Homélie 19° Dim. TO : le chômage … de la foi

donnée au Carmel de Lisieux

Dimanche 9 aout 2015 - 19° dimanche du Temps ordinaire

Textes liturgiques :1R 19, 4-8 ; Ps 33 ; Ep 4,30–5,2 ; Jn 6,41-51

Le 6e chapitre de l’Evangile de Jean, qui nous accompagne en ces dimanches du mois d’août, nous invite à réfléchir sur l’enseignement que nous donne le signe de la multiplication du pain. Ceux qu’il a rassasiés, Jésus les invite à rechercher une nourriture qui demeure pour la vie éternelle. « Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd mais pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle, celle que vous donnera le Fils de l’homme ». Travaillez ! oui mais ?! Que devons-nous faire ? De quel travail s’agit-il ? ̶ « Croire en celui qu’il a envoyé  ». Le travail auquel Jésus nous appelle c’est croire. Voici une forme de chômage à laquelle nous pensons rarement : l’absence de croire, l’impossibilité de croire. La définition du chômage comporte trois éléments : être sans emploi, chercher activement un emploi, être disponible pour travailler. Beaucoup aujourd’hui vivent sans croire. Moins nombreuses peut-être sont les personnes qui recherchent activement de croire. Mais comment rester disponibles pour croire ?

C’est ce que Jésus veut nous faire comprendre aujourd’hui par son enseignement sur le pain de vie au centre des dialogues qui font suite au miracle. La principale affirmation, clairement énoncée, est introduite par l’expression singulière de Jésus : « Amen ! Amen ! » Ce petit mot hébreu par lequel Jésus introduit une parole solennelle, nous le prononçons nous-mêmes chaque fois que nous concluons notre prière, mais aussi au moment de communier quand on nous dit : - Le corps du Christ ! – Nous répondons : Amen, avant de recevoir et de manger l’hostie. Dire Amen c’est consentir dans la foi. L’acte de foi accompagne la manducation du pain de vie. « Amen, amen, je vous le dis : il a la vie éternelle, celui qui croit ». De même que « celui qui mange de ce pain vivra éternellement », de même celui qui croit a la vie éternelle. Saint Augustin explique : «  Le Seigneur qui donnera l’Esprit Saint a affirmé être le pain qui descend du ciel en exhortant à croire en lui. Croire en lui, c’est manger le pain vivant. Celui qui croit, mange : il se nourrit invisiblement, de même qu’il renaît d’une manière aussi invisible [à une vie plus profonde, plus vraie]. Il renaît de l’intérieur. C’est intérieurement, au plus intime, un homme nouveau. Là où il est renouvelé, là il est rassasié. » (Saint Augustin, Commentaire sur l’évangile de Jean, 26, 1)

dsc08418Suivons donc pas à pas notre évangile. Jésus veut nous aider à accueillir la foi comme la première nourriture qui donne la vie. C’est pourquoi il annonce qu’il est le pain descendu du ciel qui rassasie de façon définitive : « Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel. » Le peuple juif, au cours du long chemin dans le désert, avait fait l’expérience d’un pain descendu du ciel, la manne, qui l’avait maintenu en vie jusqu’à l’arrivée en terre promise. Cette expérience du peuple pendant quarante ans dans le désert s’était renouvelée de diverses manières au cours de l’histoire, ainsi pour le prophète Elie quand il marcha vers la montagne de Dieu. A présent, Jésus parle de lui comme du véritable pain descendu du ciel, capable de maintenir en vie non pas pour un instant ou pour un bout de chemin, mais pour toujours. Il est la nourriture qui donne la vie éternelle, il est le Fils unique de Dieu qui introduit l’homme dans la vie même de Dieu. Dans la pensée juive, il était clair que le véritable pain du ciel, qui nourrissait Israël, était la Loi, la parole de Dieu, l’enseignement de la Torah accueillie par la foi comme le don fondamental et durable. La Loi de Moïse distinguait le peuple de Dieu des autres peuples et lui donnait de reconnaître la volonté de Dieu et donc le chemin juste, le chemin de la vie. « Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous instruits par Dieu lui-même ». Or Jésus, en se manifestant comme le pain du ciel, témoigne que c’est lui qui est la Parole de Dieu en personne à travers laquelle tout homme peut faire de la volonté de Dieu sa nourriture.

Nous sommes ici en présence d’une difficulté foncière de la foi chrétienne : la première difficulté vient de l’humilité et presque de l’insignifiance de celui en qui nous croyons. C’est la difficulté que rencontrent les interlocuteurs de Jésus, les « juifs » qui dans le langage de Jean représentent ici les personnes hostiles à Jésus, souvent liées aux autorités juives. Elles ne vont pas au-delà de ses origines terrestres, et se refusent donc à l’accueillir : « Celui-là n’est-il pas Jésus, fils de Joseph ? Nous connaissons bien son père et sa mère. Alors comment peut-il dire maintenant : « je suis descendu du ciel » ? » Et nous, en suivant notre raison humaine et en le considérant, lui, ce juif marginal, ne restons-nous pas perplexes nous aussi : « est-ce bien vrai que cet homme est descendu du ciel » ? Saint Augustin, dans son commentaire de l’Evangile de Jean que j’ai déjà cité, explique ainsi : «  Ils étaient loin de s’occuper du pain du ciel, et ils ne savaient pas en avoir faim. Par faiblesse, leur cœur ne pouvait ni demander ni recevoir aucune nourriture ; ils avaient des oreilles, et n’entendaient rien ; ils avaient des yeux pour ne rien voir. Car, ce pain de l’homme intérieur exige de l’appétit. » (ibid. 26, 1). Quel est notre appétit ? Nous devons nous demander si nous ressentons réellement cette faim, la faim de la Parole de Dieu, la faim de connaître Jésus, la faim de le connaître et de l’aimer, lui, en personne.

La deuxième difficulté est liée à notre incapacité naturelle de croire. Jésus répond à ses interlocuteurs : « Ne récriminez pas entre vous  ». Ne vous réfugiez pas dans cette sourde contestation, dans les limites de votre raison. En vérité les paroles de Jésus peuvent être comprises non pas par la seule raison humaine, non pas en nous fiant à nos propres facultés auxquelles on se fie justement pour juger les réalités de ce monde, mais uniquement à travers le don de Dieu, grâce à une action de Dieu qui ouvre notre esprit et nous attire vers Jésus en nous rendant destinataires de sa résurrection au dernier jour. La foi dépasse nos forces naturelles. Seul celui qui est attiré par Dieu le Père, qui l’écoute et qui se laisse instruire par Lui peut croire en Jésus, le rencontrer et se nourrir de Lui et trouver ainsi la vraie vie.

Edith Stein, que nous fêtons aujourd’hui, a longuement cherché à comprendre le chemin de la foi notamment dans son grand œuvre philosophique « L’être fini et l’être éternel » qu’elle écrivit après son entrée au carmel. Elle avait fait l’expérience notamment à travers les secousses de la première guerre mondiale d’une profonde fatigue, une dépression jusqu’à ressentir la tentation du suicide, ce sentiment d’impuissance qu’a éprouvé le prophète Elie : « Maintenant je n’en peux plus, je suis épuisé, je suis désespéré. » Alors où peut-on puiser de l’énergie ? Edith Stein écrit :

« La foi nous indique où il faut chercher cette source d’énergie. Dieu n’exige rien des hommes sans leur donner en même temps la force nécessaire pour l’accomplir. La foi l’enseigne et l’expérience de la vie fondée sur la foi le confirme. L’intériorité la plus profonde de l’âme est un réceptacle dans lequel l’Esprit de Dieu se répand à profusion lorsqu’elle s’ouvre à lui en vertu de sa propre liberté. Et l’Esprit de Dieu est sens et force. Il donne à l’âme une vie nouvelle et il la rend capable d’activités auxquelles elle n’aurait pu prétendre selon sa nature, et en même temps il oriente son action…C’est pourquoi l’âme qui s’appuie sur l’Esprit de Dieu est capable d’un renouvellement et d’une transformation totale. »

Il nous faut donc la foi, il nous faut accepter cette œuvre de Dieu en nous, qui est de croire, d’adhérer à Jésus et d’accueillir par lui la vie éternelle. « N’attristez pas le Saint-Esprit de Dieu qui vous a marqués de son sceau ! Oui, cherchez à imiter Dieu, puisque vous êtes ses enfants bien-aimés. » Saint Augustin ajoute : « Personne ne peut venir à moi, si le Père, qui m’a envoyé, ne l’attire. Admirable éloge de la grâce : personne ne vient sans être attiré. Qui attire-t-il ? Qui n’attire-t-il pas ? Pourquoi attire-t-il celui-ci ? Pourquoi n’attire-t-il pas celui-là ? Si tu ne veux pas te tromper, ne prétends pas juger si celui-ci est attiré ou pas, ni de fixer pourquoi celui-ci est attiré et pas cet autre. Prends les paroles telles qu’elles sont et cherche à bien les comprendre. Je te le dis une fois pour toutes : saisis bien ma pensée. Dieu ne t’attire pas encore ? Prie-le pour être attiré. » (ibid. 26,2).

fr. Philippe Hugelé, ocd (Couvent de Lisieux)