Homélie 18° dim. TO : le véritable héritage

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année C) : Qo 2,21-23 ; Ps 89 ; Col 3, 1-11 ; Lc 12, 13-21

L’évangile d’aujourd’hui nous place devant une réalité incontournable de l’existence : la question de l’héritage. Celle-ci est en lien avec d’autres réalités : celle de la famille et celle inséparable du maintien de l’unité de ses membres en cette circonstance ; celle du travail (la peine qu’on se donne dans le travail, ce que l’on produit), de l’argent, de l’économie, de l’épargne. Quelqu’un vient donc voir Jésus pour une question d’héritage, et sollicite son arbitrage. Première réaction : Jésus semble refuser de répondre, laissant croire qu’il est incompétent en la matière. : « Qui m’a établi pour être votre juge et pour faire vos partages ? », dit-il. Cette réaction est assortie d’un conseil que Jésus adresse cette fois à la foule : « Gardez-vous bien de toute âpreté au gain ; car la vie d’un homme, fût-il dans l’abondance, ne dépend pas de ses richesses ». Conseil pratique qui révèle cependant que Jésus n’est certainement pas ignorant des réalités humaines (lui qui s’est fait homme).

Fotolia 35123425 <span class="caps">XS</span> 235x300Mais le Christ veut entraîner son auditoire un peu plus loin et un peu plus haut. Et de fait, on va le voir entrer dans le litige, s’engager dans le débat. Mais, comme d’habitude, il va répondre à son interlocuteur en faisant « un détour », par le biais d’une parabole, grâce à laquelle il va bousculer les conceptions et produire des déplacements intérieurs. Loin d’être incompétent en matière d’héritage, nous pourrions dire qu’il est plutôt qualifié pour s’autoriser à parler (qu’on songe notamment à la parabole des vignerons homicides). Les affaires d’héritage ! Mais il en vit ! Toutefois, l’héritage dont Jésus vit se situe à un autre niveau ; niveau auquel il veut nous faire accéder.

La Parole de Dieu va nous aider à comprendre cela :

  • « Après avoir… parlé jadis aux Pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils qu’il a établi héritier de toutes choses, par qui aussi il a fait les siècles ». (Héb 1, 1-2).
  • « Il m’a dit : Tu es mon fils, moi, aujourd’hui je t’ai engendré. / Demande et je te donne en héritage les nations, / Pour domaine (propriété) la terre tout entière » (psaume 2, 7-8).

A présent, comment « raccrocher » les différentes lectures de dimanche à la notion d’héritage ? Pour le vieux sage d’Israël Qohélet, la perspective est peu optimiste sur ce point. On a beau travailler rudement, avec sérieux, on ne profite de rien ; d’autres, même, héritent des fruits de notre travail sans aucun effort. Bien piètre héritage que Dieu semble léguer à ses créatures, puisque « tout est vanité » (Ici-bas, on sème la vanité, et on récolte la vanité). Ce n’est donc pas très réjouissant.

Que nous dit saint Paul ? « Tendez vers les réalités d’En-Haut (les biens éternels), et non vers celles de la terre ! ». Tout en indiquant une orientation dilatante, Paul n’oublie pas le soubassement du péché originel, qui, malgré la perspective de « l’homme nouveau » inaugurée par le Christ, nous conduit à soutenir constamment un combat spirituel (tout au long de la vie). En effet, avec le péché qui nous maintient facilement dans les comportements de « l’homme ancien », nous héritons d’une infinité de fragilités, de misères que nous ne demanderons pas à notre frère de partager avec nous…, dans la mesure où chacun a sa (triste) part d’héritage en ce domaine.

Avec la leçon de la parabole évangélique, le niveau s’élève. Dieu nous a donné cette terre comme un héritage à faire fructifier ; et d’ailleurs, c’est bien ce qu’a compris ce riche (et cela, on ne peut le lui reprocher) : il a travaillé dur pour que ses champs produisent. * Mais Dieu nous a aussi donné une autre terre à partager, et c’est ce que cet homme a oublié ; car il se situe encore au niveau "horizontal : il a semé sur la terre pour récolter sur la terre, alors que la vraie moisson se sème ici-bas pour se récolter dans le Ciel. Ceci ne veut pas dire qu’il ne faut pas être propriétaire d’une maison, d’une terre ou de jouir de bien de consommation. Jésus veut surtout nous alerter sur notre rapport aux richesses, oubliant l’Auteur qui nous a prodigué ses biens, ainsi que notre prochain.

De nombreuses paroles bibliques confirment cela :

  • « Ne vous amassez point de trésor sur la terre, mais amassez des trésors dans le Ciel. Là, point de mites, ni de vers qui consument, de voleurs qui perforent et cambriolent. Car où est ton trésor, là aussi sera ton cœur ». (1)
  • « Ne travaillez pas pour la nourriture qui se perd, mais pour celle qui subsiste jusque dans la Vie éternelle » (Mat 6, 19-21).
  • Ou encore ce psaume : « Si vous amassez des richesses, ni mettez pas votre cœur  » (psaume 61, 11b).

Enfin, ce qui nous élèvera au sommet et nous fera découvrir le sens ultime du mot « Héritage », c’est le refus même de Jésus : « Qui m’a établi pour faire vos partages ! ». Cette parole a un sens caché que l’enseignement de saint Paul sur « l’homme nouveau » vient éclairer : si Jésus refuse de faire des partages (entachés par la jalousie, la convoitise, la rivalité…), c’est qu’il a été établi pour donner l’héritage tout entier à chacun, Lui, l’Héritier par excellence. Par le baptême, chacun a « revêtu le Christ ». Tout ce qui est au Christ est à nous : hommes et femmes nouveaux, fils et filles de Dieu dans le Christ, nous avons part à tous ses biens (2). Laissons Paul nous confirmer cela :

  1. « L’Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu. Enfants, et donc héritiers ; héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ, puisque nous souffrons avec lui, pour être glorifiés avec lui  » (Romains 8, 16-17).
  2. « Tout est à vous, et vous au Christ et le Christ est à Dieu » (1 Co 3, 21-23).

Osons puiser en ces biens que le Christ nous donne si généreusement. Tout ce que nous possédons (ou ce dont nous héritons), demandons au Seigneur la grâce d’en vivre selon l’Esprit Saint, en héritiers de « biens qui ne passent pas ». AMEN.

fr. Gérard-Marie de la Trinité, ocd (Couvent d’Avon)