Homélie sainte Thérèse de Jésus (Ávila) (15/10/17)

donnée au couvent d’Avon

Textes  : Sagesse 7, 7-14 ; Ps 83 ; Romains 8, 14-17.26-27 ; Saint Jean 7, 14-18 .37-39a

Lorsqu’en 1970 le bienheureux pape Paul VI a eu l’audace de reconnaître à Thérèse d’Avila le titre de « docteur de l’Eglise », la première femme de cette noble académie céleste , il a dit dans son homélie : « C’est un acte qui, intentionnellement, veut être lumineux ; il pourrait avoir pour expression symbolique une lampe allumée devant l’humble et majestueuse figure de la Sainte : acte lumineux par le faisceau rayonnant que le titre de Docteur de l’Eglise projette sur elle ; lumineux aussi par un autre faisceau rayonnant qu’il projette sur nous. » Laissons-nous illuminer par cette douce lumière. Reconnaissons en Thérèse de Jésus, selon les paroles de Paul VI, une « lumière faite vie d’une manière sublime, pour le bien et le service des hommes. »

En me laissant guider par la parole de Dieu que nous venons d’écouter, j’évoquerai simplement quelques faisceaux de cette sublime lumière. Trois expressions retiendront notre attention.

Dans la première lecture, il nous a été dit : « L’esprit de la Sagesse est venu en moi.  » La sagesse est un art de vivre qui permet de s’orienter dans les réalités de ce monde. C’est un principe intérieur et dynamique, qui nous fait discerner et choisir ce qui est conforme à la volonté de Dieu. Les paroles de Jésus dans l’évangile sont un commentaire de ce passage : « Quelqu’un veut-il faire la volonté de Dieu, il saura si cet enseignement vient de Dieu, ou si je parle de ma propre initiative. » Face à la curiosité de ses interlocuteurs, Jésus ne nie pas et il n’affirme pas non plus avoir été à l’école. Ce qui caractérise son enseignement ce n’est pas un savoir, ni la maîtrise d’un savoir, mais c’est d’être la parole d’un prophète qui se réfère à la source de la parole. En Jésus le désir intérieur et la volonté de Dieu coïncident parfaitement, car jamais il ne cherche sa propre gloire mais uniquement la gloire de Dieu. Voilà le fruit d’une authentique vie de prière : «  J’ai prié et le discernement m’a été donné . » A chaque réalité de ce monde, à chaque événement de mon existence je sais donner sa juste place, je sais reconnaître sa valeur exacte : l’argent est regardé comme de la boue, la beauté et la santé sont appréciables, mais passagères. Mais l’éclat qui vient de la sagesse ne connaît pas d’éclipse. Pour Thérèse cette clarté porte un nom : Jésus. « Sa lumière n’est pas comme celle du soleil. C’est une lumière qui n’a pas de nuit, rien ne la trouble, car elle n’est que lumière. » (Livre de la vie 28,5). Oui, Jésus est «  devenu pour nous sagesse venant de Dieu. » (1 Co 1, 30) Ce que Thérèse traduit par cette merveilleuse parole : l’amitié : « Quel bon ami ! » (Livre de la vie 8,6), « un très bon ami, » (22,10) «  Il est l’ami véritable, » (22, 6) « il a tellement envie d’avoir des amis. » (Chemin de perfection 35 ,2) « Ceux qui acquièrent la sagesse gagnent l’amitié de Dieu. » Prier c’est entretenir notre amitié avec Jésus.

Nous voici avec saint Paul. De la lettre aux Romains je retiens l’expression : « Vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils. » Aussitôt viennent à notre pensée les pages admirables du «  Chemin de perfection  », ce petit livre où Thérèse enseigne à ses sœurs la « manière de procéder », l’art de vivre des carmélites. Elle le fait en commentant la prière de Jésus, le Notre Père, et nous enseigne ainsi comment «  nous laisser conduire par l’Esprit de Dieu. » C’est un chemin de libération qui détruit les nœuds de notre esclavage, les peurs où notre faiblesse nous enferme. C’est un chemin de confiance qui dilate le cœur et aventure la vie. C’est aussi un chemin vers le centre de notre âme en nous décentrant de nous-mêmes, car Dieu seul peut nous introduire dans le centre de notre âme, dans notre véritable personnalité.

Portrait de Thérèse d'Ávila - JPEG - 33 ko
Portrait de Thérèse d’Ávila

C’est le sens de l’ascèse chrétienne. Dans la nouvelle Constitution apostolique pour les femmes contemplatives, le pape François la décrit ainsi : « L’ascèse, avec tous les moyens que l’Eglise propose pour la maîtrise de soi et la purification du cœur, conduit aussi à nous libérer de tout ce qui est propre à la « mondanité » pour vivre la logique de l’Evangile qui est la logique du don, particulièrement du don de soi, comme une exigence de réponse au premier et unique amour de votre vie. » Le Pape nous aide à comprendre la vie des moniales : « A ce propos, votre vie entièrement donnée acquiert un fort sens prophétique : sobriété, détachement des choses, don de soi-même dans l’obéissance, transparence dans les relations, tout pour vous est rendu plus radical et exigeant… Avoir choisi une vie de stabilité devient signe éloquent de fidélité pour notre monde globalisé et habitué à des changements toujours plus rapides et faciles, avec le risque de ne plus avoir de racines… Vous pouvez être un exemple et une aide pour le peuple de Dieu et l’humanité d’aujourd’hui, marquée et souvent déchirée par tant de divisions, en restant à côté du frère et de la sœur même là où il existe des différends à régler, des tensions et des conflits à gérer, des fragilités à accueillir. L’ascèse est aussi un moyen d’entrer en contact avec sa propre fragilité et de la confier à la tendresse de Dieu et de la communauté. » (Quaerere vultum Dei, 29 juin 2016, 35) Comme disait notre mère sainte Thérèse, au carmel tout se vit avec douceur (cf. Fondations 18, 7), même les difficultés et les rugosités de la vie communautaire ! Tel est l’Esprit filial qui nous anime, comme des enfants qui se savent aimés par notre Père des cieux.

Enfin l’évangile nous invite à venir à Jésus : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi ! » Pour nous apprendre à prier, Thérèse commence par dire : « Puisque vous êtes seules, essayez de trouver une compagnie. Mais quelle meilleure compagnie que celle du Maître lui-même qui vous a enseigné la prière que vous allez réciter ? Imaginez que le Seigneur est tout près de vous, et regardez avec quel amour et avec quelle humilité il vous instruit. » (Chemin 26, 1 = Escorial 42,1) « Comme dit l’Écriture : De son cœur couleront des fleuves d’eau vive. » La phrase telle qu’elle est écrite ne permet pas grammaticalement de décider si l’eau coule du cœur de Jésus ou bien du cœur du croyant. L’alternative dépend de la ponctuation, or dans les manuscrits les plus anciens la ponctuation n’existe pas ! Ou bien l’eau jaillit du cœur du Christ, comme une source qui abreuve : c’est l’eau vive des paroles de Jésus, son enseignement. Ou bien l’eau jaillit du cœur de celui qui croit : il devient lui aussi une source ; c’est l’eau de la « contemplation parfaite », c’est-à-dire l’eau du désir, car « lorsque Dieu étanche la soif, la plus grande grâce qu’il puisse faire à l’âme c’est de la laisser encore tout altérée, d’éprouver un désir toujours plus grand de redemander cette eau. » (Chemin 19, 2 = Escorial 30,2) Faut-il choisir ? Nous préférerons aujourd’hui remplacer le « ou bien » par le « et » ! En buvant ses paroles on se désaltère et en même temps ses paroles deviennent source d’autres paroles, parfois source d’une doctrine spirituelle. C’est ainsi que Thérèse de Jésus est devenue maîtresse de vie spirituelle, « mère des spirituels », des femmes et des hommes de prière, et comme telle « docteur de l’Eglise. « Béni soit celui qui nous invite à aller boire à son Evangile ! » (Chemin de perfection, Escorial 31,5). « De son cœur couleront des fleuves d’eau vive » : littéralement : des entrailles, « de son ventre ». L’esprit de la Sagesse, l’Esprit qui fait de nous des fils, l’Esprit qui jaillit du cœur, porte un Nom : « Miséricorde ». Que la prière de notre Mère sainte Thérèse nous obtienne d’être avec elle des hommes et des femmes qui chantent sans fin les miséricordes du Seigneur. Amen.

fr. Philippe de Jésus, ocd (Couvent d’Avon)