Une famille idéale (4r°-13r°)

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Une mère incomparable

Dans l’histoire de mon âme jusqu’à mon entrée au Carmel je distingue trois périodes bien distinctes ; la première malgré sa courte durée n’est pas la moins féconde en souvenirs ; elle s’étend depuis l’éveil de ma raison jusqu’au départ de notre Mère chérie pour la patrie des Cieux.

[4v°] Le Bon Dieu m’a fait la grâce d’ouvrir mon intelligence de très bonne heure et de graver si profondément en ma mémoire les souvenirs de mon enfance qu’il me semble que les choses que je vais raconter se passaient hier. Sans doute, Jésus voulait, dans son amour, me faire connaître la Mère incomparable qu’il m’avait donnée, mais que sa main Divine avait hâte de couronner au Ciel !…

Toute ma vie le bon Dieu s’est plu à m’entourer d’Amour, mes premiers souvenirs sont empreints des sourires et des caresses les plus tendres !… mais s’Il avait placé près de moi beaucoup d’Amour, Il en avait mis aussi dans mon petit cœur, le créant aimant et sensible, aussi j’aimais beaucoup Papa et Maman et leur témoignais ma tendresse de mille manières, or j’étais très expansive. Seulement les moyens que j’employais étaient parfois étranges, comme le prouve ce passage d’une lettre de Maman. "Le bébé est un lutin sans pareil, elle vient me caresser en me souhaitant la mort : "Oh ! Que je voudrais bien que tu mourrais, ma pauvre petite Mère !… on la gronde, elle dit : « C’est pourtant pour que tu ailles au Ciel, puisque tu dis qu’il faut mourir pour y aller. » Elle souhaite de même la mort à son père quand elle est dans ses excès d’amour !".

[5r°] Le 25 Juin 1874 alors que j’avais à peine dix-huit mois, voici ce que maman disait de moi : "Votre père vient d’installer une balançoire, Céline est d’une joie sans pareille, mais il faut voir la petite se balancer ; c’est risible, elle se tient comme une grande fille, il n’y a pas de danger qu’elle lâche la corde, puis quand ça ne va pas assez fort, elle crie. On l’attache par devant avec une autre corde et malgré cela je ne suis pas tranquille quand je la vois perchée là dessus.

« Il m’est arrivé une drôle d’aventure dernièrement avec la petite. J’ai l’habitude d’aller à la messe de cinq heures et demie, dans les premiers jours je n’osais pas la laisser, mais voyant qu’elle ne se réveillait jamais, j’ai fini par me décider à la quitter. Je la couche dans mon lit et j’approche le berceau si près qu’il est impossible qu’elle tombe. Un jour j’ai oublié de mettre le berceau. J’arrive et la petite n’était plus dans mon lit ; au même moment j’entends un cri, je regarde et je la vois assise sur une chaise qui se trouvait en face de la tête de mon lit, sa petite tête était couchée sur le traversin et là elle dormait d’un mauvais sommeil car elle était gênée. Je n’ai pas pu me rendre compte comment elle était tombée assise sur cette chaise, puisqu’elle était couchée. J’ai remercié le Bon Dieu de ce qu’il ne lui est rien arrivé, c’est vraiment providentiel, elle devait rouler par terre, son bon Ange y a veillé et les âmes du purgatoire auxquelles je fais tous les jours une prière pour la petite l’ont protégée ; voilà comment j’arrange cela… arrangez-le comme vous voudrez… »

A la fin de la lettre maman ajoutait : « Voilà le petit bébé qui vient me passer sa petite main sur la figure et m’embrasser. Cette pauvre petite ne veut point me quitter, elle est continuellement avec moi ; elle aime beaucoup à aller au jardin, [5v°] mais si je n’y suis pas elle ne veut pas y rester et pleure jusqu’à ce qu’on me la ramène ! » (Voici un passage d’une autre lettre) : "La petite Thérèse me demandait l’autre jour si elle irait au Ciel. Je lui ai dit que oui, si elle était bien sage ; elle me répond : "Oui, mais si je n’étais pas mignonne, j’irais dans l’enfer… mais moi je sais bien ce que je ferais, je m’envolerais avec toi qui serais au Ciel, comment que le Bon Dieu ferait pour me prendre ?… tu me tiendrais bien fort dans tes bras ? "J’ai vu dans ses yeux qu’elle croyait positivement que le Bon Dieu ne lui pouvait rien si elle était dans les bras de sa mère…

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Marie, l’aînée de la famille

"Marie aime beaucoup sa petite sœur, elle la trouve bien mignonne, elle serait bien difficile car cette pauvre petite a grand-peur de lui faire de la peine. Hier j’ai voulu lui donner une rose sachant que cela la rend heureuse, mais elle s’est mise a me supplier de ne pas la couper, Marie l’avait défendu, elle était rouge d’émotion, malgré cela je lui en ai donné deux, elle n’osait plus paraître à la maison. J’avais beau lui dire que les roses étaient à moi, « mais non, disait-elle, c’est à Marie… » C’est une enfant qui s’émotionne bien facilement. Dès qu’elle a fait un petit malheur, il faut que tout le monde le sache. Hier ayant fait tomber sans le vouloir un petit coin de la tapisserie, elle était dans un état à faire pitié, puis il fallait bien vite le dire à son Père ; l est arrivé quatre heures après, on n’y pensait plus, mais elle est bien vite venue dire à Marie : "Dis vite à Papa que j’ai déchiré le papier. « Elle est là comme un criminel qui attend sa condamnation, mais elle a dans sa petite idée qu’on va lui pardonner plus facilement si elle s’accuse. »

[4v° suite] J’aimais beaucoup ma chère Marraine. Sans en avoir l’air, je faisais une grande attention à tout ce qui se faisait et se disait autour de moi, il me semble que je jugeais des choses comme maintenant. J’écoutais bien attentivement ce que Marie apprenait à Céline afin de faire comme elle ; [6r°] après sa sortie de la Visitation, pour obtenir la faveur d’être admise dans sa chambre pendant les leçons qu’elle donnait à Céline, j’étais bien sage et je faisais tout ce qu’elle voulait ; aussi me comblait-elle de cadeaux qui, malgré leur peu de valeur, me faisaient beaucoup de plaisir.

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« mon idéal d’enfant, c’était Pauline… »

J’étais bien fière de mes deux grandes sœurs, mais celle qui était mon idéal d’enfant, c’était Pauline… Lorsque je commençais à parler et que Maman me demandait : « A quoi penses-tu ? » la réponse était invariable" A Pauline !…" Une autre fois, je faisais aller mon petit doigt sur les carreaux et je disais « J’écris : Pauline ! … » Souvent j’entendais dire que bien sûr Pauline serait religieuse ; alors sans trop savoir ce que c’était, je pensais :" Moi aussi je serai religieuse." C’est là un de (mes) premiers souvenirs et depuis, jamais je n’ai changé de résolution !… Ce fut vous ma Mère chérie, que Jésus choisit pour me fiancer à Lui, vous n’étiez pas alors auprès de moi, mais déjà un lien s’était formé entre nos âmes… vous étiez mon idéal, je voulais être semblable à vous et c’est votre exemple qui dès l’âge de deux ans m’entraîna vers l’Époux des vierges… Oh ! que de douces réflexions je voudrais vous confier ! Mais je dois poursuivre l’histoire de la petite fleur, son histoire complète et générale, car si je voulais parler en détail de mes rapports avec « Pauline, » il me faudrait laisser tout le reste !…

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Léonie

Ma chère petite Léonie tenait aussi une grande place dans mon cœur. Elle m’aimait beaucoup, le soir c’était elle qui me gardait quand toute la famille allait se promener… Il me semble entendre encore les gentils refrains qu’elle chantait afin de m’endormir… en toute chose elle cherchait le moyen de me faire plaisir aussi j’aurais eu bien du chagrin de lui causer de la peine.

[6v°] Je me rappelle très bien sa première communion. surtout du moment où elle me prit sur son bras pour me faire entrer avec elle au presbytère ; cela me paraissait si beau d’être portée par une grande sœur tout en blanc comme moi !… Le soir on me coucha de bonne heure car j’étais trop petite pour rester au grand dîner mais je vois encore Papa qui vint au dessert, apportant à sa petite reine des morceaux de la pièce montée…

Le lendemain ou peu de jours après, nous sommes allées avec maman chez la petite compagne de Léonie. Je crois que c’est ce jour-là que cette bonne petite Mère nous a emmenées derrière un mur pour nous faire boire du vin après le dîner (que nous avait servi la pauvre dame Dagorau) car elle ne voulait pas faire de peine à la bonne femme, mais aussi voulait que nous ne manquions de rien… Ah ! comme le cœur d’une Mère est délicat, comme il traduit sa tendresse en mille soins prévoyants auxquels personne ne penserait !

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ma chère Céline

2« la petite compagne de mon enfance »2

Maintenant il me reste à parler de ma chère Céline, la petite compagne de mon enfance, mais les souvenirs sont en telle abondance que je ne sais lesquels choisir. Je vais extraire quelques passages des lettres que maman vous écrivait à la Visitation, mais je ne vais pas tout copier, ce serait trop long… Le 10 Juillet 1873 (l’année de ma naissance), voici ce qu’elle vous disait : « La nourrice a amené la petite Thérèse Jeudi, elle n’a fait que rire, c’était surtout la Petite Céline qui lui plaisait, elle riait aux éclats avec elle ; on dirait qu’elle a déjà envie de jouer, cela viendra bientôt, elle se tient sur ses petites jambes, raide comme un petit piquet. Je crois qu’elle marchera de bonne heure et qu’elle aura bon caractère, elle paraît très intelligente et a une bonne figure de prédestinée… »

[7r°] Mais ce fut surtout après ma sortie de nourrice que je montrai mon affection pour ma chère petite Céline. Nous nous entendions très bien, seulement j’étais bien plus vive et bien moins naïve qu’elle ; quoique de trois ans et demi plus jeune, il me semblait que nous étions du même âge.

Voici un passage d’une lettre de Maman qui vous montrera combien Céline était douce et moi méchante "Ma petite Céline est tout à fait portée à la vertu, c’est le sentiment intime de son être, elle a une âme candide et a horreur du mal. Pour le petit furet, on ne sait pas trop comment ça fera, c’est si petit, si étourdi ! Elle est d’une intelligence supérieure à Céline, mais bien moins douce et surtout d’un entêtement presque invincible, quand elle dit « non » rien ne peut la faire céder, on la mettrait une journée dans la cave qu’elle y coucherait plutôt que de dire « oui… »

« Elle a cependant un cœur d’or, elle est bien caressante et bien franche ; c’est curieux de la voir courir après moi, pour me faire sa confession : Maman, j’ai poussé Céline qu’une fois, je l’ai battue une fois, mais je ne recommencerai plus. (C’est comme cela pour tout ce qu’elle fait).

2Thérèse et Pauline, Céline et Marie2

Jeudi soir nous avons été nous promener du côté de la gare, elle a absolument voulu entrer dans la salle d’attente pour aller chercher Pauline, elle courait devant avec une joie qui faisait plaisir, mais quand elle a vu qu’il fallait s’en retourner sans monter en chemin de fer pour aller chercher Pauline, elle a pleuré tout le long du chemin. »

Cette dernière partie de la lettre me rappelle le bonheur que j’éprouvais en vous voyant revenir de la Visitation ; vous, ma mère, me preniez sur vos bras et Marie prenait Céline ; alors je vous faisais mille caresses [7v°] et je me penchais en arrière afin d’admirer votre grande natte… puis vous me donniez une tablette de chocolat que vous aviez gardée trois mois. Vous pensez quelle relique c’était pour moi !…

2Le voyage au Mans2

Je me rappelle aussi du voyage que j’ai fait au Mans, c’était la première fois que j’allais en chemin de fer. Quelle joie de me voir en voyage seule avec Maman… Cependant je ne sais plus pourquoi je me suis mise à pleurer et cette pauvre petite Mère n’a pu présenter à ma tante du Mans qu’un vilain petit laideron tout rouge des larmes qu’il avait répandues en chemin… Je n’ai gardé aucun souvenir du parloir mais seulement du moment où ma tante m’a passé une petite souris blanche et un petit panier en papier bristol rempli de bonbons sur lesquels trônaient deux jolies bagues en sucre, juste de la grosseur de mon doigt ; aussitôt je m’écriai « Quel bonheur ! » il y aura une bague pour Céline. "Mais, ô douleur ! je prends mon panier par l’anse, je donne l’autre main à Maman et nous partons ; au bout de quelques pas, je regarde mon panier et je vois que mes bonbons étaient presque tous semés dans la rue, comme les pierres du petit Poucet… Je regarde encore de plus près et je vois qu’une des précieuses bagues avait subi le sort fatal des bonbons… Je n’avais plus rien à donner à Céline !… alors ma douleur éclate, je demande à retourner sur mes pas, maman ne semble pas faire attention à moi. C’en était trop, à mes larmes succèdent mes cris… Je ne pouvais comprendre qu’elle ne partageât pas ma peine et cela augmentait de beaucoup ma douleur…

2Les défauts de Thérèse2

Maintenant je reviens aux lettres où maman vous parle de Céline et de moi, c’est le meilleur moyen que je puisse employer pour vous faire bien connaître mon caractère ; voici un passage où mes défauts brillent d’un vif éclat : "Voilà [8r°] Céline qui s’amuse avec la petite au jeu de cubes, elles se disputent de temps en temps, Céline cède pour avoir une perle à sa couronne. Je suis obligée de corriger ce pauvre bébé qui se met dans des furies épouvantables ; quand les choses ne vont pas à son idée, elle se roule par terre comme une désespérée croyant que tout est perdu, il y a des moments où c’est plus fort qu’elle, elle en est suffoquée. C’est une enfant bien nerveuse, elle est cependant bien mignonne et très intelligente, elle se rappelle tout.

Vous voyez, ma Mère, combien j’étais loin d’être une petite fille sans défauts ! On ne pouvait même pas dire de moi « que j’étais sage quand je dormais, » car la nuit j’étais encore plus remuante que le jour, j’envoyais promener toutes les couvertures et puis (tout en dormant) je me donnais des coups contre le bois de mon petit lit ; la douleur me réveillait, alors je disais : « Maman, je suis toquée… » Cette pauvre petite Mère était obligée de se lever et constatait qu’en effet j’avais des bosses au front, que j’étais toquée ; elle me couvrait bien, puis allait se recoucher ; mais au bout d’un moment je recommençais à être toquée, si bien qu’on fut obligé de m’attacher dans mon lit. Tous les soirs, la petite Céline venait nouer les nombreux cordons destinés à empêcher le petit lutin de se toquer et de réveiller sa maman ; ce moyen ayant bien réussi, je fus désormais sage en dormant… Il est un autre défaut que j’avais (étant éveillée) et dont Maman ne parle pas dans ses lettres, c’était un grand amour-propre. Je ne vais vous en donner que deux exemples afin de ne pas rendre mon récit trop long. Un jour Maman me dit : « Ma petite Thérèse, si tu veux baiser la terre, je vais te donner un sou. » Un sou, c’était pour moi toute une richesse ; pour le gagner je n’avais pas besoin d’abaisser ma grandeur car ma petite taille ne mettait pas une grande distance entre moi et la terre, cependant ma fierté se révolta à [8v°] la pensée de « baiser la terre, » me tenant bien droite, je dis à Maman « Oh ! non, ma petite Mère, j’aime mieux ne pas avoir de sou !… »

Une autre fois nous devions aller à Grogny chez Madame Monnier. Maman dit à Marie de me mettre ma jolie robe bleu Ciel, garnie de dentelles, mais de ne pas me laisser les bras nus, afin que le Soleil ne les brunisse pas. Je me laissai habiller avec l’indifférence que devaient avoir les enfants de mon âge, mais intérieurement je pensais que j’aurais été bien plus gentille avec mes petits bras nus.

2Une bonne éducation2

Avec une nature comme la mienne, si j’avais été élevée par des Parents sans vertu ou même si comme Céline j’avais été gâtée par Louise je serais devenue bien méchante et peut-être me serais perdue… Mais Jésus veillait sur sa petite fiancée, Il a voulu que tout tournât à son bien, même ses défauts qui, réprimés de bonne heure, lui ont servi à grandir dans la perfection,.. Comme j’avais de l’amour-propre et aussi l’amour du bien, aussitôt que j’ai commencé penser sérieusement (ce que j’ai fait bien petite) il suffisait qu’on me dise qu’une chose n’était pas bien, pour que je n’aie pas envie de me le faire répéter deux fois… je vois avec plaisir dans les lettres de Maman qu’en grandissant je lui donnais plus de consolation. N’ayant que de bons exemples autour de moi je voulais naturellement les suivre. Voici ce qu’elle écrivait en 1876 "Jusqu’à Thérèse qui veut parfois se mêler de faire des pratiques. C’est une charmante enfant, elle est fine comme l’ombre, très vive, mais son cœur est sensible. Céline et elle s’aiment beaucoup, elles se suffisent à elles deux pour se désennuyer ; tous les jours aussitôt qu’elles ont dîné Céline va prendre son petit coq, elle attrape tout d’un coup la poule à Thérèse, moi je ne puis en venir à bout, mais elle est si vive que du premier bond elle la tient ; puis elles arrivent toutes les deux avec leurs bêtes s’asseoir au coin du [9r°] feu et s’amusent ainsi fort longtemps, (C’était la petite Rose qui m’avait fait cadeau de la poule et du coq, j’avais donné le coq à Céline). L’autre jour Céline avait couché avec moi, Thérèse avait couché au second dans le lit à Céline ; elle avait supplié Louise de la descendre en bas pour qu’on l’habille. Louise monte pour la chercher, elle trouve le lit vide. Thérèse avait entendu Céline et était descendue avec elle. Louise lui dit : « Tu ne veux donc pas venir en bas t’habiller ? » "Oh non ! ma pauvre Louise, on est comme les deux petites poules, on ne peut pas se séparer !" Et en disant cela elles s’embrassaient et se serraient toutes les deux… Puis le soir Louise, Céline et Léonie sont parties au cercle catholique et ont laissé cette pauvre Thérèse qui comprenait bien qu’elle était trop petite pour y aller, elle disait : "Si seulement on veut me coucher dans le lit à Céline !… « Mais non, on n’a pas voulu… elle n’a rien dit et est restée seule avec sa petite lampe, elle dormait un quart d’heure après d’un profond sommeil…

2Céline et Thérèse inséparables2

 » Un autre jour Maman écrivait encore : « Céline et Thérèse sont inséparables, on ne peut voir deux enfants s’aimer mieux ; quand Marie vient chercher Céline pour faire sa classe, cette pauvre Thérèse est tout en larmes. Hélas que va-t-elle devenir, sa petite amie s’en va !… Marie en a pitié, elle la prend aussi et cette pauvre petite s’assied sur une chaise pendant deux ou trois heures ; on lui donne des perles à enfiler ou une chiffe à coudre, elle n’ose bouger et pousse souvent de gros soupirs. Quand son aiguille se désenfile, elle essaie de la renfiler, c’est curieux de la voir, ne pouvant y parvenir et n’osant déranger Marie ; bientôt on voit deux grosses larmes qui coulent sur ses joues… Marie [9v°] la console bien vite, renfile l’aiguille et le pauvre petit ange sourit au travers de ses larmes »

Je me rappelle qu’en effet je ne pouvais pas rester sans Céline, j’aimais mieux sortir de table avant d’avoir fini mon dessert que de ne pas la suivre, aussitôt qu’elle se levait. Je me tournais dans ma grande chaise, demandant qu’on me descende et puis nous allions jouer ensemble ; quelquefois nous allions avec la petite « préfète, » ce qui me plaisait bien à cause du parc et de tous les beaux jouets qu’elle nous montrait, mais c’était plutôt afin de faire plaisir à Céline que j’y allais, aimant mieux rester dans notre petit jardin à gratter les murs, car nous enlevions toutes les petites paillettes brillantes qui s’y trouvaient et puis nous allions les vendre à Papa qui nous les achetait très sérieusement.

Le dimanche, comme j’étais trop petite pour aller aux offices, Maman restait à me garder ; j’étais bien sage et ne marchais que sur le bout du pied pendant la messe ; mais aussitôt que je voyais la porte s’ouvrir, c’était une explosion de joie sans pareille ; je me précipitais au-devant de ma jolie petite Sœur qui était alors parée comme une chapelle… et je lui disais : « Oh ! ma petite Céline, donne-moi bien vite du pain bénit ! » Parfois elle n’en avait pas, étant arrivée trop tard… Comment faire alors ? Il était impossible que je m’en passe, c’était là « ma messe… » Le moyen fut bien vite trouvé. « Tu n’as pas de pain bénit, eh bien, fais-en ! » Aussitôt dit, aussitôt fait, Céline prend une chaise, ouvre le placard, attrape le pain, en coupe une bouchée et très sérieusement récite un Ave Maria dessus, puis elle me le présente et moi, après (avoir) fait le signe de la Croix avec, je le mange avec une grande dévotion, lui trouvant tout à fait le goût [10r°] du pain bénit… Souvent nous faisions ensemble des conférences spirituelles ; voici un exemple que j’emprunte aux lettres de Maman "Nos deux chères petites Céline et Thérèse sont des anges de bénédiction, des petites natures angéliques. Thérèse fait la joie, le bonheur de Marie et sa gloire, c’est incroyable comme elle en est fière. C’est vrai qu’elle a des réparties bien rares à son âge, elle en remontre à Céline qui est le double plus âgée. Céline disait l’autre jour : « Comment que cela se fait que le bon Dieu peut être dans une si petite hostie ?. » "La petite a dit : « Ce n’est pas si étonnant puisque le bon Dieu est Tout-puissant. » "Qu’est-ce que veut dire Tout-puissant ?" « Mais c’est de faire tout ce qu’Il veut !… »

2« Je choisis tout. »2

Un jour Léonie pensant qu’elle était trop grande pour jouer à la poupée vint nous trouver toutes les deux avec une corbeille remplie de robes et de jolis morceaux destinés à en faire d’autres ; sur le dessus était couchée sa poupée. « Tenez mes petites sœurs, nous dit-elle, choisissez, je vous donne tout cela. » Céline avança la main et prit un petit paquet de ganses qui lui plaisait. Après un moment de réflexion j’avançai la main à mon tour en disant : « Je choisis tout ! » et je pris la corbeille sans autre cérémonie ; les témoins de la scène trouvèrent la chose très juste, Céline elle-même ne songea pas à s’en plaindre (d’ailleurs elle ne manquait pas de jouets, son parrain la comblait de cadeaux et Louise trouvait moyen de lui procurer tout ce qu’elle désirait).

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Thérèse

2Ce qu’est la sainteté2

Ce petit trait de mon enfance est le résumé de toute ma vie ; plus tard lorsque la perfection m’est apparue, j’ai compris que pour devenir une sainte il fallait beaucoup souffrir, rechercher toujours le plus parfait et s’oublier soi-même ; j’ai compris qu’il y avait bien des degrés dans la perfection et que chaque âme [10v°] était libre de répondre aux avances de Notre Seigneur, de faire peu ou beaucoup pour Lui, en un mot de choisir entre les sacrifices qu’Il demande. Alors comme aux jours de ma petite enfance, je me suis écriée : « Mon Dieu, je choisis tout ». Je ne veux pas être une sainte à moitié, cela ne me fait pas peur de souffrir pour vous, je ne crains qu’une chose c’est de garder ma volonté, prenez-la, car « Je choisis tout » ce que vous voulez !…"

2Deux diablotins en rêve2

Il faut que je m’arrête, je ne dois pas encore vous parler de ma jeunesse, mais du petit Lutin de quatre ans. Je me souviens d’un rêve que j’ai dû faire vers cet âge et qui s’est profondément gravé dans mon imagination. Une nuit, j’ai rêvé que je sortais pour aller me promener seule au jardin. Arrivée au bas des marches qu’il fallait monter pour y arriver, je m’arrêtai saisie d’effroi. Devant moi, auprès de la tonnelle, se trouvait un baril de chaux et sur ce baril deux affreux petits diablotins dansaient avec une agilité surprenante malgré des fers à repasser qu’ils avaient aux pieds ; tout à coup ils jetèrent sur moi leurs yeux flamboyants, puis au même moment, paraissant bien plus effrayés que moi, ils se précipitèrent au bas du baril et allèrent se cacher dans la lingerie qui se trouvait en face. Les voyant si peu braves je voulus savoir ce qu’ils allaient faire et je m’approchai de la fenêtre. Les pauvres diablotins étaient là, courant sur les tables et ne sachant comment faire pour fuir mon regard ; quelquefois ils s’approchaient de la fenêtre, regardant d’un air inquiet si j’étais encore là et me voyant toujours, ils recommençaient à courir comme des désespérés. Sans doute ce rêve n’a rien d’extraordinaire, cependant je crois que le Bon Dieu a permis que je m’en rappelle, afin de me prouver qu’une âme en état de grâce n’a rien à craindre des démons qui sont des lâches, capables de fuir devant le regard d’un enfant…

2Prophétie de Madame Martin2

[11r°] Voici encore un passage que je trouve dans les lettres de maman. Déjà cette pauvre petite Mère pressentait la fin de son exil : "Les deux petites ne m’inquiètent pas, elles sont si bien toutes les deux, ce sont des natures choisies, certainement elles seront bonnes. Marie et toi vous pourrez parfaitement les élever. Céline ne fait jamais la plus petite faute volontaire. La petite sera bonne aussi, elle ne mentirait pas pour tout l’or du monde, elle a de l’esprit comme je n’en ai jamais vu aucune de vous "L’autre jour elle était chez l’épicier avec Céline et Louise, elle parlait de ses pratiques et discutait fort avec Céline ; la dame a dit à Louise : « Qu’est-ce qu’elle veut donc dire, quand elle joue dans le jardin on n’entend parler que de pratiques ? Madame Gaucherin avance la tête par sa fenêtre pour tâcher de comprendre ce que veut dire ce débat de pratiques… » Cette pauvre petite fait notre bonheur, elle sera bonne, on voit déjà le germe ; elle ne parle que du bon Dieu, elle ne manquerait pas pour tout à faire ses prières. Je voudrais que tu la voies réciter de petites fables, jamais je n’ai rien vu de si gentil, elle trouve toute seule l’expression qu’il faut donner et le ton, mais c’est surtout quand elle dit : "Petit enfant à tête blonde, où crois-tu donc qu’est le bon Dieu ? "Quand elle en est à : « Il est là-haut dans le Ciel bleu » elle tourne son regard en haut avec une expression angélique ; on ne se lasse pas de le lui faire dire tant c’est beau, il y a quelque chose de si céleste dans son regard qu’on en est ravi !…"

2« les années ensoleillées de ma petite enfance »2

O ma Mère ! Que j’étais heureuse à cet âge ! Déjà je commençais à jouir de la vie, la vertu avait pour moi des charmes et j’étais, il me semble, dans les mêmes dispositions où je me trouve maintenant ayant déjà un grand [11v°] empire sur mes actions. Ah ! comme elles ont passé rapidement les années ensoleillées de ma petite enfance, mais quelle douce empreinte elles ont laissée en mon âme ! e me rappelle avec bonheur les jours où papa nous emmenait au pavillon, les plus petits détails se sont gravés dans mon cœur… Je me rappelle surtout les promenades du Dimanche où toujours maman nous accompagnait… Je sens encore les impressions profondes et poétiques qui naissaient en mon âme à la vue des champs de blé émaillés de bluets et de fleurs champêtres. Déjà j’aimais les lointains… L’espace et les sapins gigantesques dont les branches touchaient la terre laissaient en mon cœur une impression semblable à celle que je ressens encore aujourd’hui à la vue de la nature… Souvent pendant ces longues promenades nous rencontrions des pauvres et c’était toujours la petite Thérèse qui était chargée de leur porter l’aumône, ce dont elle était bien heureuse ; mais souvent aussi, Papa trouvant que la route était trop longue pour sa petite reine, la ramenait plus tôt que les autres au logis (à son grand déplaisir.) Alors pour la consoler Céline remplissait de pâquerettes son joli petit panier et le lui donnait au retour, mais hélas la pauvre bonne-maman trouvait que sa petite-fille en avait trop, aussi en prenait-elle une bonne partie pour sa sainte Vierge… Ceci ne plaisait pas à la petite Thérèse maiselle se gardait bien d’en rien dire, ayant pris la bonne habitude de ne se plaindre jamais, même quand on lui enlevait ce qui était à elle, ou bien lorsqu’elle était accusée injustement, elle préférait se taire et ne pas s’excuser, ceci n’était point mérite de sa part, mais vertu naturelle… Quel dommage que cette bonne disposition se soit évanouie !…

2Le temps de l’épreuve2

[12r°] Oh ! véritablement tout me souriait sur la terre : je trouvais des fleurs sous chacun de mes pas et mon heureux caractère contribuait aussi à rendre ma vie agréable, mais une nouvelle période allait commencer pour mon âme, je devais passer par le creuset de l’épreuve et souffrir dès mon enfance afin de pouvoir être plus tôt offerte Jésus. De même que les fleurs du printemps commencent à germer sous la neige et s’épanouissent aux premiers rayons du Soleil, ainsi la petite fleur dont j’écris les souvenirs a-t-elle dû passer par l’hiver de l’épreuve…

Tous les détails de la maladie de notre mère chérie sont encore présents à mon cœur, je me souviens surtout des dernières semaines qu’elle a passées sur la terre ; nous étions, Céline et moi, comme de pauvres petites exilées, tous les matins. Madame Leriche venait nous chercher et nous passions la journée chez elle. Un jour, nous n’avions pas eu le temps de faire notre prière avant de partir et pendant le trajet Céline m’a dit tout bas : « Faut-il le dire que nous n’avons pas fait notre prière ? … » "Oh ! oui" lui ai-je répondu ; alors bien timidement elle l’a dit à Madame Leriche, celle-ci nous a répondu « Eh bien, mes petites filles, vous allez la faire » et puis nous mettant toutes les deux dans une grande chambre elle est partie… Alors Céline m’a regardée et nous avons dit : « Ah ! ce n’est pas comme Maman… toujours elle nous faisait faire notre prière !… » En jouant avec les enfants, toujours la pensée de notre Mère chérie nous poursuivait ; une fois Céline ayant reçu un bel abricot se pencha et me dit tout bas : "Nous n’allons pas le manger, je vais le donner à Maman. "Hélas ! cette pauvre petite Mère était déjà trop malade pour manger les fruits de la terre, elle ne devait plus se rassasier qu’au Ciel de la gloire de Dieu et boire avec Jésus le vin mystérieux dont Il parla dans sa dernière Cène, disant qu’Il le partagerait avec nous dans le royaume de son Père.

La cérémonie touchante de l’extrême-onction s’est aussi imprimée en mon âme ; je vois encore la place où j’étais à côté de Céline, toutes les cinq nous étions par [12v°] rang d’âge et ce pauvre petit Père était là aussi qui sanglotait…

Le jour ou le lendemain du départ de Maman, il me prit dans ses bras en me disant : "Viens embrasser une dernière fois ta pauvre petite Mère. "Et moi sans rien dire, j’approchai mes lèvres du front de ma Mère chérie… Je ne me souviens pas d’avoir beaucoup pleuré, je ne parlais à personne des sentiments profonds que je ressentais… Je regardais et j’écoutais en silence… personne n’avait le temps de s’occuper de moi aussi je voyais bien des choses qu’on aurait voulu me cacher ; une fois, je me trouvai en face du couvercle du cercueil… je m’arrêtai longtemps à le considérer, jamais je n’en avais vu, cependant je comprenais… j’étais si petite que malgré la taille peu élevée de Maman, j’étais obligée de lever la tête pour voir le haut et il me paraissait bien grand… bien triste.. . Quinze ans plus tard, je me trouvai devant un autre cercueil, celui de Mère Geneviève il était de la même grandeur que celui de maman et je me crus encore aux jours de mon enfance !… Tous mes souvenirs revinrent en foule, c’était bien la même petite Thérèse qui regardait, mais elle avait grandi et le cercueil lui paraissait petit, elle n’avait plus besoin de lever la tête pour le voir ; elle ne la levait plus que pour contempler le Ciel qui lui paraissait bien joyeux, car toutes ses épreuves avaient pris fin et l’hiver de son âme était passé pour toujours… Ct 2,10-11

Le jour où l’Église bénit la dépouille mortelle de notre petite Mère du Ciel, le bon Dieu voulut m’en donner une autre sur la terre et il voulut que je la choisisse librement. Nous étions ensemble toutes les cinq, nous regardant avec tristesse, Louise était là aussi et voyant Céline et moi, elle dit : "Pauvres petites, vous n’avez plus de Mère !… Alors Céline se jeta dans les bras de Marie disant « Eh bien ! c’est toi qui seras Maman. » Moi, j’étais habituée à faire [13r°] comme elle, cependant je me tournai vers vous, ma Mère, et comme si déjà l’avenir avait déchiré son voile, je me jetai dans vos bras en m’écriant : « Eh bien ! moi, c’est Pauline qui sera Maman ! »

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