Une course de géant (44r°-68v°)

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La grâce de Noël (44r°-46v°)

2Les 4 petits anges2

Lorsque Marie entra au Carmel, j’étais encore bien scrupuleuse. Ne pouvant plus me confier à elle je me tournai du côté des Cieux. Ce fut aux quatre petits anges qui m’avaient précédée là-haut que je m’adressai, car je pensais que ces âmes innocentes n’ayant jamais connu les troubles ni la crainte devaient avoir pitié de leur pauvre petite sœur qui souffrait sur la terre. Je leur parlai avec une simplicité d’enfant, leur faisant remarquer qu’étant la dernière de la famille, j’avais toujours été la plus aimée, la plus comblée des tendresses de mes sœurs, que s’ils étaient restés sur la terre ils m’auraient sans doute aussi donné des preuves d’affection… Leur départ pour le Ciel ne me paraissait pas une raison de m’oublier, au contraire se trouvant à même de puiser dans les trésors Divins, ils devaient y prendre pour moi la paix et me montrer ainsi qu’au Ciel on sait encore aimer !… La réponse ne se fit pas attendre, bientôt la paix vint inonder mon âme de ses flots délicieux et je compris que si j’étais aimée sur la terre, je l’étais aussi dans le Ciel… Depuis ce moment ma dévotion grandit pour mes petits frères et sœurs et j’aime à m’entretenir souvent avec eux, à leur parler des tristesses de l’exil… de mon désir d’aller bientôt les rejoindre dans la Patrie !…

2Infantilisme de Thérèse2

Si le Ciel me comblait de grâces, ce n’était pas parce que je les méritais, j’étais encore bien imparfaite ; j’avais, il est vrai, un grand désir de pratiquer [44v°] la vertu, mais je m’y prenais d’une drôle de façon, en voici un exemple : Étant la dernière, je n’étais pas habituée à me servir. Céline faisait la chambre où nous couchions ensemble et moi je ne faisais aucun travail de ménage ; après l’entrée de Marie au Carmel, il m’arrivait quelquefois pour faire plaisir au Bon Dieu d’essayer de faire le lit, ou bien d’aller en l’absence de Céline rentrer le soir ses pots de fleurs ; comme je l’ai dit, c’était pour le Bon Dieu tout seul que je faisais ces choses, ainsi je n’aurais pas dû attendre le merci des créatures. Hélas ! il en était tout autrement, si Céline avait le malheur de n’avoir pas l’air d’être heureuse et surprise de mes petits services, je n’étais pas contente et le lui prouvais par mes larmes…

J’étais vraiment insupportable par ma trop grande sensibilité ; ainsi, s’il m’arrivait de faire involontairement une petite peine à une personne que j’aimais, au lieu de prendre le dessus et de ne pas pleurer, ce qui augmentait ma faute au lieu de la diminuer, je pleurais comme une Madeleine et lorsque je commençais à me consoler de la chose en elle-même, je pleurais d’avoir pleuré… Tous les raisonnements étaient inutiles et je ne pouvais arriver à me corriger de ce vilain défaut. Je ne sais comment je me berçais de la douce pensée d’entrer au Carmel, étant encore dans les langes de l’enfance !…

2Interprétation de la grâce : complète conversion2

Il fallut que le Bon Dieu fasse un petit miracle pour me faire grandir en un moment et ce miracle il le fit au jour inoubliable de Noël ; en cette nuit lumineuse qui éclaire les délices de la Trinité Sainte, Jésus, le doux petit Enfant d’une heure, changea la nuit de mon âme en torrents de lumière… En cette nuit où Il se fit faible et souffrant pour mon amour, Il me rendit forte et courageuse, Il me revêtit de ses armes et depuis cette nuit bénie, je ne fus vaincue en aucun combat, mais au contraire je marchai de victoires en victoires et commençai pour ainsi dire, « une course de géant !… » [45r°] La source de mes larmes fut tarie et ne s’ouvrit depuis que rarement et difficilement ce qui justifia cette parole qui m’avait été dite : « Tu pleures tant dans ton enfance que plus tard tu n’auras plus de larmes à verser !… »

Ce fut le 25 décembre 1886 que je reçus la grâce de sortir de l’enfance, en un mot la grâce de ma complète conversion.

2Le récit2

Nous revenions de la messe de minuit où j’avais eu le bonheur de recevoir le Dieu fort et puissant. En arrivant aux Buissonnets je me réjouissais d’aller prendre mes souliers dans la cheminée, cet antique usage nous avait causé tant de joie pendant notre enfance que Céline voulait continuer à me traiter comme un bébé puisque j’étais la plus petite de la famille… Papa aimait à voir mon bonheur, à entendre mes cris de joie en tirant chaque surprise des souliers enchantés, et la gaîté de mon Roi chéri augmentait beaucoup mon bonheur, mais Jésus voulant me montrer que je devais me défaire des défauts de l’enfance m’en retira aussi les innocentes joies ; il permit que Papa, fatigué de la messe de minuit, éprouvât de l’ennui en voyant mes souliers dans la cheminée et qu’il dît ces paroles qui me percèrent le cœur : « Enfin, heureusement que c’est la dernière année !… » Je montais alors l’escalier pour aller défaire mon chapeau, Céline connaissant ma sensibilité et voyant des larmes briller dans mes yeux eut aussi bien envie d’en verser, car elle m’aimait beaucoup et comprenait mon chagrin : « O Thérèse ! me dit-elle, ne descends pas, cela te ferait trop de peine de regarder tout de suite dans tes souliers. » Mais Thérèse n’était plus la même, Jésus avait changé son cœur ! Refoulant mes larmes, je descendis rapidement l’escalier et comprimant les battements de mon cœur, je pris mes souliers et les posant devant Papa, je tirai joyeusement tous les objets, ayant l’air heureuse comme une reine. Papa riait, il était aussi redevenu joyeux et Céline croyait rêver !… Heureusement c’était une douce réalité, la petite Thérèse avait retrouvé la force d’âme qu’elle avait perdue à 4 ans et demi et c’était pour toujours qu’elle devait la conserver !…

2Interprétation de Thérèse : fruits apostoliques2

[45v°] En cette nuit de lumière commença la troisième période de ma vie, la plus belle de toutes, la plus remplie des grâces du Ciel… En un instant l’ouvrage que je n’avais pu faire en 10 ans, Jésus le fit se contentant de ma bonne volonté qui jamais ne me fit défaut. Comme ses apôtres, je pouvais Lui dire : « Seigneur, j’ai pêché toute la nuit sans rien prendre. » Plus miséricordieux encore pour moi qu’Il ne le fut pour ses disciples, Jésus prit Lui-même le filet, le jeta et le retira rempli de poissons… Il fit de moi un pêcheur d’âmes, je sentis un grand désir de travailler à la conversion des pécheurs, désir que je n’avais pas senti aussi vivement… Je sentis en un mot la charité entrer dans mon cœur, le besoin de m’oublier pour faire plaisir et depuis lors je fus heureuse !…

Un Dimanche en regardant une photographie de Notre Seigneur en Croix, je fus frappée par le sang qui tombait d’une des ses mains Divines, j’éprouvai une grande peine en pensant que ce sang tombait à terre sans que personne ne s’empresse de le recueillir, et je résolus de me tenir en esprit au pied de [la] Croix pour recevoir la Divine rosée qui en découlait, comprenant qu’il me faudrait ensuite la répandre sur les âmes…

Le cri de Jésus sur la Croix retentissait aussi continuellement dans mon cœur : « J’ai soif ! » Ces paroles allumaient en moi une ardeur inconnue et très vive… Je voulais donner à boire à mon Bien-Aimé et je me sentais moi-même dévorée de la soif des âmes… Ce n’était pas encore les âmes de prêtres qui m’attiraient, mais celles des grands pécheurs, je brûlais du désir de les arracher aux flammes éternelles…

2Pranzini2

Afin d’exciter mon zèle le Bon Dieu me montra qu’il avait mes désirs pour agréables. J’entendis parler d’un grand criminel qui venait d’être condamné à mort pour des crimes horribles, tout portait à croire qu’il mourrait dans l’impénitence. Je voulus à tout prix l’empêcher de tomber en enfer, afin d’y parvenir j’employai tous les moyens imaginables ; sentant que de moi-même je ne pouvais rien, j’offris [46r°] au Bon Dieu tous les mérites infinis de Notre Seigneur, les trésors de la Sainte Eglise, enfin je priai Céline de faire dire une messe dans mes intentions, n’osant pas la demander moi-même dans la crainte d’être obligée d’avouer que c’était pour Pranzini, le grand criminel. Je ne voulais pas non plus le dire à Céline, mais elle me fit de si tendres et si pressantes questions que je lui confiai mon secret ; bien loin de se moquer de moi, elle me demanda de m’aider à convertir mon pécheur, j’acceptai avec reconnaissance, car j’aurais voulu que toutes les créatures s’unissent à moi pour implorer la grâce du coupable. Je sentais au fond de mon cœur la certitude que nos désirs seraient satisfaits, mais afin de me donner du courage pour continuer à prier pour les pécheurs, je dis au Bon Dieu que j’étais bien sûre qu’Il pardonnerait au pauvre malheureux Pranzini, que je le croirais même s’il ne se confessait pas et ne donnait aucune marque de repentir, tant j’avais de confiance en la miséricorde infinie de Jésus, mais que je lui demandais seulement « un signe » de repentir pour ma simple consolation… Ma prière fut exaucée à la lettre ! Malgré la défense que Papa nous avait faite de lire aucun journal, je ne croyais pas désobéir en lisant les passages qui parlaient de Pranzini. Le lendemain de son exécution je trouve sous ma main le journal : « La Croix ». Je l’ouvre avec empressement et que vois-je ?… Ah ! mes larmes trahirent mon émotion et je fus obligée de me cacher… Pranzini ne s’était pas confessé, il était monté sur l’échafaud et s’apprêtait à passer la tête dans le lugubre trou, quand tout à coup, saisi d’une inspiration subite, il se retourne, saisit un Crucifix que lui présentait le prêtre et baise par trois fois ses plaies sacrées !… Puis son âme alla recevoir la sentence miséricordieuse de Celui qui déclare qu’au Ciel il y aura plus de joie pour un seul pécheur qui fait pénitence que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de pénitence !…

2Interprétation de l’épisode : la vocation de Thérèse2

J’avais obtenu « le signe » demandé et ce signe était la reproduction fidèle de [46v°] grâces que Jésus m’avait faites pour m’attirer à prier pour les pécheurs. N’était-ce pas devant les plaies [de] Jésus, en voyant couler son sang Divin que la soif des âmes était entrée dans mon cœur ? Je voulais leur donner à boire ce sang immaculé qui devait les purifier de leurs souillures, et les lèvres de « mon premier enfant » allèrent se coller sur les plaies sacrées !!!… Quelle réponse ineffablement douce !… Ah ! depuis cette grâce unique, mon désir de sauver les âmes grandit chaque jour, il me semblait entendre Jésus me dire comme à la samaritaine : « Donne-moi à boire ! » C’était un véritable échange d’amour ; aux âmes je donnais le sang de Jésus, à Jésus j’offrais ces mêmes âmes rafraîchies par sa rosée Divine ; ainsi il me semblait le désaltérer et plus je lui donnais à boire, plus la soif de ma pauvre petite âme augmentait et c’était cette soif ardente qu’Il me donnait comme le plus délicieux breuvage de son amour…

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Le temps de la maturité

2La soif de connaître2

En peu de temps le Bon Dieu avait su me faire sortir du cercle étroit où je tournais ne sachant comment en sortir. En voyant le chemin qu’Il me fit parcourir, ma reconnaissance est grande, mais il faut bien que j’en convienne, si le plus grand pas était fait il me restait encore bien des choses à quitter. Dégagé de ses scrupules, de sa sensibilité excessive, mon esprit se développa. J’avais toujours aimé le grand, le beau, mais à cette époque je fus prise d’un désir extrême de savoir. Ne me contentant pas des leçons et des devoirs que me donnait ma maîtresse, je m’appliquais seule à des études spéciales d’histoire et de science. Les autres études me laissaient indifférente, mais ces deux parties attiraient toute mon attention ; aussi, en peu de mois j’acquis plus de connaissances que pendant mes années d’études. Ah ! cela n’était bien que vanité et affliction d’esprit… Le chapitre de l’Imitation où il est parlé de sciences me revenait souvent à la pensée, mais je trouvais le moyen de continuer quand même, me disant qu’étant en âge d’étudier, il n’y avait pas [47r°] de mal à le faire. Je ne crois pas avoir offensé le Bon Dieu (bien que je reconnaisse avoir passé là un temps inutile) car je n’y employais qu’un certain nombre d’heures que je ne voulais pas dépasser afin de mortifier mon désir trop vif de savoir… J’étais à l’âge le plus dangereux pour les jeunes filles, mais le bon Dieu a fait pour moi ce que rapporte Ezéchiel dans ses prophéties : « Passant auprès de moi, Jésus a vu que le temps était venu pour moi d’être aimée, Il a fait alliance avec moi et je suis devenue sienne… Il a étendu sur moi son manteau, il m’a lavée dans les parfums précieux, m’a revêtue de robes brodées, me donnant de » colliers et des parures sans prix… Il m’a nourrie de la plus pure farine, de miel et d’huile en abondance… alors je suis devenue belle à ses yeux et Il a fait de moi une puissante reine !… »

Oui Jésus a fait tout cela pour moi, je pourrais reprendre chaque mot que je viens d’écrire et prouver qu’il s’est réalisé en ma faveur, mais les grâces que j’ai rapportées plus haut en sont une preuve suffisante, je vais seulement parler de (la) nourriture qu’Il m’a prodiguée « en abondance. »

2Les nourritures spirituelles2

Depuis longtemps je me nourrissais de « la pure farine » contenue dans l’Imitation, c’était le seul livre qui me fit du bien, car je n’avais pas encore trouvé les trésors cachés dans l’Evangile. Is 45,3 Je savais par cœur presque tous les chapitres de ma chère Imitation, ce petit livre ne me quittait jamais ; en été, je le portais dans ma poche, en hiver, dans mon manchon, aussi était-il devenu traditionnel ; chez ma Tante on s’en amusait beaucoup et l’ouvrant au hasard, on me faisait réciter le chapitre qui se trouvait devant les yeux. A quatorze ans, avec mon désir de science, le Bon Dieu trouva qu’il était nécessaire de joindre « à la pure farine » du « miel et de l’huile en abondance. » Ce miel et cette huile, il me les fit trouver dans les conférences de Monsieur l’abbé Arminjon, sur la fin du monde présent et les mystères de la vie future. Ce livre avait été prêté à Papa par mes chères carmélites, aussi contrairement à mon [47v°] habitude (car je ne lisais pas les livres de papa) je demandai à le lire.

Cette lecture fut encore une des plus grandes grâces de ma vie, je la fis à la fenêtre de ma chambre d’étude, et l’impression que j’en ressens est trop intime et trop douce pour que je puisse la rendre… Toutes les grandes vérités de la religion, les mystères de l’éternité, plongeaient mon âme dans un bonheur qui n’était pas de la terre… 1Co 2,9 Je pressentais déjà ce que Dieu réserve à ceux qui l’aiment (non pas avec l’œil de l’homme mais avec celui du cœur) et voyant que les récompenses éternelles n’avaient nulle proportion avec les légers sacrifices de la vie je voulais aimer, aimer Jésus avec passion, lui donner mille marques d’amour pendant que je le pouvais encore… Gn 15,1 Je copiai plusieurs passages sur le parfait amour et sur la réception que le Bon Dieu doit faire à ses élus au moment où Lui-même deviendra leur grande et éternelle récompense, je redisais sans cesse les paroles d’amour qui avaient embrasé mon cœur…

2Céline, une confidente intime2

Céline était devenue la confidente intime de mes pensées ; depuis Noël nous pouvions nous comprendre, la distance d’âge n’existait plus puisque j’étais devenue grande en taille et surtout en grâce… Avant cette époque je me plaignais souvent de ne point savoir les secrets de Céline, elle me disait que j’étais trop petite, qu’il me faudrait grandir « de la hauteur d’un tabouret » afin qu’elle puisse avoir confiance en moi… J’aimais à monter sur ce précieux tabouret lorsque j’étais à côté d’elle et je lui disais de me parler intimement, mais mon industrie était inutile, une distance nous séparait encore…

Jésus qui voulait nous faire avancer ensemble, forma dans nos cœurs des liens plus forts que ceux du sang. Il nous fit devenir sœurs d’âmes, en nous se réalisèrent ces paroles du Cantique de Saint Jean de la Croix (parlant à l’Epoux, l’épouse s’écrie) : « En suivant vos traces, les jeunes filles parcourent légèrement le chemin, l’attouchement de [48r°] l’étincelle, le vin épicé leur font produire des aspirations divinement embaumées. » Oui, c’était bien légèrement que nous suivions les traces de Jésus ; les étincelles d’amour qu’il semait à pleines mains dans nos âmes, le vin délicieux et fort qu’Il nous donnait à boire faisait disparaître à nos yeux les choses passagères et de nos lèvres sortaient des aspirations d’amour inspirées par Lui. Qu’elles étaient douces les conversations que nous avions chaque soir dans le belvédère ! Le regard plongé dans le lointain, nous considérions la blanche lune s’élevant doucement derrière les grands arbres… les reflets argentés qu’elle répandait sur la nature endormie… les brillantes étoiles scintillant dans l’azur profond… le souffle léger de la brise du soir faisant flotter les nuages neigeux, tout élevait nos âmes vers le Ciel, le beau Ciel dont nous ne contemplions encore « que l’envers limpide… »

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que l’épanchement de nos âmes ressemblait à celui de Sainte Monique avec son fils lorsqu’au port d’Ostie ils restaient perdus dans l’extase à la vue des merveilles du Créateur… Il me semble que nous recevions des grâces d’un ordre aussi élevé que celles accordées aux grands saints. Comme dit l’Imitation, le Bon Dieu se communique parfois au milieu d’une vive splendeur ou bien « doucement voilé sous des ombres et des figures, » c’était de cette manière qu’Il daignait se manifester à nos âmes, mais qu’il était transparent et léger le voile qui dérobait Jésus à nos regards !… Le doute n’était pas possible, déjà la Foi et l’Espérance n’étaient plus nécessaires, l’amour nous faisait trouver sur la terre Celui que nous cherchions. « L’ayant trouvé seul, il nous avait donné son baiser, afin qu’à l’avenir personne ne puisse nous mépriser. » Ct 8,1

2La communion eucharistique2

Des grâces aussi grandes ne devaient pas rester sans fruits, aussi furent-ils abondants, la pratique de la vertu nous devint douce et naturelle ; au commencement mon visage trahissait souvent le combat, mais peu à peu cette impression disparut et le renoncement me devint facile même au premier instant. Jésus l’a dit : « A [48v°] celui qui possède, on donnera encore et il sera dans l’abondance. » Mt 3,12 ; Mt 25,29 Pour une grâce fidèlement reçue, Il m’en accordait une multitude d’autres… Il se donnait Lui-même à moi dans la Sainte Communion plus souvent que je n’aurais osé l’espérer. J’avais pris pour règle de conduite de faire, sans en manquer une seule, les communions que mon confesseur me donnerait, mais de le laisser en régler le nombre, sans jamais lui en demander. Je n’avais point à cette époque l’audace que je possède maintenant, sans cela j’aurais agi autrement, car je suis bien sûre qu’une âme doit dire à son confesseur l’attrait qu’elle sent à recevoir son Dieu ; Gn 1,26 ce n’est pas pour rester dans le ciboire d’or qu’Il descend chaque jour du Ciel, c’est afin de trouver un autre Ciel qui lui est infiniment plus cher que le premier : le Ciel de notre âme, faite à son image, le temple vivant de l’adorable Trinité !… 1Co 3,16

Jésus qui voyait mon désir et la droiture de mon cœur permit que pendant le mois de mai, mon confesseur me dit de faire la Sainte Communion quatre fois par semaine et ce beau mois passé, il en ajouta une cinquième à chaque fois qu’il se trouverait une fête. De bien douces larmes coulèrent de mes yeux en sortant du confessionnal ; il me semblait que c’était Jésus Lui-même qui voulait se donner à moi, car je n’étais que très peu de temps à confesse jamais je ne disais un mot de mes sentiments intérieurs, la voie par laquelle je marchais était si droite, si lumineuse qu’il ne me fallait pas d’autre guide que Jésus.. . Je comparais les directeurs à des miroirs fidèles qui reflétaient Jésus dans les âmes et je disais que pour moi le Bon Dieu ne se servait pas d’intermédiaire mais agissait directement !…

Lorsqu’un jardinier entoure de soins un fruit qu’il veut faire mûrir avant la saison, ce n’est jamais pour le laisser suspendu à l’arbre, mais afin de le présenter sur une table brillamment servie. C’était dans une intention semblable [49r°] que Jésus prodiguait ses grâces à sa petite fleurette… Lui qui s’écriait aux jours de sa vie mortelle dans un transport de joie : « Mon Père, je vous bénis de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents et que vous les avez révélées aux plus petits, » Lc 10,21 voulait faire éclater en moi sa miséricorde ; parce que j’étais petite et faible il s’abaissait vers moi, il m’instruisait en secret des choses de son amour. Ah ! si des savants ayant passé leur vie dans l’étude étaient venus m’interroger, sans doute auraient-ils été étonnés de voir une enfant de quatorze ans comprendre les secrets de la perfection, secrets que toute leur science ne leur peut découvrir, puisque pour les posséder il faut être pauvre d’esprit !… Mt 5,3

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Le désir du Carmel

Comme le dit Saint Jean de la Croix en son cantique : « Je n’avais ni guide, ni lumière, excepté celle qui brillait dans mon cœur, cette lumière me guidait plus sûrement que celle du midi au lieu où m’attendait Celui qui me connaît parfaitement. » Ce lieu, c’était le Carmel ; avant de « me reposer à l’ombre de Celui que je désirais, » je devais passer par bien des épreuves, Ct 2,3 mais l’appel Divin était si pressant que m’eût-il fallu traverser les flammes, je l’aurais fait pour être fidèle à Jésus… Pour m’encourager dans ma vocation, je ne trouvai qu’une seule âme, ce fut celle de ma Mère chérie… mon cœur trouva dans le sien un écho fidèle et sans elle je ne serais sans doute pas arrivée au rivage béni qui l’avait reçue depuis cinq ans sur son sol imprégné de la rosée céleste… Oui depuis cinq ans j’étais éloignée de vous, ma Mère chérie, je croyais vous avoir perdue, mais au moment de l’épreuve c’est votre main qui m’indiqua la route qu’il me fallait suivre… J’avais besoin de ce soulagement, car mes parloirs au Carmel m’étaient devenus de plus en plus pénibles, je ne pouvais parler de mon désir d’entrer sans me sentir repoussée. Marie trouvant que j’étais trop jeune, faisait tout son possible pour empêcher mon entrée ; vous-même, ma Mère, afin de m’éprouver, essayiez quelquefois de ralentir mon ardeur ; [49v°] enfin si je n’avais pas eu vraiment (la) vocation, je me serais arrêtée dès le début car je rencontrai des obstacles aussitôt que je commençai à répondre à l’appel de Jésus.

Je ne voulus pas dire à Céline mon désir d’entrer si jeune au Carmel et cela me fit souffrir davantage car il m’était bien difficile de lui cacher quelque chose… Cette souffrance ne dura pas longtemps, bientôt ma petite Sœur chérie apprit ma détermination et loin d’essayer de me détourner, elle accepta avec un courage admirable le sacrifice que le Bon Dieu lui demandait ; pour comprendre combien il fut grand, il faudrait savoir à quel point nous étions unies… c’était pour ainsi dire la même âme qui nous faisait vivre ; depuis peu de mois nous jouissions ensemble de la vie la plus douce que des jeunes filles puissent rêver ; tout, autour de nous, répondait à nos goûts, la liberté la plus grande nous était donnée, enfin je disais que notre vie était sur la terre l’Idéal du bonheur… A peine avions-nous eu le temps de goûter cet idéal du bonheur, qu’il fallait s’en détourner librement, et ma Céline chérie ne se révolta pas un instant. Ce n’était pas elle cependant que Jésus appelait la première, aussi aurait-elle pu se plaindre… ayant la même vocation que moi, c’était à elle de partir !… Mais comme au temps des martyrs, ceux qui restaient dans la prison donnaient joyeusement le baiser de paix à leurs frères partant les premiers pour combattre dans l’arène et se consolaient dans la pensée que peut-être ils étaient réservés pour des combats plus grands encore, ainsi Céline laissa-t-elle sa Thérèse s’éloigner et resta seule pour le glorieux et sanglant combat auquel Jésus la destinait comme la privilégiée de son amour !…

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La grande confidence

Céline devint donc la confidente de mes luttes et de mes souffrances, elle prit la même part que s’il se fut agi de sa propre vocation ; de son côté je n’avais pas à craindre d’opposition, mais je ne savais quel moyen prendre pour l’annoncer à Papa… Comment lui parler de quitter sa reine, lui qui venait de sacrifier ses trois aînées ? Ah ! que (de) luttes intimes n’ai-je pas souffertes avant [50r°] de me sentir le courage de parler !… Cependant il fallait me décider, j’allais avoir quatorze ans et demi, six mois seulement nous séparaient encore de la belle nuit de Noël où j’avais résolu d’entrer, à l’heure même où l’année précédente j’avais reçu « ma grâce. » Pour faire ma grande confidence je choisis le jour de la Pentecôte toute la journée je suppliai les Saints Apôtres de prier pour moi, de m’inspirer les paroles que j’allais avoir à dire… N’était-ce pas eux en effet qui devaient aider l’enfant timide que Dieu destinait à devenir l’apôtre des apôtres par la prière et le sacrifice ?…

Ce ne fut que l’après-midi en revenant des vêpres que je trouvai l’occasion de parler à mon petit Père chéri ; il était allé s’asseoir au bord de la citerne et là, les mains jointes, il contemplait les merveilles de la nature, le soleil dont les feux avaient perdu leur ardeur dorait le sommet des grands arbres, où les petits oiseaux chantaient joyeusement leur prière du soir. La belle figure de Papa avait une expression céleste, je sentais que la paix inondait son cœur ; sans dire un seul mot j’allai m’asseoir à ses côtés, les yeux déjà mouillés de larmes, il me regarda avec tendresse et prenant ma tête il I’appuya sur son cœur, me disant : « Qu’as-tu ma petite reine ?… confie-moi cela… » puis se levant comme pour dissimuler sa propre émotion, il marcha lentement, tenant toujours ma tête sur son cœur. A travers mes larmes je lui confiai mon désir d’entrer au Carmel, alors ses larmes vinrent se mêler aux miennes, mais il ne dit pas un mot pour me détourner de ma vocation, se contentant simplement de me faire remarquer que j’étais encore bien jeune pour prendre une détermination aussi grave. Mais je défendis si bien ma cause, qu’avec la nature simple et droite de Papa, il fut bientôt convaincu que mon désir était celui de Dieu lui-même et dans sa foi profonde il s’écria que le Bon Dieu lui faisait un grand honneur de lui demander ainsi ses enfants ; nous continuâmes longtemps notre promenade, mon cœur soulagé par la bonté avec laquelle mon incomparable Père avait accueilli ses confidences, [50v°] s’épanchait doucement dans le sien. Papa semblait jouir de cette joie tranquille que donne le sacrifice accompli, il me parla comme un saint et je voudrais me rappeler ses paroles pour les écrire ici, ais je n’en ai conservé qu’un souvenir trop embaumé pour qu’il puisse se traduire.

Ce dont je me souviens parfaitement ce fut de l’action symbolique que mon Roi chéri accomplit sans le savoir. S’approchant d’un mur peu élevé, il me montra de petites fleurs blanches semblables a des lys en miniature et prenant une de ces fleurs, il me la donna, m’expliquant avec quel soin le Bon Dieu l’avait fait naître et l’avait conservée jusqu’à ce jour ; en l’entendant parler, je croyais écouter mon histoire tant il y avait de ressemblance entre ce que Jésus avait fait pour la petite fleur et la petite Thérèse… Je reçus cette fleurette comme une relique et je vis qu’en voulant la cueillir, Papa avait enlevé toutes ses racines sans les briser, elle semblait destinée à vivre encore dans une autre terre plus fertile que la mousse tendre où s’étaient écoulés ses premiers matins… C’était bien cette même action que Papa venait de faire pour moi quelques instants plus tôt, en me permettant de gravir la montagne du Carmel et de quitter la douce vallée témoin de mes premiers pas dans la vie.

Je plaçai ma petite fleur blanche dans mon Imitation, au chapitre intitulé : « Qu’il faut aimer Jésus par-dessus toutes choses, » c’est là qu’elle est encore, seulement la tige s’est brisée tout près de la racine et le Bon Dieu semble me dire par là qu’il brisera bientôt les liens de sa petite fleur Ps 116,16 et ne la laissera pas se faner sur la terre !

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Une vocation éprouvée

2L’oncle Guérin2

Après avoir obtenu le consentement de Papa, je croyais pouvoir m’envoler sans crainte au Carmel, mais de bien douloureuses épreuves devaient encore éprouver ma vocation. Ce ne fut qu’en tremblant que je confiai à mon oncle la résolution que j’avais prise. Il me prodigua toutes les marques de tendresse possibles, cependant il ne me donna pas la permission de partir, au contraire il me défendit de lui [51r°] parler de ma vocation avant l’âge de dix-sept ans. C’était contraire à la prudence humaine disait-il, de faire entrer au Carmel une enfant de quinze ans, cette vie de carmélite étant aux yeux du monde une vie de philosophe, ce serait faire grand tort à la religion de laisser une enfant sans expérience l’embrasser… Tout le monde en parlerait, etc… etc… Il dit même que pour le décider à me laisser partir il faudrait un miracle. Je vis bien que tous les raisonnements seraient inutiles, aussi je me retirai, le cœur plongé dans l’amertume la plus profonde ; ma seule consolation était la prière, je suppliais Jésus de faire le miracle demandé puisqu’à ce prix seulement je pourrais répondre à son appel.

Un temps assez long se passa avant que j’ose parler de nouveau à mon oncle ; cela me coûtait extrêmement d’aller chez lui, de son côté il paraissait ne plus penser à ma vocation, mais j’ai su plus tard que ma grande tristesse l’influença beaucoup en ma faveur. Avant de faire luire sur mon âme un rayon d’espérance, le Bon Dieu voulut m’envoyer un martyre bien douloureux qui dura trois jours Oh ! jamais je n’ai si bien compris que pendant cette épreuve, la douleur de la Ste Vierge et de St Joseph cherchant le divin Enfant Jésus… Lc 2,41-50 J’étais dans un triste désert ou plutôt mon âme était semblable au fragile esquif livré sans pilote à la merci des flots orageux… Je le sais Jésus était là dormant sur ma nacelle, Mc 4,27-29 mais la nuit était si noire qu’il m’était impossible de le voir, rien ne m’éclairait, pas même un éclair ne venait sillonner les sombres nuages… Sans doute c’est une bien triste lueur que celle des éclairs, mais au moins, si l’orage avait éclaté ouvertement, j’aurais pu apercevoir un instant Jésus… c’était la nuit, la nuit profonde de l’âme… comme Jésus au jardin de l’agonie, Lc 22,39-46 je me sentais seule, ne trouvant de consolation ni sur la terre ni du côté des Cieux, le Bon Dieu paraissait m’avoir délaissée !… La nature semblait prendre part à ma tristesse amère, pendant ces trois jours, le soleil ne fit pas luire un seul de [51v°] ses rayons et la pluie tomba par torrents. (J’ai remarqué que dans toutes les circonstances graves de ma vie, la nature était l’image de mon âme. Les jours de larmes, le Ciel pleurait avec moi, les jours de joie, le Soleil envoyait à profusion ses gais rayons et l’azur n’était obscurci d’aucun nuage…)

Enfin le quatrième jour qui se trouvait être un samedi, jour consacré à la douce Reine des Cieux, j’allai voir mon oncle. Quelle ne fut pas ma surprise en le voyant me regarder et me faire entrer dans son cabinet sans que je lui en eusse témoigné le désir !… Il commença par me faire de doux reproches de ce que je paraissais avoir peur de lui et puis il me dit qu’il n’était pas nécessaire de demander un miracle, qu’il avait seulement prié le Bon Dieu de lui donner « une simple inclination de cœur » et qu’il était exaucé… Ah ! je ne fus pas tentée d’implorer de miracle, car pour moi le miracle était accordé, mon oncle n’était plus le même. Sans faire aucune allusion à « la prudence humaine » il me dit que j’étais une petite fleur que le Bon Dieu voulait cueillir et qu’il ne s’y opposerait plus !… Cette réponse définitive était vraiment digne de lui. Pour la troisième fois ce Chrétien d’un autre âge permettait qu’une des filles adoptives de son cœur allât s’ensevelir loin du monde. Ma Tante aussi fut admirable de tendresse et de prudence, je ne me souviens pas que pendant mon épreuve elle m’ait dit un mot qui pût l’augmenter, je voyais qu’elle avait grand’pitié de sa pauvre petite Thérèse, aussi lorsque j’eus obtenu le consentement de mon cher Oncle, elle me donna le sien mais non sans me prouver de mille manières que mon départ lui causerait du chagrin… Hélas ! nos chers parents étaient loin de s’attendre alors qu’il leur faudrait renouveler deux fois encore le même sacrifice… Mais en tendant la main pour demander toujours, le Bon Dieu ne la présenta pas vide, ses amis les plus chers purent y puiser abondamment la force et le courge qui leur étaient si nécessaires… Mais mon cœur m’emporte bien loin de mon sujet, j’y retourne presque à regret : après la réponse de mon Oncle, vous comprenez, ma Mère, avec quelle allégresse je repris le chemin des Buissonnets, sous « le beau Ciel, dont les nuages s’étaient complètement dissipés !… » Dans mon âme aussi la nuit avait cessé. Jésus en se réveillant m’avait rendu la joie, le bruit des vagues s’était apaisé ; au lieu du vent de l’épreuve une brise légère enflait ma voile et je croyais arriver bientôt sur le rivage béni Mc 4,37-39 que j’apercevais tout près de moi. Il était en effet bien près de ma nacelle, mais plus d’un orage devait encore s’élever et lui dérobant la vue de son phare lumineux, lui faire craindre de s’être éloignée sans retour de la plage si ardemment désirée…

2Le Supérieur du Carmel2

Peu de jours après avoir obtenu le consentement de mon oncle, j’allais vous voir, ma Mère chérie, et je vous dis ma joie de ce que toutes mes épreuves étaient passées, mais quelle ne fut pas ma surprise et mon chagrin en vous entendant me dire que Monsieur [52r°] le Supérieur ne consentait pas à mon entrée avant l’âge de vingt-et-un ans… Personne n’avait pensé à cette opposition, la plus invincible de toutes ; cependant sans perdre courage j’allai moi-même avec Papa et Céline chez notre Père, afin d’essayer de le toucher en lui montrant que j’avais bien la vocation du Carmel. Il nous reçut très froidement, mon incomparable petit Père eut beau joindre ses instances aux miennes, rien ne put changer sa disposition. Il me dit qu’il n’y avait pas de péril à la demeure, que je pouvais mener une vie de carmélite à la maison, que si je ne prenais pas la discipline tout ne serait pas perdu… etc… etc… enfin il finit par ajouter qu’il n’était que le délégué de Monseigneur et que s’il voulait me permettre d’entrer au Carmel, lui n’aurait plus rien à dire… Je sortis tout en larmes du presbytère, heureusement j’étais cachée par mon parapluie, car la pluie tombait par torrents. Papa ne savait comment me consoler… il me promit de me conduire à Bayeux aussitôt que j’en témoignai le désir, car j’étais résolue d’arriver à mes fins, je dis même que j’irais jusqu’au Saint Père, si Monseigneur ne voulait pas me permettre d’entrer au Carmel à quinze ans…

2Expériences de la vie2

Bien des événements se passèrent avant mon voyage à Bayeux à l’extérieur ma vie paraissait la même, j’étudiais, je prenais des leçons de dessin avec Céline et mon habile maîtresse trouvait en moi beaucoup de dispositions à son art. Surtout je grandissais dans l’amour du Bon Dieu, je sentais en mon cœur des élans inconnus jusqu’alors, parfois j’avais de véritables transports d’amour. Un soir ne sachant comment dire à Jésus que je l’aimais et combien je désirais qu’Il soit partout aimé et glorifié, je pensais avec douleur qu’il ne pourrait jamais recevoir de l’enfer un seul acte d’amour ; alors je dis au Bon Dieu que pour lui faire plaisir je consentirais bien à m’y voir plongée, afin qu’il soit aimé éternellement dans ce lieu de blasphème… Je savais que cela ne pouvait pas le glorifier, puisqu’Il ne désire que notre bonheur, mais quand on [52v°] aime, on éprouve le besoin de dire mille folies ; si je parlais de la sorte, ce n’était pas que le Ciel n’excitât mon envie, mais alors mon Ciel à moi n’était autre que l’Amour et je sentais comme Saint Paul que rien ne pourrait me détacher de l’objet divin qui m’avait ravie !… Rm 8,35-39

Avant de quitter le monde, le Bon Dieu me donna la consolation de contempler de près des âmes d’enfants ; étant la plus petite de la famille, je n’avais jamais eu ce bonheur, voici les tristes circonstances qui me le procurèrent : Une pauvre femme, parente de notre bonne, mourut à la fleur de l’âge laissant trois enfants tout petits ; pendant sa maladie nous prîmes à la maison les deux petites filles dont l’aînée n’avait pas six ans, je m’en occupais toute la journée et c’était un grand plaisir pour moi de voir avec quelle candeur elles croyaient tout ce que je leur disais. Il faut que le saint Baptême dépose dans les âmes un germe bien profond des vertus théologales puisque dès l’enfance elles se montrent déjà et que l’espérance de biens futurs suffit pour faire accepter des sacrifices. Lorsque je voulais voir mes deux petites filles bien conciliantes l’une pour l’autre, au lieu de promettre des jouets et des bonbons à celle qui céderait à sa sœur, je leur parlais des récompenses éternelles que le petit Jésus donnerait dans le Ciel aux petits enfants sages ; l’aînée, dont la raison commençait à se développer, me regardait avec des yeux brillants de joie, me faisait mille questions charmantes sur le petit Jésus et son beau Ciel et me promettait avec enthousiasme de toujours céder à sa sœur ; elle disait que jamais de sa vie elle n’oublierait ce que lui avait dit « la grande demoiselle, » car c’est ainsi qu’elle m’appelait… En voyant de près ces âmes innocentes, j’ai compris quel malheur c’était de ne pas bien les former dès leur éveil, alors qu’elles ressemblent à une cire molle sur laquelle on peut déposer l’empreinte des vertus mais aussi celle du mal… j’ai compris ce qu’a dit Jésus en l’Evangile : « Qu’il vaudrait mieux être jeté à la mer que de scandaliser un seul de ces petits enfants. » Mt 18,6 [53r°] Ah ! que d’âmes arriveraient à la sainteté, si elles étaient bien dirigées !…

Je le sais, le Bon Dieu n’a besoin de personne pour faire son œuvre, mais de même qu’Il permet à un habile jardinier d’élever des plantes rares et délicates et qu’il lui donne pour cela la science nécessaire, se réservant pour Lui-même le soin de féconder, ainsi Jésus veut être aidé dans sa Divine culture des âmes.

Qu’arriverait-il si un jardinier maladroit ne greffait pas bien ses arbustes ? s’il ne savait pas reconnaître la nature de chacun et voulait faire éclore des roses sur un pêcher ?… Il ferait mourir l’arbre qui cependant était bon et capable de produire des fruits. C’est ainsi qu’il faut savoir reconnaître dès l’enfance ce que le Bon Dieu demande aux âmes et seconder l’action de sa grâce, sans jamais la devancer ni la ralentir. Comme les petits oiseaux apprennent a chanter en écoutant leurs parents, de même les enfants apprennent la science des vertus, le chant sublime de l’Amour Divin, auprès des âmes chargées de les former à la vie.

Je me souviens que parmi mes oiseaux, j’avais un serin qui chantait à ravir, j’avais aussi un petit linot auquel je prodiguais mes soins « maternels, » l’ayant adopté avant qu’il ait pu jouir du bonheur de sa liberté. Ce pauvre petit prisonnier n’avait pas de parents pour lui apprendre chanter, mais entendant du matin au soir son compagnon le serin faire de joyeuses roulades, il voulut l’imiter… Cette entreprise était difficile pour un linot, aussi sa douce voix eut-elle bien de la peine à s’accorder avec la voix vibrante de son maître en musique. C’était charmant de voir les efforts du pauvre petit, mais ils furent enfin couronnés de succès, car son chant tout en conservant une bien plus grande douceur fut absolument le même que celui du serin.

[53v°] O ma Mère chérie ! c’est vous qui m’avez appris à chanter… c’est votre voix qui m’a charmée dès l’enfance, et maintenant j’ai la consolation d’entendre dire que je vous ressemble !… Je sais combien j’en suis encore loin, mais j’espère malgré ma faiblesse redire éternellement le même cantique que vous !

2Le voyage à Bayeux2

Avant mon entrée au Carmel, je fis encore bien des expériences sur la vie et les misères du monde, mais ces détails m’entraîneraient trop loin, je vais reprendre le récit de ma vocation. Le 31 octobre fut le jour fixé pour mon voyage à Bayeux. Je partis seule avec Papa, le cœur rempli d’espérance, mais aussi bien émue par la pensée de me présenter à l’évêché. Pour la première fois de ma vie, je devais aller faire une visite sans être accompagnée de mes sœurs et cette visite était à un Evêque ! Moi qui n’avais jamais besoin de parler que pour répondre aux questions que l’on m’adressait, je devais expliquer moi-même le but de ma visite, développer les raisons qui me faisaient solliciter l’entrée au Carmel, en un mot je devais montrer la solidité de ma vocation. Ah ! qu’il m’en a coûté de faire ce voyage ! Il a fallu qui le Bon Dieu m’accorde une grâce toute spéciale pour que j’aie pu surmonter ma grande timidité… Il est aussi bien vrai que « Jamais l’Amour ne trouve d’impossibilités, parce qu’il se croit tout possible et tout permis. » C’était vraiment le seul amour de Jésus qui pouvait me faire surmonter ces difficultés et celles qui suivirent car il se plut à me faire acheter ma vocation par de bien grandes épreuves… Aujourd’hui que je jouis de la solitude du Carmel (me reposant à l’ombre de Celui que j’ai si ardemment désiré) Ct 2,3 je trouve avoir acheté mon bonheur à bien peu de frais et je serais prête à supporter de bien plus grandes peines pour l’acquérir si je ne I’avais pas encore !

Il pleuvait à verse quand nous arrivâmes à Bayeux, Papa qui ne voulait pas voir sa petite reine entrer à l’évêché avec sa belle toilette toute trempée la fit monter dans un omnibus et conduire à la cathédrale. Là commencèrent mes misères, Monseigneur et tout son clergé assistaient à un grand enterrement. L’Eglise était remplie de dames en deuil et j’étais regardée de tout le monde avec ma [54r°] robe claire et mon chapeau blanc, j’aurais voulu sortir de l’église mais il ne fallait pas y penser, à cause de la pluie, et pour m’humilier encore davantage le Bon Dieu permit que Papa avec sa simplicité patriarcale me fît monter jusqu’au haut de la cathédrale ; ne voulant pas lui faire de peine je m’exécutai de bonne grâce et procurai cette distraction aux bons habitants de Bayeux que j’aurais souhaité n’avoir jamais connus… Enfin je pus respirer à mon aise dans une chapelle qui se trouvait derrière le maître-autel et j’y restai longtemps, priant avec ferveur en attendant que la pluie cessât et nous permit de sortir. En redescendant, Papa me fit admirer la beauté de l’édifice qui paraissait beaucoup plus grand étant désert, mais une seule pensée m’occupait et je ne pouvais prendre de plaisir à rien.

Nous allâmes directement chez Monsieur Révérony qui était instruit de notre arrivée ayant lui-même fixé le jour du voyage, mais il était absent ; il nous fallut donc errer dans les rues qui me parurent bien tristes ; enfin nous revînmes près de l’évêché et Papa me fit entrer dans un bel hôtel où je ne fis pas honneur à l’habile cuisinier. Ce pauvre petit Père était d’une tendresse pour moi presque incroyable, il me disait de ne pas me faire de chagrin, que bien sûr Monseigneur allait m’accorder ma demande. Après nous être reposés, nous retournâmes chez Monsieur Révérony ; un monsieur arriva en même temps, mais le grand vicaire lui demanda poliment d’attendre et nous fit entrer les premiers dans son cabinet (le pauvre monsieur eut le temps de s’ennuyer car la visite fut longue). Monsieur Révérony se montra très aimable, mais je crois que le motif de notre voyage l’étonna beaucoup ; après m’avoir regardée en souriant et adressé quelques questions, il nous dit : « Je vais vous présenter à Monseigneur, voulez-vous avoir la bonté de me suivre. » Voyant des larmes perler dans mes yeux il ajouta : « Ah ! je vois des diamants… il ne faut pas les montrer à Monseigneur !… » Il nous fit traverser plusieurs pièces très vastes, garnies [54v°] de portraits d’évêques ; en me voyant dans ces grands salons, je me faisais l’effet d’une pauvre petite fourmi et je me demandais ce que j’allais oser dire à Monseigneur ; il se promenait entre deux prêtres sur une galerie, je vis Monsieur Révérony lui dire quelques mots et revenir avec lui, nous l’attendions dans son cabinet ; là, trois énormes fauteuils étaient placés devant la cheminée où pétillait un feu ardent.

En voyant entrer sa Grandeur, Papa se mit à genoux à côté de moi pour recevoir sa bénédiction, puis Monseigneur fit placer Papa dans un des fauteuils, se mit en face de lui et Monsieur Révérony voulut me faire prendre celui du milieu ; je refusai poliment, mais il insista, me disant de montrer si j’étais capable d’obéir, aussitôt je m’assis sans faire de réflexion et j’eus la confusion de le voir prendre une chaise pendant que j’étais enfoncée dans un fauteuil où quatre comme moi auraient été à l’aise (plus à l’aise que moi, car j’étais loin d’y être !…) J’espérais que Papa allait parler mais il me dit d’expliquer moi-même à Monseigneur le but de notre visite ; je le fis le plus éloquemment possible, sa Grandeur habituée à l’éloquence ne parut pas très touchée de mes raisons, au lieu d’elles un mot de Monsieur le Supérieur m’eût plus servi, malheureusement je n’en avais pas et son opposition ne plaidait aucunement en ma faveur…

Monseigneur me demanda s’il y avait longtemps que je désirais entrer au carmel : « Oh oui ! Monseigneur, bien longtemps… » "Voyons, reprit en riant Mr Révérony, vous ne pouvez toujours pas dire qu’il y a quinze ans que vous avez ce désir." « C’est vrai, repris-je en souriant aussi, mais il n’y a pas beaucoup d’années à retrancher car j’ai désiré me faire religieuse dès l’éveil de ma raison et j’ai désiré le carmel aussitôt que je l’ai bien connu, parce que dans cet ordre je trouvais que toutes les aspirations de mon âme seraient remplies. » Je ne sais pas, ma Mère, si ce sont tout à fait mes paroles, je crois que c’était encore plus mal tourné, mais enfin c’est le sens.

Monseigneur croyant être agréable à Papa essaya de me faire rester encore quelques années auprès de lui, aussi ne fut-il pas peu surpris et édifié de le voir prendre mon parti, intercédant pour que j’obtienne la permission de m’envoler à quinze ans. Cependant tout fut inutile, il dit qu’avant de se décider un entretien avec le Supérieur du Carmel était indispensable. Je ne pouvais rien entendre qui me fît plus de peine, car je connaissais l’opposition formelle de notre Père, aussi sans tenir compte de la recommandation de Monsieur Révérony je fis plus que montrer des diamants à Monseigneur, je lui en donnai !… Je vis bien qu’il était touché ; me prenant par le cou, il appuyait ma tête sur son épaule et me faisait des caresses, comme jamais, paraît-il, personne n’en [55r°] avait reçu de lui. Il me dit que tout n’était pas perdu, qu’il était bien content que je fasse le voyage de Rome afin d’affermir ma vocation et qu’au lieu de pleurer je devais me réjouir ; il ajouta que la semaine suivante, devant aller à Lisieux, il parlerait de moi à Monsieur le curé de Saint Jacques et que certainement je recevrais sa réponse en Italie. Je compris qu’il était inutile de faire de nouvelles instances, d’ailleurs je n’avais plus rien à dire ayant épuisé toutes les ressources de mon éloquence.

Monseigneur nous reconduisit jusqu’au jardin. Papa l’amusa beaucoup en lui disant qu’afin de paraître plus âgée, je m’étais fait relever les cheveux. (Ceci ne fut pas perdu car Monseigneur ne parle pas de « sa petite fille » sans raconter l’histoire des cheveux…) Monsieur Révérony voulut nous accompagner jusqu’au bout du jardin de l’évêché, il dit à Papa que jamais chose pareille ne s’était vue : « Un père aussi empressé de donner son enfant au Bon Dieu que cette enfant de s’offrir elle-même ! »

Papa lui demanda plusieurs explications sur le pèlerinage, entre autres comment il fallait s’habiller pour paraître devant le St Père. Je le vois encore se tourner devant Monsieur Révérony en lui disant : « Suis-je assez bien comme cela ? » Il avait aussi dit à Monseigneur que s’il ne me permettait pas d’entrer au Carmel je demanderais cette grâce au Souverain Pontife. Il était bien simple dans ses paroles et ses manières mon Roi chéri, mais il était si beau… il avait une distinction toute naturelle qui dut plaire beaucoup à Monseigneur habitué à se voir entouré de personnages connaissant toutes les règles de l’étiquette des salons mais pas le Roi de France et de Navarre en personne avec sa petite reine…

Quand je fus dans la rue mes larmes recommencèrent à couler, non pas tant à cause de mon chagrin, qu’en voyant mon petit Père chéri qui venait de faire un voyage inutile… Lui qui se faisait une fête d’envoyer une dépêche au Carmel, annonçant l’heureuse réponse de Monseigneur, était obligé de [55v°] revenir sans en avoir aucune… Ah ! que j’avais de peine !… Il me semblait que mon avenir était brisé pour jamais ; plus j’approchais du terme, plus je voyais mes affaires s’embrouiller. Mon âme était plongée dans l’amertume, mais aussi dans la paix car je ne cherchais que la volonté du Bon Dieu.

Aussitôt en arrivant à Lisieux, j’allai chercher de la consolation au Carmel et j’en trouvai près de vous, ma Mère chérie. Oh non ! jamais je n’oublierai tout ce que vous avez souffert à cause de moi. Si je ne craignais de les profaner en m’en servant, je pourrais dire les paroles que Jésus adressait à ses apôtres, le soir de sa Passion : « C’est vous qui avez été toujours avec moi dans toutes mes épreuves… » Lc 22,28 Mes bien-aimées sœurs m’offrirent aussi de bien douces consolations…

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Le pèlerinage à Rome

2Appréciation générale2

Trois jours après le voyage de Bayeux, je devais en faire un beaucoup plus long, celui de la ville éternelle… Ah ! quel voyage que celui-là !… Lui seul m’a plus instruite que de longues années d’études, il m’a montré la vanité de tout ce qui passe et que tout est affliction d’esprit sous le soleil… Qo 2,11 Cependant j’ai vu de bien belles choses, j’ai contemplé toutes les merveilles de l’art et de la religion, surtout j’ai foulé la même terre que les Saints Apôtres, la terre arrosée du sang des Martyrs et mon âme s’est agrandie au contact des choses saintes…

Je suis bien heureuse d’avoir été à Rome, mais je comprends les personnes du monde qui pensèrent que Papa m’avait fait faire ce grand voyage afin de changer mes idées de vie religieuse ; il y avait en effet de quoi ébranler une vocation peu affermie. N’ayant jamais vécu parmi le grand monde, Céline et moi, nous nous trouvâmes au milieu de la noblesse qui composait presque exclusivement le pèlerinage. Ah ! bien loin de nous éblouir, tous ces titres et ces « de » ne nous parurent qu’une fumée… De loin cela m’avait quelquefois jeté un peu de poudre aux yeux, mais de près, j’ai vu que « tout ce qui brille n’est pas or » et j’ai compris cette parole [56r°] de l’Imitation : « Ne poursuivez pas cette ombre qu’on appelle un grand nom, ne désirez ni de nombreuses liaisons ni l’amitié particulière d’aucun homme. »

J’ai compris que la vraie grandeur se trouve dans l’âme et pas dans le nom, puisque, comme le dit Isaïe : « Le Seigneur donnera un AUTRE NOM à ses élus. » Is 65,15 et St Jean dit aussi : « Que le vainqueur recevra un NOM NOUVEAU que nul ne connaît que celui qui le reçoit. » Ap 2,17 C’est donc au ciel que nous saurons quels sont nos titres de noblesse. Alors chacun recevra de Dieu la louange qu’il mérite 1Co 4,3 et celui qui sur la terre aura voulu être le plus pauvre, le plus oublié pour l’amour de Jésus, celui-là sera le premier, le plus noble et le plus riche !…

La seconde expérience que j’ai faite regarde les prêtres. N’ayant jamais vécu dans leur intimité, je ne pouvais comprendre le but principal de la réforme du Carmel. Prier pour les pécheurs me ravissait, mais prier pour les âmes des prêtres, que je croyais plus pures que le cristal, me semblait étonnant !…

Ah ! j’ai compris ma vocation en Italie, ce n’était pas aller chercher trop loin une si utile connaissance… Penchant un mois j’ai vécu avec beaucoup de saints prêtres et j’ai vu que, si leur sublime dignité les élève au-dessus des anges, ils n’en sont pas moins des hommes faibles et fragiles… Si de saints prêtres que Jésus appelle dans son Evangile : « Le sel de la terre » montrent dans leur conduite qu’ils ont un extrême besoin de prières, que faut-il dire de ceux qui sont tièdes ? Jésus n’a-t-Il pas dit encore : « Si le sel vient à s’affadir avec quoi l’assaisonnera-t-on ? »

O ma Mère ! qu’elle est belle la vocation ayant pour but de conserver le sel destiné aux âmes ! Cette vocation est celle du Carmel, puisque l’unique fin de nos prières et de nos sacrifices est d’être l’apôtre des apôtres, Mt 5,13 priant pour eux pendant qu’ils évangélisent les âmes par leurs paroles et surtout par leurs exemples… [56v°] Il faut que je m’arrête, si je continuais de parler sur ce sujet, je ne finirais pas !…

Je vais, ma Mère chérie, vous raconter mon voyage avec quelques détails ; pardonnez-moi si je vous en donne trop, je ne réfléchis pas avant d’écrire, et je le fais en tant de fois différentes, à cause de mon peu de temps libre, que mon récit vous paraîtra peut-être ennuyeux… Ce qui me console c’est de penser qu’au Ciel je vous reparlerai des grâces que j’ai reçues et que je pourrai le faire alors en termes agréables et charmants… Plus rien ne viendra interrompre nos épanchements intimes et dans un seul regard, vous aurez tout compris… Hélas, puisqu’il me faut encore employer le langage de la triste terre, je vais essayer de le faire avec la simplicité d’un petit enfant qui connaît l’amour de sa Mère…

2Paris2

Ce fut le 7 novembre que le pèlerinage partit de Paris, mais Papa nous conduisit dans cette ville quelques jours avant pour nous la faire visiter. Un matin à trois heures, je traversai la ville de Lisieux encore endormie ; bien des impressions passèrent dans mon âme à ce moment. Je sentais que j’allais vers l’inconnu et que de grandes choses m’attendaient là-bas… Papa était joyeux ; lorsque le train se mit en marche, il chanta ce vieux refrain : « Roule, roule ma diligence, nous voilà sur le grand chemin. »

Arrivés à Paris dans la matinée, nous commençâmes aussitôt à le visiter. Ce pauvre petit Père se fatigua beaucoup afin de nous faire plaisir, aussi nous eûmes bientôt vu toutes les merveilles de la capitale. Pour moi je n’en trouvai qu’une seule qui me ravit, cette merveille fut : « Notre-Dame des Victoires » Ah ! ce que j’ai senti à ses pieds, je ne pourrais le dire… Les grâces qu’elle m’accorda m’émurent si profondément que mes larmes seules traduisirent mon bonheur, comme au jour de ma première communion… La Sainte Vierge m’a fait sentir que c’était vraiment elle qui m’avait souri et qui m’avait guérie. J’ai compris qu’elle veillait sur moi, que j’étais son enfant, aussi je ne pouvais plus lui donner que [57r°] le nom de « Maman » car il me semblait encore plus tendre que celui de Mère… Avec quelle ferveur ne l’ai-je pas priée de me garder toujours et de réaliser bientôt mon rêve en me cachant à l’ombre de son manteau virginal !… Ah ! c’était là un de mes premiers désirs d’enfant… En grandissant, j’avais compris que c’était au Carmel qu’il me serait possible de trouver véritablement le manteau de la Sainte Vierge et c’était vers cette montagne fertile que tendaient mes désirs…

Je suppliai encore Notre-Dame des Victoires d’éloigner de moi tout ce qui aurait pu ternir ma pureté ; je n’ignorais pas qu’en un voyage comme celui d’Italie, il se rencontrerait bien des choses capables de me troubler, surtout parce que ne connaissant pas le mal je craignais de le découvrir, n’ayant pas expérimenté que tout est pur pour les purs Tt 1,15 et que l’âme simple et droite ne voit de mal à rien, puisqu’en effet le mal n’existe que dans les cœurs impurs et non dans les objets insensibles… Je priai aussi Saint Joseph de veiller sur moi ; depuis mon enfance j’avais pour lui une dévotion qui se confondait avec mon amour pour la Sainte Vierge. Chaque jour je récitais la prière : « O Saint Joseph, père et protecteur des vierges » aussi ce fut sans crainte que j’entrepris mon lointain voyage, j’étais si bien protégée qu’il me semblait impossible d’avoir peur.

Après nous être consacrées au Sacré Cœur dans la basilique de Montmartre nous partîmes de Paris le lundi 7 dès le matin ; bientôt nous eûmes fait connaissance avec les personnes du pèlerinage. Moi si timide qu’ordinairement j’osais à peine parler, je me trouvai complètement débarrassée de ce gênant défaut ; à ma grande surprise je parlais librement avec toutes les grandes dames, les prêtres et même Monseigneur de Coutances. Il me semblait avoir toujours vécu dans ce monde. Nous étions, je crois, [57v°] bien aimées de tout le monde et Papa semblait fier de ses deux filles ; mais s’il était fier de nous, nous l’étions également de lui, car il n’y avait pas dans tout le pèlerinage un monsieur plus beau ni plus distingué que mon Roi chéri ; il aimait à se voir entouré de Céline et de moi, souvent lorsque nous n’étions pas en voiture et que je n’éloignais de lui, il m’appelait afin que je lui donne Ie bras comme à Lisieux… Monsieur l’abbé Révérony examinait soigneusement toutes nos actions, je le voyais souvent de loin qui nous regardait ; à table lorsque je n’étais pas en face de lui, il trouvait moyen de se pencher pour me voir et entendre ce que je disais. Sans doute il voulait me connaître pour savoir si vraiment j’étais capable d’être carmélite ; je pense qu’il a dû être satisfait de son examen car à la fin du voyage il parut bien disposé pour moi, mais à Rome il a été loin de m’être favorable comme je vais le dire plus loin.

2La Suisse2

Avant d’arriver à cette « ville éternelle, » but de notre pèlerinage, il nous fut donné de contempler bien des merveilles. D’abord ce fut la Suisse avec ses montagnes dont le sommet se perd dans les nuages, ses cascades gracieuses jaillissant de mille manières différentes, ses vallées profondes remplies de fougères gigantesques et de bruyères roses. Ah ! ma Mère chérie, que ces beautés de la nature répandues à profusion ont fait de bien à mon âme ! Comme elles l’ont élevée vers Celui qui s’est plu à jeter de pareils chefs-d’œuvre sur une terre d’exil qui ne doit durer qu’un jour… Je n’avais pas assez d’yeux pour regarder. Debout à la portière je perdais presque la respiration ; j’aurais voulu être des deux côtés du wagon car en me détournant, je voyais des paysages d’un aspect enchanteur et tout différents de ceux qui s’étendaient devant moi.

Parfois nous nous trouvions au sommet d’une montagne, à nos pieds des [58r°] précipices dont le regard ne pouvait sonder la profondeur semblaient prêts à nous engloutir… ou bien c’était un ravissant petit village avec ses gracieux chalets et son clocher, au-dessus duquel se balançaient mollement quelques nuages éclatants de blancheur… Plus loin c’était un vaste lac que doraient les derniers rayons du soleil ; les flots calmes et purs empruntant la teinte azurée du Ciel qui se mêlait aux feux du couchant, présentaient à nos regards émerveillés le spectacle le plus poétique et le plus enchanteur qui se puisse voir… Au fond du vaste horizon on apercevait les montagnes dont les contours indécis auraient échappé à nos yeux si leurs sommets neigeux que le soleil rendait éblouissants n’étaient venus ajouter un charme de plus au beau lac qui nous ravissait…

En regardant toutes ces beautés, il naissait en mon âme des pensées bien profondes. Il me semblait comprendre déjà la grandeur de Dieu et les merveilles du Ciel… La vie religieuse m’apparaissait telle qu’elle est avec ses assujettissements, ses petits sacrifices accomplis dans l’ombre. Je comprenais combien il est facile de se replier sur soi-même, d’oublier le but sublime de sa vocation et je me disais : plus tard, à l’heure de l’épreuve, lorsque prisonnière au Carmel, je ne pourrai contempler qu’un petit coin du Ciel étoilé, je me souviendrai de ce que je vois aujourd’hui ; cette pensée me donnera du courage, j’oublierai facilement mes pauvres petits intérêts en voyant la grandeur et la puissance du Dieu que je veux aimer uniquement. Je n’aurai pas le malheur de m’attacher à des pailles, maintenant que « Mon COEUR a PRESSENTI ce que Jésus réserve à ceux qui l’aiment !… » 1Co 2,9

2Milan2

Après avoir admiré la puissance du Bon Dieu, je pus encore admirer celle qu’Il a donnée à ses créatures. La première ville d’Italie que nous avons visitée fut Milan. Sa cathédrale toute en marbre blanc, avec ses statues assez nombreuses pour former un peuple presque innombrable, [58v°] fut visitée par nous dans ses plus petits détails. Céline et moi nous étions intrépides, toujours les premières et suivant immédiatement Monseigneur ; afin de tout voir en ce qui concernait les reliques des Saints et bien entendre les explications ; ainsi pendant qu’il offrait le Saint Sacrifice sur le tombeau de Saint Charles, nous étions avec papa derrière l’Autel, la tête appuyée sur la châsse qui renferme le corps du saint, revêtu de ses habits pontificaux. C’était ainsi partout… (Excepté lorsqu’il s’agissait de monter là où la dignité d’un Evêque ne le permettait pas car alors nous savions bien quitter sa Grandeur)… Laissant les dames timides se cacher la figure dans les mains après avoir gravi les premiers clochetons qui couronnent la cathédrale, nous suivions les pèlerins les plus hardis et arrivions jusqu’au sommet du dernier clocher de marbre, d’où nous avions le plaisir de voir à nos pieds la ville de Milan dont les nombreux habitants ressemblaient à une petite fourmilière… Descendues de notre piédestal, nous commençâmes nos promenades en voiture qui devaient durer un mois, et me rassasier pour toujours de mon désir de rouler sans fatigue ! Le campo santo nous ravit encore plus que la cathédrale, toutes ses statues de marbre blanc qu’un ciseau de génie semble avoir animées, sont placées sur le vaste champ des morts avec une sorte de négligence, ce qui pour moi augmente leur charme… On serait tenté de consoler les idéals personnages qui vous entourent. Leur expression est si vraie, leur douleur si calme et si résignée qu’on ne peut s’empêcher de reconnaître les pensées d’immortalité qui doivent remplir le cœur des artistes exécutant ces chefs-d’œuvre. Ici c’est une enfant jetant des fleurs sur la tombe de ses parents, le marbre semble avoir perdu sa pesanteur et les pétales délicats semblent glisser entre les doigts de l’enfant, le vent paraît déjà les disperser, [59r°] il paraît aussi faire flotter le voile léger des veuves et les rubans dont sont ornés les cheveux des jeunes filles. Papa était aussi ravi que nous ; en Suisse il avait été fatigué mais alors, sa gaîté ayant reparu, il jouissait du beau spectacle que nous contemplions ; son âme d’artiste se révélait dans les expressions de foi et d’admiration qui paraissaient sur son beau visage. Un vieux monsieur (français) qui sans doute n’avait pas l’âme aussi poétique, nous regardait du coin de l’œil et disait avec mauvaise humeur, tout en ayant l’air de regretter ne pas pouvoir partager notre admiration : « Ah ! que les Français sont donc enthousiastes ! » Je crois que ce pauvre monsieur aurait mieux fait de rester chez lui, car il ne m’a pas paru être content de son voyage, il se trouvait souvent près de nous et toujours des plaintes sortaient de sa bouche, il était mécontent des voitures, des hôtels, des personnes, des villes, enfin de tout… Papa avec sa grandeur d’âme habituelle essayait de le consoler, lui offrait sa place, etc… et il se trouvait toujours bien partout, étant d’un caractère directement opposé à celui de son désobligeant voisin… Ah ! que nous avons vu de personnages différents, quelle intéressante étude que celle du monde quand on est près de le quitter ! …

2Venise2

A Venise, la scène changea complètement ; au lieu du bruit des grandes villes on n’entend au milieu du silence que les cris des gondoliers et le murmure de l’onde agitée par les rames. Venise n’est pas sans charmes, mais je trouve cette ville triste. Le palais des doges est splendide, cependant il est triste lui aussi avec ses vastes appartements où s’étalent l’or, le bois, les marbres les plus précieux et les peintures des plus grands maîtres. Depuis longtemps ses voûtes sonores ont cessé d’entendre la voix des gouverneurs qui prononçaient des arrêts de vie et de mort dans les salles que nous avons traversées… Ils ont cessé de souffrir, les malheureux prisonniers renfermés par les doges dans les cachots et les [59v°] oubliettes souterraines… En visitant ces affreuses prisons je me croyais au temps des martyrs et j’aurais voulu pouvoir y rester afin de les imiter !… Mais il fallut promptement en sortir et passer sur le pont « des soupirs », ainsi appelé à cause des soupirs de soulagement que poussaient les condamnés en se voyant délivrés de l’horreur des souterrains auxquels ils préféraient la mort…

2Bologne, Padoue, Lorette2

Après Venise, nous sommes allés à Padoue, où nous avons vénéré la langue de Saint Antoine puis à Bologne où nous avons vu Sainte Catherine qui garde l’empreinte du baiser de l’Enfant Jésus. Il est bien des détails intéressants que je pourrais donner sur chaque ville et sur les mille petites circonstances particulières de notre voyage mais je n’en finirais pas, aussi je ne vais écrire que les détails principaux.

Ce fut avec joie que je quittai Bologne, cette ville m’était devenue insupportable par les étudiants dont elle est remplie et qui formaient une haie quand nous avions le malheur de sortir à pied, et surtout à cause de la petite aventure qui m’est arrivée avec l’un d’eux, je fus heureuse de prendre la route de Lorette. Je ne suis pas surprise que la Ste Vierge ait choisi cet endroit pour y transporter sa maison bénie, la paix, la joie, la pauvreté y règnent en souveraines ; tout est simple et primitif, les femmes ont conservé leur gracieux costume italien et n’ont pas, comme celles des autres villes, adopté la mode de Paris ; enfin Lorette m’a charmée ! Que dirai-je de la sainte maison ? Ah ! mon émotion a été profonde en me trouvant sous le même toit que la Sainte Famille, en contemplant les murs sur lesquels Jésus avait fixé ses yeux divins, en foulant la terre que Saint Joseph avait arrosée de sueurs, où Marie avait porté Jésus entre ses bras, après l’avoir porté dans son sein virginal… J’ai vu la petite chambre où l’ange descendit auprès de la Sainte Vierge… J’ai déposé mon chapelet dans la petite écuelle de l’Enfant Jésus… Que ces souvenirs sont ravissants !…

[60r°] Mais notre plus grande consolation fut de recevoir Jésus Lui-même dans sa maison et d’être son temple vivant 1Co 3,16 au lieu même qu’il avait honoré de sa présence. Suivant un usage d’Italie, le Saint ciboire ne se conserve dans chaque église que sur un autel, et là seulement on peut recevoir la Sainte communion ; cet autel était dans la basilique même où se trouve la Sainte maison, renfermée comme un diamant précieux dans un écrin de marbre blanc. Cela ne fit pas notre bonheur ! C’était dans le diamant lui-même et non pas dans l’écrin que nous voulions faire la communion… Papa avec sa douceur ordinaire fit comme tout le monde, mais Céline et moi allâmes trouver un prêtre qui nous accompagnait partout et qui justement se préparait à célébrer sa messe dans la Santa Casa, par un privilège spécial. Il demanda deux petites hosties qu’il plaça sur sa patène avec sa grande hostie et vous comprenez, ma Mère chérie, quel fut notre ravissement de faire toutes les deux la Sainte communion dans cette maison bénie !. .. C’était un bonheur tout céleste que les paroles sont impuissantes à traduire. Que sera-ce donc quand nous recevrons la communion dans l’éternelle demeure du Roi des Cieux ? Alors nous ne verrons plus finir notre joie, il n’y aura plus la tristesse du départ et pour emporter un souvenir il ne nous sera pas nécessaire de gratter furtivement les murs sanctifiés par la présence Divine, puisque sa maison sera la nôtre pour l’éternité… Il ne veut pas nous donner celle de la terre, il se contente de nous la montrer pour nous faire aimer la pauvreté et la vie cachée ; celle qu’il nous réserve est son Palais de gloire où nous ne le verrons plus caché sous l’apparence d’un enfant ou d’une blanche hostie mais tel qu’Il est, dans l’éclat de sa splendeur infinie !… 1Jn 3,2

2Rome2

C’est maintenant de Rome qu’il me reste à parler, de Rome but de [60v°] notre voyage, là où je croyais rencontrer la consolation mais où je trouvai la croix… A notre arrivée, il faisait nuit et nous étant endormies nous fûmes réveillées par les employés de la gare qui criaient : « Roma, Roma. » Ce n’était pas un rêve, j’étais à Rome !…

3Le Colisée3

La première journée se passa hors les murs et ce fut peut-être la plus délicieuse, car tous les monuments ont conservé leur cachet d’antiquité au lieu qu’au centre de Rome l’on pourrait se croire à Paris en voyant la magnificence des hôtels et des magasins. Cette promenade dans les campagnes romaines m’a laissé un bien doux souvenir. Je ne parlerai point des lieux que nous avons visités, il y a assez de livres qui les décrivent dans toute leur étendue, mais seulement des principales impressions que j’ai ressenties.

Une des plus douces fut celle qui me fit tressaillir à la vue du Colisée. Je la voyais donc enfin cette arène où tant de martyrs avaient versé leur sang pour Jésus ; déjà je m’apprêtais à baiser la terre qu’ils avaient sanctifiée, mais quelle déception ! le centre n’est qu’un amas de décombres que les pèlerins doivent se contenter de regarder car une barrière en défend l’entrée, d’ailleurs personne n’est tenté d’essayer de pénétrer au milieu de ces ruines… Fallait-il être venue à Rome sans descendre au Colisée ?… Cela me paraissait impossible, je n’écoutais plus les explications du guide, une seule pensée m’occupait : descendre dans l’arène… voyant un ouvrier qui passait avec une échelle je fus sur le point de la lui demander, heureusement je ne mis pas mon idée à exécution car il m’aurait prise pour une folle… Il est dit dans l’Evangile que Madeleine restant toujours auprès du tombeau et se baissant à plusieurs reprises pour regarder à l’intérieur finit par voir deux anges "Comme elle, tout en ayant reconnu l’impossibilité de voir mes désirs réalisés, je [61r°] continuai de me baisser vers les ruines où je voulais descendre à la fin je ne vis pas d’anges, mais ce que je cherchais… Jn 20,11-12 je poussai un cri de joie et dis à Céline : « Viens vite, nous allons pouvoir passer !… » Aussitôt nous franchissons la barrière que les décombres atteignaient en cet endroit et nous voilà escaladant les ruines qui croulaient sous nos pas.

Papa nous regardait tout étonné de notre audace, bientôt il nous dit de revenir, mais les deux fugitives n’entendaient plus rien ; de même que les guerriers sentent leur courage augmenter au milieu du péril, ainsi notre joie grandissait en proportion de la peine que nous avions pour atteindre l’objet de nos désirs. Céline, plus prévoyante que moi, avait écouté le guide et se rappelant qu’il venait de signaler un certain petit pavé croisé, comme étant celui où combattaient les martyrs, se mit à le chercher ; bientôt, l’ayant trouvé et nous étant agenouillées sur cette terre sacrée, nos âmes se confondirent en une même prière… Mon cœur battait bien fort lorsque mes lèvres s’approchèrent de la poussière empourprée du sang des premiers chrétiens, je demandai la grâce d’être aussi martyre pour Jésus et je sentis au fond du cœur que ma prière était exaucée !… Tout ceci fut accompli en très peu de temps ; après avoir pris quelques pierres, nous revînmes vers les murs en ruine pour recommencer notre périlleuse entreprise. Papa nous voyant si heureuses ne put pas nous gronder et je vis bien qu’il était fier de notre courage… Le Bon Dieu nous protégea visiblement, car les pèlerins ne s’aperçurent pas de notre absence étant plus loin que nous, occupés à regarder sans doute les magnifiques arcades, où le guide faisait remarquer « les petits CORNICHONS et les CUPIDES posés dessus », aussi ni lui, ni « messieurs les abbés » ne connurent la joie qui remplissait nos cœurs…

3Les catacombes3

Les catacombes m’ont aussi laissé une bien douce impression : elles sont telles que [61v°] je me les étais figurées en lisant leur description dans la vie des martyrs. Après y avoir passé une partie de l’après-midi, il me semblait y être seulement depuis quelques instants, tant l’atmosphère qu’on y respire me paraissait embaumée… Il fallait bien remporter quelque souvenir des catacombes, aussi ayant laissé la procession s’éloigner un peu, Céline et Thérèse se coulèrent ensemble jusqu’au fond de l’ancien tombeau de Sainte Cécile et prirent de la terre sanctifiée par sa présence. Avant mon voyage de Rome je n’avais pour cette sainte aucune dévotion particulière, mais en visitant sa maison changée en église, le lieu de son martyre, en apprenant qu’elle avait été proclamée reine de l’harmonie, non pas à cause de sa belle voix ni de son talent pour la musique, mais en mémoire du chant virginal qu’elle fit entendre à son Epoux Céleste caché au fond de son cœur, je sentis pour elle plus que de la dévotion : une véritable tendresse d’amie… Elle devint ma sainte de prédilection, ma confidente intime… Tout en elle me ravit, surtout son abandon, sa confiance illimitée qui l’ont rendue capable de virginiser des âmes n’ayant jamais désiré d’autres joies que celles de la vie présente…

Sainte Cécile est semblable à l’épouse des cantiques, en elle je vois « Un chœur dans un camp d’armée !… » Sa vie n’a pas été autre chose qu’un chant mélodieux au milieu même des plus grandes épreuves Ct 7,1 et cela ne m’étonne pas, puisque « l’Evangile sacré reposait dans son cœur ! » et que dans son cœur reposait l’Epoux des Vierges !…

La visite à l’église Sainte Agnès me fut aussi bien douce, c’était une amie d’enfance que j’allais visiter chez elle, je lui parlai longuement de celle qui porte si bien son nom et je fis tous mes efforts pour obtenir une des reliques de l’Angélique patronne de ma Mère chérie afin de la lui rapporter, [62r°] mais il nous fut impossible d’en avoir d’autre qu’une petite pierre rouge qui se détacha d’une riche mosaïque dont l’origine remonte au temps de Ste Agnès et qu’elle a dû souvent regarder. N’était-ce pas charmant que l’aimable Sainte nous donnât elle-même ce que nous cherchions et qu’il nous était interdit de prendre ?… J’ai toujours regardé cela comme une délicatesse et une preuve de l’amour avec lequel la douce Ste Agnès regarde et protège ma Mère chérie !…

3Léon XIII3

Six jours se passèrent à visiter les principales merveilles de Rome et ce fut le septième que je vis la plus grande de toutes : « Léon XIII… » Ce jour, je le désirais et le redoutais en même temps, c’était de lui que ma vocation dépendait, car la réponse que je devais recevoir de Monseigneur n’était pas arrivée et j’avais appris par une lettre de vous, Ma Mère, qu’il n’était plus très bien disposé pour moi, aussi mon unique planche de salut était la permission du Saint Père… mais pour l’obtenir, il fallait lui demander, Il fallait devant tout le monde oser parler ; « au Pape, » cette pensée me faisait trembler ; ce que j’ai souffert avant l’audience, le Bon Dieu seul le sait, avec ma chère Céline, Jamais je n’oublierai la part qu’elle a prise à toutes mes épreuves, il semblait que ma vocation était la sienne. (Notre amour mutuel était remarqué par les prêtres du pèlerinage : un soir, étant en société si nombreuse que les sièges manquaient, Céline me prit sur ses genoux et nous nous regardions si gentiment qu’un prêtre s’écria : « Comme elles s’aiment ! Ah ! jamais ces deux sœurs ne pourront se séparer ! » oui, nous nous aimions, mais notre affection était si pure et si forte que la pensée de la séparation ne nous troublait pas, car nous sentions que rien, même l’océan, ne pourrait nous éloigner l’une de l’autre… Céline voyait avec calme ma petite [62v°] nacelle aborder au rivage du Carmel, elle se résignait à rester aussi longtemps que le Bon Dieu voudrait sur la mer orageuse du monde, sûre d’aborder à son tour sur la rive, objet de nos désirs…)

Le Dimanche 20 Novembre après nous être habillées suivant le cérémonial du Vatican (c’est-à-dire en noir, avec une mantille de dentelle pour coiffure) et nous être décorées d’une large médaille de Léon XIII, suspendue à un ruban bleu et blanc, nous avons fait notre entrée au Vatican dans la chapelle du Souverain Pontife. A huit heures notre émotion fut profonde en le voyant entrer pour célébrer la Ste Messe… Après avoir béni les nombreux pèlerins réunis autour de lui, il gravit les degrés du St Autel et nous montra, par sa piété digne du Vicaire de Jésus, qu’il était véritablement « Le Saint Père. » Mon cœur battait bien fort et mes prières étaient bien ardentes pendant que Jésus descendait entre les mains de son Pontife ; cependant j’étais remplie de confiance, l’Evangile de ce jour renfermait ces ravissantes paroles : « Ne craignez pas, petit troupeau, car il a plu à mon Père de vous donner son royaume. » Lc 12,32 Non je ne craignais pas, j’espérais que le royaume du Carmel m’appartiendrait bientôt, Je ne pensais pas alors à ces autres paroles de Jésus : « Je vous prépare mon royaume comme mon Père me l’a préparé. » Lc 22,29 C’est-à-dire je vous réserve des croix et des épreuves, c’est ainsi que vous serez digne de posséder ce royaume après lequel vous soupirez ; puisqu’il a été nécessaire que le Christ souffrît et qu’il entrât par là dans sa gloire, si vous désirez avoir place à ses côtés, buvez le calice qu’il a bu Lui-même ! Ce calice, il me fut présenté par le Saint-Père et mes larmes se mêlèrent à l’amer breuvage qui m’était offert. Lc 24,26 ; Mt 20,21-23

Après la messe d’action de grâces qui suivit celle de Sa Sainteté, l’audience commença. Léon XIII était assis sur un grand fauteuil, Il était vêtu simplement [63r°] d’une soutane blanche, d’un camail de même couleur et n’avait sur la tête qu’une petite calotte. Autour de lui se tenaient des cardinaux, archevêques et évêques mais je ne les ai vus qu’en général, étant occupée du Saint-Père ; nous passions devant lui en procession, chaque pèlerin s’agenouillait à son tour, baisait le pied et la main de Léon XIII, recevait sa bénédiction et deux gardes nobles le touchaient par cérémonie, lui indiquant par là de se lever (au pèlerin, car je m’explique si mal qu’on pourrait croire que c’était au Pape). Avant de pénétrer dans l’appartement pontifical j’étais bien résolue à parler, mais je sentis mon courage faiblir en voyant à la droite du St Père « Monsieur Révérony… » presque au même instant on nous dit de sa part qu’il défendait de parler à Léon XIII, l’audience se prolongeant trop longtemps… Je me tournai vers ma Céline chérie, afin de savoir son avis : « Parle ! » me dit-elle. Un instant après j’étais aux pieds du Saint-Père ; ayant baisé sa mule, il me présentait la main, mais au lieu de la baiser, je joignis les miennes et levant vers son visage mes yeux baignés de larmes, je m’écriai : « Très Saint-Père, j’ai une grande grâce à vous demander !… »

Alors le Souverain Pontife baissa la tête vers moi, de manière que ma figure touchait presque la sienne, et je vis ses yeux noirs et profonds se fixer sur moi et sembler me pénétrer jusqu’au fond de l’âme. « Très Saint-Père, lui dis-je, en l’honneur de votre jubilé, permettez-moi d’entrer au Carmel à quinze ans !… »

L’émotion avait sans doute fait trembler ma voix, aussi se retournant vers Monsieur Révérony qui me regardait avec étonnement et mécontentement, le St Père dit : « Je ne comprends pas très bien. » Si le Bon Dieu l’eût permis il eût été facile que Mr Révérony m’obtînt ce que je désirais, mais c’était la croix et non la consolation qu’Il voulait me donner. « Très Saint-Père, répondit le Grand Vicaire, c’est une enfant qui désire entrer au Carmel à quinze ans, mais les supérieurs examinent la question en ce moment. » "Eh bien, mon enfant, reprit le St Père en me regardant avec bonté, faites ce que les supérieurs vous diront. "M’appuyant alors les mains [63v°] sur ses genoux, je tentai un dernier effort et je dis d’une voix suppliante : « Oh ! Très Saint-Père, si vous disiez oui, tout le monde voudrait bien !… » Il me regarda fixement et prononça ces mots en appuyant sur chaque syllabe : « Allons… Allons… Vous entrerez si le Bon Dieu le veut !… » (Son accent avait quelque chose de si pénétrant et de si convaincu qu’il me semble encore l’entendre). La bonté du St Père m’encourageant, je voulais encore parler mais les deux gardes nobles me touchèrent les mains pour me faire lever ; voyant que cela ne suffisait pas, ils me prirent par les bras et Monsieur Révérony leur aida à me soulever, car je restais encore les mains jointes, appuyées sur les genoux de Léon XIII et ce fut de force qu’ils m’arrachèrent de ses pieds… au moment où j’étais ainsi enlevée, le St Père posa sa main sur mes lèvres, puis il la leva pour me bénir alors mes yeux se remplirent de larmes et Monsieur Révérony put contempler au moins autant de diamants qu’il en avait vus à Bayeux. Les deux gardes nobles me portèrent pour ainsi dire jusqu’à la porte et là, un troisième me donna une médaille de Léon XIII.

Céline qui me suivait, avait été témoin de la scène qui venait de se passer ; presque aussi émue que moi, elle eut cependant le courage de demander au St Père une bénédiction pour le Carmel. Mr Révérony d’une voix mécontente répondit : "Il est déjà béni le Carmel : « Le bon St Père reprit avec douceur : Oh Oui ! il est déjà béni. »

Avant nous Papa était venu aux pieds de Léon XIII (avec les messieurs) Mr Révérony avait été charmant pour lui, le présentant comme le Père de deux Carmélites. Le Souverain Pontife, en signe de particulière bienveillance, posa sa main sur la tête vénérable de mon Roi chéri, semblant ainsi le marquer d’un sceau mystérieux,au nom de Celui dont il est le véritable représentant… Ah ! maintenant qu’il est au Ciel, ce Père de quatre Carmélites, ce n’est plus la main du Pontife qui repose sur son front, lui [64r°] prophétisant le martyre… C’est la main de l’époux des Vierges, du Roi de Gloire, qui fait resplendir la tête de son Fidèle Serviteur, Mt 25,21 et plus jamais cettemainadoréene cessera de reposer sur le front qu’elle a glorifié…

Mon Papa chéri eut bien de la peine de me trouver tout en larmes au sortir de l’audience, il fit tout ce qu’il put pour me consoler, mais en vain… Au fond du cœur je sentais une grande paix, puisque j’avais fait absolument tout ce qui était en mon pouvoir de faire pour répondre à ce que le Bon Dieu demandait de moi, mais cette paix était au fond et l’amertume remplissait mon âme, car Jésus se taisait. Il semblait absent, rien ne me révélait sa présence… Ce jour-là encore le soleil n’osa pas briller et le beau ciel bleu d’Italie, chargé de nuages sombres, ne cessa de pleurer avec moi… Ah ! c’était fini, mon voyage n’avait plus aucun charme à mes yeux puisque le but en était manqué. Cependant les dernières paroles du Saint-Père auraient dû me consoler : n’étaient-elles pas en effet une véritable prophétie ? Malgré tous les obstacles, ce que le Bon Dieu a voulu s’est accompli. Il n’a pas permis aux créatures de faire ce qu’elles voulaient, mais sa volonté à Lui… Depuis quelque temps je m’étais offerte à l’Enfant Jésus pour être son petit jouet, je Lui avais dit de ne pas se servir de moi comme d’un jouet de prix que les enfants se contentent de regarder sans oser y toucher, mais comme d’une petite balle de nulle valeur qu’il pouvait jeter à terre, pousser du pied, percer, laisser dans un coin ou bien presser sur son cœur si cela Lui faisait plaisir ; en un mot, je voulais amuser le petit Jésus, lui faire plaisir, je voulais me livrer à ses caprices enfantins… Il avait exaucé ma prière…

A Rome Jésus perça son petit jouet, il voulait voir ce qu’il y avait dedans et puis l’ayant vu, content de sa découverte, Il laissa tomber sa petite [64v°] balle et s’endormit… Que fit-Il pendant son doux sommeil et que devint la petite balle abandonnée ?… Jésus rêva qu’il s’amusait encore avec son jouet, le laissant et le prenant tour à tour, et puis qu’après l’avoir fait rouler bien loin Il le pressait sur son cœur, ne permettant plus qu’il s’éloigne jamais de sa petite main…

Vous comprenez, ma Mère chérie, combien la petite balle était triste de se voir par terre… Cependant je ne cessais d’espérer contre toute espérance. Rm 4,18 Quelques jours après l’audience du St Père, Papa étant allé voir le bon frère Siméon trouva chez lui Monsieur Révérony qui fut très aimable. Papa lui reprocha gaiement de ne m’avoir pas aidée dans ma difficile entreprise, puis il raconta l’histoire de sa Reine au frère Siméon. Le vénérable vieillard écouta son récit avec beaucoup d’intérêt, en prit même des notes et dit avec émotion : « On ne voit pas cela en Italie ! » Je crois que cette entrevue fit une très bonne impression à Monsieur Révérony ; dans la suite il ne cessa de me prouver qu’il était enfin convaincu de ma vocation.

2Naples, Pompéi2

Au lendemain de la mémorable journée, il nous fallut partir dès le matin pour Naples et Pompéi. En notre honneur, le Vésuve fit du bruit toute la journée, laissant avec ses coups de canon échapper une épaisse colonne de fumée. Les traces qu’il a laissées sur les ruines de Pompéi sont effrayantes, elles montrent la puissance du Dieu : « Qui regarde la terre et la fait trembler, qui touche les montagnes et les réduit en fumée. » Ps 104,32

J’aurais aimé à me promener seule au milieu des ruines, à rêver sur la fragilité des choses humaines, mais le nombre des voyageurs enlevait une grande partie du charme mélancolique de la cité détruite… A Naples ce fut tout le contraire, le grand nombre de voitures à deux chevaux rendit magnifique notre promenade au monastère San Martino placé sur [65r°] une haute colline dominant toute la ville, malheureusement les chevaux qui nous conduisaient prenaient à chaque instant le mors aux dents et plus d’une fois je me suis crue à ma dernière heure. Le cocher avait beau répéter constamment la parole magique des conducteurs italiens : « Appipau, appipau… » les pauvres chevaux voulaient renverser la voiture, enfin grâce au secours de nos anges gardiens, nous arrivâmes à notre magnifique hôtel. Pendant tout le cours de notre voyage, nous avons été logés dans des hôtels princiers, jamais je n’avais été entourée de tant de luxe, c’est bien le cas de dire que la richesse ne fait pas le bonheur, car j’aurais été plus heureuse sous un toit de chaume avec l’espérance du Carmel, qu’auprès des lambris dorés, des escaliers de marbre blanc, des tapis de soie, avec l’amertume dans le cœur… Ah ! je l’ai bien senti, la joie ne se trouve pas dans les objets qui nous entourent, elle se trouve au plus intime de l’âme, on peut aussi bien la posséder dans une prison que dans un palais, la preuve, c’est que je suis plus heureuse au Carmel, même au milieu des épreuves intérieures et extérieures que dans le monde, entourée des commodités de la vie et surtout des douceurs du foyer paternel !…

J’avais l’âme plongée dans la tristesse, cependant à l’extérieur, j’étais la même, car je croyais cachée la demande que j’avais faite au St Père ; bientôt je pus me convaincre du contraire, étant restée seule dans le wagon avec Céline (les autres pèlerins étaient descendus au buffet pendant les quelques minutes d’arrêt) je vis Monsieur Legoux, vicaire général de Coutances ouvrir la portière et me regardant en souriant, il me dit : « Eh bien, comment va notre petite carmélite ?… » Je compris alors que tout le pèlerinage savait mon secret, heureusement personne ne m’en parla, mais je vis à la manière sympathique dont on me regardait, que ma demande n’avait pas produit un mauvais [65v°] effet, au contraire…

2Assise2

A la petite ville d’Assise j’eus l’occasion de monter dans la voiture de Monsieur Révérony, faveur qui ne fut accordée à aucune dame pendant tout le voyage. Voici comment j’obtins ce privilège. Après avoir visité les lieux embaumés par les vertus de Saint François et de Sainte Claire, nous avions terminé par le monastère de Sainte Agnès, sœur de Sainte Claire ; j’avais contemplé à mon aise la tête de la Sainte, lorsque me retirant une des dernières je m’aperçus avoir perdu ma ceinture ; je la cherchai au milieu de la foule, un prêtre eut pitié de moi et m’aida, mais après me l’avoir trouvée, je le vis s’éloigner et je restai seule à chercher, car j’avais bien la ceinture, mais impossible de la mettre, la boucle manquait… Enfin je la vis briller dans un coin, la saisir et l’ajuster au ruban ne fut pas long, mais le travail précédent l’avait été davantage, aussi mon étonnement fut grand de me trouver seule auprès de l’église, toutes les nombreuses voitures avaient disparu, à l’exception de celle de Mr Révérony. Quel parti prendre ? Fallait-il courir après les voitures que je ne voyais plus, m’exposer à manquer le train et mettre mon Papa chéri dans l’inquiétude, ou bien demander une place dans la calèche de Mr Révérony ?… Je me décidai à ce dernier parti. Avec mon air le plus gracieux et le moins embarrassé possible malgré mon extrême embarras, je lui exposai ma situation critique et le mis dans l’embarras lui-même, car sa voiture était garnie des messieurs les plus distingués du pèlerinage, Pas moyen de trouver une place de plus, mais un monsieur très galant se hâta de descendre, me fit monter à sa place et se plaça modestement auprès du cocher. Je ressemblais à un écureuil pris dans un piège et j’étais loin d’être à l’aise, entourée de tous ces grands personnages et surtout du plus redoutable en face duquel j’étais placée… Il fut cependant très [66r°] aimable pour moi, interrompant de temps en temps sa conversation avec les messieurs pour me parler du Carmel. Avant d’arriver à la gare tous les grands personnages tirèrent leurs grands porte-monnaie afin de donner de l’argent au cocher (déjà payé), je fis comme eux et pris mon tout petit porte-monnaie, mais Monsieur Révérony ne consentit pas à ce que j’en fisse sortir de jolies petites pièces, il aima mieux en donner une grande pour nous deux.

Une autre fois je me trouvai à côté de lui en omnibus, il fut encore plus aimable et me promit de faire tout ce qu’il pourrait afin que j’entre au Carmel… Tout en mettant un peu de baume sur mes plaies, ces petites rencontres n’empêchèrent pas le retour d’être beaucoup moins agréable que l’aller, car je n’avais plus l’espoir « du St Père » je ne trouvais aucun secours sur la terre qui me paraissait un désert aride et sans eau, Ps 63,2 toute mon espérance était dans le Bon Dieu seul… je venais de faire l’expérience qu’il vaut mieux avoir recours à Lui qu’à ses saints…

2Florence2

La tristesse de mon âme ne m’empêcha pas de prendre un grand intérêt aux saints lieux que nous visitions à Florence je fus heureuse de contempler Sainte Madeleine de Pazzi au milieu du chœur des carmélites qui nous ouvrirent la grande grille ; comme nous ne savions pas jouir de ce privilège beaucoup de personnes désirant faire toucher leurs chapelets au tombeau de la sainte, il n’y eut que moi à pouvoir passer la main dans la grille qui nous en séparait, aussi tout le monde m’apportait des chapelets et j’étais bien fière de mon office… Il fallait toujours que je trouve le moyen de toucher à tout, ainsi dans l’Eglise de Sainte Croix en Jérusalem (de Rome) nous pûmes vénérer plusieurs morceaux de la vraie Croix, deux épines et l’un des clous sacrés renfermé dans un magnifique reliquaire d’or ouvragé, mais sans verre, aussi je trouvai moyen, en vénérant la précieuse relique, de couler mon petit doigt dans [66v°] dans un des jours du reliquaire et je pus toucher au clou qui fut baigné du sang de Jésus… J’étais vraiment par trop audacieuse !… Heureusement le bon Dieu qui voit le fond des choses sait que mon intention était pure et que pour rien au monde je n’aurais voulu lui déplaire, j’agissais avec Lui comme un enfant qui se croit tout permis et regarde les trésors de son père comme les siens. Lc 15,31 Je ne puis encore comprendre pourquoi les femmes sont si facilement excommuniées en Italie, à chaque instant on nous disait : « N’entrez pas ici… N’entrez pas là, vous seriez excommuniées !… » Cependant elles aiment le bon Dieu en bien plus grand nombre que les hommes et pendant la Passion de Notre Seigneur les femmes eurent plus de courage que les apôtres, Lc 23,27 puisqu’elles bravèrent les insultes des soldats et osèrent essuyer la Face adorable de Jésus,.. C’est sans doute pour cela qu’Il permet que le mépris soit leur partage sur la terre, puisqu’Il l’a choisi pour Lui-même… Au Ciel, Il saura bien montrer que ses pensées ne sont pas celles des hommes, Is 55,8-9 car alors les dernières seront les premières… Mt 20,16 Plus d’une fois pendant le voyage, je n’ai pas eu la patience d’attendre le Ciel pour être la première… Un jour que nous visitions un monastère de Carmes, ne me contentant pas de suivre les pèlerins dans les galeries extérieures, je m’avançai sous les cloîtres inférieurs… tout à coup je vis un bon vieux carme qui de loin me faisait signe de m’éloigner, mais au lieu de m’en aller, je m’approchai de lui et montrant les tableaux du cloître, je lui fis signe qu’ils étaient jolis. Il reconnut sans doute à mes cheveux sur le dos et à mon air jeune que j’étais une enfant, il me sourit avec bonté et s’éloigna voyant qu’il n’avait pas une ennemie devant lui ; si j’avais pu lui parler italien, je lui aurais dit être une future carmélite, mais à cause des constructeurs de la tour de Babel, cela me fut impossible. Gn 11,9

2Le retour2

Après avoir encore visité Pise et Gênes nous revînmes en France. Sur le parcours [67r°] la vue était magnifique, tantôt nous longions la mer et le chemin de fer en était si près qu’il me semblait que les vagues allaient arriver jusqu’à nous (ce spectacle fut causé par une tempête, c’était le soir, ce qui rendait la scène encore plus imposante), tantôt des plaines couvertes d’orangers aux fruits mûrs, de verts oliviers au feuillage léger, de palmiers gracieux… à la tombée du jour, nous voyions les nombreux petits ports de mer s’éclairer d’une multitude de lumières, pendant qu’au Ciel scintillaient les premières étoiles… Ah ! quelle poésie remplissait mon âme à la vue de toutes ces choses que je regardais pour la première et la dernière fois de ma vie !… C’était sans regret que je les voyais s’évanouir, mon cœur aspirait à d’autres merveilles il avait assez contemplé les beautés de la terre, celles du Ciel étaient l’objet de ses désirs et pour les donner aux âmes, je voulais devenir prisonnière !… Avant de voir s’ouvrir devant moi les portes de la prison bénie après laquelle je soupirais, il me fallait encore lutter et souffrir ; je le sentais en revenant en France, cependant ma confiance était si grande que je ne cessai pas d’espérer qu’il me serait permis d’entrer le 25 Décembre… A peine arrivés Lisieux, notre première visite fut pour le Carmel. Quelle entrevue que celle-là !… Nous avions tant de choses à nous dire, depuis un mois de séparation, mois qui m’a semblé plus long et pendant lequel j’ai plus appris que pendant plusieurs années…

O ma Mère chérie ! qu’il m’a été doux de vous revoir, de vous ouvrir ma pauvre petite âme blessée. A vous qui saviez si bien me comprendre, à qui une parole, un regard suffisaient pour tout deviner ! Je m’abandonnai complètement, j’avais fait tout ce qui dépendait de moi, tout, jusqu’à parler au Saint Père, aussi je ne savais ce que je devais encore faire. Vous me dîtes d’écrire à Monseigneur et de lui rappeler sa promesse ; je le fis aussitôt, le mieux qu’il me fut possible, mais dans des termes que mon Oncle trouva un peu trop [67v°] simples, Il refit ma lettre ; au moment où j’allais la faire partir, j’en reçus une de vous, me disant de ne pas écrire, d’attendre quelques jours ; j’obéis aussitôt, car j’étais sûre que c’était le meilleur moyen de ne pas me tromper. Enfin dix jours avant Noël, ma lettre partit ! Bien convaincue que la réponse ne se ferait pas attendre, j’allais tous les matins après la messe à la poste avec Papa, croyant y trouver la permission de m’envoler, mais chaque matin amenait une nouvelle déception qui cependant, n’ébranlait pas ma foi… je demandais à Jésus de briser mes liens, Il les brisa, Ps 116,16 mais d’une manière toute différente de celle que j’attendais… La belle fête de Noël arriva et Jésus ne se réveilla pas… Il laissa par terre sa petite balle, sans même jeter sur elle un regard…

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La douloureuse attente

Mon cœur était brisé en me rendant à la messe de minuit, je comptais si bien y assister derrière les grilles du Carmel… Cette épreuve fut bien grande pour ma foi, mais Celui dont le cœur veille pendant son sommeil, me fit comprendre qu’à ceux dont la foi égale un grain de sénevé, Mt 17,19 il accorde des miracles et fait changer de place les montagnes, afin d’affermir cette foi si petite ; mais pour ses intimes, pour sa Mère, il ne fait pas de miracles avant d’avoir éprouvé leur foi. Ct 5,2 Ne laissa-t-Il pas mourir Lazare, bien que Marthe et Marie Lui aient fait dire qu’il était malade ?… Jn 11,1-4 Aux noces de Cana, la Sainte Vierge ayant demandé à Jésus de secourir le Maître de la maison, ne Lui répondit-Il pas que son heure n’était pas encore venue ?… Jn 2,1-11 Mais après l’épreuve, quelle récompense ! l’eau se change en vin… Lazare ressuscite !… Ainsi Jésus agit-Il envers sa petite Thérèse : après l’avoir longtemps éprouvée, il combla tous les désirs de son cœur…

L’après-midi de la radieuse fête passée pour moi dans les larmes, j’allai voir les carmélites ; ma surprise fut bien grande d’apercevoir lorsqu’on ouvrit la [68r°] grille un ravissant petit Jésus, tenant en sa main une balle sur laquelle était écrit mon nom. Les carmélites, à la place de Jésus, trop petit pour parler, me chantèrent un cantique composé par ma Mère chérie ; chaque parole répandait en mon âme une bien douce consolation, jamais je n’oublierai cette délicatesse de cœur maternel qui toujours me combla des plus exquises tendresses… Après avoir remercié en répandant de douces larmes, je racontai la surprise que ma Céline chérie m’avait faite en revenant de la messe de minuit. J’avais trouvé dans ma chambre, au milieu d’un charmant bassin, un petit navire qui portait le petit Jésus dormant avec une petite balle auprès de Lui, sur la voile blanche Céline avait écrit ces mots : « Je dors mais mon cœur veille » Ct 5,2 et sur le vaisseau ce seul mot : « Abandon ! » Ah ! si Jésus ne parlait pas encore à sa petite fiancée, si toujours ses yeux divins restaient fermés, du moins, Il se révélait à elle par le moyen d’âmes comprenant toutes les délicatesses et l’amour de son cœur…

Le premier jour de l’année 1888 Jésus me fit encore présent de sa croix mais cette fois je fus seule à la porter, car elle fut d’autant plus douloureuse qu’elle était incomprise… Une lettre de Pauline (Mère Marie de Gonzague) m’annonça que la réponse de Monseigneur était arrivée le 28, fête des Sts Innocents, mais qu’elle ne me l’avait pas fait savoir, ayant décidé que mon entrée n’aurait lieu qu’après le carême. Gn 7,13-16 Je ne pus retenir mes larmes à la pensée d’un si long délai. Cette épreuve eut pour moi un caractère tout particulier, je voyais mes liens rompus du côté du monde et cette fois c’était l’arche sainte qui refusait son entrée à la pauvre petite colombe… Ps 116,16 Gn 7,13-16 Je veux bien croire que je dus paraître déraisonnable en n’acceptant pas joyeusement mes trois mois d’exil, mais je crois aussi que, sans le paraître, cette épreuve fut très grande et me fit beaucoup grandir dans l’abandon et dans les autres vertus.

[68v°] Comment se passèrent ces trois mois si riches en grâces pour mon âme ?. .. D’abord il me vint à la pensée de ne pas me gêner à mener une vie aussi bien réglée que j’en avais l’habitude, mais bientôt je compris le prix du temps qui m’était offert et je résolus de me livrer plus que jamais à une vie sérieuse et mortifiée. Lorsque je dis mortifiée, ce n’est pas afin de faire croire que je faisais des pénitences, hélas ! je n’en ai jamais fait aucune, bien loin de ressembler aux belles âmes qui dès leur enfance pratiquaient toute espèce de mortifications, je ne sentais pour elles aucun attrait ; sans doute cela venait de ma lâcheté, car j’aurais pu, comme Céline, trouver mille petites inventions pour me faire souffrir, au lieu de cela je me suis toujours laissée dorloter dans du coton et empâter comme un petit oiseau qui n’a pas besoin de faire pénitence… Mes mortifications consistaient à briser ma volonté, toujours prête à s’imposer, à retenir une parole de réplique, à rendre de petits services sans les faire valoir, à ne point m’appuyer le dos quand j’étais assise, etc., etc… Ce fut par la pratique de ces riens que je me préparai à devenir la fiancée de Jésus, et je ne puis dire combien cette attente m’a laissé de doux souvenirs… Trois mois passent bien vite, enfin le moment si ardemment désiré arriva.

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