Dans la même rubrique...

1er Dimanche de Carême, Luc 4, 1-13

Les tentations de Jésus au désert nous montrent le chemin de notre conversion

Par trois fois Jésus répond « Il est écrit » aux sollicitations du démon, Jésus cite l’Ecriture, en citant le livre du Deutéronome et en référence à l’exode du peuple juif au désert. La tentation du pain renvoie à l’épisode bien connu de la manne, la tentation des Royaumes de la terre fait référence au fameux épisode du veau d’or, et la dernière tentation, celle du Temple, renvoie à l’épisode moins connu de Massa et Mérida. Les trois réponses de Jésus ont rapport non seulement avec la foi d’Israël en un Dieu unique, mais aussi et surtout à la manière de se comporter par rapport à lui : se nourrir de sa Parole, ne pas le mettre Dieu à l’épreuve et rendre à lui seul le culte qui lui est dû. C’est à ces trois préceptes fondamentaux qu’Israël avait été infidèle dans sa pérégrination au désert. Tandis que Jésus, trois fois mis à l’épreuve, est sorti victorieux accomplissant ainsi les écritures en demeurant fidèle à l’alliance. Puissance de la Parole de Dieu comme le souligne Thérèse : « Je prends l’Écriture Sainte… alors tout me semble lumineux, une seule parole découvre à mon âme des horizons infinis. » Essayons de déployer ces horizons infinis.

Les trois évangiles synoptiques placent l’épreuve des tentations après le baptême au cours duquel la voix du Père se fit entendre pour révéler l’identité précise de Jésus, connu alors simplement pour être un Nazaréen, fils de Joseph et de Marie. « Celui-ci est mon fils bien-aimé, écoutez-le. » dit la voix du Père. Saint-Luc, dans son Evangile, insère entre le baptême et les tentations au désert la généalogie de Jésus qu’il conclue par “fils d’Adam, fils de Dieu”. C’est donc conforté dans son identité que Jésus se rend au désert. D’ailleurs, Satan tentera par deux fois Jésus en invoquant explicitement la qualité de son être : « Si tu es le fils de Dieu… » C’est donc bien sur ce point que Jésus va être mis à l’épreuve. Or, si le motif invoqué par le diable n’est pas faux, Jésus est bien Fils de Dieu, cependant les conséquences qu’il en tire sont erronées, et constituent la tentation.

Jésus a, comme nous, entendu au jour du baptême la révélation de sa dignité et de sa vocation de fils de Dieu, mais il va nous en apprend le véritable sens et la véritable valeur. Il nous dit ce que c’est que de se comporter en fils de Dieu. Le diable voudrait qu’il manifeste des prodiges pour jouir en tout indépendance de ce qui est en réalité un don de son Père. Ces tentations rappellent celle à laquelle l’homme a succombé au jardin d’Eden. Le serpent invitait le premier couple à se méfier de Dieu, pour être comme des dieux au milieu de la création décidant du bien et du mal, en dominant pour son profit les éléments. Voilà ce que l’homme croyait acquérir. En découvrant notre identité, notre valeur, la tentation fondamentale, pour Jésus comme pour l’homme, est de se poser en rival de Dieu notre Père. Or notre identité et notre vocation ne sont pas une proie que nous devons saisir et défendre jalousement contre celui qui voudrait nous la retirer. Mais ce que nous sommes est un don qui se reçoit et se vit dans une dépendance qui est une filiation.

Dans la première tentation, le démon s’appuie sur un besoin légitime de Jésus, après 40 jours de jeûne, il a faim. Quoi de plus normal ! Et si c’est un besoin légitime, je suis donc en droit de prendre les moyens de rassasier cette faim. Cependant Jésus n’est pas un être divisé intérieurement, c’est un être unifié, c’est-à-dire qu’il a organisé toute sa vie autour de son identité profonde. Or être Fils, c’est avant tout et d’abord être tourné vers le Père, reconnaître que l’on reçoit la vie de lui. Jésus ne dira-t-il pas d’ailleurs : « ma nourriture est de faire la volonté du Père ». Jésus reconnaît qu’il ne se donne pas à lui-même sa propre vie, symbolisée par la nourriture, mais qu’il la reçoit d’abord du père. Venant du démon, l’invitation à se procurer soi-même la subsistance, la nourriture, est un manque de confiance envers le père, un détournement.

Dans la seconde tentation, il s’agit de prouver la protection divine dont jouit le fils pour susciter l’admiration et se rassurer soi-même. Or le Fils est véritablement Fils avant tout parce qu’il sait réaliser en tout la volonté du père, tel que le redira Jésus à Gethsémani, « non pas ma volonté, mais la tienne ». Le Fils ne peut faire autre chose que ce que veut le Père, ce qu’Il lui demande. Il n’a pas besoin que le père réalise quelque chose d’extraordinaire pour savoir qu’il est bien le Fils. La parole entendue du Père lui suffit, il ne met pas le Père à l’épreuve, pas besoin de multiplier les signes pour être sûr de la parole entendue.

Dans la tentation des royaumes, il s’agit pour le démon de pousser Jésus à se saisir des promesses de Dieu, à en prendre possession. En effet, en tant que le Fils de Dieu, il est le véritable Roi de l’univers. C’est une promesse de son Père, que nous retrouverons au Ps 2, « demande, et je te donne en héritage les nations, pour domaine la terre tout entière ». Mais c’est une promesse d’un don gratuit, et non pas un droit à saisir de sa propre autorité. Et d’ailleurs, c’est un leurre, le Fils ne pourra recevoir l’héritage du Père que s’il demeure fidèle à sa vocation filiale. Il ne pourrait se détourner du Père, pour adorer un autre que lui, et en même temps espérer recevoir la réalisation des promesses. C’est en étant fidèle à la parole entendue, à sa dignité de Fils de Dieu, que Jésus peut espérer recevoir les dons promis.

En nous donnant ce texte au début du carême, l’Eglise veut nous rappeler que la véritable conversion pour le chrétien est de se rappeler sa vocation et sa dignité de fils de Dieu. Jésus est Fils de Dieu non parce qu’il change des pierres en pain, ni parce qu’il peut se jeter dans le vide, ni parce qu’il est libre de rendre un culte à qui il veut. Être Fils de Dieu, ce n’est l’exaltation d’un moi hypertrophié, ni la réalisation de notre désir de toute puissance. Mais Jésus accomplit son identité de Fils de Dieu en se nourrissant de la Parole de son Père, en ne mettant pas à l’épreuve celui en qui il a confiance, et en adorant son Père et Lui seul. Par son attitude, Jésus a accompli les Ecritures, et ainsi il a réalisé sa vocation et il est conforté son identité. Il a été éprouvé en tout point, mais sans péché, dira l’auteur de l’épître aux Hébreux. Jésus a été affronté à la faim, à l’orgueil, au désir de pouvoir, à l’immédiateté, mais il est sorti vainqueur. Jésus avait reçu son identité par son baptême, et l’épreuve à vérifier qu’il avait bien accueilli et compris son identité et sa vocation comme don de son Père.

Nous aimerions que notre foi nous donne la sécurité, que nous soyons forts et respectés, que Dieu nous « rattrape au vol » et soit notre assurance-vie. L’exemple de Jésus nous fait tourner le dos à ces tentations. Parce que nous sommes baptisés, parce que l’Esprit Saint nous donne part à l’œuvre messianique de Jésus, nous renonçons à miser sur l’aisance, sur la puissance, sur le sensationnel, et pour entrer dans la victoire de Jésus, nous imitons sa liberté. Dans ces trois tentations, Jésus nous dévoile les trois attitudes filiales fondamentales et épuise toute forme de tentation. Être fils, c’est avant tout reconnaître que notre vie vient de Dieu, et recevoir de lui notre subsistance ; être fils, c’est faire confiance au Père, ne pas le mettre à l’épreuve, s’appuyer sur sa Parole ; être fils, c’est l’adorer lui seul, ne pas attendre d’un autre le salut. C’est tout le sens de notre Carême : se convertir, pour devenir chrétien, fils de Dieu, demeurer tourné vers Dieu dans la confiance et l’Amour.

Fr. Antoine-Marie, o.c.d.