Homélie 11e Dimanche du Temps Ordinaire (17 juin 2012)

Après le parcours de libération, de révélation et d’adoration initié durant la longue quarantaine (le carême), déployé durant la encore plus longue cinquantaine qui nous a menés à la Pentecôte (cinquantième jour) et complété par la triade des fêtes de la Trinité, du Saint-Sacrement et du Sacré-Cœur, nous voici engagés dans la série des dimanches du Temps Ordinaire. Certains n’aiment pas ce mot. Vivre l’ordinaire du temps, voilà pourtant bien l’enjeu et l’épreuve de toute vie humaine, voilà l’enjeu et l’épreuve aussi de notre foi : face à ce qui se répète sans cesse, face à ce qui ne se voit pas ou qui semble dérisoire, où sont donc les fruits du Royaume ? Qu’y a-t-il au fond de changé pour nous depuis le mercredi des Cendres dernier ? Il est vrai que nous ne vivons pas dans un contexte très propice pour apprécier le temps ordinaire. Songeons par exemple au phénomène des soldes et autres démarques extraordinaires qui donne l’impression qu’il faut vraiment être malchanceux pour acheter au prix ordinaire ; songeons aux fêtes en tout genre qui font des choses ordinaires des événements (fête de la musique, fête des oiseaux et, maintenant les nuits, de la glisse, des musées et même nuit des églises) ; songeons enfin à cette manière de présenter comme exceptionnelle l’actualité : saisie de drogue record, abstention jamais atteinte etc. Et pourtant, l’image de la graine de l’évangile de ce jour résonne comme un appel à la foi qui ébauche une spiritualité du temps ordinaire selon deux directions : regarder selon Dieu le monde et nous-mêmes ; agir avec Dieu en vivant la confiance.

Première direction, la foi invite à changer de regard et d’appréciation de ce que nous vivons et voyons. La graine de moutarde est la plus petite des semences et elle devient un grand arbre. C’est un appel à être attentif à tout ce qui est de l’ordre de la croissance (crois en ce qui croît !) et de la vie, de toute vie, même celle qui est cachée fragile, silencieuse, invisible. C’est un appel à changer nos critères d’évaluation qui s’attachent souvent à la performance, à l’immédiateté ou à l’importance statistique. Ne voyons pas là une belle naïveté, ni la simple maxime « plus est en toi », ni un appel béat à l’optimisme. Optimistes et pessimistes, Bernanos fustigeaient les imbéciles heureux et les imbéciles tristes pour inviter à l’espérance qui donne de voir selon Dieu. Croire à la semence, c’est repérer, se souvenir et croire à tous les dons de Dieu fait en nous et autour de nous, en premier lieu à notre grâce baptismale. Ce que Dieu a semé ne pourra que produire du bon et du bien : appel à laisser grandir en nous ce qui est parfois oublié ou négligé mais qui seul éclorera en la vraie vie, percevra le vrai sens de la vie. En toute vie le silence dit Dieu, couvez la vie, c’est elle qui loue Dieu écrit Patrice de la Tour du Pin. Au fond, c’est Dieu lui-même qui est la semence et les longs cent jours que nous avons parcourus nous ont appris à accueillir, dans l’insignifiance et l’échec de la croix, la vie de Dieu qui se donne chaque jour dans la simplicité du pain offert. Depuis la mort de ta semence, tu n’as pas dit que l’homme croisse vers son néant, mais tu as fait, en descendant, qu’il ne se heurte à son impasse : Tu as frayé le beau tournant, où tout au monde n’est que grâce. Dans le secret, tu nous prépares ce qui pourra tenir ton jour quand tu viendras résume notre poète. Ce regard neuf sur cette préparation secrète de Dieu dans le cœur de chacun est un appel à espérer l’autre sans désespérer de nous-mêmes, dans la patience. Enjeu de cet ordinaire des jours…

L’autre direction pour vivre le Temps Ordinaire est d’agir selon Dieu, en vivant la confiance. Le grain est semé et il pousse de lui-même : « abandonnons donc au Seigneur le souci de la croissance ». Il y a là un chemin de « démaîtrise » et de réorientation de ce que nous faisons. Dormir et se lever (ou veiller), l’évangile nous invite au fond à ces deux attitudes tout en nous mettant en garde contre elles ! En effet, il y a un véritable appel à dormir, c’est-à-dire à tout remettre à Dieu, en l’action secrète duquel nous croyons. Il y a de même un appel à veiller pour discerner (« voyez l’herbe qui pousse déjà… ») et déjà rendre grâce. Mais dormir n’est pas démissionner (il y a un mauvais sommeil, celui de Jonas qui fuit, celui des disciples au Jardin des Oliviers) et veiller n’est pas de l’activisme (tirer sur l’herbe n’accélérera pas sa croissance : notre agitation ressemble parfois à celle de Marthe). La parabole est donc très libératrice des fardeaux que nous nous imposons et de nos peurs : nous ne sommes pas sauveurs du monde, ne nous trompons donc pas de combat ! Le vrai travail spirituel consiste à consentir au grain qui pousse et à se contenter de semer et (parfois seulement ou) de récolter. Bref, plaire au Seigneur, comme disait saint Paul, croire en la grâce et collaborer avec elle. Là aussi est l’enjeu, le jeu et la saveur du Temps Ordinaire.

Pour terminer, dans la finale de notre évangile, Jésus raconte, Jésus explique. Chose étonnante car expliquer le symbole, expliquer la poésie tue le symbole, tue la poésie ! Dans notre tradition carmélitaine, lire saint Jean de la Croix ce n’est pas se contenter de lire ses traités mais bien ses poèmes dans un va-et-vient, incessant et inépuisé, avec les quelques commentaires qu’ils ont suscités. De même, notre vie de foi se nourrit d’un va-et-vient, entre la lecture des Ecritures, du livre de la Création et des récits de nos vies et leur explication ou explicitation que nous donnent la prière, la relecture de vie, le témoignage, « selon ce que nous sommes capables d’en comprendre », là où nous en sommes. Tel est un troisième enjeu pour l’ordinaire du temps, ces jours de chaque jour : être poète de Dieu, non pas au sens littéraire mais au sens de cette ouverture à l’au-delà des mots, au sens des choses et de la foi. Tout priant est un poète. Le symbole de l’arbre employé par Jésus en est un exemple formidable. De leur existence, expérimentée et relue par les paraboles de Jésus, soulignons leur profond enracinement dans la terre et leur haute aspiration vers le ciel, la solitude de leur tronc et l’entrelacs de leurs feuilles, l’hospitalité de leurs branches et de leur ombre qui permet le chant des oiseaux. « Devenez des arbres ivres de fleurs où les humains que Dieu appelle feront concert avec les anges » s’écriait Didier Rimaud, qui nous indique par là un dernier enjeu de ce Temps Ordinaire. Où donc chercher ailleurs notre avenir et notre bonheur ?

F. Guillaume, ocd