Homélie 7° dimanche du T.0

donnée au couvent de Paris

Est-ce que l’Evangile est vraiment une bonne nouvelle ? Est-ce que la Parole que nous venons d’entendre provoque en nous de la joie et de la reconnaissance ? En effet, si le sermon sur la montagne que nous lisons depuis 2 dimanches est assez abrupt, nous sommes ici sur le sommet le plus tranchant : face à des paroles si excessives de Jésus, plusieurs réactions sont possibles de notre part. J’en note trois qui correspondent à des impasses ou à des fuites : la naïveté, la honte ou le cynisme.

Naïveté tout d’abord. Elle consiste à se focaliser sur les paroles fortes de Jésus et à essayer de les mettre en pratique trop vite, sans réflexion, sans intériorisation, sans approfondissement de l’Evangile. Une telle attitude donne raison au jugement de Nietzsche sur les chrétiens : ce sont des hommes faibles ! Une telle attitude véhicule aussi le cliché courant : être chrétien, c’est être gentil … et bête ; tendre la joue gauche au lieu de s’affirmer … Or Jésus ne demande pas à ses disciples d’êtres gentils, faibles et bêtes. Encore moins d’être naïfs ! Il veut que nous soyons bons, forts de la force de Dieu, intelligents selon la sagesse de Dieu et candides tout en étant habiles !

Honte peut-être. Quand nous entendons ces paroles de Jésus et que nous regardons notre vie, il y a un écart qui a du mal à être mesuré. Ces paroles nous humilient certainement et génèrent soit de la culpabilité pas toujours bien placée, une honte de nous-mêmes … mais peut-être aussi une honte de Jésus. Il nous dérange… Ne nous arrive-t-il pas parfois secrètement de nous dire ? : « si seulement je n’étais pas chrétien, ma vie morale serait plus simple. Je pourrais par exemple vivre avec les préceptes de l’Ancien Testament, avec l’amour du prochain, mais pas celui de l’ennemi ! »

Cynisme enfin. Pour résorber l’écart insupportable entre notre vie et la Parole de Dieu, une autre fuite est d’atténuer le tranchant de cette Parole. Nous nous disons : « c’est encore le passage sur l’amour des ennemis et la joue droite. Cela fait partie de ces passages de l’Evangile qui ne sont pas très réalistes… ce sont des images. » Et nous falsifions la Parole de Dieu à partir de nos peurs et de notre péché.

Naïveté, honte ou cynisme : trois manières de ne pas prendre au sérieux la Parole de Dieu, de ne pas l’accueillir dans la foi. Ce que Jésus nous demande, c’est d’être intelligents, intelligents parce que croyants ! Nous devons chercher à comprendre ce que Dieu attend de nous, en nous mettant en quête de la Sagesse de Dieu qui excède nos petits raisonnements étroits et nos calculs humains.

Je vous propose deux règles d’interprétation pour déchiffrer ces commandements du Seigneur : Il ne faut jamais séparer les paroles de Jésus de ses actes ! Dieu ne nous demande pas plus que ce que nous pouvons faire avec notre bonne volonté.

1. Ne jamais séparer les paroles de Jésus de ses actes ! Si on le fait, on fait du sermon sur la montagne un code de pratiques morales desséchantes et inatteignables ou le guide du parfait … pharisien. On ne creuse pas toute la complexité et la richesse de l’Evangile. Par exemple, comment se fait-il que Jésus qui invite ici à tendre la joue gauche après la droite … ne le fait pas lui-même lors de sa Passion mais qu’il répond à celui qui le gifle « Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal ; mais si j’ai bien parlé pourquoi me frappes-tu ? » (Jn 18,38) Jésus serait-il incohérent ou menteur ? Ses actes ne seraient-ils plus fidèles à ses paroles ? Non, cet écart montre simplement que la vie de Jésus est un discernement permanent de ce qu’il convient de faire selon le contexte, selon le moment et ce que l’Esprit Saint lui suggère. C’est exactement pareil pour nous : la vie chrétienne est un discernement dans l’Esprit Saint.

Ecce Homo MurilloAinsi, quand Jésus invite à ne pas riposter au méchant, il ne s’agit pas d’être une victime complice du mal et de ne pas dénoncer les injustices. Il s’agit d’être dans la vérité tout en contribuant à arrêter la surenchère de la violence : ceci, Jésus l’a montré dans sa Passion en répondant par l’amour et la paix à la haine et la violence. Par sa non-violence librement assumée et son innocence proclamée, Jésus a dénoncé le mal en le dévoilant : il a fait le bien jusqu’au bout en perdant sa tunique et tous ses vêtements, en ne se détournant pas de sa mort. Ainsi il a révélé l’extrême de l’amour du Père qui excède toute violence et toute haine. Mais Jésus a discerné cette heure de sa Passion et la volonté du Père : auparavant, il a fui les complots des pharisiens car son heure n’était pas venue ! Il y a un temps pour tout !

2. Dieu ne nous demande pas plus que ce que nous pouvons faire avec notre bonne volonté. Dieu n’est pas un juge qui nous attend à la fin de notre vie pour faire les comptes et nous coincer ! Il a d’autres choses plus intéressantes à faire ! Il nous a créés par amour et pour partager sa vie d’amour avec nous. Il a déployé dans l’histoire toute une pédagogie pour se révéler et se faire connaître à nous, pour que nous vivions avec Lui et de manière semblable à Lui.

« Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint.  » Nous sommes destinés à vivre ce que Dieu vit. Mais qu’est-ce que Dieu vit ? Cette compréhension de qui est Dieu et ce qu’Il fait évolue au long de la Bible : quand l’Ancien Testament proclame que le Dieu d’Israël est saint, la sainteté humaine consiste à aimer son compatriote comme soi-même. Mais quand le NT proclame en Jésus que Dieu est Père de tous les hommes, la sainteté devient la perfection de l’amour universel et gratuit ! « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.  » Plus nous connaissons qui est Dieu et son amour, plus nous sommes appelés à grandir dans cet amour, d’où l’écart provoqué par l’écoute de la Parole de Dieu avec notre vie… connaître Dieu est engageant  !

Oui mais encore une fois, Dieu ne nous demande pas plus que ce que nous pouvons faire avec notre bonne volonté. Il nous ouvre un chemin sur lequel nous marchons aux côtés de Jésus. Sur ce chemin, nous recevons la présence intérieure de l’Esprit Saint comme le dit saint Paul : « l’Esprit de Dieu habite en nous.  » Nous n’allons pas avoir honte de notre dignité d’enfants de Dieu. Nous n’allons pas devenir cyniques ou sceptiques face à l’amour de Dieu qui veut nous emporter plus loin que nos petits projets. Non, nous savons dans la foi qu’avec la grâce de Dieu, nous pouvons avancer sur ce chemin de sainteté, avec notre intelligence et notre bonne volonté : peu importent les chutes, même la bêtise de nos péchés, du moment que nous reprenons la main de Jésus, que nous vivons de ce bonheur d’être déjà les enfants du Père des cieux. Ce que Dieu nous demande c’est de lui mendier chaque jour l’amour dont nous avons besoin, pour vivre ce que nous avons à vivre, pas plus mais pas moins.

Alors, oui, nous pouvons accueillir le tranchant de la Parole de Dieu dans la joie et la reconnaissance : nous avons tous une grande destinée, celle des enfants de Dieu appelés à recevoir et à donner cet amour. Peu importe où nous sommes sur ce chemin de l’amour, l’important, c’est de marcher ! Non comme y invitait le Pape François, « n’ayons pas peur de la tendresse de Dieu » : elle fera des merveilles dans nos vies, si nous y croyons. Qu’il en soit ainsi !

Fr. Jean-Alexandre de l’Agneau ocd