« Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » [Ho 11e dim. TO - Année A]

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année A) : Ex 19, 2-6a ; Ps 99 (100) ; Rm 5, 6-11 ; Mt 9, 36 – 10, 8

« Pelouse strictement interdite ». Nos redondances verbales ont souvent valeur de symptôme. Que serait un interdit non strict ? Une pelouse simplement interdite ? Pareillement « donnez gratuitement » : que serait un don non gratuit ? Tel est le défi posé au cœur de notre liturgie de la Parole. Au cœur de notre vie spirituelle. Au cœur de notre foi : « c’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu  », ce qu’aujourd’hui l’épitre aux Romains exprime ainsi : « alors que nous n’étions encore capables de rien, le Christ, au temps fixé par Dieu, est mort pour les impies que nous étions  ». Et notre évangile d’annoncer la proximité du Royaume attestée par des miracles et la gratuité qui les accompagne. Comme l’ivresse que l’on éprouve dans l’expérience du beau («  la Rose est sans pourquoi »), du vrai (qui avant d’être une histoire de logique est une question de don : es gibt a bien compris la langue allemande pour dire il y a), dans l’expérience du bon (l’étonnante «  petite bonté » sur laquelle le XXe siècle a médité au milieu de ses malheurs), la gratuité enthousiasme l’annonce du Royaume : l’amour de Dieu est gratuit, gratuit est son pardon, gratuits ses appels, gratuites ses merveilles. De là tout en découle ! C’est en vertu du don unilatéral et gratuit de Dieu que Moïse établit l’Alliance et l’obéissance à la Loi et que Jésus envoie ses disciples : «  vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » ! Il y a là un enjeu décisif pour toute vie spirituelle.

Dans l’histoire du christianisme, la controverse entre Pélage et Augustin l’a bien mis en valeur. Il ne s’agit pas de mériter la grâce au prix d’efforts, fussent-ils héroïques, car la grâce est gratuite, sans condition. Il y a là un enjeu décisif dans une vie de prière comme la Madre Teresa l’exprime avec profondeur dans les troisièmes demeures de son Château. Prier est absolument gratuit  : il n’est ni le faire-valoir de notre perfection ni la condition d’obtention de consolations ou autres faveurs. Interprétant la tristesse de l’homme riche de l’évangile comme le symptôme d’un manque de gratuité et d’humilité, Thérèse affirme que notre joie dans la prière n’est autre que celle des serviteurs inutiles. Dieu ne nous doit rien puisqu’il nous a tout donné. Contentons-nous donc d’être les serviteurs du Seigneur, simplement présents à son amour. Gratuité, les enjeux sont grands pareillement pour notre vie morale ou de manière très concrète dans notre rapport au temps : temps perdu, temps donné, temps rendu ! Et pourtant - «  pelouse strictement interdite » - tout cela n’a rien d’évident ! La gratuité existe-t-elle vraiment ? Un tant soit peu de lucidité psychologique met à nu nos intérêts plus ou moins larvés et nos attachements divers dans nos dons gratuits : donner pour obtenir ensuite, donner pour conforter une image de marque, donner parce qu’on se sent obligé. Et l’on sait la valeur des cadeaux commerciaux ou de la fallacieuse gratuité sur Internet. D’ailleurs gratuité peut rimer avec facilité, non engagement comme lorsque l’on parle de paroles gratuites voire folie insensée qu’illustre l’acte gratuit d’un André Gide. Plus encore, le don gratuit peut installer le donateur dans une position de domination : il est celui qui pourvoit et fait vivre sans avoir besoin de personne. Il nous faut aller plus loin. Permettez donc trois réflexions pour conclure, pour ouvrir.

Premièrement, « vous avez reçu gratuitement ». En amont du don, il y a la réception. Comment comprendre ici ce « gratuitement » : recevoir un don qui a été fait gratuitement ou bien recevoir gratuite-ment un don (lui aussi gratuit) ? La gratuité qualifierait le fait de recevoir car recevoir n’est pas si évident. Une petite Thérèse l’avait bien compris : elle disait certes avec l’Écriture qu’il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir mais qu’au fond il y avait une réelle joie et un défi à recevoir. Joie de donner à l’autre celle de donner. Défi car on peut recevoir du bout des lèvres se sentant indigne ou encombré de ce que l’on a reçu et tenté parfois non tant de rendre grâce que de rendre la grâce. Car recevoir c’est accepter de devenir dépendant, non autonome. Il faut savoir recevoir pour donner, recevoir gratuitement pour donner gratuitement. La gratitude n’est pas tant rendre que transmettre : elle invite à donner à un autre entrant ainsi dans la chaine - dans la danse - du don. Là est le Royaume !

Deuxièmement, la gratuité est liée à la liberté : qui fait l’expérience de l’amour gratuit, du pardon inconditionnel, du caractère grâcieux de la vie n’a plus rien à défendre, ni à conquérir. Libre de toute justification car il se sait justifié, il peut donner, se donner, sans mesure.

Enfin, troisièmement, c’est dans le registre de l’Alliance et non du contrat que nous pouvons sainement vivre la gratuité. Et c’est bien cela que le Seigneur établit avec son peuple, son Église. Le don instaure une relation, dissymétrique certes mais libre de clauses nécessaires. Il n’est pas sans profit pour celui qui donne ni pour celui qui reçoit. Telle est le mouvement du don : se mettre librement en dépendance pour la joie de l’échange. Elle n’est pas sans risque non plus, celui de la perte, celui du refus, de l’incompréhension voire du soupçon d’injustice. C’est le risque que Dieu a pris, lui qui donne la pluie aux bons et aux méchants, lui dont le Fils est mort sur la Croix. Mais à travers le don, il atteste sa présence : « Le Royaume est là ». Présent de sa présence que nous célébrons en chaque eucharistie : nous sommes là en ce jour pour en dire toute la joie et la richesse, l’appel infini, l’indicible folie, pour rendre grâce ! Amen

Fr. Guillaume Dehorter, ocd - (couvent d’Avon)
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