivre d’amour sans arriver à une simplification radicale, sans pouvoir être entièrement aspiré par celui qu’on aime. L’agonie d’amour est une participation à l’Agonie de Jésus. » [11]

[1Vive Flamme B Couplet.1 $.3

[2Vive Flamme 1,9-17

[3Je chercher ton visage, JC Sagne, édit du Carmel, 1997, p 215.

[4idem p219

[5Cantique Spirituel B 1

[6introduction du livre « la colombe et la ténèbre » Daniélou p. 13

[7J. C. Sagne, Je cherche ton visage, p 180

[8des mots dont le sens est contradictoire, on joue sur l’absurdité dégagée par leur opposition et utilise cette faille du langage pour montrer quelque chose d’indicible.

[9Vive Flamme B Couplet.2 $.1

[10voir le commentaire

[11J C Sagne, je cherche ton visage, édit du Carmel, p 175